Bergson professeur, Lectures de Philosophie. Ecole Normale Supérieure de Cachan
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mnarcy27 June 2015

Bergson professeur, Lectures de Philosophie. Ecole Normale Supérieure de Cachan

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description des notes de cours de Bergson sur le livre 12 de la Métaphysique et le livre IV de la Physique d'Aristote. Analyse de sa méthode de traduction.
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Panero, S. Matton & M. Delbraccio (eds), Bergson

Professeur (Bibliothèque Philosophique de Louvain 92), ISBN

978-90-429-3151-0.

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B I B L I O T H È Q U E P H I L O S O P H I Q U E D E L O U VA I N 9 2

BERGSON PROFESSEUR

LOUVAIN-LA-NEUVE

PEETERS

2014

Actes du colloque international organisé par ALAIN PANERO, SYLVAIN MATTON & MIREILLE DELBRACCIO

(Paris,ÉcoleNormaleSupérieure,22-24novembre2010)

Préface de Bernard Bourgeois del’Institut

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TABLE DES MATIÈRES

BERNARD BOURGEOIS, Préface . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 1 ALAIN PANERO, SYLVAIN MATTON ET MIREILLE DELBRACCIO, Avant-propos . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 3

I. LES «COURS» ET LES «LIVRES»: ENJEUX, RELATIONS, CONFRONTATIONS

FRÉDÉRIC WORMS, Bergson professeur et la philosophie de Bergson: une différence de nature . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 17 CAMILLE RIQUIER, L’entrelacs des traditions. Bergson ou le cogito  surmonté: les paralogismes de Kant . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 31 SERGE NICOLAS et DORIANE GRAS, Habitude et mémoire dans les cours et l’œuvre de Bergson . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 47 ARNAUD FRANÇOIS, Les leçons d’histoire de la philosophie au Collège de France et le quatrième chapitre de L’Évolutioncréatrice . 61 GHISLAIN WATERLOT, La personne et la personnalité: un cas exem- plaire de relation entre les cours et l’œuvre . . . . . . . . . . . . . . 69

II. AU CŒUR DES «COURS»: DU LYCÉE AU COLLÈGE DE FRANCE

RENZO RAGGHIANTI, Les cours de Clermont-Ferrand . . . . . . . . . . . 87 ALAIN PANERO, Descartes et Spinoza au crible du professeur de lycée: un bergsonisme à l’état brut. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 109 JEAN-LOUIS VIEILLARD-BARON, Le problème de la personnalité et de la conscience dans le cours de psychologie. . . . . . . . . . . . 121 MICHEL NARCY, Les cours de philosophie ancienne au Collège de France. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 131 LILIANE MAURY, Le discours de distribution des prix: une invitation à la philosophie . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 137

III. L’ACTE PÉDAGOGIQUE BERGSONIEN

JEAN-LOUIS VIEILLARD-BARON, La pédagogie platonicienne de Bergson: exemples et paradoxes. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 149

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318 TABLE DES MATIERES

IOULIA PODOROGA, Bergson professeur ou apprendre la philoso- phie avec des images. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 165 ÉLIE DURING, «Vous êtes subtil Monsieur Bergson» ou le bergso- nisme peut-il s’enseigner?. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 183

IV. AUTOURS DES «COURS»: INFLUENCES, CONTEXTE, PROLONGEMENTS

BRIGITTE SITBON-PEILLON, H. Delacroix et H. Bergson: l’influence de l’élève sur le professeur . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 215 SERGE NICOLAS, Les cours de psychologie au XIXe siècle. Suivi des critiques de Bergson contre Jouffroy et Fechner . . . . . . . 231 LAURENT FEDI, Bergson et la réforme de 1923. La cohérence des idées philosophiques et politiques. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 257

APPENDICES

SYLVAIN MATTON, Bibliographie des cours de Bergson . . . . . . . . . 299 Index des noms . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 307 Présentation des auteurs . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 313

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LES COURS DE PHILOSOPHIE ANCIENNE AU COLLÈGE DE FRANCE

Michel NARCY

La chaire à laquelle aspirait Bergson au Collège de France était celle de philosophie moderne. Mais il ambitionnait à tel point cette position que, après l’échec de sa candidature en 1900 (lui fut préféré Gabriel Tarde), il se reporta sur la chaire de philosophie grecque et latine, occu- pée précédemment par Charles Lévêque (1818-1900), où il fut élu. (Il avait déjà remplacé Ch. Lévêque au premier semestre 1897-1898; il avait donné un cours sur laPsychologiedePlotin et, parallèlement, commenté la quatrième Ennéade1.) La chaire qu’il ambitionnait, celle de philosophie moderne, s’étant à nouveau trouvée vacante par suite du décès de G. Tarde en 1904, Bergson, déjà dans la place, n’eut qu’à demander son transfert sur cette chaire, sans élection. (Il est intéressant de remarquer que la chaire de philosophie grecque et latine fut à cette occasion suppri- mée, faute de candidats2.)

