Economie international , Lectures de . Università di Torino
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blackman25 September 2016

Economie international , Lectures de . Università di Torino

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nozione e esercizi di economia internazionale
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ECO 434 : Economie Internationale

Gregory Corcos et Isabelle Méjean Ecole polytechnique, 2e année

12 mars 2016

2

Table des matières

1 Introduction 7 1.1 Qu’est-ce que l’économie internationale ? . . . . . . . . . . . . 7

1.1.1 Les questions de l’économie internationale . . . . . . . 7 1.1.2 Transactions réelles et transactions financières . . . . . 9

1.2 Les flux internationaux de biens et services . . . . . . . . . . . 14 1.2.1 Evolution du commerce mondial . . . . . . . . . . . . . 14 1.2.2 Qui commerce avec qui ? . . . . . . . . . . . . . . . . . 17 1.2.3 Nature des échanges . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 22

1.3 Les flux internationaux de capitaux . . . . . . . . . . . . . . . 24 1.3.1 Evolution des échanges d’actifs financiers . . . . . . . . 24 1.3.2 Qui échange avec qui ? . . . . . . . . . . . . . . . . . . 30 1.3.3 Nature des échanges . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 32

1.4 Le marché des changes . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 33

2 Modèles néoclassiques de commerce 41 2.1 Le concept d’avantage comparatif . . . . . . . . . . . . . . . . 41 2.2 Le modèle ricardien . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 47

2.2.1 Hypothèses . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 47 2.2.2 L’équilibre autarcique . . . . . . . . . . . . . . . . . . 48 2.2.3 L’équilibre en économie ouverte . . . . . . . . . . . . . 50 2.2.4 La détermination des salaires . . . . . . . . . . . . . . 54 2.2.5 Extensions et tests empiriques . . . . . . . . . . . . . . 55

2.3 Le modèle HOS . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 61 2.3.1 Hypothèses du modèle . . . . . . . . . . . . . . . . . . 62 2.3.2 L’équilibre : Autarcie versus économie ouverte . . . . . 69 2.3.3 Ouverture et inégalités de revenus : le théorème de

Stolper-Samuelson . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 73 2.3.4 Le rôle des dotations factorielles : le théorème de Rybc-

zynski . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 77 2.3.5 Tests empiriques : Le paradoxe de Leontief . . . . . . . 81

2.4 Conclusion . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 84

3

4 TABLE DES MATIÈRES

3 Concurrence imparfaite 87 3.1 Le modèle de Krugman . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 90

3.1.1 Ingrédients du modèle . . . . . . . . . . . . . . . . . . 90 3.1.2 Hypothèses du modèle . . . . . . . . . . . . . . . . . . 92 3.1.3 L’équilibre du modèle . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 96

3.2 Le modèle de Helpman-Krugman . . . . . . . . . . . . . . . . 102 3.2.1 Hypothèses du modèle . . . . . . . . . . . . . . . . . . 102 3.2.2 L’équilibre en économie ouverte . . . . . . . . . . . . . 103

3.3 Evidences empiriques : L’équation de gravité . . . . . . . . . . 106 3.3.1 Microfondation de l’équation de gravité . . . . . . . . . 106 3.3.2 Estimation . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 108 3.3.3 Les enseignements de l’équation de gravité . . . . . . . 113 3.3.4 Limites . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 120

3.4 Conclusion . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 121

4 Solde Courant 123 4.1 Définitions . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 124

4.1.1 La Balance des Paiements . . . . . . . . . . . . . . . . 124 4.1.2 Solde courant et épargne nette . . . . . . . . . . . . . . 126 4.1.3 La position extérieure nette . . . . . . . . . . . . . . . 128 4.1.4 Les taux de change nominal et réel . . . . . . . . . . . 129

4.2 L’approche intertemporelle du solde courant . . . . . . . . . . 130 4.2.1 Le modèle de Fisher : un bien, un actif, deux périodes . 131 4.2.2 Deux biens, un actif, deux périodes : solde courant et

change réel . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 134 4.3 Conclusion . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 138

5 Déséquilibres structurels 139 5.1 Croissance et flux financiers internationaux à long terme . . . 139

5.1.1 Hypothèses . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 140 5.1.2 Autarcie financière . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 141 5.1.3 Libre-échange de capitaux, petite économie ouverte . . 142 5.1.4 Epargne endogène . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 144

5.2 Déséquilibres structurels mondiaux . . . . . . . . . . . . . . . 148 5.2.1 Un aperçu des déséquilibres mondiaux dans les données 149 5.2.2 Explications possibles des déséquilibres structurels . . . 150 5.2.3 Un modèle avec marchés financiers incomplets . . . . . 156

5.3 Conclusion . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 161

TABLE DES MATIÈRES 5

6 Taux de change 163 6.1 Change réel . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 163

6.1.1 L’hypothèse de Parité de Pouvoir d’Achat . . . . . . . 163 6.1.2 TCR, prix des non-échangeables et revenu par habitant 167 6.1.3 TCR et compétitivité . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 169 6.1.4 Discrimination géographique par les prix (Pricing to

Market) . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 171 6.2 Change nominal . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 172

6.2.1 Les parités de taux d’intérêt . . . . . . . . . . . . . . . 172 6.2.2 Modèles monétaires du change nominal . . . . . . . . . 176

6.3 Conclusions . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 186

7 Change fixe et flexible 189 7.1 Typologie des régimes de change . . . . . . . . . . . . . . . . . 189 7.2 Ajustement en change fixe et flexible . . . . . . . . . . . . . . 191

7.2.1 Ajustement en change flexible . . . . . . . . . . . . . . 192 7.2.2 Ajustement en change fixe . . . . . . . . . . . . . . . . 195 7.2.3 Une comparaison de l’ajustement en change fixe et

flexible . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 197 7.3 Crises de change . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 199

7.3.1 Crises de change de première génération . . . . . . . . 200 7.3.2 Crises de change de deuxième génération . . . . . . . . 205 7.3.3 Crises de change de troisième génération . . . . . . . . 210 7.3.4 Conclusion sur les crises de change . . . . . . . . . . . 211

7.4 Conclusion . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 214

Bibliographie 216

Enoncés de Petites Classes 221

6 TABLE DES MATIÈRES

Chapitre 1

Introduction générale

1.1 Qu’est-ce que l’économie internationale ?

1.1.1 Les questions de l’économie internationale

L’économie internationale est l’étude des interdépendances entre écono- mies nationales. Ces interdépendances prennent la forme de flux internatio- naux de biens et services, d’échanges d’actifs financiers, de migrations ou encore d’investissements directs à l’étranger. L’étude de l’économie interna- tionale utilise les mêmes méthodes analytiques que les autres champs de l’éco- nomie. En particulier, les comportements des agents participant aux marchés internationaux sont dictés par les mêmes motifs que pour des transactions sur les marchés domestiques.

Certaines spécificités expliquent cependant le statut à part de ce champ. Ces spécificités concernent à la fois les déterminants microéconomiques de l’échange international et ses déterminants macroéconomiques. Au niveau macroéconomique, les échanges se font entre états indépendants, qui décident de leur politique économique sur la base d’intérêts purement nationaux. Cette spécificité implique que les politiques économiques choisies à l’optimal d’un pays peuvent se révéler néfastes pour le pays avec qui il échange. En outre, l’existence même de ces échanges implique que les nations souveraines ont à décider de la conduite de nouvelles politiques économiques. Ces nouveaux instruments de politique économique concernent la régulation des flux inter- nationaux de biens et services (politique commerciale), la règlementation des flux de capitaux (régulation financière) ou encore la politique de change.

Au niveau microéconomique, la participation par des entreprises ou des institutions financières à l’échange international implique de prendre en compte les spécificités de ces marchés. Les coûts à l’échange y sont plus importants, du fait de l’existence de barrières tarifaires, de différences de régulation ou

7

8 CHAPITRE 1. INTRODUCTION

encore d’écarts culturels. Ces coûts peuvent limiter la propension des agents économiques à participer à l’échange international. A l’inverse, l’échange in- ternational peut offrir de nouvelles opportunités de contournement des régu- lations nationales (optimisation fiscale par exemple). Pour estimer le volume des échanges et l’impact des régulations nationales sur ce volume, il est cru- cial de bien comprendre ce qui guide les stratégies microéconomiques. Tous ces éléments justifient d’étudier les flux internationaux de manière spécifique.

Les questions que se pose l’économie internationale sont étroitement liées à la nature des enjeux de politique économique spécifiques aux transactions internationales. Par exemple, la question de l’optimalité d’une politique com- merciale régulant les flux de biens et services est étroitement liée à celle des gains au commerce. S’il est intuitif que certains flux de biens et services sont efficaces du point de vue économique (par exemple, les importations d’agrumes par des pays nordiques), la question de l’optimalité globale du libre-échange est beaucoup plus controversée, historiquement et aujourd’hui encore. Les modèles que nous étudierons dans ce cours montrent comment l’échange international de biens et services peut être source de gains en bien- être grâce à une utilisation plus efficace des ressources productives.

La question de l’échange international est également liée à celle des flux internationaux de capitaux. Ici aussi, la question de l’optimalité est large- ment débattue. Il n’est pas évident a priori de comprendre pourquoi il est bénéfique à un pays d’être un prêteur net sur les marchés internationaux ou, au contraire, de vivre au-dessus de ses moyens en empruntant à l’étranger (comme c’est le cas par exemple des Etats-Unis depuis le début des an- nées 90). Pourtant, l’analyse macroéconomique montre comment de telles positions extérieures nettes permettent aux pays ouverts aux capitaux inter- nationaux d’échanger des biens contre la promesse de biens futurs, ce qui améliore le lissage des flux intertemporels de revenus. En outre, l’échange d’actifs risqués entre les économies nationales peut conduire à une meilleure diversification des portefeuilles nationaux et donc, au niveau agrégé, réduire la variance des revenus.

Si les gains à l’échange international, de biens et services comme d’actifs financiers, sont positifs dans la plupart des cadres analytiques, cela ne signifie pas qu’il améliore la situation de tous les agents qui constituent l’économie nationale. Même avec des gains globaux positifs, certains groupes peuvent se retrouver négativement affectés par l’ouverture aux échanges internatio- naux. L’analyse économique s’inquiète évidemment de cette possibilité qui peut conduire à des politiques de redistribution visant à compenser les “per- dants”, voire à des politiques de régulation limitant les effets de l’ouverture sur la répartition des ressources. Dans ce dernier cas, les outils de l’économie internationale sont utilisés pour évaluer les pertes et les gains induits par de

1.1. QU’EST-CE QUE L’ÉCONOMIE INTERNATIONALE ? 9

telles politiques. Historiquement, la question de la politique de change a été un thème cen-

tral de l’économie internationale. Jusqu’au début des années 70, la plupart des économies contrôlent la valeur de leur monnaie en régulant les flux de ca- pitaux et/ou en jouant le rôle de contrepartie de la demande nette de monnaie nationale pour maintenir une parité - en or ou en dollars. Pourtant, depuis le milieu des années 70, de nombreux pays ont mis en place des politiques de change flottant, laissant fluctuer la parité de leur monnaie nationale en fonction de l’offre et de la demande sur le marché des changes. Les politiques de change fixe se sont en effet révélées contraignantes pour les économies nationales, pouvant même mener à des crises financières lorsque la parité se révélait incohérente avec les fondamentaux de l’économie nationale.

Alors même que la tendance est au flottement des monnaies, l’économie mondiale a récemment vécu une expérience importante d’intégration moné- taire. En 1999, 12 pays européens ont décidé d’abandonner leur souveraineté monétaire pour former une union monétaire. Une telle politique conduit de facto à fixer irrévocablement la parité des monnaies nationales à l’intérieur de la zone. Dans le même temps, le régime de change choisi pour la nouvelle Union Monétaire Européenne implique une flexibilité complète vis-à-vis des autres monnaies nationales. Les fluctuations de l’euro face aux grandes mon- naies ne sont pas neutres pour les économies européennes. En se répercutant sur les prix relatifs des biens échangés, elles affectent la compétitivité de ces économies sur les marchés internationaux. Cet effet est hétérogène entre éco- nomies nationales, certains pays étant plus isolés des fluctuations de change, du fait de la structure de leur commerce. L’intégration monétaire conduit donc à des nouvelles questions de politique économique que l’économie inter- nationale est amenée à traiter.

1.1.2 Transactions réelles et transactions financières

L’économie internationale se subdivise en deux champs. L’étude du com- merce international est centrée sur les transactions internationales de biens et services, i.e. sur des transactions réelles. La macroéconomie internationale s’intéresse quant à elle à la contrepartie monétaire du commerce interna- tional, aux flux financiers internationaux. Evidemment, les deux types de transaction ne sont pas orthogonaux. Cette interdépendance des flux réels et financiers est illustrée dans la structure de la balance des paiements.

Pour comprendre l’interdépendance entre les flux réels et financiers, re- partons de l’équation comptable de base en macroéconomie 1. Pour un pays,

1. Pour une description détaillée de cette équation comptable, voir le polycopié du

10 CHAPITRE 1. INTRODUCTION

le produit intérieur brut (Y ) mesure la valeur de l’ensemble des biens et ser- vices produits avec les facteurs productifs d’un pays. C’est aussi la somme des revenus perçus par les agents économiques nationaux, au cours d’une période donnée 2. Par définition, ces biens et services peuvent être utilisés pour différents types de dépenses : la consommation (C), l’investissement (I), les dépenses publiques (G) et, en économie ouverte, l’exportation nette (différence entre la valeur des exportations et la valeur des importations, X −M) :

Y = C + I +G+ (X −M)

En notant S le montant épargné de la production nationale et en utilisant la définition de l’épargne comme la différence entre la production et la somme de la consommation privée et publique (S = Y − C −G), on en déduit :

S − I = X −M (1.1)

La partie de gauche de l’équation (1.1) est l’épargne nationale (publique et privée) qui n’est pas utilisée pour investir dans des facteurs productifs natio- naux. Quand S − I est positif, ce supplément d’épargne est disponible pour être investi à l’étranger, il correspond aux flux monétaires internationaux entre l’économie nationale et le reste du monde. C’est ce qu’on appelle le solde financier. La partie de droite est l’excédent de la balance commerciale ou solde courant 3. Il correspond à la demande nette de biens produits do- mestiquement par le reste du monde. Les fluctuations de cette demande nette conduisent à des fluctuations de la production nationale (et donc de l’em-

cours de Macroéconomie, Eco 432, Chapitre 3. 2. On ignore ici les revenus primaires perçus du reste du monde. En comptabilité na-

tionale, on distingue le produit national brut (PNB) et le produit intérieur brut (PIB). Le produit intérieur brut mesure la production de biens et services produits à l’intérieur d’un pays, avec les facteurs de production localisés dans ce pays. Le produit national brut mesure la production de biens et services produits avec des facteurs appartenant aux rési- dents, que cette production se fasse sur le sol national ou à l’étranger. Le produit national brut est donc égal au PIB plus les revenus primaires nets perçus du reste du monde.

3. Dans ce cours, nous ne distinguerons pas, la plupart du temps, le solde de la balance commerciale et le solde de la balance courante (solde courant dans ce qui suit). En comp- tabilité nationale, le solde courant est le solde des flux monétaires résultant d’échanges internationaux de biens et services (solde de la balance commerciale) et d’échanges inter- nationaux des revenus et transferts courants. Les flux internationaux de revenus incluent les salaires, dividendes et intérêts payés par un pays aux résidents d’un autre pays. Les transferts courants internationaux incluent les transferts de fonds de travailleurs étran- gers ou les contributions aux organisations internationales. Ces deux dernières catégories ne sont généralement pas modélisées de sorte que le solde courant correspond, dans les modèles, au solde de la balance commerciale. La description de la balance des paiements dans le Chapitre 4 donne plus de détails sur cette distinction.

1.1. QU’EST-CE QUE L’ÉCONOMIE INTERNATIONALE ? 11

ploi). C’est pour cette raison que le solde courant est un élément important des discussions de politique économique.

Le fait que la relation (1.1) entre solde financier et solde courant soit dérivée d’une équation comptable montre bien que, par définition, ces soldes sont intimement liés, ce sont les deux faces d’une même pièce. Un pays qui exporte plus que ce qu’il importe (la Chine ou l’Allemagne par exemple) est dit en excédent courant. Par définition, c’est aussi un pays qui épargne plus qu’il investit. Il n’a pas d’autre choix que d’exporter une partie de son épargne excédentaire pour l’investir à l’étranger. Il devient donc créditeur du reste du monde. A l’inverse, un pays comme les Etats-Unis ou la France, en déficit courant récurrent, est un pays qui consomme plus que ce qu’il produit / qui investit plus que ce qu’il épargne. Pour financer cette consommation excédentaire, il a besoin d’emprunter à l’étranger, il devient donc emprunteur net vis-à-vis du reste du monde.

Le solde courant se répercute donc sur la position extérieure nette du pays. Un pays comme les Etats-Unis qui accumule des déficits courants en important plus qu’il exporte s’endette auprès du reste du monde et voit donc sa position extérieure nette se déteriorer. C’est ce qu’on observe sur la Figure 1.1. Pour chacun des quatre pays considérés sont représentés le solde courant cumulé (somme des soldes courants accumulés au cours du temps) (ligne rouge) et la position extérieure nette du pays (ligne bleue). Les deux lignes sont très fortement corrélées. Par exemple, l’accumulation de déficits courants au Royaume-Uni depuis le début des années 90 a conduit à une détérioration de sa position extérieure nette, à un endettement du pays vis-à-vis du reste du monde. C’est aussi le cas des Etats-Unis mais, pour ce pays, les deux lignes sont plus dissemblables, la dégradation de la position extérieure nette étant moins forte que ce que ses déséquilibres courants cumulés ne le suggère. Cette spécificité américaine est liée à des effets de valorisation des actifs financiers (voir Gourinchas & Rey (2014) pour une discussion de ces effets).

L’interdépendance entre les flux réels et financiers est prise en compte dans la balance des paiements, un document comptable qui décrit l’ensemble des transactions du pays avec le reste du monde, au cours d’une période donnée. Les statistiques de balance des paiements sont une source utile de données en économie internationale. Comme toute table comptable, la ba- lance des paiements inscrit les transactions au débit ou au crédit du pays. Les transactions au débit correspondent à des transactions conduisant à un paiement de l’économie nationale à l’étranger. Les transactions au crédit im- pliquent un paiement du reste du monde au pays considéré.

La structure et le fonctionnement de la balance des paiements sont dé- crits en détails dans le Chapitre 4. A ce stade, il est utile cependant de mentionner le principe de comptabilité en partie double utilisé pour établir

12 CHAPITRE 1. INTRODUCTION

Figure 1.1 – Soldes courants cumulés et position extérieure nette, 1970-2010

Figure 5: Net Risky Position. percent of GDP

-­‐40%  

-­‐30%  

-­‐20%  

-­‐10%  

0%  

10%  

20%  

1970   1975   1980   1985   1990   1995   2000   2005   2010  

G-­‐7   BRIC  (Brazil,  India,  China,  Russia)  

Source: Lane and Milesi-Ferretti (2007a) updated to 2010. Net risky position defined as equity and direct

investment assets, minus equity and direct investment liabilities. percent of GDP

Figure 6: Cumulated Current Account and Net Foreign Asset Position, US, UK, Germany and Japan, 1970-2010. Percent of GDP

-­‐60%  

-­‐50%  

-­‐40%  

-­‐30%  

-­‐20%  

-­‐10%  

0%  

10%  

20%  

1970   1974   1978   1982   1986   1990   1994   1998   2002   2006   2010  

Cumulated  CA   Net  Foreign  Asset  Posi@on  

(a) United States

-­‐40%  

-­‐30%  

-­‐20%  

-­‐10%  

0%  

10%  

20%  

30%  

1970   1974   1978   1982   1986   1990   1994   1998   2002   2006   2010  

Cumulated  CA   Net  Foreign  Asset  Posi?on  

(b) United Kingdom

0%   5%  

10%   15%   20%   25%   30%   35%   40%   45%   50%  

1970   1974   1978   1982   1986   1990   1994   1998   2002   2006   2010  

Cumulated  CA   Net  Foreign  Asset  Posi?on  

(c) Germany

-­‐10%  

0%  

10%  

20%  

30%  

40%  

50%  

60%  

70%  

1970   1974   1978   1982   1986   1990   1994   1998   2002   2006   2010  

Cumulated  CA   Net  Foreign  Asset  Posi@on  

(d) Japan

Source: Lane and Milesi-Ferretti (2007a) updated to 2010.

56 Source : Gourinchas & Rey (2014).

les statistiques de balance des paiements : chaque transaction est enregistrée deux fois, au débit et au crédit. Pour comprendre ce principe, prenons un exemple. Supposons qu’une entreprise française achète un bien à une société américaine. Le paiement du bien par l’entreprise française est inscrit au dé- bit de la balance courante de la France. Lorsque l’entreprise française paie le fournisseur, par exemple par virement bancaire sur son compte américain, une seconde transaction est enregistrée au crédit du compte financier. Cette transaction correspond au transfert d’un actif financier de la France vers les Etats-Unis, un titre de dette de la banque américaine sur la banque française. On retrouve bien le principe de l’égalité comptable décrit plus haut. L’achat par la France d’un produit américain participe au déficit courant français

1.1. QU’EST-CE QUE L’ÉCONOMIE INTERNATIONALE ? 13

(i.e. entre négativement dans le solde X −M de l’équation (1.1)). Il conduit en outre à un endettement financier de la France vis-à-vis du pays parte- naire (et entre donc négativement dans le solde S−I). Les deux transactions se compensent, l’équilibre (1.1) est maintenu et le solde de la balance des paiements est nul.

On peut résumer la littérature en économie internationale en considérant le type de flux internationaux étudiés. Les travaux en commerce international étudient principalement l’échange croisé de biens et services. Les questions que se pose cette littérature concernent la nature des biens qui sont échangés, le volume des échanges et les déterminants de la spécialisation des pays dans tel ou tel type de biens. Les économistes en commerce international s’inté- ressent donc à la partie de droite de l’équation (1.1), au solde courant. La plupart du temps et ça sera le cas dans les chapitres 2 et 3 de ce cours, on suppose pour simplifier que le solde courant est nul. Cette hypothèse émi- nemment contrefactuelle permet de concentrer l’analyse sur le volume et la composition des flux d’importation et d’exportation d’un pays.

Dans cette littérature, l’analyse est la plupart du temps statique. Au contraire, le caractère dynamique de l’échange est au coeur de la macroé- conomie internationale, qui s’intéresse à la raison pour laquelle certains pays s’endettent sur les marchés internationaux, en important des capitaux étran- gers. Cette littérature s’intéresse donc à un second type d’échanges internatio- naux, l’échange de biens et services contre des actifs financiers. Ces échanges déterminent le niveau du solde courant (et du solde financier) dans l’équa- tion comptable (1.1). Comme nous le montrerons dans le chapitre 4 de ce cours, on peut interpréter un tel endettement international comme un achat de consommation présente en échange d’une promesse de consommation fu- ture, ie un commerce intertemporel de biens et services. Le pays prêteur net accepte de céder une partie de sa production courante de biens et services au pays importateur net en échange de la promesse d’être remboursé dans le futur, donc de pouvoir consommer plus.

Finalement, la finance internationale s’intéresse à un troisième type de transactions internationales, l’échange croisé d’actifs financiers. Cette litté- rature se concentre donc sur la partie de gauche de l’équation (1.1), sur le solde financier. Elle étudie le volume des échanges bruts d’actifs et la na- ture des actifs échangés. Le modèle le plus simple permettant de justifier cet échange croisé d’actifs financiers est un modèle de choix de portefeuille. Dans ce modèle, les marchés internationaux de capitaux offrent aux inves- tisseurs des possibilités supplémentaires de diversification du risque. L’inves- tisseur averse au risque choisit d’acheter des actifs financiers étrangers pour diversifier son exposition. C’est ce qui explique des échanges croisés d’actifs financiers à l’équilibre du modèle.

14 CHAPITRE 1. INTRODUCTION

Table 1.1 – Exportations mondiales en pourcentage du PIB, sur longue période (en %)

Source : Krugman (1995). Exportations de marchandises. (a) Calculé uniquement sur les pays de l’OCDE.

Dans ce qui suit, nous allons brièvement décrire les différents éléments entrant dans l’équation comptable (1.1). Nous étudierons d’abord les tran- sactions réelles entrant dans le solde courant. Puis nous décrirons l’évolution et la structure des échanges d’actifs financiers internationaux. Nous conclu- rons le chapitre par une analyse du marché des changes.

1.2 Les flux internationaux de biens et services

1.2.1 Evolution du commerce mondial

Au début du 21ème siècle, les nations sont plus interdépendantes qu’elles ne l’ont jamais été. Au niveau mondial, la croissance du commerce est plus rapide que la croissance du PIB sur longue période, ce qui conduit à une aug- mentation tendancielle du ratio du commerce au PIB (Table 1.1 et graphique 1.2). Alors que le ratio des exportations au PIB mondial n’est que de 5% à la fin du 19ème siècle, il atteint 25% en 2010. Cette évolution est évidemment hétérogène au cours du temps et entre pays.

Au cours du temps, on observe différentes “vagues” de globalisation, condui- sant à une augmentation des flux internationaux de biens et services, suivies de périodes de protectionnisme et de contraction du commerce. Sur la pé- riode relativement récente, l’économie mondiale a connu une période forte de globalisation de la fin du 19ème siècle à la première guerre mondiale. L’ex- pansion des échanges a été la conséquence de la chute des coûts de transport (développement du chemin de fer et du bateau à vapeur) et des coûts de té- lécommunication (développement des réseaux télégraphes). L’expansion co- loniale des économies européennes a également contribué au développement d’un commerce Nord-Sud, échange de matières premières contre des produits manufacturés.

Comme le montrent les chiffres du tableau 1.1, cette première vague de globalisation a conduit à un doublement du ratio du commerce à la produc-

1.2. LES FLUX INTERNATIONAUX DE BIENS ET SERVICES 15

Figure 1.2 – Exportations mondiales en pourcentage du PIB, 1967-2011 (en %)

0

5

10

15

20

25

30

1967 1971 1975 1979 1983 1987 1991 1995 1999 2003 2007 2011

Source : CEPII-Chelem. Exportations de biens et services.

tion mondiale, qui atteint 11,9% à la veille de la première guerre mondiale. La guerre et, surtout, la dépression des années 30 ont mis fin à cet “âge d’or” du commerce mondial. Les pressions protectionnistes qui émergent en réponse à la hausse du chômage aux Etats-Unis et en Europe augmentent considéra- blement les coûts à l’échange international, qui se contracte dramatiquement en conséquence 4. A la sortie de la deuxième guerre mondiale, le ratio des exportations à la production mondiale est revenu à 7.1%.

A partir des années 70, on observe une deuxième vague de globalisation, encore plus marquée que la première. De 1950 à 2011, le ratio des exporta- tions à la production mondiale augmente de plus de 250%, pour atteindre 25% en 2011. Cette seconde vague de globalisation est elle aussi tirée par une chute des coûts de transport (apparition des containers et, plus récem- ment, transport aérien de marchandises) et de télécommunications (internet). La baisse des coûts à l’échange est amplifiée par les négociations internatio-

4. Aux Etats-Unis, la loi Smoot-Hawley de 1930 augmente les droits de douane à l’im- portation de plus de 20 000 biens. Cette loi conduit à des mesures de rétorsion des pays européens, qui augmentent également leurs taxes à l’importation. En conséquence de ces pressions protectionnistes, les importations américaines depuis l’Europe déclinent de 70% entre 1929 et 1932 alors que les exportations américaines vers l’Europe sont réduites de deux tiers. La loi Smoot-Hawley est considérée par les historiens comme un facteur aggra- vant important de la Grande Dépression.

16 CHAPITRE 1. INTRODUCTION

Figure 1.3 – Degré d’ouverture au commerce, pays avancés et pays émer- gents

Pays avancés

0

0,2

0,4

0,6

0,8

1

1,2

1957 1961 1965 1969 1973 1977 1981 1985 1989 1993 1997 2001 2005 2009 2013

US France Allemagne Japon

Pays émergents

0

0,2

0,4

0,6

0,8

1

1,2

1988 1992 1996 2000 2004 2008 2012

Turquie Brésil Inde Corée Russie

Source : IMF-IFS. Le degré d’ouverture est mesuré comme le ratio du commerce (importations + exportations) au PIB du pays. Le commerce couvre l’ensemble des flux de biens et services.

nales de libéralisation au sein du GATT (General Agreement on Tariffs and Trade, ancien nom de l’Organisation Mondiale du Commerce, OMC). Ces négociations conduisent à une réduction substantielle des barrières tarifaires (droits de douane, quotas, etc.). De 1950 à 1980, la croissance des échanges

1.2. LES FLUX INTERNATIONAUX DE BIENS ET SERVICES 17

se fait principalement entre économies développées, notamment au sein des zones de libre-échange que sont la Communauté Européenne et la zone de libre-échange nord-américaine.

A partir des années 80, on observe une émergence d’un certain nombre de pays du “Sud”, notamment asiatiques. L’industrialisation rapide de ces pays induit une modification de la structure du commerce Nord-Sud, les exportations des pays émergents étant de plus en plus tournées vers les biens manufacturés. Si cette phase de globalisation des économies mondiales s’est accélérée à partir des années 90, sous l’effet de l’ouverture au commerce de la Chine, l’épisode récent de la crise de 2008 a montré que la croissance du commerce n’est pas irréversible. En 2007-2008, on a en effet observé une réduction massive des échanges internationaux, plus de trois fois supérieure à la contraction du PIB mondial. C’est ce que les économistes ont appelé le “Trade Collapse” (effondrement du commerce), un phénomène dont l’ampleur reste difficile à expliquer.

La croissance du commerce ne se fait pas de manière homogène entre les pays. Le graphique 1.3 montre l’évolution du taux d’ouverture au commerce pour un certain nombre de pays avancés et émergents. Dans cet échantillon, le taux d’ouverture, mesuré par le ratio du commerce au PIB, tend à augmenter sur la période d’observation. En 2014, ce taux d’ouverture s’établit entre 20% du PIB pour le Brésil et plus de 100% en Corée. Dans les données en coupe, on observe une forte hétérogénéité des taux d’ouverture au commerce, les grands pays comme les Etats-Unis ayant tendance à être moins ouverts au commerce que des plus petits pays comme l’Allemagne.

1.2.2 Qui commerce avec qui ?

Pour comprendre l’hétérogénéité des taux d’ouverture de différents pays, il est utile de regarder plus en détails la structure du commerce de ces pays. C’est ce que fait la littérature en commerce international. Il s’agit ici d’iden- tifier et de comprendre pourquoi certains pays échangent plus que d’autres et la nature des biens qu’ils échangent.

Même au niveau agrégé, la matrice du commerce mondial est un objet qu’il est difficile de résumer car elle fait intervenir des milliers de relations bilatérales entre pays. Empiriquement, une manière efficace de prédire ces flux bilatéraux consiste à utiliser l’estimation économétrique d’une équation dite de gravité 5. Si on note Xij la valeur du commerce bilatéral entre deux

5. L’application de l’équation de gravité aux données de commerce international a été proposée par Tinbergen (1962). D’après Leamer & Levinsohn (1995), l’équation de gravité est une des relations les plus stables en économie.

18 CHAPITRE 1. INTRODUCTION

pays i et j, on peut montrer qu’une bonne estimation des flux bilatéraux peut être obtenue en utilisant les prédictions de l’équation suivante :

Xij = AY αi Y

β j

Dγij

où A est une constante, Yi (Yj) le PIB du pays i (j) et Dij la distance entre ces deux pays. α, β et γ sont des paramètres à estimer, qui se révèlent systématiquement positifs dans les exercices empiriques. L’analogie avec la théorie de Newton est donc immédiate : la force d’attraction entre deux pays, mesurée par les flux de commerce bilatéraux, est croissante de la “masse” de ces pays, mesurée par leur PIB, et décroissante de la distance les séparant. Les grands pays sont des acteurs importants du commerce international, à la fois côté importation et côté exportation. En outre, les flux internationaux de biens et services se concentrent au sein de zones géographiques relativement limitées.

Figure 1.4 – Volume du commerce et taille des pays

Exportations du Japon en UE, 2006

Importations du Japon en prove- nance de l’UE, 2006

Figure 1: Trade is proportional to size

(a) Japan’s exports to EU, 2006 (b) Japan’s imports from EU, 2006

MLT

EST CYP

LVA

LTU SVN

SVK

HUNCZE

PRT

FINIRL GRC

DNK

AUT POL

SWE

BEL NLD

ESP ITA FRA

GBR DEU

slope = 1.001 fit = .85

.0 5

.1 .5

1 5

10 Ja

pa n'

s 20

06 e

xp or

ts (G

RC =

1 )

.05 .1 .5 1 5 10 GDP (GRC = 1)

MLT

EST

CYP

LVA

LTU

SVN

SVK

HUN CZE

PRT

FIN

IRL

GRC

DNK AUT

POL

SWEBEL NLD ESP

ITA FRA GBR

DEU

slope = 1.03 fit = .75

.5 1

5 10

50 10

0 Ja

pa n'

s 20

06 im

po rts

(G RC

= 1

)

.05 .1 .5 1 5 10 GDP (GRC = 1)

in concert to establish robustness. In recent years, estimation has become just a first step before a

deeper analysis of the implications of the results, notably in terms of welfare. We try to facilitate

diffusion of best-practice methods by illustrating their application in a step-by-step cookbook mode

of exposition.

1.1 Gravity features of trade data

Before considering theory, we use graphical displays to lay out the factual basis for taking gravity

equations seriously. The first key feature of trade data that mirrors the physical gravity equation

is that exports rise proportionately with the economic size of the destination and imports rise in

proportion to the size of the origin economy. Using GDP as the economy size measure, we illustrate

this proportionality using trade flows between Japan and the European Union. The idea is that the

European Union’s area is small enough and sufficiently far from Japan that differences in distance

to Japan can be ignored. Similarly because the EU is a customs union, each member applies the

same trade policies on Japanese imports. Japan does not share a language, religion, currency or

colonial history with any EU members either.

Figure 1 (a) shows Japan’s bilateral exports on the vertical axis and (b) shows its imports.

The horizontal axes of both figures show the GDP (using market exchange rates) of the EU trade

partner. The trade flows and GDPs are normalized by dividing by the corresponding value for

Greece (a mid-size economy).2 The lines show the predicted values from a simple regression of log

2The trade data come from DoTS and the GDPs come from WDI. The web appendix provides more information on sources of gravity data.

3

Ces graphiques étudient la corrélation entre le commerce du Japon avec l’Union Européenne et la taille des pays membres. L’axe des abscisses représente le PIB des pays européens, en relatif par rapport au PIB grec. L’axe des ordonnées mesure la taille des exportations japonaises (Figure de gauche) et la taille des importations japonaises (Figure de droite), exprimées en termes relatifs par rapport au commerce avec la Grèce. Source : Head & Mayer (2014).

Ces relations sont illustrées dans les graphiques 1.4 et 1.5, extraits d’un chapitre du Handbook of International Economics écrit par Head & Mayer

1.2. LES FLUX INTERNATIONAUX DE BIENS ET SERVICES 19

Figure 1.5 – Volume du commerce et distance

Exportations françaises, 2006 Importations françaises, 2006

Figure 2: Trade is inversely proportional to distance

(a) France’s exports (2006) (b) France’s imports (2006)

slope = -.683 fit = .22

.0 05

.0 5

.1 .5

1 5

10 E

xp or

ts /P

ar tn

er 's

G D

P (

% , l

og s

ca le

)

500 1000 2000 5000 10000 20000 Distance in kms

EU25

Euro

Colony

Francophone

other

slope = -.894 fit = .2

.0 05

.0 5

.1 .5

1 5

10 25

Im po

rt s/

P ar

tn er

's G

D P

( %

, l og

s ca

le )

500 1000 2000 5000 10000 20000 Distance in kms

EU25

Euro

Colony

Francophone

other

trade flow on log GDP. For Japan’s exports, the GDP elasticity is 1.00 and it is 1.03 for Japan’s

imports. The near unit elasticity is not unique to the 2006 data. Over the decade 2000–2009, the

export elasticity averaged 0.98 and its confidence intervals always included 1.0. Import elasticities

averaged a somewhat higher 1.11 but the confidence intervals included 1.0 in every year except

2000 (when 10 of the EU25 had yet to join). The gravity equation is sometimes disparaged on

the grounds that any model of trade should exhibit size effects for the exporter and importer.

What these figures and regression results show is that the size relationship takes a relatively precise

form—one that is predicted by most, but not all, models.

Figure 2 illustrates the second key empirical relationship embodied in gravity equations—the

strong negative relationship between physical distance and trade. Since we have just seen that GDPs

enter gravity with a coefficient very close to one, one can pass GDP to the left-hand-side, and show

how bilateral imports or exports as a fraction of GDP varies with distance. Panels (a) and (b) of

Figure 2 graph recent export and import data from France. These panels show deviations from the

distance effect associated with Francophone countries, former colonies, and other members of the

EU or of the Eurozone. The graph expresses the “spirit” of gravity: it identifies deviations from

a benchmark taking into account GDP proportionality and systematic negative distance effects.

Those deviations have become the subject of many separate investigations.

This paper is mainly organized around topics with little attention paid to the chronology of

when ideas appeared in the literature. But we do not think the history of idea development should

be overlooked entirely. Therefore in the next section we give our account of how gravity equations

went from being nearly ignored by trade economists to becoming a focus of research published in

4

Ces graphiques étudient la corrélation entre le commerce de la France et la distance qui la sépare de ses partenaires. L’axe des abscisses représente la distance en kilo- mètres à la France. L’axe des ordonnées mesure la taille des exportations françaises (Figure de gauche) et la taille des importations françaises (Figure de droite), expri- mées en pourcentage du PIB du pays partenaire. Source : Head & Mayer (2014).

(2014) et consacré à l’ stim tion de l’équation d gravi é. La figure 1.4 illustre la manière dont le commerce du Japon avec les différents pays membres de l’Union Européenne croit avec la taille du pays partenaire, du côté des exportations comme du côté des importations. La corrélation est forte, autour de 1, et le pouvoir prédictif élevé (plus de 70% de la variance expliquée par la variable de taille).

La figure 1.5 utilise quant-à-elle des données sur les flux bilatéraux de commerce entre la France et ses partenaires étrangers. Elle montre une rela- tion significative et négative forte avec la distance au pays de destination : la France importe plus en provenance de et exporte plus à destination de pay proches géographiqu ment. En outre, conditionnellement à la distance, la France commerce relativement plus avec les pays francophones et/ou qui faisaient anciennement partie de l’empire colonial français 6.

Nous reviendrons dans le chapitre 3 sur l’estimation de l’équation de gra- vité. A ce stade, il est important de noter qu’elle implique une géographie du

6. En effet, on remarque que les anciennes colonies de la France et les pays francophones se situent en moyenne au-dessus de la droite de corrélation entre la taille du commerce et la distance. Cela signifie que le commerce observé pour ces groupes de pays est en moyenne plus élevé que ce qui est prédit par une simple relation univariée basée sur la distance à la France.

20 CHAPITRE 1. INTRODUCTION

Figure 1.6 – Géographie du commerce mondial

0 2

4 6

T ra

de V

al ue

( bi

lli on

s U

S D

)

1970 1980 1990 2000 2010

North−North North−South South−South South−North

Source : UN ComTrade

commerce mondial, résumée dans la figure 1.6. Le graphique montre l’évolu- tion du commerce depuis le début des années 70, en distinguant quatre caté- gories d’échange : le commerce entre pays développés (“North-North”), les flux de commerce entre pays développés et pays en développement (“North-South” et “South-North”) et le commerce entre pays émergents (“ South-South”) 7. Les échanges entre pays développés dominent le commerce mondial en valeur. En termes de contribution à la valeur du commerce mondial, le commerce Nord-Sud (dans un sens comme dans l’autre) est également important tandis que la part des échanges entre économies en développement reste minoritaire. Cette hiérarchie des flux d’échanges est cohérente avec l’équation de gravité. Les pays riches sont des acteurs importants du commerce international, à la fois côté offre et côté demande.

Une autre caractéristique de la géographie du commerce agrégé est liée à l’effet de la distance mis en évidence par l’équation de gravité. Le com- merce bilatéral se concentre essentiellement au sein d’espaces géographiques limités. C’est ce que montrent les chiffres du tableau 1.2 qui décompose le commerce mondial par zones géographiques. En moyenne, les nombres situés sur la diagonale de la matrice sont élevés. La part du commerce intra-zone

7. Les pays sont classés dans les catégories “North” (pays avancés) et “South” (pays en développement) en fonction de leur niveau de PIB par tête au début de la période d’observation.

1.2. LES FLUX INTERNATIONAUX DE BIENS ET SERVICES 21

Table 1.2 – Concentration géographique du commerce mondial

dans les échanges totaux est importante. Ainsi, pour l’Europe de l’Ouest, 68% des exportations sont destinées à d’autres pays européens. En dehors de la diagonale, on voit apparaître des liens importants entre zones proches géographiquement (Europe de l’Est et Europe de l’Ouest, Amérique latine et Amérique du Nord) et entre zones partageant des liens historiques (Afrique et Europe de l’Ouest).

Une des composantes de ce commerce intra-zone est liée au développement d’accords d’intégration régionale à partir de la deuxième guerre mondiale. En parallèle des négociations multilatérales au sein du GATT, un certain nombre de pays ont commencé à négocier des accords de libre-échange au niveau régional 8. Ces accords de libre-échange facilitent les mouvements de biens et services au sein de la zone, tout en conservant un certain niveau de protectionnisme vis-à-vis du reste du monde. Une telle stratégie d’intégra- tion régionale s’est révélée extrêmement efficace pour stimuler les échanges intra-zone. Dans le cas de l’intégration européenne par exemple, les données

8. Ce type d’accords d’intégration régionale déroge au principe de la “clause de la nation la plus favorisée” du GATT/OMC. Cette clause indique que les baisses de tarifs négociées au niveau bilatéral doivent automatiquement être étendues à tous les partenaires du pays concerné. Cette clause est un élément central du système de négociations multilatérales. Dans l’immédiat après-guerre, les pays signataires du GATT ont cependant accepté d’ex- clure de cette clause les accords de libre-échange régionaux, notamment ceux négociés au sein de la Communauté Economique Européenne.

22 CHAPITRE 1. INTRODUCTION

récentes montrent que 70% des biens exportés par les pays membres sont ven- dus à d’autres partenaires européens. Ces flux de commerce intra-européen représentent un quart du commerce mondial. Pour les zones de libre-échange plus récentes, la proportion est généralement plus faible (autour de 50% pour les membres de l’Accord de Libre-Echange Nord-Américain, autour de 20% pour les zones de libre-échange d’Asie du Sud-Est et d’Amérique Latine). Cependant, la proportion reste importante. Alors même que les Etats-Unis et l’Europe négocient les bases d’un accord de libre-échange, cette dimension de la géographie du commerce est importante à prendre en compte.

1.2.3 Nature des échanges

Le graphique 1.7 illustre la manière dont le commerce mondial se répar- tit entre différentes catégories de produits. En 2008, plus de la moitié de la valeur du commerce porte sur des biens manufacturés (voitures, vêtements, machines-outil, etc.). Les catégories de services et de matières premières re- présentent environ 20% chacune tandis que les produits agricoles représentent moins de 10% du commerce mondial. Dans la catégorie des matières pre- mières, le pétrole occupe évidemment une place prédominante. Parmi les services facilement échangés, on peut enfin citer les services de transport, les dépenses de touristes à l’étranger ainsi qu’un certain nombre de services aux entreprises (activités des call centers à l’étranger par exemple).

Cette décomposition sectorielle du commerce international varie au cours du temps. Dans le passé, les biens manufacturés représentaient une part beaucoup plus faible des échanges (et de la consommation). En particulier, les Etats-Unis ont été longtemps un exportateur net de biens agricoles, produits à faible coût grâce à un accès à de vastes terres exploitables. Aujourd’hui, plus de trois quarts de la valeur des exportations américaines sont des produits manufacturés. Sur la période plus récente, les pays émergents ont également fortement contribué à la croissance du commerce de biens manufacturés. L’industrialisation d’un certain nombre d’économies émergentes a modifié la composition de leurs exportations. Alors qu’elles exportaient principalement des produits agricoles et des matières premières au début des années 60, la part des produits manufacturés est aujourd’hui proche de 70% (Figure 1.8). La Chine exporte par exemple plus de 90% de biens manufacturés.

Si les services représentent encore une part relativement faible des échanges internationaux, de nombreux économistes s’attendent à observer une forte augmentation de la part des services dans le commerce mondial. Les pro- grès technologiques notamment liés aux technologies de l’information et de la télécommunication ont fait de certains services qui étaient jusqu’ici non échangeables des activités susceptibles d’être échangées au niveau interna-

1.2. LES FLUX INTERNATIONAUX DE BIENS ET SERVICES 23

Figure 1.7 – Décomposition sectorielle du commerce mondial

Produits manufacturés; 54,7

Services; 19,8

Produits agricoles; 7

Matières premières; 18,5

Source : OMC, cité par Krugman, Obstfeld & Melitz (2012). Les données concernent l’année 2008.

Figure 1.8 – Part des biens manufacturés et des produits agricoles dans les exportations des pays en développementCHAPTER 2 World Trade: An Overview 19

Percent of exports

1960 1970 1980 1990 2001

70

0

10

20

30

40

50

60 Manufactures

Agricultural

Figure 2-6 The Changing Composition of Developing-Country Exports

Over the past 50 years, the exports of developing countries have shifted toward manufactures.

Source: United Nations Council on Trade and Development.

primary products were more important than manufactured goods on both sides to one in which manufactured goods dominate on both sides.

A more recent transformation has been the rise of third world exports of manufactured goods. The terms third world and developing countries are applied to the world’s poorer nations, many of which were European colonies before World War II. As recently as the 1970s, these countries mainly exported primary products. Since then, however, they have moved rapidly into exports of manufactured goods. Figure 2-6 shows the shares of agricul- tural products and manufactured goods in developing-country exports since 1960. There has been an almost complete reversal of relative importance. For example, more than 90 percent of the exports of China, the largest developing economy and a rapidly growing force in world trade, consists of manufactured goods.

Service Offshoring One of the hottest disputes in international economics right now is whether modern information technology, which makes it possible to perform some economic functions at long range, will lead to a dramatic increase in new forms of international trade. We’ve already mentioned the example of call centers, where the person answering your request for information may be 8,000 miles away. Many other services can also be done in a remote location. When a service previously done within a country is shifted to a foreign location, the change is known as service offshoring (sometimes known as service outsourcing). In addition, producers must decide whether they should set up a foreign subsidiary to provide those services (and operate as a multinational firm) or outsource those services to another firm. In Chapter 8, we describe in more detail how firms make these important decisions.

Source : United Nat ons Council on Trade and Development, cité par Krugman et al. (2012).

24 CHAPITRE 1. INTRODUCTION

Figure 1.9 – Valeur des échanges mondiaux de biens et de services (base 100 en 1995)

10 0

20 0

30 0

40 0

In de

x, 1

99 5=

10 0

1995 2000 2005 2010 year

Goods Services

Source : IMF-IFS.

tional. C’est déjà le cas par exemple des activités de SAV opérées par des call centers à l’étranger. Dans le futur, cela pourrait être le cas d’autres ac- tivités (e.g. services de comptabilité aux entreprises). Depuis le milieu des années 90, la croissance des échanges de services est plus rapide que celle des échanges de biens (voir Figure 1.9). Cet écart de croissance explique que le commerce de services soit devenu un enjeu important dans la littérature récente en commerce international.

1.3 Les flux internationaux de capitaux

1.3.1 Evolution des échanges d’actifs financiers

On l’a vu l’échange international de biens et services va de pair avec un échange d’actifs financiers. La forte croissance des échanges internationaux de biens et services depuis le début des années 70 s’accompagne ainsi d’une croissance des flux internationaux d’actifs financiers, ce qu’on appelle par- fois le phénomène de globalisation financière. Ce phénomène est illustré sur le graphique 1.10, pour les économies développées. De la même manière que l’ouverture au commerce était mesurée par le ratio du commerce total (expor-

1.3. LES FLUX INTERNATIONAUX DE CAPITAUX 25

Figure 1.10 – Intégration financière dans les économies développées 0

2 4

6 8

10

1970 1980 1990 2000 2010

over GDP over Trade

Source : Lane & Milesi-Ferretti (2007). L’intégration financière est définie comme la somme des actifs financiers étrangers et des dettes externes rapportée au PIB (ligne verte) et à la valeur du commerce (ligne rouge).

tations plus importations) au PIB, l’ouverture financière se mesure comme la somme des échanges d’actifs financiers entre une économie nationale et le reste du monde, en pourcentage de la production nationale. Entre 1970 et 2010, ce ratio a été multiplié par 7, passant de 5 à 35% dans l’ensemble des économies avancées. Ce phénomène de globalisation financière est particuliè- rement prononcé à partir de la deuxième moitié des années 90.

Si la valeur nette des flux commerciaux est nécessairement égale à la valeur nette des échanges d’actifs financiers, la somme des transactions fi- nancières entrantes et sortantes peut être bien supérieure à la valeur des exportations et des importations, du fait d’échanges croisés d’actifs finan- ciers. C’est effectivement ce qu’on observe dans les données (ligne rouge sur le graphique 1.10). La valeur des transactions financières a cru beaucoup plus rapidement que la valeur des transactions réelles sur la période d’observation. Le taux d’ouverture financière des économies avancées est ainsi 9 à 10 fois supérieur à leur taux d’ouverture commerciale, en 2010.

Comme pour les transactions réelles, le phénomène de globalisation fi- nancière n’est pas homogène entre les pays. L’explosion des échanges d’actifs financiers à partir du milieu des années 90 est d’abord le fait des écono- mies développées (graphique 1.11). Cette hétérogénéité tient notamment à

26 CHAPITRE 1. INTRODUCTION

Figure 1.11 – Intégration financière, par régions

1 1.

5 2

2. 5

3 Ex

t. As

se ts

a nd

L ia

bi lit

ie s

ov er

G D

P

1995 2000 2005 2010

Advanced countries Emerging Asia Latin America

Source : Lane & Milesi-Ferretti (2007). L’intégration financière est définie comme la somme des actifs financiers étrangers et des dettes externes rapportée au PIB.

des différences entre pays en termes de régulation financière. Si les économies développées ont très largement dérégularisé les mouvements internationaux d’actifs financiers à partir des années 80, les régulations sont encore fortes dans un certain nombre de pays en développement.

La figure 1.12 illustre cette hétérogénéité à travers des mesures d’ou- verture financière pour les deux types de pays. De la même manière que les échanges de biens et services sont régulés par l’existence de nombreux types de barrières protectionnistes (tarifs, quotas mais aussi barrières non tarifaires et règlementaires), la mesure de la régulation financière est un pro- blème compliqué car elle résulte de l’existence de nombreuses règles freinant les mouvements internationaux de capitaux. Chinn & Ito (2006) proposent un indice basé sur des régulations observées sur les transactions réelles et financières. La séparation des pays en deux groupes, économies avancées et économies en développement, permet de mettre en évidence l’hétérogénéité entre pays dans le degré de dérégulation financière. L’augmentation de l’ou- verture financière “officielle” des pays développés est beaucoup plus rapide que dans les pays en développement, notamment à partir des années 90.

Une des raisons pour lesquelles les pays en développement sont encore réticents à libéraliser complètement les mouvements de capitaux tient au risque auquel cette libéralisation peut les exposer. Les flux internationaux

1.3. LES FLUX INTERNATIONAUX DE CAPITAUX 27

Figure 1.12 – Ouverture financière de jure, Pays avancés et pays en déve- loppement

2. Financial openness definition

De jure financial openness since 1970

• Current-account convertibility: The national currency can be exchanged freely for the purpose of importing goods and services, paying current transfers, and factor income. This is the case in a majority of countries.

Financial-account convertibility: Direct investments, portfolio

Source: Chinn and Ito (2008), based on the IMF Annual Report on Exchange Arrangements and Exchange Restrictions, 1970-2007.

investments, and bank loans are permitted without restriction. It is synonymous with capital mobility and may concern some financial

Note: the index is the first principal component of 4 categories of restrictions: (i) existence of multiple exchange rates; (ii) restrictions on current account transactions; (iii) restrictions on financial account transactions; (iv) requirement of the surrender of export proceeds. Non-weighted average of 24 advanced economies and 128 emerging and developing economies

transactions, partially or totally, and not others (e. FDI in national security-related industries).

9

.

Andrade & Méjean International Economics 2012-2013

Source : Chinn & Ito (2006). L’indice d’ouverture financière est mesuré à partir d’une analyse en composa tes principales sur quatre critères : i) l’exist nce de multiples taux de change, ii) l’existence de restrictions sur les transactions courantes, iii) l’existence de restrictions sur les transactions financières, iv) l’existence de règles de reddition sur les exportations.