Soulez cite un extrait de la lettre par laquelle Bergson demande son transfert3, où Bergson justifie sa demande par le fait qu’il a été élu en raison de travaux qui n’ont rien à voir avec ce qu’il est chargé d’ensei- gner. En réalité, comme le fait remarquer Soulez, le cours du vendredi «reflétait directement les préoccupations intellectuelles de Bergson»; d’après les résumés dus à des auditeurs, publiés annuellement dans la Revuedephilosophie4, il ne fut amplement question des Grecs que dans le cours de 1902-1903, sur l’Histoiredel’idéedetemps: ni le cours sur l’idée de cause (1900-1901), ni celui sur l’idée de temps (1901-1902) ne paraissent avoir contenu de longs développements sur les Grecs, et dans le cours sur l’histoire des théories de la mémoire (1903-1904) seules les dernières leçons semblent avoir comporté des considérations détaillées sur les anciens. Il s’agit là des cours du vendredi; Bergson donnait en

1 H. Bergson, Mélanges (A. Robinet éd.), Paris: PUF, 1972, p. 413. 2 Ph. Soulez, Bergson:biographie, complétée par F. Worms, Paris: Flammarion

1997, p. 106 et n. 6. 3 Id. p. 106 n. 3. 4 Cf. Henri Bergson, Mélanges,op.cit., p. 439-441, 513-517, 573-578, 614-625.

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outre un cours le samedi, consacré à des «explications» de textes de philosophie ancienne: le DeFato d’Alexandre d’Aphrodise (1900-1901), Plotin, Ennéades VI 9 = Du Bien ou de l’Un (1901-1902), Aristote, Physique II (1902-1903), Aristote, Métaphysique Λ (1903-1904).

Dans la première note du chapitre IV de l’Évolution créatrice, Bergson écrit ceci: «La partie de ce chapitre qui traite de l’histoire des systèmes, et en particulier de la philosophie grecque, n’est que le résumé très succinct de vues que nous avons développées longuement, de 1900 à 1904, dans nos leçons du Collège de France, notamment dans un cours sur l’Histoire de l’idée de temps (1902-1903)5.» Mis à part peut-être les dernières leçons de 1903-1904, on ne voit guère que les explications de texte du samedi, consacrées aux quatre traités mention- nés plus haut, qui puissent être évoquées par Bergson en sus du cours de 1902-1903 qu’il mentionne expressément. Mais de ces cours-là, hor- mis la notice succincte rédigée chaque année par Bergson pour les Archives du Collège de France, il ne subsiste aucun compte rendu, et malheureusement aucune note, de la main d’auditeurs ou du professeur, ne semble à ce jour en avoir été retrouvée. À une exception près: le Fonds Bergson de la Bibliothèque Doucet conserve des exemplaires ayant appartenu à Bergson de la Physique et de la Métaphysique d’Aris- tote, sur lesquels figurent, de la main de Bergson, des traductions et annotations du livre II de la Physique et du livre Λ de la Métaphysique. Le fait que, sur ces exemplaires au moins6, seuls ces deux livres, mais ces deux livres en entier, aient été traduits et annotés par Bergson semble bien indiquer que celui-ci destinait ce travail aux cours profes- sés le samedi au Collège de France, dont ces traductions annotées peuvent par conséquent être légitimement tenues pour les seules traces. Les exemplaires utilisés sont des volumes publiés dans la Bibliotheca GraecaTeubneriana7: quiconque connaît cette collection sait que les marges n’en offraient à Bergson, quelle que fût la finesse de son écri- ture, qu’un espace fort restreint pour consigner ses remarques. Il pal- liait, il est vrai, cet inconvénient par un double système de notes: des appels de note φ1, φ2… φn renvoyaient dans la marge, et des appels ψ1, ψ2… ψn renvoyaient sur des feuillets intercalaires les notes trop longues

5 L’Évolutioncréatrice, Paris, 1907, p. 272 (= p. 725 dans l’édition dite du Cente- naire, Paris: PUF, 1959), n. 1.

6 Le Fonds Bergson de la Bibliothèque Doucet ne conserve qu’un seul exemplaire de la Métaphysique, mais plusieurs (tous de la même édition) de la Physique.