28 CHAPITRE 1. INTRODUCTION

Figure 1.13 – Volatilité des flux internationaux de capitaux

selling of foreign assets

Source : Lane & Milesi-Ferretti (2007) et IMF-Balance of Payments. Les graphiques comparent le volume des flux internationaux d’actifs financiers à celui des transac- tions réelles. La ligne en rouge mesure le ratio des entrées de capitaux au PIB, au niveau mondial. La ligne en bleu est le ratio des importations au PIB, toujours mesuré au niveau mondial.

1.3. LES FLUX INTERNATIONAUX DE CAPITAUX 29

Figure 1.14 – Sorties massives de capitaux dans des épisodes de crise

Source : López-Mejía (1999). Le graphique illustre la taille des sorties de capitaux dans un certain nombre d’épisodes de crises dans les pays en développement. Les sorties sont mesurées en milliards de dollars et en pourcentage du PIB du pays.

de capitaux sont en effet extrêmement volatiles, du fait du fonctionnement même des différents marchés de capitaux. Cette volatilité est illustrée sur la Figure 1.13, en comparaison de la volatilité des flux internationaux de biens et services. Le graphique du haut montre l’évolution sur la période 1970- 2008 du degré d’ouverture financière mondial (mesuré par le ratio des actifs financiers entrants au PIB) et du degré d’ouverture commercial (importa- tions sur PIB). L’augmentation de l’ouverture au commerce est relativement régulière. Au contraire, le ratio des actifs au PIB est très volatile, notamment à partir du début des années 90, lorsque l’ouverture des économies aux flux internationaux de capitaux s’accélère. Cette volatilité atteint son apogée au moment de la crise financière de 2007-2008, pendant laquelle on observe une forte contraction des échanges internationaux d’actifs financiers. Si la volati- lité est importante dans les données annuelles (graphique du haut), elle l’est encore plus lorsqu’on considère les données trimestrielles sur le graphique du bas.

Les pays en développement sont particulièrement exposés à la volatilité des flux de capitaux, notamment dans des épisodes de crises (voir chapitre 7 de ce cours). Cette exposition au risque est illustrée sur la Figure 1.14 qui montre le volume des sorties de capitaux (en niveau et en pourcentage du PIB) pour un échantillon de pays en développement lors d’épisodes de crises. Pour certains pays, les sorties de capitaux peuvent représenter une part massive du PIB (jusqu’à 15% du PIB en Thaïlande au moment de

30 CHAPITRE 1. INTRODUCTION

la crise asiatique). En général, ces sorties se font sur une période courte. Un tel reflux de capitaux se révèle extrêmement coûteux pour le pays ce qui peut expliquer la réticence des économies en développement à libéraliser complètement leur compte financier.

Si les pays en développement sont encore à la traîne, le développement des échanges financiers internationaux reste rapide au niveau mondial, ce qui pose de nouvelles questions de politique économique. En particulier, la libéralisation financière crée des problèmes de “risque systémique” que les Etats ont beaucoup de mal à contrôler. De tout temps, les marchés financiers ont été fortement régulés du fait du rôle central des établissements bancaires dans le fonctionnement de l’économie. Le développement des transactions financières internationales rend la régulation beaucoup plus difficile. En effet, le marché international des capitaux n’est en fait qu’une collection de marchés nationaux, plus ou moins ouverts aux capitaux étrangers. Dans ce cadre, des régulations nationales trop exigeantes peuvent conduire les investisseurs nationaux à se détourner vers des marchés plus souples.

De telles possibilités d’arbitrage limitent de facto la capacité des Etats à réguler les innovations financières. Dans le même temps, l’existence même de transactions internationales rend l’ensemble du système plus fragile car il peut conduire à des phénomènes de contagion entre marchés. Conscientes de ce problème, les économies développées et, plus récemment, les économies émergentes ont créé un comité international chargé de coordonner la sur- veillance du système bancaire international. C’est le comité de Bâle qui défi- nit un certain nombre de “bonnes pratiques” que les organes de surveillance nationaux sont supposés mettre en place. La crise financière de 2007-2008 a douloureusement prouvé que les règles imposées par le Comité de Bâle étaient nettement insuffisantes, ce qui a conduit à l’instauration de nouvelles règles prudentielles 9.

1.3.2 Qui échange avec qui ?

Si l’équation de gravité a été utilisée de longue date pour prédire les flux bilatéraux de commerce, la finance internationale utilise depuis peu ce cadre empirique pour étudier la géographie des échanges internationaux d’actifs financiers. Si on note Tij la valeur du flux d’actifs vendus par le pays i à des résidents du pays j, l’équation de gravité sur les échanges d’actifs financiers

9. Pour une description plus complète de ces questions, notamment dans le contexte de la crise financière de 2007, voir Krugman et al. (2012), Chapitre 21.

1.3. LES FLUX INTERNATIONAUX DE CAPITAUX 31

s’écrit :

Tij = AMαi M

β j

Dγij

où A est une constante, Mi (Mj) une mesure de la taille du marché financier dans le pays i (j) et Dij la distance entre les pays, qui est corrélée à la taille des coûts de transaction financière.

Portes & Rey (2005) sont les premiers à appliquer ce cadre empirique aux échanges internationaux de titres d’actions. La taille du marché financier est mesurée par la capitalisation boursière du pays ainsi que par une mesure de la sophistication de ce marché. L’utilisation de la capitalisation boursière per- met de rendre compte de la forte concentration des transactions sur quelques grosses places financières (Londres, New York, Hong-Kong, Singapour, Zu- rich, Séoul, Tokyo, etc.). Le coût des transactions financières est approximé par la distance ainsi que par un certain nombre de variables proxy des coûts de transaction (volume du trafic téléphonique entre les pays, nombre de branches de banque du pays i dans le pays j, nombre d’heures pendant lesquels les marchés des deux pays sont ouverts simultanément, etc.). Ils montrent que ce cadre empirique a une bonne qualité prédictive des flux bilatéraux d’ac- tifs. 55% de la variance s’explique par la taille des marchés financiers et leur sophistication. Ce nombre augmente à près de 70% lorsque la distance est utilisée comme contrôle. L’élasticité des flux d’échange d’actions à la distance est égale à -0.9, presque aussi élevée que pour les flux de transactions réelles. Elle diminue mais reste très significative lorsque d’autres variables proxy des coûts de transaction sont également prises en compte.

La prise en compte de ces frictions à l’échange est importante car elle in- terfère avec d’autres déterminants de l’échange d’actifs. Portes & Rey (2005) montrent ainsi que, sans contrôle pour les coûts de transaction sur les marchés financiers, l’effet de la covariance des indices boursiers est positif : Les flux d’échanges d’actifs tendent à être plus importants entre pays dont les indices boursiers sont positivement corrélés. Ce résultat est contraire aux modèles de portefeuille qui expliquent l’échange de titres financiers par une volonté des investisseurs de diversifier leur portefeuille d’actifs en échangeant avec des pays aux rendements peu corrélés à ceux des actifs nationaux. Ce coefficient positif est cependant un artefact de l’existence de frictions à l’échange. Une fois que la distance entre les pays est prise en compte, l’effet de la covariance des indices est bien négatif, comme prédit par un modèle de portefeuille.

Si les résultats initiaux de Portes & Rey (2005) portent sur des flux d’échange de parts dans des sociétés privées, plusieurs applications ont mon- tré que l’équation de gravité est également un bon cadre empirique pour expliquer des stocks de créance bancaire (Aviat & Coeurdacier, 2007), des

32 CHAPITRE 1. INTRODUCTION

flux d’investissement direct à l’étranger (Mody et al., 2002) ou encore des flux bancaires internationaux (Buch, 2005). En première approximation, on peut donc dire que les échanges financiers se font principalement entre places boursières importantes et suffisamment proches.

1.3.3 Nature des échanges

Comme évoqué brièvement dans la section précédente, les échanges inter- nationaux d’actifs financiers peuvent être de nature variée. Parmi ces actifs, on peut distinguer les titres de créances et les actifs risqués. Les titres de créances impliquent une dette de l’émetteur sur l’acheteur, remboursée à échéance fixe et avec un taux d’intérêt certain. Ces titres sont donc non- risqués puisque le rendement est invariant aux circonstances économiques. Cette catégorie inclut les bons du Trésor émis par un Etat et les obligations de sociétés privées. Les actifs risqués sont au contraire payés avec un ren- dement aléatoire. Dans cette catégorie, on trouve par exemple les parts du capital d’une société privée, qui représentent un titre de propriété sur les profits (par définition aléatoires) de l’entreprise. Il faut noter que l’échange international rend cette distinction un peu plus floue. En effet, l’acquisition de titres de créances ne permet pas à l’investisseur de s’assurer un rende- ment sans risque si le rendement est payé dans une devise différente de celle de l’acheteur. Le risque de change pèse ainsi sur tous les actifs financiers, ce qui justifie l’existence d’instruments de couverture contre ce risque de change.

La structure des marchés internationaux de capitaux peut se résumer par les différents acteurs qui y participent.

– Les banques commerciales sont probablement l’acteur le plus impor- tant. Elles organisent le système international de paiements en ef- fectuant les transferts monétaires internationaux. Elles échangent des titres de créances sous la forme de prêts internationaux aux entreprises, aux gouvernements ou à d’autres banques (prêts interbancaires) ou en- core d’achats obligataires. Les banques conduisent également sur les marchés internationaux des activités de courtage en aidant les sociétés privées à vendre leurs titres d’action et/ou d’obligation sur les marchés étrangers. Aujourd’hui, la plupart des grandes banques commerciales ont des fi- liales dans plusieurs centres financiers dans lesquelles elles conduisent ces activités. Ces filiales peuvent aussi participer à des échanges offshore de monnaie, en acceptant des dépôts en monnaie étrangère (Eurodollars par exemple) 10.

10. En finance internationale, on appelle “Euro-monnaie”(Eurocurrencies) les dépôts

1.4. LE MARCHÉ DES CHANGES 33

– Les sociétés privées, lorsqu’elles sont suffisamment grandes, participent elles-mêmes à l’échange international d’actifs financiers. Sur ces mar- chés, elles ont accès à un marché plus important pour financer leurs investissements sous forme d’emprunts auprès de banques internatio- nales ou d’émissions d’obligations. Pour les entreprises privées, notam- ment celles exerçant leurs activités dans plusieurs pays, un avantage du financement sur les marchés internationaux réside dans les possibilités qu’ils offrent d’emprunter en monnaie étrangère.

– Les institutions financières non-bancaires (compagnies d’assurance, hedge funds, etc.) représentent une part croissante des transactions internatio- nales. Comme les banques commerciales, elles peuvent s’occuper d’ac- tivités de courtage pour les entreprises privées ou les gouvernements. Elles peuvent également investir leurs capitaux dans des actifs plus ou moins risqués.

– Les banques centrales et autres agences gouvernementales participent aux marchés internationaux pour deux raisons. Elles interviennent sur les marchés pour des motifs de régulation. Elles peuvent également être amenées à emprunter sur les marchés internationaux dans des condi- tions meilleures que ce qu’elles trouvent sur leur marché domestique.

1.4 Le marché des changes

Avant de conclure cette introduction, il est important de discuter le fonc- tionnement d’un marché financier particulier qu’est le marché des changes. La politique de change occupera en effet une place importante dans ce cours, notamment dans les Chapitres 6 et 7. Avant de considérer cette dimension de l’économie internationale sous l’angle, abstrait, de la modélisation, il est utile de décrire brièvement le mode de fonctionnement de ce marché.

Sur le marché des changes, les transactions financières portent sur l’échange d’une devise contre une autre, à condition bien sûr que ces monnaies soient convertibles. En principe, n’importe quelle monnaie peut être échangée contre n’importe quelle autre. En pratique, la plupart des transactions se font en

d’une monnaie dans des établissements localisés en dehors de la zone monétaire. Par exemple, les dépôts de dollars américains dans des banques en Europe ou au Japon sont appelés “Eurodollars”. De tels dépôts en monnaie étrangère ont vu le jour à la fin des années 50, principalement pour des motifs liés au développement du commerce interna- tional. Le marché des Euro-monnaies s’est cependant fortement développés en lien avec des problèmes politiques. Lors de périodes de tensions internationales, il peut arriver par exemple que les pays détenteurs de dollars ne souhaitent pas les déposer dans des banques américaines, ce qui favorise le développement des Euro-banques. Historiquement, ça a été le cas par exemple pendant la guerre froide ou au moment des chocs pétroliers.

34 CHAPITRE 1. INTRODUCTION

Figure 1.15 – Volume des échanges total sur le marché des changes (en milliards de dollars par jour)

0

1000

2000

3000

4000

5000

6000

1998 2001 2004 2007 2010 2013

Source : BIS, Triennal Central Bank Survey (http://www.bis.org/publ/rpfx13fx.pdf). Le turnover est calculé en moyenne sur le volume journalier des échanges en avril.

utilisant une monnaie véhicule, très souvent le dollar. Par exemple, un agent qui souhaiterait échanger des roubles russes contre des roupies pakistanaises va d’abord vendre ses roubles contre du dollar, qu’il échangera ensuite contre des roupies. La raison pour laquelle les monnaies véhicules sont en général utilisées réside dans le fait que le marché est beaucoup plus liquide pour de telles transactions (il y a plus d’individus qui veulent échanger du dollar contre des roubles ou des roupies contre du dollar que des roubles contre des roupies).

Le marché des changes est un marché en plein expansion, comme le montre la Figure 1.15 tirée d’un rapport de la BIS (Bank for International Settle- ments). En avril 2013, le volume moyen des échanges journaliers atteint 5 345 milliards de dollars. Ce volume n’était “que” de 1 527 milliards de dollars en 1998. Malgré la taille du marché, la plupart des transactions s’y font de gré à gré, moins de 1% du trafic passant par des marchés organisés. Cependant, ce marché étant très liquide, la convergence des taux de change bilatéraux est quasi-instantanée.

1.4. LE MARCHÉ DES CHANGES 35

Une caractéristique essentielle de ce marché est son extrême concentra- tion. La plupart des transactions font intervenir un très petit nombre de monnaies différentes. C’est ce qui est illustré sur la Figure 1.16 qui donne la part de différentes monnaies dans le volume total des transactions. En 2013, 87% des transactions font intervenir le dollar. Les deux monnaies les plus utilisées si on exclut le dollar sont ensuite l’euro et le yen japonais. Alors que la monnaie unique européenne était supposée concurrencer le dollar dans son rôle de monnaie internationale, elle n’intervient que dans 33% des transac- tions, très souvent face au dollar. Le marché est également concentré dans l’espace (Londres, New York) et par le nombre d’intervenants qui y parti- cipent (surtout quelques grosses banques).

Sur ce marché interviennent différents types d’acteurs. – En premier lieu, les banques commerciales qui sont en charge du sys-

tème international de paiement. Presque toutes les transactions inter- nationales de grande ampleur conduisent à une écriture au crédit et une écriture au débit de banques situées dans des centres financiers dif- férents. Ces dépôts bancaires dénominés en différentes monnaies font ensuite l’objet d’une transaction de change, la plupart du temps inter- bancaire. L’avantage comparatif des banques à effectuer les opérations de change tient au grand nombre de transactions qu’elles gèrent simul- tanément, qui participe à la liquidité du marché malgré son fonction- nement de gré à gré. Si un individu ayant besoin d’échanger de l’euro contre de la couronne suédoise se rendait sur le marché des changes, il aurait probablement des difficultés à localiser l’individu qui accepterait d’être la contrepartie de cette transaction. En mutualisant les besoins de nombreux clients, les banques commerciales économisent sur ce coût.

– Les entreprises privées peuvent aussi être amenées à participer direc- tement au marché des changes. C’est particulièrement le cas des en- treprises de taille suffisante, qui opèrent dans plusieurs pays. Une telle activité multinationale conduit l’entreprise à payer ses coûts et à encais- ser son chiffre d’affaires dans des monnaies différentes, ce qui l’oblige à opérer des transactions de change.

– Les institutions financières non-bancaires participent également à la liquidité du marché des changes. Les transactions opérées par celles-ci sont similaires à celles opérées par les banques commerciales, avec qui elles entrent en compétition.

– Finalement, les banques centrales participent aussi au marché des changes sous la forme d’interventions ponctuelles visant à influer le taux de change d’équilibre de leur monnaie. Typiquement, ces opérations portent sur des volumes très faibles mais ont un impact massif sur les prix d’équilibre, les interventions étant considérées comme un signal par les

36 CHAPITRE 1. INTRODUCTION

Figure 1.16 – Part des différentes monnaies dans le volume total des échanges (en %)

Triennial Central Bank Survey 2013 5

The role of the renminbi in global FX trading surged, in line with increased efforts to internationalise the Chinese currency. Renminbi turnover soared from $34 billion to $120 billion. The renminbi has thus become the ninth most actively traded currency in 2013, with a share of 2.2% in global FX volumes, mostly driven by a significant expansion of offshore renminbi trading.

Turnover by counterparty

The counterparty segment that contributed the most to growth in global FX turnover between 2010 and 2013 was other financial institutions (Table 4 and Graph 2), thus continuing the trend evident in past Triennial Surveys. This category includes smaller banks that do not act as dealers in the FX market (and therefore do not report in the Triennial Survey), institutional investors, hedge funds and proprietary trading firms as well as official sector financial institutions, among others. In the 2010 survey, other financial institutions had for the first time surpassed other reporting dealers (ie trading in the inter-dealer market) as the main counterparty category in the Triennial Survey. Transactions of FX dealers with this group of customers grew by 48% to $2.8 trillion in 2013, up from $1.9 trillion in 2010. Trading activity

Foreign exchange market turnover by currency and currency pairs1

Net-net basis, daily av rages in April, n per cent Graph 1

Selected currencies2 Selected currency pairs

1 Adjusted for local and cross-border inter-dealer double-counting, ie “net-net” basis. 2 As two currencies are involved in each transaction, the sum of shares in individual currencies will total 200%. The share of currencies other than the ones listed is 12.2% for 2013 and 13.7% for 2010. 3 Turnover for 2010 may be underestimated owing to incomplete reporting of offshore trading. Methodological changes in the 2013 survey ensured a more complete coverage of the indicated currencies.

Source: BIS Triennial Central Bank Survey. For additional data by currency and currency pairs, see Tables 2 and 3 on pages 10-11.

87.0

33.4

23.0

84.9

39.1

19.0 JPY

EUR

USD

0 20 40 60 80 100

11.8

8.6

5.2

4.6

2.5

2.2

2

1.8

1.6

1.4

1.4

1.3

12.9

7.6

6.3

5.3

1.3

0.9

1.6

2.2

0.9

2.4

1.4

0.7 TRY

SGD

HKD

RUB

SEK

NZD

CNY

MXN

CAD

CHF

AUD

GBP

0 3 6 9 12 15

3

3

3

3

3

3

3

2013 2010

24.1

18.3

8.8

27.7

14.3

9.1USD / GBP

USD / JPY

USD / EUR

0 5 10 15 20 25 30

6.8

3.7

3.4

2.4

2.1

1.5

1.5

1.3

1.2

2.8

1.9

1.3

6.3

4.6

4.2

0.8

2.1

2.8

2.7

1.8 EUR / CHF

EUR / GBP

EUR / JPY

USD / SGD

USD / HKD

USD / RUB

USD / NZD

USD / CNY

USD / MXN

USD / CHF

USD / CAD

USD / AUD

0 3 6 9

2013 2010

Source : BIS, Triennal Centr l Bank Survey (http://www.bis.org/publ/rpfx13fx.pdf). Les chiffres s nt basés sur la moyenne des transactions au cours du mois d’avril de l’année considérée. Les transactions faisant intervenir deux monnaies, par définition, la somme totale des parts est égale à 200%. L’indice 3 indique une surestimation potentielle du pourcentage pour 2010 du fait de problèmes méthodologiques.

1.4. LE MARCHÉ DES CHANGES 37

Figure 1.17 – Part des différents acteurs dans le volume total des échanges (en %)

6 Triennial Central Bank Survey 2013

with these counterpartiesexpanded most strongly in FX options (82%), outright forwards (58%) and the spot market (57%).

Trading with other reporting dealers rose at a similar rate as the aggregate foreign exchange market between 2010 and 2013, whereas transactions with non-financial customers contracted significantly over the past three years.

The 2013 survey provides a breakdown of the heterogeneous counterparty category other financial institutions to shed more light on the contribution of various financial FX end users to global trading activity. The new figures indicate that non-reporting banks, ie smaller and regional banks that serve as clients of the large FX dealing banks but do not engage in market-making in major currency pairs, account for roughly 24% of global FX turnover (Graph 2). Other quantitatively significant financial players include institutional investors as well as hedge funds and proprietary trading firms, with a share in global FX turnover of about 11% for each group (Table 5).3 By contrast, trading by official sector financial institutions such as central banks and sovereign wealth funds accounted for less than 1% of global FX market activity in April 2013.

Inter-dealer trading grew by 34% to $2.1 trillion in 2013, up from $1.5 trillion in 2010. The share of inter-dealer trading in global FX transactions stood at 39% in 2013, and hence remained roughly constant over the past three years.4

3 The category of hedge funds and proprietary trading firms also includes counterparties that specialise in algorithmic and

high-frequency trading. For a definition of the different counterparty categories, see the table on page 19. 4 The relative importance of inter-dealer trading in the global FX market has decreased by almost 25 percentage points since

1998 (Table 4), as increased concentration and market share has allowed dealers to match larger quantities of customer trades on their own books by internalising trades. Moreover, heavy investment in IT infrastructure by top-tier dealers in recent years has facilitated the warehousing of inventory risk, reducing the need to offload accumulated inventory quickly in the inter-dealer market.

Foreign exchange market turnover by counterparty1

Net-net basis, daily averages in April Graph 2

2001–2013 USD bn

2013 Breakdown of other financial institutions2

1 Adjusted for local and cross-border inter-dealer double-counting, ie “net-net” basis. 2 For definitions of counterparties, see page 19. 3 Proprietary trading firms.

Source: BIS Triennial Central Bank Survey. For additional data by counterparty, see Tables 4 and 5 on pages 12-13.

0

1,000

2,000

3,000

4,000

5,000

01 04 07 10 13

Reporting dealers Non-financial customers Other financial institutions

53% 39%

9%

Reporting dealers Non-financial customers Other financial institutions

24%

11%

11%

6% 1%

3

Non-reporting banks Institutional investors Hedge funds and PTFs

Official sector Other

Source : BIS, Triennal Central Bank Survey (http://www.bis.org/publ/rpfx13fx.pdf). Les chiffres sont basés sur la moyenne des transactions au cours du mois d’avril de l’année considérée. La catégorie “Reporting dealers” comprend principalement des banques commerciales et des grandes banques d’investissement (y compris les filiales à l’étranger) qui sont soumises spécifiquement à l’enquête de la BIS. La catégorie “Other financial institutions” inclut toutes les aut es institutions financières qui n’appartiennent pas à la catégorie précédente, notamment les institutions financières non-bancaires et les banques centrales. Finalement, la catégorie “Non-financial customers” inclut des entreprises privées, des organismes gouvernementaux non financiers et des individus qui investissent sur le marché des changes à titre privé.

investisseurs privés. En s’appuyant toujours sur le rapport de la BIS, la figure 1.17 montre

la part des différents types d’acteurs dans le volume des transactions de change. Les banques commerciales effectuent plus de la moitié des transac- tions. Comme le montre le graphique de gauche, le poids relatifs des or- ganismes financiers non-bancaires a cependant considérablement augmenté depuis le début des années 2000.

Les transactions sur le marché des changes sont de plusieurs natures. Chaque type de transactions se caractérise par un taux de change d’équi- libre. On appelle transactions spot les échanges de monnaies délivrables sous 24 heures. Le taux de change négocié pour de telles transactions dépend donc des conditions économiques au moment de la transaction. Les transactions de

38 CHAPITRE 1. INTRODUCTION

type forward sont des promesses d’échange dans le futur à un taux négocié à l’avance, au moment de la transaction. Le contrat de transaction forward se caractérise donc par une maturité (date de livraison), un volume et un prix de vente. Celui-ci dépend de l’offre et de la demande de contrats forward au moment de l’échange mais aussi des conditions anticipées de l’économie au moment de la livraison (voir Chapitre 6). Les transactions peuvent aussi se faire sur des contrats d’option qui ressemblent à des contrats forward à la différence que les contreparties ne sont pas tenues d’effectuer la transaction au moment convenu, elles ont simplement une option pour le faire. En parti- culier, si le taux de change spot au moment convenu de la livraison est plus favorable que le prix établi sur le contrat, l’acheteur a la possibilité d’ache- ter ses devises sur le marché spot. Finalement, les swaps de devises sont des contrats relatifs à deux transactions, à deux dates dans le temps. Les contrac- tants échangent des devises à un moment dans le temps, et se rendent ces devises plus tard. Un exemple de swaps peut être un accord entre deux en- treprises qui se prêtent mutuellement de l’argent dans leur propre monnaie pour couvrir leurs besoins mutuels (temporaires) en monnaie étrangère. Le Tableau 1.3 illustre la répartition des transactions de change entre ces dif- férentes catégories. Les transactions qui dominent très largement le marché sont les opérations spot ainsi que les swaps de monnaie.

Finalement, notons que les différentes transactions de change peuvent être liées à des motifs très variés. Les agents qui se positionnent sur le marché peuvent simplement avoir besoin de devises étrangères soit immédiatement (transactions spot) soit à une date connue (transactions forward et options). L’utilisation des marchés forward permet aux entreprises de se couvrir contre le risque de change. Les entreprises et institutions financières qui savent qu’elles auront des besoins en devises à une date connue (pour payer un fournisseur ou rembourser une dette en devises étrangères) et qui anticipent une dégradation des conditions auxquelles elles pourront acquérir ces devises ont intérêt à payer une prime pour pouvoir s’assurer d’un taux de change dans le futur. En ce sens, ces contrats sont des instruments de couverture contre le risque induit par la volatilité des taux de change.