7 AristotelisPhysica rec. C. Prantl, Leipzig: Teubner 1879. AristotelisMetaphysica rec. W. Christ, Leipzig: Teubner 1895 (18861).

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pour tenir dans les marges8. Malheureusement, à l’exception de huit notes relatives à la fin du livre Λ de la Métaphysique (ch. 10, 1075b11- 1076a5), tous ces feuillets ont disparu. Telles quelles, cependant, ces traductions et leurs annotations marginales offrent matière à nombre d’observations, significatives en ce qu’elles viennent confirmer non seulement le diagnostic porté par Henri Gouhier, à propos de la thèse latine, sur «l’importance du dialogue avec Aristote dans la pensée de Bergson»9, mais aussi la portée de cette déclaration de Bergson dans une lettre à Émile Borel: «Il faut philosopher avec les Grecs pour pou- voir philosopher contre eux.» L’aspect d’une page «préparée» par Bergson est en effet révélateur de l’attention qu’il porte à la traduction et plus généralement à l’intelligence du texte aristotélicien.

Lors de sa première entrevue avec Gilbert Maire, qui eut lieu juste- ment le 8 mai 1904, à l’issue donc de ces quatre années d’enseignement de la philosophie ancienne et d’exercices de traduction, Bergson déve- loppa à l’intention de son interlocuteur la conception de la traduction que voici: «La meilleure méthode, proscrite dans les lycées, je ne sais pour- quoi, me paraît ici encore le recours direct au texte avec l’aide des tra- ductions juxtalinéaires. L’usage exclusif du dictionnaire laisse le vocabu- laire primer la syntaxe, et, dans toute langue étrangère, morte ou vivante, c’est la structure générale de la phrase qui importe beaucoup plus que le sens des mots pris un par un. Il s’agit de ressaisir un mouvement de pensée plutôt que de détailler les termes qu’il traverse»10. L’aspect d’une page travaillée par Bergson semble parfaitement confirmer ces propos. Des traits verticaux tracés au crayon matérialisent un travail d’analyse

8 Ce double système, où notes marginales et notes sur feuillets intercalaires sont appelées d’une façon parfaitement différenciée, est celui qui est utilisé pour l’annotation du livre Λ de la Métaphysique. Dans le livre II de la Physique, étudié par Bergson l’année précédente, le système ne paraît pas encore au point: les appels de note sont tantôt de simples croix, tantôt des φ sans numéro (et exceptionnellement un ψ), les unes et les autres reliés par des traits de crayon aux notes marginales, tantôt enfin des φ1, φ2… φn auxquels ne correspond sur la page aucune note, et qui font supposer par conséquent l’utilisation de feuillets intercalaires. Comme par ailleurs l’exemplaire des Ennéades de Plotin ayant appartenu à Bergson (son exemplaire du DeFato d’Alexandre d’Aphrodise n’est pas con- servé) ne porte pas de trace d’un travail analogue, on est amené à penser que seuls les deux traités aristotéliciens ont bénéficié de sa part, dans son enseignement au Collège de France, d’une méthode d’explication aussi littérale.

9 Henri Gouhier, «Avant-propos» à: Henri Bergson, Mélanges,op.cit., p. ix. 10 Gilbert Maire, Bergson,monmaître. Paris: Grasset, 1935, p. 93-94. Je remercie

Frédéric Worms de m’avoir signalé ce passage. Le reprenant en termes identiques dans une causerie radiophonique, en 1954 («Rencontre de Bergson», LesÉtudesbergsoniennes, vol. IX, 1970, p. 203-208), Gilbert Maire ajoutait que les opinions de Bergson sur la tra- duction «eussent scandalisé les grammairiens professionnels» (loc.cit., p. 207).