De nombreuses opérations de change sont également liées à des opportu- nités d’arbitrage. De fait, c’est l’existence même de ces comportements d’ar- bitrage qui conduit à la convergence des taux de change malgré l’organisation décentralisée du marché. Les traders sur le marché des changes étudient le menu de taux de change bilatéraux d’équilibre observé à un moment dans le temps sur une place donnée et effectuent des transactions de change de façon à tirer un bénéfice des écarts observés. Enfin, une partie importante des transactions relève de comportements spéculatifs. Les investisseurs privés sur le marché des changes forment des anticipations sur la valeur future des

1.4. LE MARCHÉ DES CHANGES 39

Table 1.3 – Répartition de la valeur des échanges de devises entre les diffé- rents types de contrats (en milliards de dollars)

FX Markets RER PPP UIP and CIP

Facts Abo t FX Markets

Triennial Central Bank Survey 2013 9

3. Tables

Global foreign exchange market turnover

Net-net basis,1 daily averages in April, in billions of US dollars Table 1

Instrument 1998 2001 2004 2007 2010 2013

Foreign exchange instruments 1,527 1,239 1,934 3,324 3,971 5,345

Spot transactions 568 386 631 1,005 1,488 2,046

Outright forwards 128 130 209 362 475 680

Foreign exchange swaps 734 656 954 1,714 1,759 2,228 Currency swaps 10 7 21 31 43 54

Options and other products² 87 60 119 212 207 337

Memo:

Turnover at April 2013 exchange rat es 3 1,718 1,500 2,036 3,376 3,969 5,345

Exchange-traded derivat ives 4 11 12 26 80 155 160 1 Adjusted for local and cross- border inter- dealer double- counting (ie “ net- net” basis). 2 The category “ other FX products” covers highly leveraged transactions and/or trades whose notional amount is variable and where a decomposition into individual plain vanilla components was impractical or impossible. 3 Non- US dollar legs of foreign currency transactions were converted into original currency amounts at average exchange rates for April of each survey year and then reconverted into US dollar amounts at average April 2013 exchange rates. 4 Sources: FOW TRADEdata; Futures Industry Association; various futures and options exchanges. Foreign exchange futures and options traded worldwide.

6/30

Source : BIS, Triennal Central Bank Survey (http://www.bis.org/publ/rpfx13fx.pdf). Les chiffres sont basés sur la moyenne des transactions au cours du mois d’avril de l’année considérée.

40 CHAPITRE 1. INTRODUCTION

taux de change d’équilibre et, en fonction de ces anticipations, définissent des positions (achats et ventes) qui permettent (en principe) de gagner de l’argent sur ces fluctuations. La plupart des transactions de type spéculatif se font sur des variations de change de très petite ampleur, et sur des durées très courtes (intraday).

Chapitre 2

Les modèles néoclassiques de commerce international

“The theory of comparative advantage is the only result in social science that is both true and non-trivial” (attribué à Paul Samuelson)

2.1 Le concept d’avantage comparatif La notion d’avantage comparatif est attribuable à David Ricardo (1772-

1823), économiste et membre du parlement anglais, qui a travaillé sur de nombreuses questions d’économie politique. Dans son essai On the Principles of Political Economy and Taxation (1817, 1819, 1821), Ricardo élabore une théorie justifiant le libre-échange et s’oppose aux “Corn Laws” interdisant l’importation par l’Angleterre de blé étranger 1. Dans cet essai, il détaille no- tamment sa “théorie de l’avantage comparatif” selon laquelle tous les pays, même les moins compétitifs, ont un intérêt à participer à l’échange internatio- nal. En s’ouvrant au commerce, ils peuvent se spécialiser dans la production des biens pour lesquels ils détiennent un avantage productif relatif, et acheter les biens qu’ils produisent avec un désavantage relatif. En ce sens, la théorie ricardienne vient compléter la “Théorie de l’avantage absolu” d’Adam Smith d’après qui il est prudent “de ne jamais essayer de faire chez soi la chose qui coûtera moins à acheter qu’à faire” (La richesse des nations, IV.3). Se- lon Adam Smith, l’échange est mutuellement avantageux dès lors qu’un pays est plus productif dans la production d’un bien tandis qu’un autre pays est meilleur dans la production d’un autre bien. Pour Ricardo, il n’est pas né- cessaire que les pays disposent de tels avantages absolus. Même si un pays domine strictement l’autre dans la production des deux types de biens, il

1. Les “Corn Laws” seront finalement abrogées en Angleterre en 1846.

41

42 CHAPITRE 2. MODÈLES NÉOCLASSIQUES DE COMMERCE

reste mutuellement avantageux pour lui de se spécialiser dans la production du bien pour lequel son avantage est le plus prononcé et d’importer le bien qu’il produit avec une productivité relativement plus faible.

Pour illustrer son propos, Ricardo développe un exemple basé sur l’échange de vin et de draps entre l’Angleterre et le Portugal. Supposons qu’avec une quantité de travail donnée, le Portugal produise 20 mètres de drap ou 300 litres de vin. Avec la même quantité de travail, l’Angleterre peut quant-à- elle produire 10 mètres de drap et 100 litres de vin. Par rapport au Portu- gal, l’Angleterre a donc un désavantage absolu dans la production de drap comme dans celle de vin (puisqu’elle produit ces biens avec une productivité moindre). Dans la théorie de Smith, les deux pays n’ont pas intérêt à échan- ger puisque le Portugal est strictement meilleur à produire les deux biens et n’a donc pas intérêt à faire produire à l’étranger ce qu’il peut produire de manière plus efficace domestiquement. Ricardo montre cependant qu’il existe un échange mutuellement avantageux pour les deux pays, même dans cette configuration défavorable à l’Angleterre.

Plus spécifiquement, il montre que chaque pays a intérêt à se spécialiser dans la production du bien pour lequel il a un avantage comparatif. Si l’An- gleterre est moins productive à produire et le drap et le vin, son désavantage comparatif est moindre dans le secteur du drap : le pays est deux fois moins productif que le Portugal pour produire le drap et trois fois moins productif pour produire le vin. En se spécialisant dans son avantage comparatif, l’An- gleterre va pouvoir allouer l’intégralité de sa force de travail à la production de drap. En échangeant 10 mètres de drap avec le Portugal, le pays pourra obtenir jusqu’à 150 litres de vin (10×300/20). Si, au contraire, le pays uti- lise le travail équivalent pour produire domestiquement du vin, il n’obtient que 100 litres. L’échange est donc avantageux pour l’Angleterre. Ce qui est moins intuitif (et contraire à l’intuition d’Adam Smith), c’est que le Portu- gal a également intérêt à participer à un tel échange, bien qu’il dispose d’un avantage absolu dans la production des deux biens. En se spécialisant dans la production de vin, le pays va produire suffisamment pour obtenir plus de drap en Angleterre que ce qu’il aurait pu produire domestiquement. Ainsi, avec 300 litres de vin produit domestiquement, le Portugal pourra obtenir 30 mètres de drap anglais (300×10/100), au lieu des 20 mètres qu’il aurait produit domestiquement avec la même quantité de travail. Les deux pays ont donc un intérêt commun à échanger.

Pour bien comprendre la différence entre l’avantage absolu et l’avantage comparatif, il est utile de prendre un autre exemple. Considérons les matrices de productivités décrites dans le tableau 2.1. Celles-ci donnent la productivité mensuelle d’un travailleur chinois et d’un travailleur européen dans deux secteurs manufacturiers, le textile et l’automobile. Dans l’exemple (a), la

2.1. LE CONCEPT D’AVANTAGE COMPARATIF 43

Table 2.1 – Exemple

Production mensuelle par travailleur (en unités de biens) Exemple (a) Exemple (b)

Chine UE Chemises 200 50 Voitures 5 10

Chine UE Chemises 400 50 Voitures 20 10

Chine a un avantage absolu dans la production de chemises : Un travailleur y produit 200 chemises quand le travailleur européen n’en produit que 50. L’Europe a cependant un avantage absolu dans la production de voitures : au cours d’un mois, un travailleur européen produit deux fois plus de voitures qu’un travailleur chinois. Dans cette configuration, l’échange est évidemment mutuellement avantageux. La Chine peut se spécialiser dans la production de chemises, dont une partie sera vendue à l’Europe. L’Union Européenne est indifférente entre produire 50 chemises ou 10 voitures. En échange de la production en chemises d’un travailleur chinois, elle est donc prête à offrir un maximum de 40 voitures, quatre fois plus que ce que la Chine produirait en autarcie. En achetant ces 200 chemises à la Chine, l’Europe économise quant-à-elle une quantité de travail qui lui permet de produire 80 voitures. Dans ce cadre, l’échange est donc mutuellement avantageux car il permet aux deux pays d’utiliser sa quantité de travail de manière plus efficace et de consommer plus à l’équilibre.

Dans l’exemple (b), le gain à l’échange est moins évident. En effet, dans cette configuration, la Chine dispose d’un avantage absolu dans la produc- tion des chemises comme des voitures. Si l’Europe peut évidemment avoir intérêt à acheter ces biens plutôt que de les produire elle-même, le carac- tère mutuellement avantageux d’un tel échange n’est pas immédiat. Pour le constater, il faut regarder les chiffres du tableau 2.1.b en termes relatifs et pas en termes absolus. Le coût d’opportunité en termes de voitures de la production d’une chemise supplémentaire est de 1/20 en Chine et de 1/5 en Europe 2. En termes de voitures, il est donc relativement moins coûteux d’augmenter la production de chemises en Chine qu’en Europe. A l’inverse, le coût d’opportunité en termes de chemises de la production d’une voiture sup- plémentaire est de 20 en Chine et 5 en Europe. En termes de chemises, il est donc relativement moins coûteux d’augmenter la production de voitures en

2. On appelle coût d’opportunité le prix en termes d’unités de biens auxquelles il faut renoncer pour produire une unité supplémentaire d’un autre bien.

44 CHAPITRE 2. MODÈLES NÉOCLASSIQUES DE COMMERCE

Europe qu’en Chine. L’Europe a un avantage comparatif dans la production de voitures tandis que la Chine a son avantage comparatif dans la produc- tion de chemises. Ces écarts de coûts d’opportunité impliquent qu’il existe un réarrangement mutuellement bénéfique de la production mondiale. En permettant à chaque pays de se spécialiser dans la production de son avan- tage comparatif, on augmente la production mondiale. Avec plus de biens produits, il existe des répartitions internationales augmentant la consomma- tion d’au moins un pays, sans diminuer celle de l’autre. L’échange est donc Pareto-optimal.

Pour le montrer, il est utile de partir d’une situation d’autarcie dans laquelle chaque pays produit l’intégralité de sa consommation de voitures et de chemises. Supposons que chaque pays dispose d’une quantité L de travail chaque mois. Avec ces travailleurs, la Chine peut produire C chemises et V voitures dans l’ensemble défini par : L ≥ C

400 + V

20 , i.e. en saturant la

contrainte de capacité : V = 20L− C 20 . Avec la même quantité de travailleurs,

l’Europe peut produire C chemises et V voitures dans l’ensemble défini par : L ≥ C

50 + V

10 , i.e. en saturant la contrainte de capacité : V = 10L − C

5 . Ces

“frontières des possibilités de production” sont illustrées sur le graphique 2.1, en gras 3. La Chine dispose bien d’un avantage absolu dans les deux biens : au maximum, elle peut produire 20L voitures et 400L chemises quand l’Europe ne peut produire, au maximum, que 50L chemises et 10L voitures.

A l’optimum autarcique, chaque pays choisit la combinaison optimale de chemises et de voitures produits. Celle-ci correspond aussi au panier de biens consommé, qui maximise l’utilité des consommateurs sous la contrainte de faisabilité imposée par la frontière des possibilités de production. Le choix optimal correspond aux points A sur le graphique 2.1. En ces points, la fron- tière des possibilités de production est tangente à la courbe d’indifférence des consommateurs 4. A l’équilibre concurrentiel, la pente de la courbe d’in-

3. La frontière des possibilités de production délimite l’ensemble des paniers de biens qu’un pays peut produire avec sa dotation en facteurs. Etant donnée une quantité fixe de travail, les producteurs d’un pays font face à un arbitrage : produire plus de voitures implique de réduire sa production de chemises et inversement. Cet arbitrage est représenté par la frontière des possibilités de production, qui est décroissante dans le plan (C, V ). Dans le cas d’un modèle à un facteur de production, la frontière des possibilités de production est une droite dont la pente (en valeur absolue) est égale au coût d’opportunité des chemises en termes de voitures.

4. On appelle courbe d’indifférence l’ensemble des paniers de consommation qui pro- curent le même niveau d’utilité au consommateur. Dans le plan (C;V ), la courbe d’indiffé- rence est convexe et d’autant plus élevée que le niveau d’utilité atteint par la consommation est haut. La maximisation de l’utilité sous la contrainte budgétaire consiste donc à choisir un point de consommation sur la courbe d’indifférence la plus élevée possible, tout en respectant la contrainte.

2.1. LE CONCEPT D’AVANTAGE COMPARATIF 45

différence au point de consommation optimale est égale au prix relatif des chemises, en termes de voiture, 1/5 en Europe et 1/20 en Chine. Pour ces prix relatifs, les producteurs de chaque pays sont indifférents entre produire des voitures et des chemises, ce qui correspond donc bien à un équilibre.

Figure 2.1 – L’allocation optimale des ressources, en autarcie et dans l’éco- nomie intégrée

44

Gains from trade

400L

20L

Cars

Shirts 50L

10L China Europe

A

A

(1/10)

(1/20) (1/10) (1/5)

O

O

Y

Y

Bénassy-Quéré & Coeuré – International Economics 2009-2010

Supposons à présent que les deux pays s’ouvrent au commerce interna- tional et que le prix relatif des chemises en termes de voiture s’établit sur les marchés internationaux à 1/10. Etant donné ce prix relatif, les deux pays ont intérêt à se spécialiser complètement dans la production des biens pour lesquels ils disposent d’un avantage comparatif. La Chine se spécialise com- plètement dans la production de chemises, produit 400L chemises dont une partie est vendue sur les marchés internationaux au prix de 1/10, i.e. un prix plus élevé que le coût d’opportunité de 1/20 auquel le pays fait face lorsqu’il réduit sa production de voitures pour produire une chemise supplémentaire à exporter. Parallèlement, l’Europe se spécialise complètement dans la pro- duction de voitures et produit 10L voitures dont une partie est vendue à la Chine au prix relatif de 10 chemises, plus élevé que le coût d’opportunité domestique de cette production supplémentaire de voiture. Ces allocations productives sont représentées par les points Y sur le graphique 2.1. Ces al- locations respectent la contrainte imposée par la frontière des possibilités de

46 CHAPITRE 2. MODÈLES NÉOCLASSIQUES DE COMMERCE

production, qui est évidemment inchangée. Si les possibilités de production sont inchangées, les possibilités de consom-

mation sont maintenant élargies par rapport au cas autarcique. En produi- sant 400L chemises, la Chine peut maintenant consommer un maximum de 400L chemises ou 40L (400L/10) voitures ainsi que toutes les combinaisons des deux biens qui se situent sur la droite entre ces deux points. En pro- duisant 10L voitures, l’Europe peut maintenant consommer 10L voitures ou 100L chemises, ainsi que toutes les combinaisons entre ces deux points. Ces deux ensembles de possibilités de consommation, en économie ouverte, sont délimités sur le graphe 2.1 par les droites en trait fin. A l’optimum, le consom- mateur représentatif de chaque pays choisit la combinaison qui maximise son utilité sous cette contrainte budgétaire. Ces choix sont matérialisés par les points notés O sur le graphe, quand la courbe d’indifférence est tangente à la contrainte budgétaire du consommateur représentatif. La pente de la courbe d’indifférence en ce point est égale au prix relatif des chemises sur les marchés internationaux, 1/10 dans notre exemple.

La comparaison des points de consommation d’autarcie (A) et d’écono- mie ouverte (O) permet d’appréhender l’origine des gains à l’échange. En s’ouvrant au commerce international, chaque pays étend l’ensemble de ses possibilités de consommation, puisqu’il n’est plus contraint de consommer uniquement ce qu’il peut produire. La spécialisation conduit à une utilisa- tion plus efficace des facteurs de production (le travail ici). En se spécialisant complètement dans le bien pour lequel il dispose d’un avantage comparatif, chaque pays maximise l’efficacité de l’utilisation de ses unités de travail. En vendant une partie de sa production sur les marchés internationaux, il peut ensuite consommer un panier de biens en dehors de l’espace des possibilités de production. En ce sens, on peut assimiler le commerce à une méthode indi- recte de production, qui est plus efficace que la méthode choisie à l’équilibre en autarcie. Cet exemple montre donc comment l’échange permet à chaque pays de consommer plus d’au moins un des biens et d’augmenter l’utilité du consommateur représentatif. L’échange est Pareto-optimal.

Résumé : – On dit qu’un pays a un avantage comparatif dans la production d’un bien si le coût d’opportunité à produire ce bien est plus faible que dans un autre pays.

– L’échange entre deux pays est Pareto-optimal si chaque pays se spécia- lise et exporte le bien pour lequel il a un avantage comparatif

Jusqu’ici, nous avons regardé le problème de manière ex-post, sous l’hy- pothèse d’un prix mondial conduisant chaque pays à préférer acheter d’un bien plutôt que de le produire domestiquement. Nous allons maintenant voir comment, dans un modèle ricardien, les mécanismes de marché conduisent

2.2. LE MODÈLE RICARDIEN 47

Table 2.2 – Avantage absolu et avantage comparatif dans un modèle à deux biens (X et Y )

Avantage absolu pour X Domestique Etranger (aX < a∗X) (aX > a

∗ X)

A va nt ag

e ab

so lu

po ur Y

Domestique ? Dom :Y /Etranger :X (aY < a∗Y )

( aX aY

> <

a∗X a∗Y

) ( aX aY

> a∗X a∗Y

)

Etranger Dom :X/Etranger :Y ? (aY > a∗Y )

( aX aY

< a∗X a∗Y

) ( aX aY

> <

a∗X a∗Y

) ai (a∗i ) = nombre d’unités de travail nécessaire à la production d’une unité du bien i dans le pays domestique (étranger). La table donne la structure des avantages comparatifs, en fonction de la nature des avantages absolus.

effectivement à une spécialisation des pays ouverts au commerce internatio- nal.

2.2 Un facteur de production : Le modèle ri- cardien

2.2.1 Hypothèses

Le modèle ricardien de base est un modèle à deux pays, deux biens et un facteur de production. Dans ce qui suit, les variables relatives à l’économie étrangère se distinguent des équivalents pour l’économie domestique par un astérisque (∗). Ces pays partagent la même taille, les mêmes préférences, mais se distinguent par leurs fonctions de production. L’origine de l’avantage comparatif est ici liée à des écarts technologiques entre pays.

L’environnement est parfaitement concurrentiel, ce qui implique que, à l’équilibre, les prix sont égaux au coût marginal de production. Le seul facteur de production, le travail est disponible en quantité L dans chaque pays. Il est parfaitement mobile entre secteurs. La mobilité conduit à la détermination d’un salaire unique pour les travailleurs employés dans les deux secteurs. En revanche, le travail est immobile internationalement et le taux de salaire peut donc être différent dans l’économie domestique et à l’étranger (w 6= w∗).

48 CHAPITRE 2. MODÈLES NÉOCLASSIQUES DE COMMERCE

Les fonctions de production sont linéaires en le travail. Dans chaque pays et chaque secteur (X et Y ), la technologie se caractérise par un coefficient technique qui mesure le nombre d’unités de travail nécessaire pour produire une unité du bien : aX , a∗X , aY , a∗Y . On suppose que les coefficients techno- logiques satisfont la condition suivante :

aX aY

> a∗X a∗Y

i.e. que l’économie étrangère a un avantage comparatif dans la production du bien X (il est relativement plus coûteux en termes de production de bien Y de produire une unité supplémentaire de bien X dans le pays domestique qu’à l’étranger ⇔ le coût d’opportunité de la production de X en termes de bien Y est plus élevé dans l’économie domestique qu’à l’étranger).

Etant donnée cette condition technologique, l’économie domestique est prête à se spécialiser dans la production de bien Y et à importer du bienX dès lors que le prix relatif à laquelle elle fait face sur les marchés internationaux est plus faible que le coût d’opportunité lié à la production domestique du bien, i.e. si :

pX pY

< aX aY

où pX/pY est le prix relatif du bien X sur les marchés internationaux. De même, l’économie étrangère est prête à se spécialiser dans la production de bien X et à importer du bien Y dès lors que :

pY pX

< a∗Y a∗X

Les intérêts mutuels de ces deux économies sont donc cohérents puisque aX aY

> a∗X a∗Y

. Il existe un prix relatif pX/pY compris entre ces deux limites tel que les pays échangent à l’équilibre.

2.2.2 L’équilibre autarcique

En concurrence parfaite, les prix sectoriels s’établissent au niveau du coût marginal de production (le nombre d’unités de travail nécessaires pour pro- duire une unité du bien multiplié par le salaire unitaire) :

paX = aXw a paY = aYw

a ⇒ p a X

paY = aX

aY

p∗aX = a ∗ Xw ∗a p∗aY = a

∗ Yw ∗a ⇒ p

∗a X

p∗aY = aX

aY

L’indice a est utilisé ici pour faire référence à l’équilibre autarcique. Le prix relatif du bien X à l’équilibre autarcique est égal au coût d’opportunité

2.2. LE MODÈLE RICARDIEN 49

de X en termes de bien Y . A ce prix relatif, les producteurs de chaque pays sont indifférents entre produire X et Y , ce qui caractérise une situation d’équilibre. Le prix relatif du bien X est plus élevé à l’équilibre autarcique dans le pays domestique qu’à l’étranger. C’est une conséquence de l’avantage comparatif de l’économie étrangère dans la production du bien X. C’est cette différence de prix à l’équilibre qui ouvre la porte à un commerce mutuellement avantageux.

Avec des fonctions de production linéaire en un unique facteur, la fron- tière des possibilités de production s’écrit simplement (respectivement pour l’économie domestique et à l’étranger) :

L = aXX + aY Y

L∗ = a∗XX ∗ + a∗Y Y

Elle est illustrée sur le graphique 2.2, en bleu pour l’économie domestique et en noir pour l’étranger. La pente de la frontière des possibilités de production est égale en valeur absolue au coût relatif de production du bien X. L’avan- tage comparatif du pays étranger dans la production du bien X se traduit par une frontière des possibilités de production moins pentue dans le plan (X, Y ).

Figure 2.2 – L’équilibre autarcique

46

Equilibrium in autarky

Y

X

A*

A

aX/aY

aX*/aY*

Perfect competition:

pX = aX w ; pY = aY w ; pa = pX/pY = aX/aY pX* = aX*w*; pY* = aY*w* ; pa*= pX*/pY* =aX*/aY*

L/aY

L/aX

L*/aY*

L*/aX* Bénassy-Quéré & Coeuré –

International Economics 2009-2010

En autarcie, la frontière des possibilités de production coïncide avec la

50 CHAPITRE 2. MODÈLES NÉOCLASSIQUES DE COMMERCE

frontière des possibilités de consommation (ou contrainte budgétaire) 5. Le consommateur représentatif choisit le panier de biens qui maximise son uti- lité étant donnée cette contrainte budgétaire. A l’équilibre, le consommateur représentatif domestique (resp. étranger) choisit le panier noté A (resp. A∗) sur le graphique 2.2. En ces points, la courbe d’indifférence est tangente avec la contrainte budgétaire (i.e. est de pente aX/aY ou a∗X/a∗Y respectivement pour le consommateur domestique et le consommateur étranger).

2.2.3 L’équilibre en économie ouverte

A l’équilibre autarcique, le prix relatif du bien X est plus élevé dans le pays domestique qu’à l’étranger. Lorsque les pays s’ouvrent au commerce international, il y a donc une possibilité d’arbitrage pour les consommateurs domestiques, qui peuvent acheter leur consommation en biensX pour un prix relativement plus faible à l’étranger 6. Inversement, les consommateurs étran- gers peuvent trouver leur consommation de bien Y pour un prix relativement plus faible dans le pays domestique. Ce sont ces écarts de prix, résultant des écarts de coûts d’opportunité, qui vont conduire à la spécialisation des pays. Dans chaque pays, la demande relative pour le bien correspondant à son avantage comparatif augmente. En effet, la demande absolue adressée aux producteurs de ce bien augmente du fait de la demande étrangère supplé- mentaire. Dans le même temps, la demande domestique pour l’autre bien se reporte sur l’étranger. Les facteurs productifs (i.e. le travail) se réallouent entre secteurs pour faire face à cette modification de la demande relative. Il y a donc bien spécialisation dans la production du bien pour lequel le pays dis- pose d’un avantage comparatif. La spécialisation conduit quant-à-elle à une convergence des prix relatifs, les comportements d’arbitrage ne cessant que lorsque les prix relatifs sont égalisés internationalement. Cette convergence caractérise l’équilibre en économie ouverte.

En économie ouverte, chaque pays se spécialise dans son avantage com- paratif si le prix relatif de ce bien est plus élevé que le coût d’opportunité lié à la production supplémentaire pour l’exportation. Tout prix relatif tel que :

a∗X a∗Y ≤ pX pY ≤ aX aY

5. La frontière des possibilités de production délimite l’ensemble des paniers de biens qu’une économie peut produire étant données les ressources disponibles. La contrainte budgétaire délimite l’ensemble des paniers de consommation qu’un consommateur repré- sentatif peut acheter étant donné son revenu.

6. Ce raisonnement n’est valable que dans une situation où le commerce est parfaite- ment libre et où il n’y a pas de coût de transport des biens d’une économie à l’autre. Le cas des coûts à l’échange est décrit en Section 2.2.5.

2.2. LE MODÈLE RICARDIEN 51

conduit donc à un équilibre avec spécialisation des pays dans leur avantage comparatif. Puisque pX

pY ≥ p

∗a X

p∗aY , le pays étranger gagne à produire plus de bien

X tout en important le bien Y . Puisque pY pX ≥ p

a Y

paX , le pays domestique gagne

à se spécialiser dans la production du bien Y et à importer X. Selon le prix relatif vers lequel l’économie nationale converge, deux situa-

tions sont à envisager : – Si le prix d’équilibre est tel que a

∗ X

a∗Y < pX

pY < aX

aY , l’équilibre est caractérisé

par une spécialisation complète de chaque pays dans la production de biens pour lesquels il dispose d’un avantage comparatif.

– Si le prix d’équilibre est tel que pX pY

= a∗X a∗Y

ou pX pY

= aX aY

, l’équilibre est

caractérisé par une spécialisation incomplète d’un pays. Si pX pY

= a∗X a∗Y

, le pays domestique est complètement spécialisé mais le pays étranger continue à produire des deux biens. Si pX

pY = aX

aY , le pays étranger est

complètement spécialisé mais le pays domestique continue à produire des deux biens.

Pour comprendre l’apparition de ces deux régimes, il est utile d’étudier l’équilibre du marché des biens dans une économie ouverte. Celui-ci est illus- tré sur la Figure 2.3. Sur chaque graphique sont représentées l’offre et la demande relative de bien X au niveau mondial, en fonction du prix relatif qui s’établit sur les marchés internationaux. Le prix relatif d’équilibre s’éta- blit au point d’intersection des deux courbes, lorsque la demande relative est juste couverte par l’offre relative.

Sur la Figure 2.3, la demande relative est décroissante du prix relatif du fait d’effets de substitution. Plus le prix relatif de X est élevé, plus les consommateurs des deux pays reportent leur consommation sur le bien Y , ce qui implique une diminution de la demande relative de bien X. L’offre re- lative est croissante, avec plusieurs discontinuités au niveau des prix relatifs d’autarcie. Lorsque le prix d’équilibre est inférieur à a∗X/a∗Y , l’offre mondiale relative est nulle car les producteurs des deux pays préfèrent se spécialiser dans la production du bien dont le prix relatif est supérieur au coût d’op- portunité (le bien Y ici). Pour pX/pY = a∗X/a∗Y , les entreprises domestiques continuent à se spécialiser dans la production du bien Y . En revanche, les producteurs étrangers sont indifférents entre produire du bien X ou du bien Y . Ils sont donc prêts à satisfaire la demande relative exprimée sur les mar- chés internationaux, la courbe d’offre est horizontale. A l’autre extrémité, si pX/pY > aX/aY , l’offre relative de bienX tend vers l’infini (puisqu’aucun des pays ne souhaite produire le bien Y , dont le prix relatif est inférieur au coût d’opportunité). Si pX/pY = aX/aY , le pays étranger produit autant que pos- sible de bien X et l’économie domestique est indifférente entre la production

52 CHAPITRE 2. MODÈLES NÉOCLASSIQUES DE COMMERCE

des deux biens. Finalement, il n’y a que quand a∗X/a∗Y < pX/pY < aX/aY que l’économie est complètement spécialisée. L’économie domestique ne produit que du bien Y (en quantités L/aY ), l’économie étrangère ne produit que du bien X (en quantités L/a∗X) et donc l’offre relative est

L/a∗X L/aY

.

Figure 2.3 – L’équilibre en économie ouverte

Spécialisation complète

48

World equilibrium with full specialization

p = pX/pY

X/Y

Relative world supply

E

pa* = aX*/aY*

pa = aX/aY

Relative world demand

pE

For p < pa*, no country produces X

For p > pa, no country produces Y

Bénassy-Quéré & Coeuré – International Economics 2009-2010 Spécialisa ion i complète

49

World equilibrium with incomplete specialization

p = pX/pY

X/Y

World relative supply

E pE=pa* =pX*/aY*

pa = aX/aY

World relative demand

Foreign country produces both goods

Home country only produces Y

Bénassy-Quéré & Coeuré – International Economics 2009-2010

L’équilibre s’établit au point d’intersection entre la courbe d’offre et la courbe de demande relative en biens X. Sur le graphique du haut de la Figure 2.3, cette intersection se situe à un point où le prix est strictement compris entre les prix relatifs autarciques. Chaque pays est complètement spécialisé dans la production de son avantage comparatif. A l’inverse sur le graphique du bas, la courbe de demande coupe la courbe d’offre dans sa partie horizontale. Il y a spécialisation incomplète. Le pays domestique ne

2.2. LE MODÈLE RICARDIEN 53

peut produire toute la demande relative de biens X et le produit étranger produit donc à la fois du bien X et du bien Y .

Figure 2.4 – Gains à l’échange en équilibre de spécialisation complète

47

Full specialization

Y

X

aX/aY

aX*/aY*

pX/pY

aX*/aY* < pX/pY < aX/aY

pX/pY

Bénassy-Quéré & Coeuré – International Economics 2009-2010

If pX/pY < aX/aY, then the home country only produces Y (profit per unit pY/aYw > pX/aXw).

If pX/pY > aX*/aY*, then the foreign country only produces X (profit per unit pX*/aX* w* > pY*/aY* w*).

Considérons à présent l’équilibre avec spécialisation complète. Ici aussi, on peut comprendre l’origine des gains à l’échange en étudiant la manière dont l’ouverture au commerce affect les possibilités de consommation de chaque pays. Cette dimension est illustrée sur la Figure 2.4. Comme dans la section précédente, le graphique compare, pour chaque pays, l’ensemble des possi- bilités de production et de consommation, en autarcie et en économie ou- verte. En autarcie, la frontière des possibilités de production et la contrainte budgétaire sont confondues. En économie ouverte, la contrainte budgétaire pivote pour atteindre une pente égale au nouveau prix relatif d’équilibre a∗X/a

∗ Y < pX/pY < aX/aY . L’économie domestique produit L/aY unités de

bien Y et consomme un panier de biens situé sur la nouvelle contrainte bud- gétaire (la ligne en pointillés bleus sur la Figure 2.4). Ce panier de biens se situe sur une courbe d’indifférence plus élevée que n’importe quelle courbe d’indifférence atteinte en autarcie. L’échange améliore donc le bien-être du consommateur représentatif en augmentant les possibilités de consommation. Au lieu de produire sa consommation de bien X, l’économie domestique éco- nomise aX unités de travail à chaque unité de bien X importée. Avec ce tra- vail, elle produit aX/aY unités de bien Y qu’elle vend en échange de pYpX

aX aY

> 1

54 CHAPITRE 2. MODÈLES NÉOCLASSIQUES DE COMMERCE

unités de bien X.

2.2.4 La détermination des salaires

Les gains à l’échange discutés dans la section précédente ne dépendent pas du niveau d’équilibre des salaires dans les deux économies. Cette propriété est liée à l’hypothèse de mobilité intersectorielle du travail. Dans la mesure où les salaires sont homogènes entre les secteurs, au sein d’une économie, ils ne modifient pas la structure des avantages comparatifs, qui seule déter- mine les gains à l’échange dans un modèle ricardien. La question des salaires est cependant importante puisqu’un grand nombre de débats (et d’erreurs) concernant les questions d’économie internationale porte sur la question des différentiels de salaires et de son évolution quand un pays s’ouvre au com- merce international.

A l’équilibre autarcique, on a par définition :

wa = paX aX

= paY aY

et wa∗ = pa∗X a∗X

= pa∗Y a∗Y

Le salaire d’équilibre est déterminé de façon à équilibrer l’offre et la demande de travail. L’offre est exogène et égale à L. La demande est la somme des demandes émanant des deux secteurs.

A l’équilibre de spécialisation complète, on a :

w = pY aY

et w∗ = pX a∗X

Le salaire d’équilibre est toujours défini à l’équilibre du marché du travail. Ce- pendant, l’offre n’émane plus que d’un secteur, celui correspondant à l’avan- tage comparatif du pays.

On peut comparer ces deux équilibres pour déterminer la manière dont le commerce affecte les salaires des deux économies. La convergence des prix induite par l’ouverture au commerce implique que, dans chaque pays, le prix du bien dans lequel le pays se spécialise augmente. Par rapport à la situation d’autarcie, le salaire augmente donc dans les deux pays : w > wa car pY > paY , w∗ > wa∗ car p∗X > pa∗X . Cette propriété contredit l’idée communément admise selon laquelle l’ouverture au commerce conduirait à du dumping social et à une pression à la baisse sur les salaires dans les pays riches. Dans le modèle ricardien, ce n’est pas le cas. Au contraire, les salaires augmentent dans les deux pays. Le travail étant utilisé de manière plus efficace, sa productivité marginale moyenne augmente, ce qui se répercute sur les salaires dans un cadre concurrentiel.

2.2. LE MODÈLE RICARDIEN 55

En termes de salaire relatif, on a :

w

w∗ = pY pX

a∗X aY

En utilisant la propriété sur le prix relatif, à l’équilibre de spécialisation complète (aY /aX < pY /pX < a∗Y /a∗X), on trouve :

a∗X aX

< w

w∗ < a∗Y aY

Le salaire relatif, à l’équilibre de spécialisation incomplète, s’établit dans un intervalle dont les extrémités sont déterminées par les avantages absolus des deux économies. En particulier, si une des deux économies à un avantage absolu dans la production des deux biens (par exemple, si a

∗ X

aX > 1 et a

∗ Y

aY > 1)

alors son salaire s’établit à un niveau supérieur à celui de l’autre économie. C’est cette différence salariale qui fait que l’échange est mutuellement avan- tageux. L’économie qui a un désavantage absolu dans la production des deux biens compense ce manque de compétitivité par un salaire relatif plus faible, qui lui permet de vendre son avantage comparatif à un prix compétitif.

Cette prédiction du modèle ricardien est confrontée aux données dans le graphique 2.5. La figure illustre la corrélation entre les salaires nominaux et le niveau de la productivité du travail, pour les pays de l’Union Européenne. La corrélation est positive ce qui signifie que les salaires européens les plus faibles sont associés à une productivité relativement moindre du travail. Cette corrélation contredit l’idée selon laquelle l’ouverture au commerce conduit à du “dumping social”, idée très largement reprise dans les milieux politiques et médiatiques (voir par exemple les débats autour de la directive Bolkestein en 2006). Dans l’exemple européen, l’intégration des pays d’Europe Centrale et de l’Est à l’union douanière européenne a effectivement ouvert le marché européen à des pays au coût du travail relativement faible. Cette faiblesse est cependant compensée par une moindre productivité relative et ne conduit donc pas à une pression à la baisse sur les salaires d’Europe de l’Ouest.

2.2.5 Extensions et tests empiriques

Le modèle ricardien offre donc une explication des flux internationaux de biens et services en termes de spécialisation sur la base d’avantages compara- tifs technologiques. Il prédit notamment que les exportations nettes d’un pays concernent des produits pour lesquels le pays dispose d’un avantage compa- ratif. Pour pouvoir confronter cette prédiction aux données, il est cependant utile de lever certaines hypothèses du modèle, qui apparaissent particulière- ment contraignantes.

56 CHAPITRE 2. MODÈLES NÉOCLASSIQUES DE COMMERCE

Figure 2.5 – Salaire et productivité du travail

51

Wages and productivity

Source Eurostat.

Hourly labor cost in Europe

Bénassy-Quéré & Coeuré – International Economics 2009-2010

Source : Eurostat. Ce graphique compare, pour les différents pays de l’Union euro- péenne, la productivité horaire du travail (axe des abscisses, exprimée en pourcen- tage de la productivité du travail de la zone euro) et le coût unitaire du travail (axe des ordonnées, également exprimé en pourcentage de la moyenne de l’UME).

Modèle multisectoriel : La première hypothèse du modèle qui en fait un cadre d’analyse difficile à tester empiriquement tient à sa structure extrê- mement simple à deux pays, deux biens et un facteur de production. Dans la section suivante, nous verrons comment élargir le raisonnement ricardien à un cadre multifactoriel. Les hypothèses de deux pays et deux biens sont beaucoup plus difficiles à lever. En particulier, le modèle s’étend difficilement à plus de deux pays 7. L’hypothèse de deux secteurs est moins contraignante. En particulier, il est possible de travailler sur un modèle multisectoriel en utilisant les implications qu’a le modèle sur la détermination du salaire re- latif. C’est ce qu’ont montré notamment Dornbusch, Fischer & Samuelson (1977).

Considérons un modèle à deux pays et n biens. Pour chaque bien, on peut calculer la productivité relative du pays domestique, et ordonner les n biens

7. Une version “moderne” du modèle ricardien a été proposée par Eaton & Kortum (2002). Celle-ci applique la théorie des avantages comparatifs à un modèle multi-pays avec un continuum de biens. Dans ce modèle, les flux de commerce sont déterminés par la productivité relative de différents pays à produire les différents biens du continuum, que les auteurs modélisent comme une variable aléatoire.

2.2. LE MODÈLE RICARDIEN 57

en ordre croissant de cette productivité relative : a∗1 a1

< a∗2 a2

< ... < a∗n an

Ici, les n biens sont indexés de façon à ce que le bien 1 corresponde au désavantage comparatif le plus fort de l’économie domestique tandis que le bien n est au contraire un bien qui y est produit avec une technologie très efficiente, en termes relatifs.

A l’équilibre en économie ouverte, les biens sont produits dans le pays où c’est le moins coûteux. Un bien i est produit uniquement dans l’économie domestique si et seulement si :

wai < w ∗a∗i ⇔

a∗i ai >

w

w∗

En localisant w/w∗ dans la chaîne constituée par les productivités relatives de n biens, on détermine donc quels sont les biens qui, en théorie, sont produits et exportés par l’économie domestique et par le pays étranger. En particulier, tous les biens i tels que a∗i /ai > w/w∗ sont produits et exportés par l’écono- mie domestique et tous les biens i tels que a∗i /ai < w/w∗ sont produits par l’économie étrangère. Pour ces biens en effet, le désavantage relatif de l’éco- nomie étrangère en termes de salaire est plus que compensé par un avantage en termes de productivité, ce qui rend le pays compétitif dans ce secteur.

Figure 2.6 – Avantages comparatifs et flux de commerce

This plot was then replicated many times.... Stern (1962): 1950 data

Source : Stern (1962)

Cette prédiction est testée sur la figure 2.6, tirée de Stern (1962). Ce test s’inspire des travaux empiriques de MacDougall (1951), Stern (1962) et

58 CHAPITRE 2. MODÈLES NÉOCLASSIQUES DE COMMERCE

Balassa (1963) qui “testent” l’intuition du modèle ricardien. Supposons qu’il n’existe que deux pays au monde, les Etats-Unis et le Royaume-Uni. Dans un cadre multisectoriel, on doit s’attendre à ce que chaque pays exporte les biens pour lesquels sa productivité relative du travail est supérieure au salaire relatif. Sur le graphique 2.6, cela se traduit par une corrélation positive entre le ratio des productions par travailleur aux Etats-Unis et au Royaume- Uni (axe des ordonnées) et les exportations relatives des Etats-Unis et du Royaume-Uni (axe des abscisses). Notons que la corrélation valide également l’argument selon lequel ce sont les avantages comparatifs et pas les avantages absolus qui déterminent la structure du commerce international. En effet, à l’époque où le test empirique est élaboré (avec des données relatives à 1950), la productivité du travail en Grande-Bretagne est inférieure à la productivité du travail américaine dans quasiment tous les secteurs (i.e. la productivité relative mesurée sur l’axe des ordonnées est toujours supérieure à 1). Malgré ce désavantage absolu, la Grande-Bretagne exporte vers les Etats-Unis les biens pour lesquels son désavantage comparatif est le moins marqué.

L’intuition ricardienne est donc validée par des données relatives au com- merce des Etats-Unis et de la Grande-Bretagne, dans la période post-2ème guerre mondiale. L’intuition reste très largement validée par les données plus récentes. Par exemple, la table 2.3 reporte les résultats d’une estimation pro- posée par Ruoen & Manying (2002) et citée par Krugman et al. (2012). Dans cette étude, les auteurs testent l’intuition ricardienne sur la structure du commerce de la Chine et de l’Allemagne, qui sont aujourd’hui les deux plus gros exportateurs mondiaux. La table compare la productivité relative de la Chine et sa production relative, en comparaison de l’Allemagne. Pour le sec- teur manufacturier dans son ensemble, et dans les données de 1995, la Chine souffre d’un désavantage de productivité fort : elle produit avec une produc- tivité par travailleur égale à 1/20ème de celle de l’Allemagne. Ce désavantage absolu est cependant moins fort dans certains secteurs que dans d’autres. En particulier, dans le secteur de l’habillement, le désavantage de productivité n’est que de 1/5. Le secteur de l’habillement n’est pas choisi au hasard ici. Il s’agit d’un des plus gros avantages comparatifs de la Chine sur les marchés internationaux. Cet avantage comparatif explique que la production par la Chine de vêtements est 800% plus élevée que celle de l’Allemagne. Ce résultat est conforme aux prédictions ricardiennes : la Chine profite de son avantage comparatif dans le secteur de l’habillement pour se spécialiser et exporter sur les marchés internationaux, et ce malgré une productivité dans ce secteur qui reste faible.

Coûts à l’échange et biens non échangés : Une autre hypothèse du modèle ricardien qui apparaît très contrefactuelle concerne l’absence de

2.2. LE MODÈLE RICARDIEN 59

Table 2.3 – Test du modèle ricardien, Chine versus Allemagne (1995)

Production par tra- vailleur de la Chine (% de l’Allemagne)

Production totale de la Chine (% de l’Alle- magne)

Secteur manufacturier 5.2 71.6 Secteur de l’habillement 19.7 802.2

Source : Ruoen & Manying (2002), cité par Krugman et al. (2012).

coûts à l’échange international. Cette hypothèse est cruciale car les comporte- ments d’arbitrage engendrés par le commerce international sont au coeur de la convergence internationale des prix. Dans un contexte avec coût à l’échange, l’arbitrage ne se fera que pour un différentiel de prix suffisamment grand pour compenser le coût à l’échange. Etant données les nombreuses évidences empiriques de l’existence de coûts à l’échange international, il apparaît utile de lever cette hypothèse du modèle.

Supposons que l’échange international induit un coût multiplicatif τ , qui s’applique au prix unitaire de vente (un exemple de tels coûts multiplicatifs concerne les tarifs ad valorem qui s’appliquent à l’importation de certaines marchandises). En présence de coûts à l’échange, les comportements d’arbi- trage sont basés sur la comparaison du prix domestique et du prix étran- ger, augmenté du coût à l’échange. Pour un bien i dont le prix est relative- ment plus élevé à l’étranger que dans l’économie domestique (wai < w∗a∗i ), le consommateur représentatif étranger trouvera l’arbitrage profitable si et seulement si le prix domestique augmenté des coûts de transport reste infé- rieur au prix étranger : wai(1 + τ) < w∗a∗i . Autrement dit, tous les biens tels que : wai < w∗a∗i < wai(1 + τ) ne sont pas échangés à l’équilibre, bien que le pays domestique dispose d’un avantage comparatif dans leur production. De même, les biens tels que w∗a∗i < wai < w∗a∗i (1 + τ) sont produits avec un avantage comparatif à l’étranger mais ne sont pas importés par l’économie domestique du fait des coûts de transport.

Le modèle ricardien augmenté de coûts à l’échange prédit donc l’appa- rition à l’équilibre d’un certain nombre de biens non échangés. En outre, la part des biens non échangés à l’équilibre augmente avec l’ampleur des coûts à l’échange (puisque les intervalles [wai;wai(1 + τ)] et [w∗a∗i ;w∗a∗i (1 + τ)] s’élargissent quand τ augmente). Ces prédictions améliorent le réalisme du modèle ricardien en reproduisant une caractéristique essentielle des écono-

60 CHAPITRE 2. MODÈLES NÉOCLASSIQUES DE COMMERCE

mies modernes. Dans les pays développés, environ 50% du PIB est en effet composé de biens non échangés (notamment un certain nombre de services). En outre, la part de la consommation portant sur des biens non échangés a tendance à baisser lorsque les coûts à l’échange international diminuent. Ainsi, les nouvelles technologies de télécommunication et d’information ont réduit de manière dramatique certains coûts à l’échange international, no- tamment sur les services. L’apparition des call centers, par exemple, a mis en évidence la manière dont l’apparition de ces technologies pouvaient réduire la part des biens non échangés (car “non échangeables”) dans la consommation agrégée. Si ce type de services représente toujours une part relativement faible des échanges internationaux, de nombreux économistes s’accordent sur le fait que les services pourraient dans le futur dépasser les biens manufacturés dans la valeur totale des échanges mondiaux. Résumé :

– Dans le modèle de Ricardo, l’ouverture au commerce conduit à une spécialisation des pays dans la production des biens pour lesquels ils disposent d’un avantage technologique relatif.

– La spécialisation est induite par l’existence d’écarts de prix relatifs à l’équilibre autarcique, ces écarts offrant au consommateur des pos- sibilités d’arbitrage international une fois les économies ouvertes au commerce.

– La spécialisation est Pareto-améliorante car elle permet aux pays d’uti- liser leurs dotations factorielles de manière plus efficace, donc de consom- mer plus à l’équilibre.

– Dans le modèle ricardien, elle conduit à une augmentation de la rému- nération des travailleurs dans les deux pays, ceux-ci profitant des gains d’efficacité vis-à-vis de l’utilisation des ressources.

Limites : Le modèle ricardien est utile pour dériver un certain nombre d’in- tuitions concernant l’impact de l’ouverture au commerce sur les économies internationales. Cependant, sa structure extrêmement simplifiée induit aussi un certain nombre de prédictions peu réalistes. D’abord, la spécialisation conduit dans ce modèle à des structures productives extrêmes. A l’équilibre, au moins un des pays ne produit que les biens pour lesquels il dispose d’un avantage comparatif tandis que l’intégralité de sa consommation des autres biens est fournie par l’importation. Dans la section suivante, nous verrons comment l’introduction d’un deuxième facteur de production permet d’ob- tenir, à l’équilibre, des structures productives moins extrêmes, et donc plus conformes à la réalité des données.

Le modèle ricardien propose une vision quasi-idyllique du commerce in- ternational, qui augmente uniformément le bien-être des nations engagées sur les marchés internationaux en améliorant l’efficacité avec laquelle les facteurs

2.3. LE MODÈLE HOS 61

sont utilisés. Cette vision néglige la possibilité d’un impact du commerce sur la distribution des revenus à l’intérieur de l’économie nationale. Une des rai- sons pour laquelle les pressions protectionnistes sont fortes historiquement est que le commerce international ne profite pas à tous les groupes d’intérêt de manière homogène. En particulier, les détenteurs de facteurs utilisés dans les industries qui font face à la concurrence étrangère souffrent de l’ouverture au commerce. L’introduction d’un deuxième facteur de production permet de mettre en avant ces conflits d’intérêt au sein de l’économie nationale.

2.3 Deux facteurs de production : Le modèle Heckscher-Ohlin-Samuelson (HOS)

8Le modèle ricardien est utile car il permet de mettre en avant, dans un cadre analytique simple, le rôle des avantages comparatifs dans la déter- mination des flux de commerce international. Ce modèle repose cependant sur des hypothèses irréalistes. En particulier, les avantages comparatifs sont entièrement déterminés par des différentiels entre pays et secteurs dans la productivité marginale du travail. D’autres sources d’avantages comparatifs interviennent évidemment, notamment des éléments factoriels. Personne ne doute que les conditions climatiques font du Chili un pays relativement plus productif dans la production de vin que le Canada. De même, les exportations mondiales de pétrole sont extrêmement concentrées géographiquement, sur un petit nombre de pays qui disposent de ressources minérales importantes.

Le modèle Heckscher-Ohlin-Samuelson permet de mettre en évidence le rôle des dotations factorielles comme source d’avantages comparatifs. Lorsque la production nécessite plusieurs facteurs productifs, en proportions diffé- rentes selon les secteurs, les pays se spécialisent dans la production des biens qui nécessitent des facteurs dont ils disposent en abondance (le beau temps au Chili, le pétrole au Moyen-Orient). Afin d’isoler complètement l’effet des dotations factorielles, il élimine à l’inverse les avantages comparatifs de type ricardien en supposant que tous les pays partagent les mêmes fonctions de production et les mêmes productivités factorielles. Ce modèle permet de mettre en évidence la manière dont les flux de commerce sont influencés par l’interaction de l’abondance relative en facteurs des pays et de l’intensité relative avec laquelle différents secteurs utilisent différents types de facteurs.

8. Le modèle HOS résulte de la compilation des travaux de trois économistes de la première moitié du 20ème siècle, Heckscher (1919), Ohlin (1933) and Samuelson (1947).

62 CHAPITRE 2. MODÈLES NÉOCLASSIQUES DE COMMERCE

2.3.1 Hypothèses du modèle

Le modèle suppose l’existence de deux pays (Domestique et Etranger), deux biens (X et Y ) et deux facteurs de productions (le travail L et le capital K) 9. Comme dans le modèle ricardien, on suppose une mobilité parfaite des facteurs entre les secteurs, qui implique une égalisation des coûts unitaires 10. En revanche, le travail comme le capital sont supposés immobiles internatio- nalement. Dans ce qui suit, on note w (resp. w∗) le coût unitaire du travail dans l’économie domestique (resp. à l’étranger) et r (resp. r∗) le coût unitaire du capital.

Les pays sont similaires en termes de préférences, de structures produc- tives et de productivités. La seule chose qui les différencie concerne leurs dotations factorielles. Dans ce qui suit, on suppose que le pays domestique est relativement riche en capital, en comparaison du pays étranger, i.e. 11 :

K

L > K∗

L∗

L’environnement est parfaitement concurrentiel. Les profits sont donc nuls et les prix égaux aux coûts marginaux de production. Le prix des facteurs de production est défini à l’équilibre du marché des facteurs :

LX + LY = L et KX +KY = K L∗X + L

∗ Y = L

∗ et K∗X +K ∗ Y = K

où Li etKi (resp. L∗i etK∗i ) sont les besoins en travail et en capital du secteur i dans l’économie domestique (resp. à l’étranger).

L’intégralité des revenus factoriels revient à l’équilibre au consommateur représentatif dont le revenu est donc (pour le pays domestique) R = wL + rK. Celui-ci choisit sa consommation optimale de biens X et Y de façon à

9. On peut aussi interpréter le modèle HOS comme un modèle dans lequel la production combine du travail qualifié et du travail non qualifié. Avec cette interprétation, on peut utiliser les prédictions du modèle pour comprendre les écarts internationaux de salaires relatifs et l’augmentation des inégalités salariales au cours du temps. Voir l’interprétation proposée dans le paragraphe 2.3.3. 10. Cette hypothèse est probablement plus irréaliste aujourd’hui concernant le facteur

capital, qui est relativement mobile internationalement. En revanche, le travail reste encore très largement immobile. 11. A noter que l’“abondance” d’un pays en un facteur de production est définie en

termes relatifs. Comme dans le modèle ricardien, les avantages comparatifs sont basés sur des différences relatives. Le pays domestique est dit riche en capital si son ratio K/L est plus élevé que dans le pays étranger et ce même si sa dotation absolue en capital est plus petite (K < K∗). A la différence du modèle étudié dans le chapitre suivant, la taille (absolue) d’un pays n’a pas ici d’impact sur la forme de la spécialisation.

2.3. LE MODÈLE HOS 63

maximiser son utilité sous la contrainte budgétaire :

R ≥ PXCX + PYCY

où PX et PY sont les prix d’équilibre des biens et CX et CY les consommations sectorielles. Le même raisonnement s’applique au consommateur représentatif étranger.

Les fonctions de productions, identiques dans les deux pays, combinent des unités de travail et de capital :

X = FX(LX , KX) et Y = FY (LY , KY ) X∗ = FX(L

∗ X , K

∗ X) et Y

∗ = FY (L ∗ Y , K

∗ Y )

Elles sont à rendements constants et à productivité marginale des facteurs décroissante.