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grammaticale qui de toute évidence précède la traduction proprement dite et l’utilisation des dictionnaires. Il est aisé de comprendre que ces traits marquent dans chaque phrase son articulation syntaxique, séparant les diverses propositions qu’elle comprend et distinguant, à l’intérieur de chaque proposition, les différents groupes fonctionnels. Chaque phrase est de la sorte analysée jusque dans le détail, ce qui contraste avec la traduction, qui, elle, est presque toujours lacunaire. En fait de mot à mot, Bergson n’inscrit souvent, en effet, entre les lignes du texte grec que le strict minimum: la traduction, probablement, des seuls termes qui ne lui sont pas familiers, et dont il a dû précisément chercher le sens dans un dictionnaire. Si le cas ne se présente pas, Bergson peut ainsi fort bien laisser passer quatre ou cinq lignes, voire davantage, sans porter aucune indication de traduction, alors que les traits verticaux dont elles sont zébrées et diverses autres interventions de sa main11 montrent qu’elles n’ont pas fait l’objet de moins d’attention que telle phrase intégralement traduite.

Maintenant, que nous apprennent ces traductions du dialogue de Bergson avec Aristote? Dans mon article de 199712, je me suis essayé à conjecturer qu’elles sont peut-être les vestiges d’une étape méconnue de ce dialogue. Nous sommes en effet dans les années de préparation de l’Évolution créatrice (1907) dont le chapitre IV contient un célèbre exposé de la philosophie grecque, identifiée comme «la philosophie des Idées», autrement dit le platonisme: «Platon la formula et c’est en vain qu’Aristote essaya de s’y soustraire»13. Il se pourrait que Bergson, dans les leçons du samedi des deux dernières années où il occupa la chaire de philosophie grecque et latine, ait lui-même tenté, «en vain», de soustraire Aristote à «la philosophie des Idées». En vain, car le contraste est tel, entre le Dieu d’Aristote tel que présenté dans l’Évolutioncréatrice et ce qu’on peut conjecturer à partir de certaines traductions de Λ par Bergson, que la tentative, si jamais elle eut lieu, fut de toute évidence abandonnée.

11 Mots soulignés alors même qu’ils ne sont pas traduits, appels de notes (y compris sous la forme ψ qui appelle des commentaires trop développés pour les marges de l’édition Teubner), crochets droits marquant le doute de Bergson, à l’encontre de l’éditeur, sur l’authenticité d’une phrase.

12 «“Le principe, c’est la représentation”. Bergson traducteur d’Aristote», Philoso- phie, 54 (1997), p. 14-32 (précédé de: Aristote, Métaphysique, Livre XI (XII), chap. 7: traduction par H. Bergson, texte établi par P. Soulez et M. Narcy, annoté par M. Narcy, ibid., p. 10-13).

13 L’Évolution créatrice, p. 766. Les stoïciens, écrit plus haut Bergson, semblent, eux, n’avoir contribué que «dans une certaine mesure» (p. 761), et moins qu’Aristote, au développement d’une doctrine qui se confond pourtant avec «la philosophie antique» (ibid.).

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Dans l’Évolutioncréatrice, le Dieu d’Aristote est le réceptacle ou mieux, le réservoir des Idées platoniciennes, en quelque sorte le magasin de l’appareil de projection qui alimente le «mouvement cinématogra- phique de la pensée». Autrement dit, dans l’Évolutioncréatrice, le Dieu d’Aristote symbolise la résorption du mouvement dans l’immobilité qui caractérise «la métaphysique naturelle de l’intelligence humaine». Quelle portée faut-il donc accorder au fait que, en 1903-1904, dans la phrase où Aristote, après avoir déclaré que Dieu est un «vivant éternel parfait» («le meilleur», traduit Bergson), en tire la conséquence qu’appartiennent à Dieu «une vie et un aion continus et éternels», Bergson traduit aion par durée (1072b30)? Un Dieu en possession de la durée, comme le serait notre pensée si elle parvenait à rompre avec les habitudes de notre intel- ligence, est-ce autre chose à proprement parler, en langage bergsonien, qu’une pensée totalement intuitive? Voilà qui cadre mal, on le concède, avec cette «Idée des Idées», aux antipodes par conséquent de l’intuition, en quoi consiste le Dieu d’Aristote selon l’Évolutioncréatrice. Ce Dieu- là, s’il a bien en tant qu’Idée ou réservoir d’Idées l’éternité, Bergson lui attribuerait-il la durée?