Dans un cadre à deux facteurs, la frontière des possibilités de production n’est plus une simple droite. Pour en donner l’intuition, considérons le cas simple dans lequel la production combine des unités de travail et de capital qui ne sont pas substituables. Supposons par exemple qu’il faut aKi unités de capital et aLi unités de travail pour produire une unité de bien i (i = X/Y ). Dans ce cas, la frontière des possibilités de production dans le plan (X, Y ) est déterminée par la confrontation des contraintes de ressources sur les marchés du travail et du capital :

L ≥ aLXX + aLY Y K ≥ aKXX + aKY Y

Elle est matérialisée sur le graphique 2.7, dans le cas où la production de bien X est relativement intensive en travail (aLX/aLY > aKX/aKY ). La ligne gris foncé correspond à la contrainte de ressources sur le marché du travail, la ligne gris clair à la contrainte sur le marché du capital. Ces contraintes de ressources imposent de produire une combinaison de biens située sous ces deux droites, i.e. l’aire délimitée par les points A, B et C. Au point A, l’éco- nomie ne produit que du bien Y . Elle utilise toutes ses ressources de capital mais certaines unités de travail restent inutilisées. Au point C au contraire, elle est spécialisée complètement dans la production de bien X et n’utilise pas complètement ses ressources en capital. Finalement, il n’y a qu’au point B que l’économie utilise toutes ses ressources factorielles 12. Comme dans le cas ricardien, la pente de la frontière des possibilités de production mesure le

12. Cette spécificité du modèle disparaîtra une fois que les facteurs seront supposés substituables. Dans ce cas, on retrouve une infinité de combinaisons de produits pour lesquelles les dotations en facteurs sont utilisées intégralement.

64 CHAPITRE 2. MODÈLES NÉOCLASSIQUES DE COMMERCE

coût d’opportunité du bien X en terme de bien Y . Cette fois-ci cependant, ce coût d’opportunité n’est pas constant. Il augmente lorsque la production re- lative de bien X s’intensifie puisqu’alors les ressources en capital deviennent relativement rares. Cette propriété demeure vraie dans le cas plus général où les facteurs de production sont substituables. La frontière des possibilités de production continue à être concave.

Figure 2.7 – Frontière des possibilités de production pour des facteurs non substituables

0

3000

6000

0 3000 6000 9000 12000

Contrainte de ressources  Marché du travail

Contrainte de ressources Marché du capital

Frontière des Possibilités de Production

A

B

C

Y

X

Lorsque les facteurs sont substituables, les coefficients techniques (aij, i = X/Y, j = K/L) ne sont plus constants. Ils sont déterminés à l’équilibre en fonction du prix du travail et du capital. En particulier, on a un lien négatif entre l’utilisation relative d’un facteur et son prix relatif (i.e. aiK/aiL ≡ Ki/Li est décroissant de r/w pour i = X/Y ). Dans ce qui suit, on suppose cependant que la production du bien X est relativement intensive en travail, i.e. que, à prix des facteurs donnés, le secteur Y emploie relativement plus de capital :

KY LY

∣∣∣∣ w/r

> KX LX

∣∣∣∣ w/r

Ces hypothèses technologiques sont illustrées sur le graphique 2.8. Pour les firmes de chaque secteur, la fonction de production détermine une infinité d’isoquantes, définies comme les différentes combinaisons de facteurs permet- tant de produire une certaine quantité de biens. Etant donné un objectif de

2.3. LE MODÈLE HOS 65

production, la firme choisit parmi une infinité de combinaisons de facteurs possibles, celle qui minimise ses coûts. Sur le graphique 2.8, les isoquantes permettant d’obtenir la quantité Y0 de bien Y et la quantité X0 de bien X sont représentées. Le choix optimal de la firme est déterminé par la maxi- misation de son profit (ou de manière équivalente, la minimisation de son coût étant donnée une contrainte de production). La firme représentative du secteur X, par exemple, résout le programme suivant :

MaxLX ,KX [PXX − wLX − rKX ] s.c. X = FX(LX , KX)

qui implique les conditions du premier ordre :

PX ∂FX(LX , KX)

∂LX = w et PX

∂FX(LX , KX)

∂KX = r

i.e. ∂FX(LX , KX)/∂LX ∂FX(LX , KX)/∂KX

= w

r

De même dans le secteur Y :

∂FY (LY , KY )/∂LY ∂FY (LY , KY )/∂KY

= w

r

A l’optimum, la firme égalise le taux marginal de transformation au prix rela- tif des facteurs 13. Autrement dit, la firme choisit sa combinaison optimale de travail et de capital de façon à ce que, à l’équilibre, la productivité marginale relative des facteurs soit juste égale à leur coût relatif. Du fait de la mobilité des facteurs, le coût relatif est égalisé entre les secteurs. A l’optimum, les taux marginaux de transformation sont donc égaux dans les secteurs X et Y , et ce malgré l’indépendance des choix de combinaisons factorielles faits par les entreprises représentatives de chaque secteur.

Ce choix optimal est représenté sur la Figure 2.8 par les droites notées kX et kY . Ces deux droites représentent, pour chaque niveau de production X ou Y , la combinaison optimale de travail et de capital choisie par l’entre- prise représentative. Sur cette droite, la pente des isoquantes est exactement égale au prix relatif du travail w/r, ce qui traduit le caractère optimal de ces combinaisons factorielles. Si ces droites ne sont pas suffisantes pour déter- miner la répartition intersectorielle des facteurs, elles permettent d’illustrer l’hypothèse relative à l’intensité factorielle des différents secteurs. Plus haut,

13. Le taux marginal de transformation mesure le nombre d’unités de capital que l’en- treprise doit employer pour compenser, en termes de production, la baisse de l’emploi de une unité.

66 CHAPITRE 2. MODÈLES NÉOCLASSIQUES DE COMMERCE

Figure 2.8 – Détermination de l’utilisation relative des facteurs à l’optimum de la firme

Isoquants

K

L0 X0=10

X1=20

K/L

6 12

7

14

K

L0

X0

Y0

kx

L0

K0

ky

Le graphique illustre les choix sectoriels d’intensité relative en facteurs, dans le plan (L;K). Les courbes X0 et Y0 correspondent à une isoquante particulière, pour les secteurs X et Y respectivement. Tous les points de ces isoquantes correspondent à des combinaisons factorielles qui permettent de produire la même quantité de bien. L’entreprise représentative choisit la combinaison qui maximise son profit, lorsque l’isoquante est tangente à une droite de pente w/r. kx et ky représentent ces choix pour tout niveau de production, respectivement pour les secteurs X et Y .

on a supposé que la production du secteur X était relativement intensive en travail. Sur le graphique 2.8, cela se traduit par une pente plus faible de la droite kX dans le plan (L,K). Pour un niveau de production donné, la firme représentative du secteur X choisit d’allouer une proportion relativement plus importante de ses coûts au travail. Ce choix optimal est représenté sur la Figure 2.8 par les droites notées kX et kY . Ces deux droites représentent, pour chaque niveau de production X ou Y , la combinaison optimale de tra- vail et de capital choisie par l’entreprise représentative. Sur cette droite, la pente des isoquantes est exactement égale au prix relatif du travail w/r, ce qui traduit le caractère optimal de ces combinaisons factorielles. Si ces droites ne sont pas suffisantes pour déterminer la répartition intersectorielle des fac- teurs, elles permettent d’illustrer l’hypothèse relative à l’intensité factorielle des différents secteurs. Plus haut, on a supposé que la production du secteur X était relativement intensive en travail. Sur le graphique 2.8, cela se traduit

2.3. LE MODÈLE HOS 67

par une pente plus faible de la droite kX dans le plan (L,K). Pour un niveau de production donné, la firme représentative du secteur X choisit d’allouer une proportion relativement plus importante de ses coûts au travail.

Une autre manière de représenter les combinaisons optimales choisies par les entreprises de chaque secteur consiste à utiliser une “Boîte d’Edgewor- th” (graphique de gauche de la Figure 2.9). Comme dans le graphique 2.8 sont ici représentées les choix de combinaisons de facteurs offerts aux en- treprises pour un niveau donné de production (les isoquantes notées X0... X3 et Y0... Y3 sur le graphique). La boîte d’Edgeworth prend également en compte les contraintes de ressources de l’économie dans son ensemble. En représentant simultanément les demandes en facteurs des deux secteurs et en les contraignant à respecter les contraintes de ressources de l’économie, ce graphique permet de déterminer la forme de la frontière des possibilités de production (graphique de droite sur la figure 2.9) 14. Tous les points de la boîte d’Edgeworth correspondent à des répartitions factorielles entre les secteurs qui sont atteignables étant données les contraintes de ressources. Les points matérialisés sur la courbe en gras sont des points atteignables et respectant la contrainte d’optimalité des entreprises des deux secteurs (i.e. des points pour lesquels les taux marginaux de transformation sont égalisés au coût relatif des facteurs). La position de cette courbe sous la diagonale de la boîte caractérise une situation dans laquelle la production du bien X est relativement intensive en travail. A chacun de ses points correspondent un niveau de production de chacun des secteurs, qui est ensuite reporté sur le graphique de droite. Le graphique de droite trace donc la frontière des possi- bilités de production, qui respecte les conditions d’optimalité des entreprises des deux secteurs.

La frontière des possibilités de production est bien concave, comme dans l’exemple dans lequel les facteurs n’étaient pas substituables 15. Le coût d’op- portunité de la production de bien X en termes de bien Y est croissant avec la quantité relative de bien X produite. Comme l’illustre la boîte d’Edge- worth, les ressources factorielles sont entièrement utilisées sur la frontière

14. La boîte d’Edgeworth est constituée de deux graphiques imbriquées. Le premier représente dans le plan (LX ,KX) les combinaisons de facteurs offertes à l’entreprise du secteur X. Le second représente les choix du secteur Y , dans le plan (LY ,KY ). La valeur maximale prise par (LX ,KX) et par (LY ,KY ) correspond à l’ensemble des ressources disponibles dans l’économie (L,K). Bien sûr, si toutes les ressources sont utilisées dans un secteur, par exemple (LX ,KX) = (L,K), elles ne sont plus disponibles pour l’autre secteur (donc (LY ,KY ) = (0, 0)). Cette interdépendance est prise en compte par le positionnement des deux plans, définissant une boîte. Dans cette boîte, chaque point défini une répartition des facteurs entre les deux secteurs qui est atteignable. 15. Par la suite, nous verrons qu’une modification des ressources factorielles modifie la

forme de la frontière des possibilités de production.

68 CHAPITRE 2. MODÈLES NÉOCLASSIQUES DE COMMERCE

Figure 2.9 – Boîte d’Edgeworth et frontière des possibilités de production

Edgeworth box and the FPP

KX

LX 0X

X0

X2

0Y

KY

LY

X1

X3

Y0

Y1

Y2

Y3

A

B

C

D

X0

B

Y

C

Le graphique de gauche représente la boîte d’Edgeworth des possibilités de pro- duction, pour les secteurs X et Y . Il est composé de deux graphiques imbriqués correspondant aux besoins en facteurs de chaque secteur. Tout point de la boîte correspond à des allocations factorielles des deux secteurs qui sont compatibles avec les contraintes de ressources. Tout point sur la courbe en gras correspond à des al- locations qui sont compatibles avec le comportement d’optimisation des entreprises de chaque secteur. Le graphique de droite correspond à la frontière des possibilités de production dans le plan (X;Y ), déduite de la boîte d’Edgeworth.

des possibilités de production. Tout panier de productions sectorielles sur cette frontière conduit donc au plein-emploi. Comme dans le cas ricardien, la détermination du point sur la frontière correspondant au panier produit fait intervenir le prix relatif et les comportements de consommation.

Du côté de la demande, le programme du consommateur est standard. Etant donné des préférences relatives à la consommation de biens X et de biens Y (la fonction d’utilité U(CX , CY )), le consommateur maximise son utilité sous la contrainte budgétaire :

MaxCX ,CY U(CX , CY ) s.c. Y ≥ PXCX + PYCY

ce qui implique les conditions du premier ordre :

∂U(CX , CY )

∂CX = λPX et

∂U(CX , CY )

∂CY = λPY

où λ est le multiplicateur de Lagrange. En réarrangeant, on trouve la condi-

2.3. LE MODÈLE HOS 69

tion d’optimalité suivante :

∂U(CX , CY )/∂CX ∂U(CX , CY )/∂CY

= PX PY

A l’équilibre, le consommateur égalise son taux marginal de substitution au prix relatif des deux biens. Graphiquement, cela revient à choisir le point situé sur la courbe d’indifférence la plus élevée tangent à la contrainte bud- gétaire.

Le bouclage du modèle nécessite finalement de déterminer le niveau des prix relatifs permettant de mettre en cohérence les choix des entreprises re- présentatives (égalisation des taux marginaux de transformation au prix re- latif des facteurs) et les choix du consommateur représentatif (égalisation du taux marginal de substitution et du prix relatif). Notons que le prix rela- tif d’équilibre est étroitement lié au niveau d’équilibre du salaire relatif. A l’équilibre concurrentiel, les prix relatifs sont en effet déterminés par le prix relatif des facteurs. Dans chaque secteur, le prix s’établit au niveau du coût marginal de production et dépend donc du niveau du salaire et du prix du capital. L’hypothèse selon laquelle le secteur X est relativement intensif en travail implique que le prix relatif de ce bien, à l’équilibre, est une fonction croissante du salaire relatif : ∂(PX/PY )

∂(w/r) > 0.

2.3.2 L’équilibre : Autarcie versus économie ouverte

Les paniers de consommation et de production sont représentés, dans le cas autarcique et en économie ouverte, sur la Figure 2.10. Considérons d’abord le cas autarcique (graphique de gauche). La frontière des possibi- lités de production de l’économie domestique est représentée en bleu, celle de l’étranger en rouge. Malgré l’absence de différences technologiques entre les deux pays, ces deux frontières de possibilité de production ne sont pas confondues. Cette propriété découle des différentiels de ressources factorielles entre les pays. L’économie domestique est supposée relativement riche en ca- pital, ce qui explique que les possibilités de production sont biaisées en faveur des paniers “riches” en bien Y . Le capital étant relativement abondant dans le pays domestique, le pays peut plus facilement produire des biens qui re- quièrent une grande quantité de ce facteur.

Cette propriété conduit également à une production et une consommation à l’équilibre autarcique qui sont très différentes dans l’économie domestique et à l’étranger. La relative abondance en capital du pays domestique implique un prix relatif du travail relativement élevé à l’équilibre des marchés, et donc

70 CHAPITRE 2. MODÈLES NÉOCLASSIQUES DE COMMERCE

Figure 2.10 – L’équilibre en autarcie et en économie ouverte

Autarcie Economie OuverteAutarky  

Bénassy-Quéré & Coeuré – International Economics 2009-2010 6

X

Y

PPF*

PX/PY

P*X/P*Y

PPF

Open eco y

X

Y

PPF*

PX/PY

P*X/P*Y

PPF

C

Q

Q

C

Same production functions but different MRTs due to different combinations of (K,L)

to produce given volumes of (X,Y)

un prix relatif élevé pour le bien X, intensif en travail :

PX PY

> P ∗X P ∗Y

Ce différentiel de prix relatifs implique que le panier de bien produit et consommé par l’étranger est relativement plus riche en bien X. Dans cette configuration, chaque pays utilise relativement plus le facteur pour lequel sa dotation est la plus élevée, ce qui permet d’atteindre le plein-emploi des facteurs.

Comme dans le modèle ricardien, l’existence de différentiels de prix rela- tifs à l’équilibre autarcique est à l’origine de gains à l’échange international. Lorsque ces deux économies s’ouvrent au commerce international, il y a des possibilités d’arbitrage conduisant l’économie domestique à importer du bien X et à exporter du bien Y . Chaque pays se spécialise dans la production du bien qui utilise intensivement le facteur qu’il possède en quantités impor- tantes. Ici aussi, il y a spécialisation des pays sur la base de leurs avantages comparatifs. Cependant, à la différence du modèle ricardien, ces avantages comparatifs ne sont pas liés à des différences technologiques entre les pays mais à une répartition hétérogène des ressources factorielles entre les pays. C’est la relative abondance en capital dans l’économie domestique qui réduit le prix relatif du capital, donc le prix relatif du bien Y .

2.3. LE MODÈLE HOS 71

La spécialisation de chaque pays dans son avantage comparatif conduit à une convergence des prix relatifs. L’augmentation de la demande de biens Y dans le pays domestique fait croître le prix relatif de ce bien, tandis que la demande supplémentaire de bien X dans l’économie étrangère conduit à une inflation du prix relatif de ce bien (PX/PY ↓ et P ∗X/P ∗Y ↑). La convergence continue jusqu’au point où il n’existe pas de possibilités d’arbitrage, quand les prix relatifs sont égalisés entre les pays. Cet équilibre est représenté sur le graphique de droite de la Figure 2.10. Sur ce graphique, les points notés Q correspondent aux paniers de biens produits à l’équilibre. Par rapport à l’autarcie, chaque pays a intensifié sa production du bien pour lequel il dis- pose d’un avantage comparatif. Contrairement au cas autarcique, le panier de biens consommé n’est pas déterminé par le panier de biens produit. Les paniers de consommation sont notés C sur le graphique de la Figure 2.10. Ces paniers sont situés en dehors de la frontière des possibilités de produc- tion, sur une courbe d’indifférence plus élevée que celle atteinte à l’équilibre autarcique. Le commerce augmente le bien-être des consommateurs en leur permettant de consommer des paniers de bains qu’ils ne peuvent pas produire en autarcie.

Finalement, le modèle HOS prédit également une convergence interna- tionale du prix relatif des facteurs, via la convergence des prix. En effet, l’augmentation de la production relative de bien Y dans l’économie domes- tique induit une augmentation de la demande relative de capital qui exerce une pression sur le prix relatif du capital. Celui-ci augmente, tandis qu’à l’inverse, le prix relatif du travail augmente dans le pays étranger (w/r ↓ et w∗/r∗ ↑). Dans ce cadre, la spécialisation réalloue la production mondiale vers les pays qui disposent en abondance des facteurs utilisés intensivement dans la production. Cette réallocation conduit à une convergence des coûts factoriels relatifs, malgré l’absence de mobilité internationale des facteurs 16 :

PX PY

= P ∗X P ∗Y

⇒ w r

= w∗

r∗

Ce résultat est résumé dans leThéorème de Heckscher-Ohlin-Samuelson qui stipule que “ le commerce international conduit à une égalisation du prix relatif des facteurs via la convergence internationale des prix relatifs”. Le commerce joue donc le rôle d’un échange indirect de facteurs entre les pays.

16. Pour comprendre pourquoi la convergence des prix des facteurs est totale, il faut utiliser les hypothèses de base du modèle. La concurrence parfaite implique que, dans chaque secteur et chaque pays, le prix d’équilibre est égal au coût marginal de production. Comme les prix relatifs s’égalisent entre les pays, les coûts marginaux relatifs s’égalisent également. Enfin, l’uniformité des fonctions de production entre les pays implique que l’égalisation des coûts marginaux relatifs conduit à l’égalité du prix relatif des facteurs.

72 CHAPITRE 2. MODÈLES NÉOCLASSIQUES DE COMMERCE

Table 2.4 – Ecarts salariaux au sein de l’OCDE

Source : US Bureau of Labor Statistics (August 2009)

En vendant du bien Y au pays étranger, le pays domestique permet à l’étran- ger d’utiliser indirectement une partie de sa dotation abondante en capital. Le pays “vend” son capital contre du travail étranger. Et c’est cet échange qui conduit à la convergence du prix relatif des facteurs.

Un “test” empirique simple de cette prédiction consiste à comparer les salaires horaires entre pays ouverts au commerce international. Empirique- ment, le capital est relativement mobile internationalement, contrairement à ce que le modèle suppose. Par conséquent, son prix est relativement ho- mogène entre pays. Les écarts internationaux de prix relatifs du travail sont donc principalement attribuables aux écarts de salaires. Cette comparaison est illustrée sur le graphique de la Figue 2.4. Celui-ci reporte le coût horaire du travail en 2007 pour différents pays de l’OCDE. Il montre des écarts élevés entre les pays, qui vont jusqu’à un rapport de 1 à 20 entre le Mexique et la Norvège.

Nous reviendrons dans le paragraphe 2.3.5 sur des tests plus formels du modèle HOS. A ce stade, il est important de noter que la convergence totale du prix relatif des facteurs prédite par le modèle repose sur des hypothèses extrêmes qui ne sont certainement pas vérifiées empiriquement. En particu- lier, pour obtenir ce résultat il faut i) que les deux pays continuent à produire des deux biens (i.e. qu’il n’y ait pas de spécialisation complète), ce qui peut ne pas être le cas si les deux pays ont des dotations factorielles suffisamment différentes, ii) que les pays partagent les mêmes technologies de production de façon à ce que la convergence des prix relatifs implique celle des facteurs,

2.3. LE MODÈLE HOS 73

iii) que la convergence des prix relatifs soit elle-même totale ce qui implique l’absence de barrières à l’échange. Si ces trois hypothèses sont certainement contrefactuelles, l’intuition selon laquelle le commerce conduit à une conver- gence des prix des facteurs, même partielle, reste pertinente.

2.3.3 Ouverture et inégalités de revenus : le théorème de Stolper-Samuelson

Contrairement au modèle ricardien, le modèle HOS permet d’étudier la manière dont le commerce international affecte la distribution des revenus au sein de l’économie nationale. Si l’échange reste Pareto-améliorant au ni- veau global, le modèle met aussi en évidence un creusement des inégalités de revenus entre les détenteurs des différents facteurs productifs. Plus spécifi- quement, il montre que les “gagnants” de la globalisation sont les détenteurs de facteurs utilisés intensivement dans la production du bien exporté (les détenteurs de capital dans l’économie domestique et les détenteurs de travail dans l’économie étrangère).

L’origine de ce résultat tient à la manière dont la convergence des prix mo- difie l’utilisation relative de travail et de capital dans l’économie. Prenons par exemple le cas de l’économie domestique. L’ouverture au commerce conduit à une hausse de la demande relative de bien Y , qui exerce une pression à la hausse sur le prix relatif du capital (r/w ↑). Dans chaque secteur, l’aug- mentation du prix relatif du capital conduit les entreprises représentatives à substituer du travail à des unités de capital, afin de rétablir l’égalité entre le taux marginal de transformation et le prix relatif des facteurs. Avec des fonctions de production à productivité marginale décroissante, cette substi- tution conduit à une augmentation de la productivité marginale du capital et une diminution de la productivité marginale du travail (∂Fi(Li, Ki)/∂Ki ↑ et ∂Fi(Li, Ki)/∂Li ↓, i = X/Y ). Finalement, comme les facteurs sont rému- nérés à leur productivité marginale, la substitution conduit à une augmenta- tion de la rémunération réelle du capital et à une baisse de la rémunération réelle du travail (w/Pi = ∂Fi(Li, Ki)/∂Li ↓ et r/Pi = ∂Fi(Li, Ki)/∂Ki ↑, i = X/Y ). A l’inverse, dans l’économie étrangère, la rémunération réelle des travailleurs augmente quand celle des capitalistes diminue.

Ce résultat est résumé dans le Théorème de Stolper-Samuelson : “Une augmentation du prix relatif d’un bien augmente la rémunération rela- tive du facteur qui est utilisé intensivement dans la production de ce bien et diminue la rémunération relative de l’autre facteur.” Dans le cas de l’ouver- ture au commerce, ce théorème implique que les gagnants de la libéralisation commerciale sont les détenteurs du facteur abondant dans l’économie tandis

74 CHAPITRE 2. MODÈLES NÉOCLASSIQUES DE COMMERCE

que les détenteurs du facteur relativement peu abondant y perdent. C’est ce partage inégal des gains à l’échange qui peut conduire à des

conflits d’intérêt entre groupes à l’intérieur d’une économie, et à des pres- sions protectionnistes. En effet, les groupes d’intérêt exposés à la concurrence des biens importés ont tout intérêt au protectionnisme quand les détenteurs de facteurs abondants dans l’économie militent en faveur de politiques de libre-échange. En théorie, il existe des systèmes de transferts des gagnants vers les perdants qui doivent permettre de compenser ces inégalités, sans avoir à recourir à des politiques protectionnistes, coûteuses au niveau agrégé (puisqu’elles font perdre à l’économie les bénéfices du libre-échange). En pra- tique cependant, il peut être difficile de mettre en place de telles politiques. Par exemple, pour un pays relativement riche en capital, la politique de re- distribution adaptée consiste à taxer les capitalistes pour subventionner les travailleurs qui souffrent de la libéralisation. L’efficacité d’une telle politique est cependant mise en cause dès lors que les capitaux sont mobiles entre les pays (même imparfaitement).

Figure 2.11 – L’augmentation des inégalités de revenus : Part dans le revenu national des 0.1% les plus riches pour 5 pays de l’OCDE (1913-2001)

Source : Piketty & Saez (2006).

Le théorème de Stolper-Samuelson a reçu un écho important dans les milieux académiques, notamment parce qu’il était considéré comme une ex- plication de l’augmentation tendancielle des inégalités de revenus à partir des années 70 dans la plupart des pays développés 17. Cette augmentation tendancielle est illustrée, pour 5 pays de l’OCDE, sur le graphique 2.11. Ce

17. Pour une revue de littérature exhaustive sur ces questions, voir Piketty (2013).

2.3. LE MODÈLE HOS 75

graphique mesure la contribution au revenu national des 0.1% individus les plus riches. Sans surprise, ces individus contribuent disproportionnellement au revenu national (entre 2 et 10% du revenu total). Ce qui est plus inté- ressant c’est l’augmentation tendancielle de cette contribution à partir de la deuxième moitié des années 70, après une période de stagnation de 30 ans de- puis la fin de la deuxième guerre mondiale. Cette tendance a souvent été mise en miroir de la vague de libéralisation commerciale et financière à la même période, qui a fortement intensifié le commerce Nord-Sud (voir discussion en introduction). Ces flux bilatéraux se caractérisent par des différences impor- tantes en termes d’intensités factorielles. Les pays du Sud (principalement les nouveaux pays industrialisés d’Asie) exportent des produits relativement intensifs en travail comme des habits ou des chaussures. Les pays avancés exportent vers ces pays des produits plus sophistiqués, dont la production est intensive en capital et en travail qualifié (produits chimiques, machines).

La concomitance de ces deux tendances conduit souvent les analystes à inférer une relation de cause à effet. Si cette relation n’est pas clairement établie empiriquement, elle est en tout cas conforme au théorème de Stolper- Samuelson dans un modèle HOS où les facteurs de production sont le travail qualifié et le travail non qualifié. Si on admet que les pays développés sont relativement abondants en travail qualifié, l’intégration commerciale de ces économies avec les économies émergentes à partir des années 70 a dû conduire à une spécialisation profitant aux travailleurs qualifiés, dont la rémunération a alors augmenté, au détriment des travailleurs non qualifiés. Quand on re- garde plus spécifiquement l’évolution comparée des salaires aux Etats-Unis (graphique du haut de la Figure 2.5), on observe effectivement un tel creu- sement des inégalités salariales. Entre 1973 et 2005, l’écart de salaires d’un travailleur américain diplômé du lycée et d’un travailleur détenteur d’un di- plôme du troisième cycle a augmenté de 120%. La tendance est beaucoup moins marquée pour les salaires français, du fait de rigidités salariales plus importantes. Pour ce pays, le creusement se fait au niveau de la probabi- lité d’emploi (graphique du bas de la Figure 2.5). En France, l’apparition du chômage de masse dans les années 70 s’est faite principalement dans les catégories de travailleurs peu qualifiés.