Autre exemple: la curieuse traduction de νόησις lors de sa première occurrence dans le chapitre (1072a30). Il s’agit de la démonstration de l’existence d’un premier moteur immobile. Ayant posé que ce qui meut sans se mouvoir est l’objet du désir ou de la pensée (1072a26), lesquels en dernière analyse se confondent, Aristote, contredisant à l’avance Spi- noza, ajoute que nous désirons les choses parce qu’elle nous paraissent bonnes, plutôt qu’elles ne nous paraissent bonnes parce que nous les désirons14: c’est à cette condition en effet que le désirable peut légitime- ment faire office de moteur du désir. Ἀρχὴ γὰρ (ou δὲ, corrige Berg- son15) ἡ νόησις, ajoute alors Aristote, ce que Bergson traduit: «Donc le principe, c’est la représentation.» Traduction insolite, qui du propre aveu de Bergson appelle un commentaire, puisque la phrase est suivie sur son exemplaire d’un appel de note ψ2. On mesure ici à quel point est dom- mageable la disparition des feuillets intercalaires auxquels renvoyaient ces appels de note ψ car, étant probablement le seul à avoir jamais traduit νόησις par «représentation», Bergson ne l’a certainement pas fait sans intention. Comment Bergson traduisit-il pour ses auditeurs, en 1904, la célèbre définition aristotélicienne de Dieu, νοήσεως νόησις (chap. 9,

14 ’Ορεγόμεθα δὲ διότι δοκεῖ μᾶλλον ἢ δοκεῖ διότι ὀρεγόμεθα (1072a29). 15 Au γάρ édité par Christ, qui suit une correction sur l’un de ses manuscrits et la

citation du passage par le Pseudo-Alexandre, Bergson préfère le δέ antérieur à la correc- tion, qu’on lit aussi sur l’autre manuscrit utilisé par Christ, mais il le traduit par «donc».

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1074b34-35)? Nous ne le savons pas, car sur son exemplaire de la Métaphysique la phrase n’est pas traduite. Mais il est parfaitement ima- ginable que Bergson se soit appuyé sur l’opposition, commune à Platon et à Aristote, entre νόησις et διάνοια (pensée discursive) pour traduire ou comprendre νόησις, à l’instar de nombreux commentateurs, comme «intuition». Ce qui va cependant contre cette supposition, c’est préci- sément la traduction de la phrase de 1072a30: «le principe, c’est la représentation». Quel est en effet à cet endroit le raisonnement d’Aris- tote? C’est que tout mouvement est provoqué par ce vers quoi il tend: ainsi nous mettons-nous en mouvement vers ce que nous désirons ou pensons être désirable. Le principe de nos actions, c’est donc ce que nous pensons, la pensée, νόησις — ainsi traduisent Pierron et Zévort16. Mais plus près de Bergson, Jules Barthélemy-Saint-Hilaire traduit: «l’intelligence»17. On voit bien comment Bergson peut trouver dans cette traduction confirmation de sa propre conception de l’intelligence orientée vers l’action, isolant ou immobilisant dans le flux du réel ce qui s’adapte à l’action, à l’opposé, cette fois, de l’intuition. Et dans ce cas la phrase écrite par Bergson sur son exemplaire, «Le principe, c’est la représentation», pourrait n’être tout simplement que le commentaire à l’intention des auditeurs de la traduction de Barthélemy-Saint-Hilaire — d’où cette curieuse traduction de δὲ par «donc»: ici, ce n’est plus Aristote, c’est Bergson qui parle.

16 «Le principe, ici, c’est la pensée», traduisent A. Pierron et Ch. Zévort (La Métaphysiqued’Aristote, traduite en français pour la première fois, accompagnée d’une introduction, d’éclaircissements historiques et critiques, et de notes philologiques, Paris, 1840, t. II, p. 221).

17 Métaphysique d’Aristote traduite en français avec des notes perpétuelles par J. Barthélemy-Saint-Hilaire, Paris, 1879, t. III, p. 182: «car, en ceci, c’est l’intelligence qui est le principe.» Il est à noter que Barthélemy-Saint-Hilaire suit ici l’exemple de son maître Victor Cousin qui, en 1838, avait traduit la même phrase: «Le principe est donc l’intelligence.» (DelaMétaphysiqued’Aristote. Rapport sur le concours ouvert par l’Aca- démie des sciences morales et politiques; suivi d’un essai de traduction du premier et du douzième livre de la Métaphysique, par V. Cousin, 2e édition, Paris: Ladrange, 1838, p. 197.)

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