Si les évolutions jointes sont effectivement cohérentes avec la théorie néo- classique, les études empiriques concluent cependant que le commerce inter- national n’est pas la cause principale du creusement des inégalités. En effet, plusieurs types d’évidences contredisent l’hypothèse d’un lien direct de cause à effet entre les deux phénomènes. D’abord, l’augmentation du salaire rela- tif des qualifiés ne s’accompagne pas, dans les économies développées, d’une augmentation du prix relatif des biens intensifs en travail qualifié. Ensuite, on n’observe pas non plus de réduction des inégalités salariales dans les pays du

76 CHAPITRE 2. MODÈLES NÉOCLASSIQUES DE COMMERCE

Table 2.5 – Inégalités de salaires et inégalités d’emploi

Etats-Unis : Différentiel de salaire horaire (en compa- raison des diplômés du lycée, hommes)

Source : Lemieux (2008)

France : Taux de chômage 1-4 ans après la sortie du système éducatif

P5M'(%&'7"5$%8'4(%&(#,'(Q.R( "&'/3$0@/'&#(%&'7"5$%8'4(%&(S:5&6'"

Bénassy-Quéré & Coeuré – International Economics 2009-2010 14

US: Hourly wage differentials relative to high school graduates (men)

Source: Th. Lemieux, “The Changing Nature of Wage Inequality”,Journal of Population Economics, No. 21, pp.

21-48, 2008.

France: Unemployment rate 1-4 years after exiting the education system

Source: INSEE, 2009.Source : INSEE

2.3. LE MODÈLE HOS 77

Sud 18. Enfin, le volume relativement faible du commerce en pourcentage de la production nationale implique que la contribution du commerce au creu- sement des inégalités ne peut au maximum qu’être faible 19. Les économistes expliquent plutôt le creusement des inégalités par une évolution technologique biaisée en faveur des travailleurs qualifiés. Dans le cadre HOS, un tel progrès technique biaisé conduit effectivement les entreprises des deux secteurs et des deux pays à augmenter leur emploi relatif de travailleurs qualifiés, ce qui exerce une pression à la hausse sur leurs salaires. Si le progrès technique ne s’accompagne pas d’une modification des dotations factorielles, les pays du Nord continuent cependant à exporter des produits dont la production utilise intensivement le travail qualifié.

2.3.4 Le rôle des dotations factorielles : le théorème de Rybczynski

La structure du modèle HOS en fait également un bon outil pour étudier la manière dont des changements dans la dotation factorielle d’une économie peuvent affecter la structure de sa production. Une telle analyse s’applique par exemple à des pays en phase d’émergence, qui accumulent du capital grâce à des taux de croissance importants, et souvent plus élevés que la croissance démographique. Un tel phénomène conduit donc le pays à s’en- richir relativement en capital, ce qui modifie la structure de ses avantages comparatifs.

Une telle dynamique peut s’analyser à travers le modèle HOS, en compa- rant deux équilibres d’économie ouverte de pays aux dotations relatives en facteurs différentes. C’est ce qui est fait dans le graphique 2.12, en supposant pour simplifier l’analyse que le pays est “petit”, i.e. que la modification de sa structure productive n’a pas d’influence sur le prix relatif des biens (PX/PY inchangé). Une augmentation de la dotation relative en capital du pays se traduit par une modification de la forme de sa frontière des possibilités de production, qui passe de la courbe en bleu à la courbe en rouge. L’expansion des possibilités productives est biaisée en faveur du bien intensif en capital.

A prix relatif donné, le pays intensifie sa spécialisation en bien Y : au nou- veau point de production E ′ il produit plus de bien Y et moins de bien X. En effet, le prix relatif du travail ne changeant pas, l’intensité factorielle de chaque secteur reste également la même (i.e. KX/LX et KY /LY inchangés).

18. Piketty (2013) documente une augmentation des inégalités de revenus sur la même période dans certains pays émergents, dont la Chine. Sous l’hypothèse d’un avantage com- paratif de ces pays dans la production de biens intensifs en travail peu qualifié, l’évolution est contraire aux prédictions du théorème de Stolper-Samuelson. 19. Pour une revue de littérature sur ces sujets, voir Lawrence (1996).

78 CHAPITRE 2. MODÈLES NÉOCLASSIQUES DE COMMERCE

Figure 2.12 – Augmentation des dotations relatives en capitalThe  Rybczynski  theorem  

Bénassy-Quéré & Coeuré – International Economics 2009-2010 18

E’

X

Y

PPF’

PX/PY

PPF

PX/PY

E

Ex. rise in capital endowment in the domestic economy

C

C’

Pour faire face à l’augmentation relative de la dotation en capital, l’écono- mie n’a donc pas d’autre choix que de produire plus du bien qui utilise ce facteur intensivement. Cette modification de la structure productive, en aug- mentant la spécialisation de l’économie, est une source de gains en bien-être. Ce résultat est résumé par le Théorème de Rybczynski : “Pour un prix relatif donné, une augmentation de la dotation en un facteur de production augmente la production du bien qui est intensif dans ce facteur et diminue la production de l’autre bien.”

Ce résultat est important parce qu’il implique que les avantages compa- ratifs ne sont pas une caractéristique inaliénable des pays. Au contraire, la croissance d’un pays peut s’accompagner d’une modification de la structure de ses avantages comparatifs donc de son commerce. Un pays comme la Corée du Sud a connu une période de croissance importante dans les années 80, qui a conduit à une accumulation massive de capital et à une intensification de sa production de biens riches en capital comme les produits électroniques. Cette évolution est illustrée sur la Figure 2.13 tirée de Krugman et al. (2012) et obtenue à partir d’exportations japonaises, européennes et asiatiques vers les Etats-Unis. Le calcul porte sur la part de ces pays dans les importations to- tales américaines, par secteur, pour 1960 et 1998. L’axe des abscisses mesure l’intensité en travail qualifié de la production des différents biens considérés. En 1960, les importations en provenance d’Europe de l’Ouest sont relative- ment plus importantes dans les secteurs intensifs en travail qualifié tandis que pour les quatre “dragons” asiatiques (Corée du Sud, Taiwan, Hong Kong

2.3. LE MODÈLE HOS 79

Figure 2.13 – Evolution des avantages comparatifs CHAPTER 5 Resources and Trade: The Heckscher-Ohlin Model 103

country’s abundant factors; and the volume of trade is substantially lower than what would be predicted based on the large differences in factor abundance between countries. However, the pattern of goods trade between developed and developing countries fits the predictions of the model quite well.

2.2

2.0

1.8

1.6

1.4

1.2

1.0

0.8

0.6

0.4

0.2

0.0

2.2

2.0

1.8

1.6

1.4

1.2

1.0

0.8

0.6

0.4

0.2

0.0

Share of U.S. imports by industry

Four miracles

Japan

Western Europe

Skill intensity of industry

0.05

(a) 1960

(a) 1998

0.10 0.15

1960

1998

0.20 0.25 0.30 0.35 0.40

2.2

2.0

1.8

1.6

1.4

1.2

1.0

0.8

0.6

0.4

0.2

0.0

2.2

2.0

1.8

1.6

1.4

1.2

1.0

0.8

0.6

0.4

0.2

0.0

Share of U.S. imports by industry

Four miracles

Japan

Western Europe

Skill intensity of industry

0.05 0.10 0.15 0.20 0.25 0.30 0.35 0.40

Figure 5-13 Changing Patterns of Comparative Advantage

Source : Krugman et al. (2012). Le graphique montre la part dans les importations totales américaines de différents pays d’origine (Europe de l’Ouest, Japon et “Four miracles” i.e. Corée du Sud, Taiwan, Hong Kong et Singapour). Le premier gra- phique correspond aux données de 1960, le second à celles de 1998. Ce calcul est fait sur différents secteurs, classés en fonction de l’intensité en travail qualifié de leur production (axe des abscisses).

80 CHAPITRE 2. MODÈLES NÉOCLASSIQUES DE COMMERCE

Figure 2.14 – Evolution des termes de l’échange de la Chine

Source : Gaulier, Lemoine & Unal-Kesenci (2006)

et Singapour) et, dans une moindre mesure, le Japon, l’avantage comparatif est très clairement dans les biens peu intensifs en travail qualifié. En 1998, le graphique est assez différent. En particulier, les dragons asiatiques ont nette- ment reculés dans les importations américaines de produits peu intensifs en travail qualifié. En revanche, leur poids dans les importations de biens plus intensifs en travail qualifié a augmenté. Cette évolution est cohérente avec les prédictions du théorème de Rybczynski, dans un contexte de développement rapide de ces pays, accompagné d’une accumulation de capital physique et humain.

Avant de conclure ce paragraphe, il est important de noter que le théorème de Rybczynski repose sur une hypothèse forte d’exogénéité des prix relatifs. Lorsqu’un pays comme la Chine, par exemple, accumule du capital sur une période longue et devient un acteur majeur du commerce international, on ne peut pas supposer une absence de réaction des prix relatifs. Dans ce cas de figure par exemple, on observe au cours du temps une détérioration nette de ses termes de l’échange (graphique 2.14). Cette évolution défavorable des termes de l’échange (stabilité du prix des biens exportés mais augmentation prononcée du prix des biens importés) annule au moins partiellement l’effet positif pour le pays d’une croissance tirée par les exportations.

2.3. LE MODÈLE HOS 81

Table 2.6 – Contenu en facteurs du commerce américian, 1962

Imports Exports Capital par million de dollars $2 132 000 $1 876 000 Travailleurs par million de dollars 119 131 Ratio Capital-Travail (dollars par travailleur) $17 916 $14 321 Nombre moyen d’années d’étude par travailleur 9,9 10,1 Proportion d’ingénieurs et de scientifiques 0,0189 0,0255

dans l’emploi Source : Baldwin (1971) cité par Krugman et al. (2012)

2.3.5 Tests empiriques : Le paradoxe de Leontief

La validation empirique du modèle HOS repose sur la comparaison des flux sectoriels de commerce et des dotations relatives en facteurs des pays. Dans un cadre multi-pays/multi-produits/multi-facteurs, le théorème de Hecksher- Ohlin se généralise en une corrélation positive entre l’abondance relative d’un facteur dans un pays et ses exportations de biens utilisant intensivement ce facteur. On s’attend à ce que les pays exportent les produits qui utilisent intensivement les facteurs dont ils disposent en abondance.

Leontief (1953) propose une premier “test” empirique de ces prédictions basé sur des données américaines. Ce test n’est pas favorable à la théorie néo- classique du commerce puisqu’il montre que, contrairement aux prédictions du modèle, les Etats-Unis, pays le mieux doté en capital au monde, exportent des produits qui sont plutôt intensifs en travail tandis qu’ils importent des biens produits avec une technologie gourmande en capital. C’est ce qu’on appelle le paradoxe de Leontief.

Ce paradoxe est illustré dans la Table 2.6, tirée de Baldwin (1971) et citée par Krugman et al. (2012). Il confirme les résultats plus anciens de Leontief : le ratio capital sur travail est plus élevé dans les importations américaines que dans ses exportations. Cette apparente incohérence des données avec les pré- dictions du modèle est cependant modérée par une observation plus détaillée. En effet, si le ratio capital/travail est bien plus petit dans les secteurs d’ex- portation nette, le contenu en travail qualifié (mesuré par le nombre moyen d’années d’étude des travailleurs) ainsi que le contenu technologique (mesuré par l’utilisation d’ingénieurs et de scientifiques) est plus élevé dans les ex- portations américaines que dans ses importations. Le paradoxe de Leontief pourrait donc venir de l’absence de prise en compte du capital humain dans le modèle de base.

82 CHAPITRE 2. MODÈLES NÉOCLASSIQUES DE COMMERCE

Plusieurs explications ont été proposées pour expliquer le paradoxe de Leontief. Par exemple, le fait d’appliquer l’intuition du modèle HOS à l’en- semble du commerce américain a été critiqué car il ne permet pas de prendre en compte certaines particularités sectorielles (e.g. le fait que certains biens importés par les Etats-Unis n’ont pas de substituts domestiques, par exemple certaines matières premières). Cela conduit aussi à négliger l’hétérogénéité des partenaires des Etats-Unis, alors même que le modèle est basé sur une comparaison de dotations relatives (certains partenaires sont relativement plus dotés en capital que d’autres). Enfin, le modèle repose sur des hypo- thèses extrêmes comme l’homogénéité des facteurs de production, l’unifor- mité des technologies productives ou encore la mobilité parfaite des facteurs entre les secteurs.

Pour répondre à ces critiques, des tests plus sophistiqués ont été propo- sés. L’extension du modèle HOS à n facteurs par Vanek (1968) permet de résoudre le problème de l’hétérogénéité des facteurs. Dans ce cadre d’analyse, l’abondance relative d’un pays dans un facteur de production se mesure par la part de sa dotation dans la dotation mondiale en ce facteur, comparée à la part de ce pays dans le revenu mondial. Cette mesure permet également d’étendre l’analyse à plus d’un pays. C’est ce que font Bowen, Leamer & Sveikauskas (1987) à partir de données relatives à 27 pays et 12 facteurs productifs. La prédiction testée est qu’on devrait observer des exportations nettes positives dans les secteurs utilisant intensivement les facteurs dont le pays est doté en quantité abondante. Bowen et al. (1987) montrent cepen- dant que les données ne sont pas conformes à cette prédiction dans environ 40% des cas ce qui tend à confirmer le paradoxe de Leontief.

Trefler (1995) affirme qu’une partie du problème tient à l’hypothèse d’ho- mogénéité des technologies de production. Dans son test du modèle HOS basé sur des données de 1983 relatives à 9 facteurs de production et 33 pays, il montre que, non seulement la corrélation entre les exportations factorielles nettes et les dotations relatives n’est que de 28%, mais aussi que le volume du commerce est insuffisant, par rapport à ce qui est prédit par le modèle. Par exemple, pour le commerce entre la Chine et les Etats-Unis, le différentiel de dotations relatives en travail est tel qu’on devrait observer un flux d’ex- portations massif de la Chine vers les Etats-Unis pour des produits intensifs en travail. Le fait que le volume de ce flux soit bien moindre que ce qui est prédit suggère que les Etats-Unis compensent une partie de leur désavantage comparatif par une meilleure productivité du travail de sorte qu’en termes effectifs, le différentiel de dotations factorielles est moindre.

Enfin, Romalis (2004) montre que les performances empiriques du modèle HOS sont meilleures lorsque l’échantillon de pays est restreint à des pays suf- fisamment différents en termes de dotations factorielles. Ainsi, si on compare

2.3. LE MODÈLE HOS 83

Figure 2.15 – Importations des Etats-Unis en provenance de l’Allemagne et du Bengladesh, par intensité sectorielle en travail qualifié

102 PART ONE International Trade Theory

Changes over time also follow the predictions of the Heckscher-Ohlin model. Figure 5-13 shows the changing pattern of exports to the United States from Western Europe, Japan, and the four Asian “miracle” economies—South Korea, Taiwan, Hong Kong, and Singapore— which moved rapidly from being quite poor economies in 1960 to relatively rich economies with highly skilled work forces today.

Panel (a) of Figure 5-13 shows the pattern of exports from the three groups in 1960; the miracle economies were clearly specialized in exports of low-skill-intensity goods, and even Japan’s exports were somewhat tilted toward the low-skill end. As shown in panel (b), by 1998, however, the level of education of Japan’s work force was comparable to that of Western Europe, and Japan’s exports reflected that change, becoming as skill-intensive as those of European economies. Meanwhile, the four miracle economies, which had rap- idly increased the skill levels of their own work forces, had moved to a trade pattern com- parable to that of Japan a few decades earlier.

A key prediction of the Heckscher-Ohlin model is that changes in factor abundance lead to biased growth toward sectors that use that factor intensively in production. We can see that the experience of those Asian economies fit very well with these predictions: As the supply of skilled labor increased, they increasingly specialized in the production of skill-intensive goods.

Implications of the Tests We have just seen that the empirical testing of the Heckscher-Ohlin model has produced mixed results. In particular, the evidence is weak concerning the prediction of the model that, absent technology differences between countries, trade in goods is a substitute for trade in factors: The factor content of a country’s exports does not always reflect that

0.06

0.08

0.10

0.12

Estimated share of US imports by industry

Estimated share of US imports by industry

0.004

0.003

0.002

0.001

0.000

0.04

0.02

Germany (left scale)

Bangladesh (right scale)

Skill intensity of industry

0.00 0.05 0.10 0.15 0.20 0.25 0.30 0.35 0.40

Figure 5-12 Skill Intensity and the Pattern of U.S. Imports from Two Countries

Source: John Romalis, “Factor Proportions and the Structure of Commodity Trade,” American Economic Review 94 (March 2004), pp. 67–97.

Source : Romalis (2004).

deux pays très différents en termes de dotations, comme l’Allemagne et le Bengladesh, on observe que les flux sectoriels d’exportation vers les Etats- Unis sont effectivement conformes aux prédictions du modèle. C’est ce qui est illustré sur la Figure 2.15. La part de l’Allemagne dans les importations américaines est croiss nte d l’intensité en travail qualifié d secteur. Au contraire pour le Bengladesh, c’est dans les secteurs peu intensifs en travail qualifié que les exportations sont l s pl s importantes. C résult t st cohé- rent avec la théorie néo-classique, sous l’hypothèse d’un avantage comparatif relatif du Bengla esh dans des producti ns intensives en travail peu qualifié. Résumé :

– Dans le modèle HOS, l’ouverture au commerce conduit à une spéciali- sation des pays dan la produ tion d s bi ns qui utilise t intensivement les facteurs disponibles en relative abondance dans le pays.

– La spécialisation est induit par l’existence d’écarts de prix relatifs à l’équilibre autarcique, ces écarts offrant au consom ateur des pos- sibilités d’arbitrage international une f is les écon mies ouvertes au commerce.

– La spécialisation est Pareto-améliorante car elle permet aux pays d’uti- liser leurs dotations factorielles de manière plus efficace, donc de consom- mer plus à l’équilibre.

– Dans le modèle HOS, elle conduit à une augmentation des inégalités

84 CHAPITRE 2. MODÈLES NÉOCLASSIQUES DE COMMERCE

de revenus entre détenteurs de facteurs. Les gagnants de l’ouverture commerciale sont les détenteurs des facteurs utilisés intensivement dans les secteurs d’exportation tandis que les perdants sont ceux dont les facteurs sont soumis à la concurrence étrangère.

– La structure des avantages comparatifs n’est pas inaliénable. Une crois- sance inégalement partagée entre les différents types de facteurs conduit à une modification de la structure du commerce d’un pays.

2.4 Conclusion

Dans ce chapitre, nous avons étudié les modèles de commerce de type néo-classique. Ces modèles permettent de comprendre pourquoi et comment des pays différents en termes de technologies ou de dotations factorielles ont intérêt à échanger. Dans un environnement parfaitement concurrentiel, on montre comment le commerce de biens homogènes peut augmenter le bien- être agrégé en améliorant l’efficacité avec laquelle les ressources sont utilisées. Lorsque les pays sont différents en termes de productivité et/ou de dotations factorielles, la spécialisation internationale sur la base d’avantages compara- tifs est Pareto-améliorante. En se spécialisant dans la production des biens pour lesquels il dispose d’un avantage comparatif, soit de par sa technologie, soit de par l’abondance des facteurs utilisés dans la production, chaque pays améliore l’efficacité avec laquelle il utilise ses dotations factorielles. L’échange international lui permet ensuite d’échanger ces biens contre des produits que les autres pays fabriquent de manière plus efficace. C’est par ce biais que le pays profite de l’optimisation de l’utilisation des facteurs, qui lui permet de consommer plus que ce qu’il pourrait produire domestiquement.

L’analyse néo-classique du commerce a montré que cette amélioration de l’allocation des facteurs peut se faire par les lois du marché. En effet, la structure des avantages comparatifs fait que les prix relatifs autarciques ne sont pas égalisés entre pays. En cas de libéralisation commerciale, ces écarts de prix relatifs conduisent à un arbitrage international de la part des consommateurs. L’augmentation de la demande relative de biens que cet arbitrage induit explique la spécialisation des structures productives. Dans ce contexte, une politique d’ouverture au commerce et de laissez-faire est donc optimale.

Si les gains à l’échange sont mutuels dans ces modèles, ils ne profitent pas de manière homogène à tous les agents de l’économie nationale. En parti- culier, le modèle Hecksher-Ohlin-Samuelson montre comment l’échange peut conduire à une dégradation de la situation des détenteurs de facteurs utili- sés abondamment dans l’industrie qui s’expose à la concurrence étrangère.

2.4. CONCLUSION 85

Même si le commerce est globalement Pareto-améliorant, il comporte un coût pour l’économie nationale, lié à l’augmentation des inégalités de revenus entre les différents propriétaires de facteurs. Cette conséquence du commerce est importante car elle peut justifier des politiques interventionnistes dans un monde où le planificateur social se soucie du niveau des inégalités (planifi- cateur Rawlsien). A l’optimum, le libre-échange reste la meilleure solution. Il peut s’accompagner de politiques redistributives de compensation des per- dants par une taxe sur les bénéfices de la libéralisation. Dans un monde de second best, il n’est pas toujours possible de mettre en place ce type de politiques et le protectionnisme peut devenir la meilleure option.

La théorie néo-classique du commerce a reçu un support empirique mi- tigé. Si elle ne fonctionne pas très bien pour expliquer le commerce agrégé, ses prédictions sont conformes aux données relatives à l’échange bilatéral de pays suffisamment différents en termes de dotations factorielles et/ou de technologies. Ces résultats conduisent à s’interroger sur les déterminants du commerce entre pays similaires en termes de dotations factorielles, de tech- nologies ou de niveaux de développement. C’est l’objet du chapitre suivant.

86 CHAPITRE 2. MODÈLES NÉOCLASSIQUES DE COMMERCE

Chapitre 3

Commerce international en concurrence imparfaite

Les modèles ricardiens expliquent le commerce de biens différents entre pays à la technologie ou aux dotations différentes. De la fin de la seconde guerre mondiale au début des années 80, c’est cependant le commerce Nord- Nord - entre pays similaires - qui croît. L’intégration européenne conduit en effet à une intensification du commerce intra-européen. Parallèlement, les flux entre l’Europe de l’Ouest et les Etats-Unis continuent à être importants.

De tels flux Nord-Nord sont difficiles à rationaliser dans le cadre du mo- dèle néo-classique. Et ce d’autant plus que ces échanges sont souvent de type “intra-industriel”. Jusqu’ici, l’hypothèse implicite a été celle d’un échange de biens différents, soit par leur technologie soit par leur intensité factorielle. Empiriquement, on constate cependant qu’une part importante du commerce mondial est de type “intra-industriel”. Au niveau bilatéral, on observe en effet un volume important d’échanges croisés de biens similaires : la France vend des voitures en Allemagne pour lui acheter ... des voitures.

La part relative du commerce intra- et interindustriel dans le commerce mondial est illustrée sur la Figure 3.1 tirée de Fontagné, Freudenberg & Gaulier (2006) 1. Les auteurs estiment que, sur la période 1986-2002, le com- merce interindustriel (échange de biens différents au sein d’une paire de pays) représente environ 65% des flux internationaux. La part du commerce intra-

1. Dans la mesure où il n’existe pas de classification “officielle” dans les données de commerce international, le catégorisation des flux de commerce est basée sur une estima- tion. En travaillant à un niveau suffisamment fin (ici la nomenclature SH à 6 chiffres qui comprend un peu plus de 5000 biens), Fontagné et al. (2006) distinguent le commerce intra- industriel - défini comme la part des échanges portant sur des flux bilatéraux réciproques pour une paire de pays donnée et un secteur particulier - et le commerce interindustriel qui couvre le résidu.

87

88 CHAPITRE 3. CONCURRENCE IMPARFAITE

industriel est donc de 35%, en légère augmentation au cours de la période d’observation.

Figure 3.1 – Decomposition du commerce mondial (en pourcentage du total) Fontagné/Freudenberg/Gaulier: A Systematic Decomposition of World Trade 469

Figure 4: Evolution 1989–2002 of the Trade Types (per cent of world trade)

Note: Non-allocated trade flows have not been plotted. They account for roughly 3 per cent of total trade flows each year. We rely on a sub-sample of data passing the filters in every year, as explained in the text. Source: COMTRADE, authors’ calculations.

may lead to intra-industry trade: Hence the misleading association of im- ported intra-consumption (motor parts traded against passenger cars) with IIT. Such difference can only be detected empirically if trade flows are ex- amined at a disaggregated (i.e. product) level, rather than at the industry level (Fontagné et al. 1996).

Source : Fontagné et al. (2006). Définitions : Le commerce intra-industriel (“Intra- industry trade”) est défini comme l’échange bilatéral simultané de biens dans un sens et dans l’au e, au sein d’une catégorie industr e le fine. Le commerce est dit horizontal lorsque la différenciation des biens échangés se fait sur des caractéristiques subj ctives. Il est di vertical lorsque la différenciation permet de classer les variétés selon un ordre sur lequel les consommateurs peuvent s’entendre (différenciation en qualité). Empiriquement, la distinction est faite en utilisant les écarts observés sur le prix des biens échangés réciproquement.

Si le commerce interindustriel reste majoritaire, la part du commerce intra-industriel est loin d’être négligeable. Pour certaines paires de pays, elle est même très largement majoritaire (Table 3.1). De tels échanges croisés de biens similaires pourraient être à l’origine de la relative faiblesse des perfor- mances empiriques du modèle HOS. En effet, ce type de flux bilatéraux ne peut être rationnalisé dans un modèle de concurrence parfaite, dans lequel les biens sont homogènes donc produits uniquement par l’entreprise repré- sentative la plus compétitive. La réponse théorique à ce puzzle empirique a été, dans les années 80, l’apparition de modèles de commerce en concurrence imparfaite, expliquant l’échange croisé de biens différenciés entre pays simi- laires en termes de technologie et de dotations factorielles. C’est ce qu’on appelle les Nouvelles Théories du Commerce International, initiées en particulier par Paul Krugman (Krugman, 1979, 1980).

Dans ces modèles, l’existence d’une technologie à rendements croissants

89

Table 3.1 – Part du commerce intra-industriel dans le commerce bilatéral (top-10)

Source : Fontagné et al. (2006). Définitions : Le commerce intra-industriel (“Intra- industry trade”) est défini comme l’échange bilatéral simultané de biens dans un sens et dans l’autre, au sein d’une catégorie industrielle fine. La part de ce type de flux dans le commerce bilatéral est ici reportée pour les 10 paires de pays pour lesquelles elle est maximum.

fait de l’échange une source d’efficience. Le commerce international permet aux pays de se spécialiser dans la production d’un nombre limité de biens donc de produire à un coût moyen plus faible. Dans les modèles que nous allons étudier, la spécialisation se fait sur des biens différenciés horizontale- ment. Les biens produits sont imparfaitement substituables et la préférence des consommateurs pour la diversité explique les échanges croisés de variétés différenciées. Le consommateur retire de cette spécialisation un gain en bien- être. Grâce au commerce international, il a accès à une plus grande diversité de biens.

La popularité de ces modèles à partir de la fin des années 80 tient à son succès empirique. Le modèle de Krugman a des prédictions qui sont cohé- rentes avec le modèle de gravité présenté en introduction. Dans ce modèle, les grands pays commercent plus les uns avec les autres car ils produisent plus

90 CHAPITRE 3. CONCURRENCE IMPARFAITE

de variétés et consomment plus de biens étrangers à l’équilibre. En outre, le rôle de la distance peut s’expliquer par l’existence de coûts à l’échange international qui réduisent le volume de biens échangés à l’équilibre. Dans la mesure où l’équation de gravité est elle-même un succès empirique, on comprend la popularité de ces modèles dans les milieux académiques comme pour les questions de politique économique.

3.1 Modèle à un secteur : Le modèle de Krug- man

3.1.1 Ingrédients du modèle

Le modèle de Krugman 2 est basé sur 4 ingrédients fondamentaux. Avant de décrire les hypothèses du modèle, il est utile de discuter la manière dont ces ingrédients intéragissent pour expliquer le commerce à l’équilibre. Ces 4 hypothèses fondamentales sont les suivantes :

– Economies d’échelle : La technologie du modèle est à rendements croissants, du fait de l’existence d’un coût fixe à la production. Quelle que soit la quantité produite, l’entreprise doit payer un coût fixe uni- forme. La présence de ce coût implique que le coût marginal de produc- tion est inférieur au coût moyen qui est lui-même décroissant de la quan- tité produite (puisque le coût fixe est partagé sur un plus grand nombre d’unités). La présence d’économies d’échelle a deux conséquences. D’abord, elle implique que la tarification au coût marginal n’est pas possible, i.e. qu’on sort de l’environnement de concurrence parfaite. Ensuite, elle ex- plique que l’efficacité augmente avec l’échelle de production. C’est ce qui explique qu’il est efficace pour un pays de s’ouvrir au commerce international et de se spécialiser dans la production d’un nombre limité de variétés, produites à plus grande échelle.

– Concurrence monopolistique : Dans un cadre avec économies d’échelle, les grandes unités productives ont un avantage concurrentiel sur les pe- tites. Dans ce contexte, les structures de marché tendent vers l’oligopole ou le monopole. L’étude de marchés oligopolistiques est complexe en équilibre général car elle implique de prendre en compte les interac- tions stratégiques entre agents (i.e. l’internalisation par les individus de leur pouvoir de marché). Depuis le début des années 80, les ma- croéconomistes ont adopté une hypothèse à la fois simple et élégante permettant de traiter les questions de concurrence imparfaite. Celle-

2. Nous étudions ici une variante du modèle de Krugman (1980).

3.1. LE MODÈLE DE KRUGMAN 91

ci consiste à supposer que l’environnement se caractérise par de la concurrence monopolistique. Dans un environnement de concurrence monopolistique, les entreprises ont un pouvoir de monopole sur la pro- duction de leur propre variété. Chaque entreprise produit une variété différenciée, qui n’est qu’imparfaitement substituable aux variétés pro- duites par les autres entreprises. Ce pouvoir de monopole permet à l’entreprise de tarifer au-dessus de son coût marginal (comportement de marge) et donc de supporter le coût fixe de production. Le pou- voir de monopole est cependant limité par la concurrence exercée par les autres entreprises. Dans la mesure où les variétés différenciées sont substituables, la marge de monopole est limitée et les profits du mono- pole contestables. Une entreprise qui choisirait un taux de marge trop élevé se verrait pénalisée par une demande faible, les consommateurs se reportant sur des variétés substituables. Enfin, lorsque l’hypothèse de concurrence monopolistique est combinée à une hypothèse d’entrée libre, les profits sont tirés vers zéro à l’équilibre du marché. Dans cet équilibre de libre-entrée, chaque firme est supposée suffisamment pe- tite pour que les itneractions stratégiques soient négligeables. Avec un nombre suffisant de monopoles, l’impact d’une entreprise sur l’équilibre du marché est petit ce qui implique qu’on peut négliger cet effet quand on résout le programme de la firme.

– Préférences iso-élastiques : L’hypothèse d’un agrégat de type CES (Constant Elasticity of Substitution) est la forme la plus courante uti- lisée dans les modèles de concurrence monopolistique 3. Elle simplifie fortement la résolution du modèle car elle implique que les taux de marge sont constants à l’équilibre. En effet, l’élasticité prix de la de- mande est constante lorsque les préférences sont CES. A l’optimum, le monopole choisit donc un taux de marge constant. C’est d’ailleurs cette hypothèse qui nous fait préférer l’étude du modèle de Krugman (1980) à celle de Krugman (1979b). Le modèle de 1979 est basé sur une hypothèse de préférences additivement séparables dans laquelle les taux de marge ne sont pas constants mais varient avec le nombre de variétés disponibles dans l’économie.

– Coûts de transport proportionnels : L’introduction de coûts de transport est, avec l’hypothèse de rendements d’échelle, l’ingrédient clé pour déterminer les flux internationaux de commerce. En effet, sans coût de transport, la localisation de la production devient complète- ment neutre. Les entreprises peuvent se positionner n’importe où sans

3. On parle aussi de préférences Dixit-Stiglitz en référence à Dixit & Stiglitz (1977) qui ont introduit cette forme fonctionnelle dans un modèle de concurrence monopolistique.

92 CHAPITRE 3. CONCURRENCE IMPARFAITE

effet sur leur profitabilité. Dans ce cadre, l’ouverture au commerce est isomorphe à une augmentation de la taille du marché. Avec des coûts à l’échange au contraire, le choix du lieu de localisation des entreprises devient un enjeu. A l’équilibre, le nombre d’entreprises présentes dans chaque marché dépend alors de la taille de ce marché.

3.1.2 Hypothèses du modèle

Le modèle considère un équilibre à deux pays qui partagent les mêmes préférences et les mêmes technologies de production. Dans le pays domestique (resp. étranger), un nombre L (resp. L∗) d’individus travaillent, consomment et possèdent les entreprises. Les individus sont symétriques et partagent les mêmes préférences. Il est donc équivalent de considérer un ménage représen- tatif de taille L (L∗). Le travail est le seul facteur de production. Dans ce qui suit, nous résolvons les programmes individuels et l’équilibre général du mo- dèle autarcique pour l’économie domestique. Les résultats sont symétriques pour l’économie étrangère.

Demande : Le ménage représentatif consomme une masse (endogène) n de variétés d’un bien différencié. Les préférences du consommateur vis-à-vis des différentes variétés ω ∈ [0;n] sont résumées par la fonction d’utilité suivante :

C =

(∫ n 0

q(ω) σ−1 σ dω

) σ σ−1

où q(ω) est la quantité consommée de la variété ω. La fonction d’utilité est dite à élasticité constante et σ > 1 mesure l’élasticité de substitution entre les variétés du bien différencié 4. Plus σ est grand, plus les variétés sont substituables, i.e. plus le consommateur est prêt à substituer une variété pour une autre lorsque le prix relatif de la première augmente. A la limite, quand σ tend vers plus l’infini, les variétés deviennent parfaitement substituables et on retrouve une situation de concurrence parfaite entre les producteurs de variétés.

Le consommateur représentatif maximise son utilité sous la contrainte

4. On appelle élasticité de substitution l’ampleur du report de la demande d’une variété ω vers une autre variété ω′ lorsque le prix relatif de ω augmente de 1% :

σ = d ln q(ω′)/q(ω)

d ln p(ω)/p(ω′)

où p(ω) est le prix de la variété ω.

3.1. LE MODÈLE DE KRUGMAN 93

budgétaire :

max {q(ω)}ω∈[0;n]

(∫ n 0

q(ω) σ−1 σ dω

) σ σ−1

s.c. ∫ n

0

p(ω)q(ω)dω ≤ R

où R est le revenu du consommateur représentatif et p(ω) le prix de la va- riété ω. La contrainte budgétaire est saturée lorsque la consommation totale en valeur (

∫ n 0 p(ω)q(ω)dω) est juste égale au revenu du consommateur re-

présentatif (R). Avec un seul facteur de production, celui-ci est composé des revenus du travail (wL avec w le salaire d’équilibre) et des profits résiduels (nuls à l’équilibre) : R = wL.

Pour trouver les fonctions de demande individuelles, on écrit le Lagrangien de ce problème :

L =

(∫ n 0

q(ω) σ−1 σ dω

) σ σ−1

− µ (∫ n

0

p(ω)q(ω)dω −R )

où µ est le multiplicateur de Lagrange. Les conditions du première ordre sont les suivantes :

0 = ∂L

∂q(ω) = q(ω)

−1 σ

(∫ n 0

q(ω) σ−1 σ dω

) 1 σ−1

− µp(ω), ∀ω ∈ [0;n]

0 = ∂L

∂µ =

∫ n 0

p(ω)q(ω)dω −R

En utilisant les conditions du premier ordre relatives à ω ∈ [0;n] et en som- mant entre ω, on trouve :

PC ≡ ∫ n

0

p(ω)q(ω)dω = Cµ−σ ∫ n

0

p(ω)1−σdω

C ≡ (∫ n

0

q(ω) σ−1 σ dω

) σ σ−1

= Cµ−σ (∫ n

0

p(ω)1−σdω

) σ σ−1

où PC est la consommation nominale tandis que C est la consommation réelle. En combinant les deux expressions, on trouve :

P =

(∫ n 0

p(ω)1−σdω

) 1 1−σ

et

q(ω) =

( p(ω)

P

)−σ C

94 CHAPITRE 3. CONCURRENCE IMPARFAITE

P est l’indice de prix associé à l’agrégat CES consommé, autrement appelé “indice de prix idéal”. Il est défini comme l’agrégat des prix tel que l’utilité du revenu réel (R/P ) soit invariante au niveau général des prix : si à la fois le revenu nominal et l’indice de prix augmentent de x%, l’utilité reste inchangée 5.

La fonction de demande implique que la demande réelle agrégée (C) est partagée entre les différentes variétés en fonction de leur prix relatif (p(ω)/P ). Plus le prix relatif de la variété ω est grand, en comparaison de l’indice de prix, plus la demande relative adressée au producteur de cette variété est faible. Enfin, on peut vérifier que l’élasticité-prix de la demande est bien constante ici :

d ln q(ω)

d ln p(ω) = −σ

Notons finalement que, à l’optimum du consommateur, on a :

P =

(∫ n 0

p(ω)1−σdω

) 1 1−σ

<

∫ n 0

p(ω)dω

L’indice de prix est inférieur au prix moyen dans l’économie. Cela s’explique par une hypothèse de préférence pour la diversité, implicite dans la fonction Dixit-Stiglitz utilisée ici 6. A prix donnés, lorsque la diversité de l’offre de variétés augmente (n ↑), l’utilité du consommateur représentatif augmente également. Tout se passe comme si le revenu réel augmentait du fait d’une baisse des prix. Cette préférence pour la diversité est clé pour comprendre les gains à l’échange dans le modèle de Krugman (1980). En permettant aux consommateurs du pays domestique d’avoir accès à la consommation des variétés différenciées produites par les entreprises du pays étranger, il permet une amélioration de l’utilité de la consommation. Les consommateurs français ont un gain en bien-être lié à l’accès aux variétés allemandes de voitures, et inversement.

5. Cette définition implique également que, à revenu nominal donné, on peut étudier l’impact du commerce sur le bien-être en regardant comment le commerce modifie l’indice de prix P .

6. En supposant que toutes les variétés partagent le même prix p et sont donc consom- mées en quantité identique (q(ω) = Rnp ), on a :

C = R

p n

1 σ−1

qui est croissante de n, la masse de variétés disponibles dans l’économie. C’est ce qu’on appelle la préférence pour la diversité du consommateur. A noter que cette préférence pour la diversité est d’autant plus forte que les biens sont peu substituables (σ petit).

3.1. LE MODÈLE DE KRUGMAN 95

Offre : On suppose qu’il n’existe pas de coût spécifique lié à la création d’une nouvelle variété. Par conséquent, les entreprises profitent de la préfé- rence pour la diversité des consommateurs en choisissant de produire chacune leur propre variété du bien différencié. De cette manière, elles gardent le mo- nopole sur leur propre variété plutôt que d’entrer en concurrence directe avec les producteurs de variétés existantes. A l’équilibre, la masse des variétés of- fertes aux consommateurs est donc aussi la masse des firmes actives dans l’économie.

Toutes les entreprises partagent la même fonction de production. Pour produire, elles doivent faire face à une fonction de coût qui se décompose en un coût fixe (indépendant de la quantité produite) et un coût variable constant (sur chaque unité produite). L’existence du coût fixe est à l’origine des rendements croissants. Plus spécifiquement, on suppose que, pour pro- duire q(ω), le producteur de la variété ω doit employer un volume de travail :

l(q(ω)) = f + q(ω)

ϕ

où ϕ est la productivité du travail, supposée homogène entre firmes et entre pays.

Le programme de la firme consiste à choisir son prix de façon à maximiser son profit étant donné la demande qui lui est adressée :

max p(ω)

[ p(ω)q(ω)− w

( f +

q(ω)

ϕ

)]

s.c. q(ω) = ( p(ω)

P

)−σ C

En concurrence monopolistique, l’entreprise est suffisamment petite pour né- gliger l’impact de son comportement sur les agrégats du marché (∂P/∂p(ω) = 0, ∂C/∂p(ω) = 0 avec un continuum de firmes). La condition du premier ordre de ce programme s’écrit :

0 = (1− σ) ( p(ω)

P

)−σ C − w

ϕ

−σ p(ω)

( p(ω)

P

)−σ C

En réarrangeant, on trouve le prix à l’optimum de la firme :

p(ω) = σ

σ − 1 w

ϕ

L’entreprise choisit d’appliquer un taux de marge constant ( σ σ−1) sur son

coût marginal de production (w ϕ ). De cette façon, elle peut couvrir le coût

96 CHAPITRE 3. CONCURRENCE IMPARFAITE

supplémentaire induit par la présence du coût fixe. Le taux de marge est une fonction décroissante de l’élasticité de substitution entre les biens, qui est aussi une mesure du degré de concurrence entre les producteurs. Plus les variétés différenciées sont substituables (σ grand), plus les consommateurs sont sensibles aux différentiels de prix entre les variétés, plus la pression concurrentielle perçue par les producteurs de variétés est importante, ce qui tend à réduire les taux de marge d’équilibre.

3.1.3 L’équilibre du modèle

L’équilibre du modèle est obtenu en calculant la masse des firmes et le salaire d’équilibre, conditionnellement aux comportements individuels décrits ci-dessus.

L’équilibre autarcique : En intégrant la stratégie optimale de la firme, on peut réécrire le profit de la manière suivante :

π(ω) ≡ p(ω)q(ω)− w ( f +

q(ω)

ϕ

) = w

( q(ω)

(σ − 1)ϕ − f

) On détermine ensuite les quantités produites à l’équilibre en utilisant une

hypothèse d’entrée libre. S’il n’y a aucun coût à produire une nouvelle variété, des entreprises vont continuer à entrer sur le marché jusqu’à l’épuisement des profits de monopole. L’équilibre est donc atteint pour :

π(ω) = 0 ⇒ q(ω) = (σ − 1)ϕf

A l’équilibre de libre entrée, toutes les firmes produisent la même quantité au même prix. La quantité d’équilibre est d’autant plus grande que le coût fixe de production f est important. Pour couvrir un coût fixe plus élevé étant donné un taux de marge constant, il faut atteindre une échelle de production suffisante. La quantité d’équilibre est également croissante de l’élasticité de substitution. Pour σ élevé, le taux de marge est relativement petit et la firme doit donc atteindre une échelle de production plus importante pour couvrir le coût fixe. Finalement, q(ω) est également croissant de ϕ. Une hausse de la productivité réduit le coût marginal de production (donc le prix de vente), à coût fixe inchangé. Il faut donc vendre un plus grand nombre d’unités de biens pour arriver au même profit opérationnel nominal.

Une fois la quantité d’équilibre déterminée, la masse des firmes actives à l’équilibre est obtenue en utilisant la condition d’équilibre du marché du travail :

n

( f +

q(ω)

ϕ

) = L ⇒ n = L

σf

3.1. LE MODÈLE DE KRUGMAN 97

La masse des firmes actives à l’équilibre est une fonction croissante de la taille du marché et décroissante des coûts fixes et de l’élasticité de substitution. Des coûts fixes plus élevés ou une compétition plus intense impliquent que chaque entreprise doit produire plus pour couvrir le coût fixe. Cet équilibre n’est atteint que pour une masse suffisamment petite de producteurs. La taille de la population active permet quant-à-elle à plus d’entreprises d’entrer sur le marché.

Ces variables d’équilibre peuvent être réinjectées dans l’indice de prix idéal de façon à étudier les déterminants du bien-être, dans une économie en autarcie :

P = p(ω)n 1

1−σ = σ

σ − 1 w

ϕ

( L

σf

) 1 1−σ

Du fait de la préférence pour la diversité, le bien-être à l’équilibre autarcique est croissant de la taille du pays (i.e. P est décroissant de L) et décroissant de σ et f . La taille du marché permet à un plus grand nombre de variétés de coexister ce qui augmente l’utilité de la consommation. Inversement, des coûts fixes élevés ou une concurrence accrue sont un facteur de désutilité via leur effet sur l’offre de variétés.

L’équilibre en économie ouverte : Considérons maintenant l’intégration commerciale de deux pays de taille L et L∗. Lorsque le commerce entre les deux pays est parfaitement libre et sans coût, l’intégration revient à augmen- ter la taille du marché. Comme nous l’avons vu dans le paragraphe précé- dent, une telle intégration est source de gains en bien-être car elle permet aux consommateurs d’avoir accès à plus de variétés (n+n∗) et donc d’augmenter la diversité du panier de biens consommé.

Dans ce qui suit, on suppose cependant que le commerce n’est pas par- faitement libre. Plus spécifiquement, on suppose un coût à l’échange de type iceberg et on note τ > 1 la valeur de ce coût. L’hypothèse de coût iceberg est une simplification souvent utilisée dans les modèles de commerce car elle est à la fois facile d’utilisation et relativement réaliste. Comme nous le verrons dans ce qui suit, elle implique qu’à l’équilibre le coût de transport se réper- cute multiplicativement sur le prix à l’exportation 7. On dit que le coût de transport est de type iceberg quand une partie du volume exporté “disparaît”

7. Si on associe la politique commerciale à ces coûts à l’exportation, le coût iceberg s’assimile donc à une taxe ad valorem sur les importations. Par exemple, une taxe de 20% sur les importations d’un pays correspond à un coût iceberg de 1.2. Lorsque le prix de vente est p, le prix à l’importation payé par les consommateurs étrangers est 1.2p et l’effet est donc bien multiplicatif. La différence avec les instruments de politique commerciale est que ce coût “disparaît” dans les modèles avec coûts iceberg tandis que les revenus des taxes augmentent le budget de l’Etat.

98 CHAPITRE 3. CONCURRENCE IMPARFAITE

pendant le transport vers le pays de destination. Par exemple, l’expédition d’une unité de biens permet au consommateur final d’acheter 1/τ < 1 unité (l’iceberg a “fondu” pendant le transport). Du fait de l’existence de ce coût iceberg, les entreprises qui veulent servir le pays étranger avec q(ω) unités de biens doivent produire τq(ω) unités. Ce coût se répercute sur le coût marginal de production, qui est lui-même un facteur d’inflation des prix.

Pour le montrer, considérons le programme de maximisation d’un pro- ducteur offrant sa variété sur le marché domestique et à l’étranger. Son pro- gramme de maximisation est le suivant :

max pD(ω),pX(ω)

[ pD(ω)qD(ω) + pX(ω)qX(ω)− w

( f +

qD(ω) + τqX(ω)

ϕ

)]

s.c. qD(ω) = ( pD(ω)

P

)−σ C

qX(ω) =

( pX(ω)

P ∗

)−σ C∗

L’existence de barrières au commerce est un facteur de segmentation des marchés. Par conséquent, la firme a la possibilité de fixer un prix différent pour son marché domestique (pD(ω)) et pour l’étranger (pX(ω)). Elle le fait en tenant compte du coût marginal supplémentaire induit par l’exportation (τ). En résolvant le programme ci-dessous, on montre qu’à l’optimum de la firme, ce coût supplémentaire est entièrement répercuté sur le consommateur final, via le prix 8 :

pD(ω) = σ

σ − 1 w

ϕ = pD et pX(ω) =

σ

σ − 1 τw

ϕ = τpD

Le profit d’une firme domestique dans l’équilibre avec ouverture aux échanges se réécrit alors de la manière suivante :

π(ω) = pD(ω)(qD(ω) + τqX(ω))− w ( f +

qD(ω) + τqX(ω)

ϕ

) = w

( qD(ω) + τqX(ω)

(σ − 1)ϕ − f

) 8. Dans la littérature empirique en commerce international, on distingue habituellement

le prix FOB (Franco On Board), qui correspond au prix sortie d’usine, et le prix CIF (Cost Insurance and Freight), qui correspond au prix à l’entrée dans le pays de destination. Ici, le prix à l’exportation pX(ω) correspond au prix CIF, c’est celui qui est effectivement payé par le consommateur final et entre donc dans sa fonction de demande. En termes de prix FOB, le prix domestique et le prix à l’exportation sont les mêmes dans ce modèle, puisque le coût marginal (hors coût de transport) et le taux de marge sont identiques quel que soit le marché sur lequel la firme vend ses produits.

3.1. LE MODÈLE DE KRUGMAN 99

A l’équilibre de libre-entrée, la production totale de la firme est égale à :

qD(ω) + τqX(ω) = (σ − 1)ϕf

Elle est inchangée par rapport à l’équilibre autarcique. En effet, le coût fixe de production ne changeant pas, le profit opérationnel nécessaire à couvrir ce coût fixe est inchangé, et la quantité produite pour atteindre ce profit opérationnel également. On en déduit finalement le nombre de firmes actives à l’équilibre, qui est lui aussi inchangé (puisque l’offre de travail reste la même en l’absence de mobilité internationale du travail) :

n = L

σf

Ce résultat est important et différent du résultat obtenu par Krugman (1979b). Dans le modèle étudié ici, le commerce n’a pas d’effet pro-compétitif puis- qu’il ne modifie pas l’élasticité prix de la demande perçue par la firme (qui est constante et égale à σ). Au contraire, dans le modèle de Krugman (1979b), l’élasticité de la demande (donc le taux de marge) varie avec le nombre de concurrents auxquels l’entreprise fait face. Lorsque le pays s’ouvre au com- merce international, la concurrence accrue liée à la participation des entre- prises étrangères au marché domestique renforce la concurrence, conduit les entreprises à réduire leur taux de marge et, à l’équilibre général, permet à un plus petit nombre d’entreprises d’entrer sur le marché (n ↓). Dans Krug- man (1980) au contraire, lorsque l’élasticité de la demande est invariante au degré de compétition, il n’y a pas d’effet du commerce sur la masse de firmes présentes sur le marché.

Cette propriété n’empêche pas le commerce d’engendrer des gains en bien- être pour le consommateur représentatif. En effet, celui-ci a accès à de nou- velles variétés, produites à l’étranger. L’indice de prix dans l’équilibre avec commerce s’écrit donc :

P =

(∫ n 0

pD(ω)1−σdω +

∫ n∗ 0

pX∗(ω)1−σdω

) 1 1−σ

= ( n ( pD )1−σ

+ n∗ ( τpD∗

)1−σ) 11−σ où pD∗ et pX∗ représentent respectivement le prix domestique et le prix à l’export choisi par les entreprises étrangères.

Sans coût à l’exportation et dans un équilibre symétrique (L = L∗ ⇒ w = w∗ ⇒ pD = pD∗), l’indice de prix s’écrit :

P = P ∗ = (2npD 1−σ) 1

1−σ < (npD 1−σ) 1

1−σ

100 CHAPITRE 3. CONCURRENCE IMPARFAITE

L’ouverture au commerce international conduit donc à des gains à l’échange (à une baisse de P ) du fait de l’offre supplémentaire de variétés offerte au consommateur représentatif. En outre, l’indice de prix est égalisé entre les pays, les consommateurs représentatifs achètent les mêmes biens aux mêmes prix.

Dans un cadre plus réaliste avec coût à l’échange, on peut montrer que le commerce réduit également l’indice de prix et donc accroît le bien-être (voir Figure 3.2 qui montre les indices de prix à l’équilibre du modèle en fonction du niveau des coûts à l’échange). Le gain à l’échange est d’autant plus grand que les coûts de transport sont faibles. En effet, pour des coûts de transport élevés, le consommateur profite d’une offre de variétés importante mais ces variétés sont relativement chères, ce qui réduit l’utilité de la consommation.

Figure 3.2 – L’indice de prix d’équilibre en autarcie et en économie ouverte

0 0.1 0.2 0.3 0.4 0.5 0.6 0.7 0.8 0.9 1 0.8

0.9

1

1.1

1.2

1.3

1.4

1.5

τ1−σ

Price Levels (Home is the large country)

OE Home OE Foreign Aut Home Aut Foreign

Notes : Ce graphique illustre le niveau de l’indice de prix domestique et étranger, en autarcie et en économie ouverte, en fonction du niveau des coûts à l’échange. Le point d’abscisse 0 correspond à l’autarcie, le point d’abscisse τ1−σ = 1 est la limite quand les coûts tendent vers 0 (τ → 1). La ligne verte (jaune) correspond à l’autarcie de l’économie domestique (étrangère), utilisée comme référence. On suppose ici que le pays domestique est relativement grand (L > L∗). La ligne rouge (bleu) correspond à l’équilibre avec commerce de l’économie domestique (étrangère).

On complète la résolution du modèle avec le salaire relatif des deux pays

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