La revolution du fln 1954 1962, Lectures de . Università di Roma La Sapienza
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ama_mam7 November 2015

La revolution du fln 1954 1962, Lectures de . Università di Roma La Sapienza

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La « révolution » du FLN (1954-1962)

Insaniyatn°s 25-26, juillet – décembre 2004, pp. 7-25

7

La « Révolution » du FLN

(1954-1962)1

Gilbert MEYNIER*

Le Front de libération nationale (FLN) fit une révolution, qui lui fut

consubstantielle : de 1954 à 1962, puis après l’indépendance. C’est là du

moins la vision que propose, coram publico, l’histoire officielle de

l’Algérie indépendante. Dans les manuels d’histoire pour écoliers du

secondaire conçus à l’époque du régime autoritaire de Boumediene, et

dans ceux des années 1980 qui restent encore en usage aujourd’hui, c’est

là une antienne : la guerre de libération anticoloniale de l’Algérie de

1954-1962 est uniment dénommée « révolution », avec, dans les textes en

français, une majuscule à « r » ; le 1 er novembre 1954 constitue l’aurore

de la « Révolution ». Certes, en arabe, le mot thawra, que l’on traduit

généralement – et hâtivement – par « révolution » peut en effet accepter

cette acception, si ce n’est que le champ sémantique de « thawra » est

assez différent de celui de « révolution. »

Il n’importe : « thawra », dans les publications officielles en arabe,

« révolution » dans celles en français, sont, dans le discours du FLN, le

début et la fin de toutes choses. Et cela de manière si insistante que

« révolution » finit par vouloir dire beaucoup de choses différentes :

éventuellement, la transformation socio-économique radicale ; beaucoup

plus fréquemment, la guerre de libération, en quasi synonyme de jihad ;

voire, les inspirations du pouvoir d’État algérien (dans les manuels

d’histoire susmentionnés, toute décision prise par ce dernier est

couramment dénommée décision « de la révolution »). Généralement,

tout ce qui est censé aller dans le sens algérien de l’histoire y est

1 Sur ce sujet, cf. l’intelligente analyse de textes de Slimane Chikh, l’Algérie en armes ou

le temps des certitudes, Economica, Paris, 1981, pp. 345-383. * Historien, professeur émérite - Université de Nancy II.

Gilbert MEYNIER

8

dénommé « révolution. » Ainsi, ce fut la « révolution » qui résolut

d’arabiser l’enseignement et de procéder à « l’algérianisation de toutes

choses ». Il n’est évidemment pas question ici de remettre en cause – bien

au contraire – le bien-fondé de décisions qui firent renouer le peuple

algérien avec sa langue majoritaire, laquelle avait été sa langue de culture

pendant plus d’un millénaire. Cela dit, l’arabisation fut généralement

conçue dans une pente de légitimation sous les auspices d’un sacré qui ne

distinguait pas islamité et arabité, et qui ne fut guère en soi

révolutionnaire : c’était là l’acception du « socialisme spécifique ».

L’historien est donc en droit de s’interroger sur ce que fut cette

« révolution » que le FLN de guerre et, après lui, ses successeurs au

pouvoir prétendirent réaliser. À tout le moins, il ne peut s’empêcher

d’être pris par le doute : il est fréquent, en histoire, que la scansion

obsessionnelle d’un objet camoufle la vacuité voire l’inexistence dudit

objet.

Refus de l’oppression étrangère et

guerre populaire rurale

La révolution, en Algérie, se déduit a priori de la forme de lutte : on

est bien en présence d’un mouvement armé populaire. Guerre populaire

organisée, elle ne se réduit en aucun cas à la série d’actes terroristes

individuels à laquelle les réticences communistes à l’endroit du FLN

voulurent au départ la réduire. Dans la guerre populaire, il y a un aspect

de défoulement collectif contre tout ce dont le peuple rend responsable

son malheur : luttant pour l’indépendance, les mujâhidûn et les

musabbilûn2règlent en même temps des comptes avec la loi coloniale ;

ils vengent les Algériens du régime de la commune mixte ; ils en

décousent avec l’ordre caïdal ancien ; ils s’attaquent aux colons pendant

que la masse de leurs compatriotes, expressément, applaudissent aux

exactions contre les collaborateurs et à la soumission des grands

propriétaires à l’ichtirâk3. Incontestablement, tout Algérien se voit à un

moment ou à un autre en résistant, en émule activiste de la figure de Jeha,

le héros populaire qui fait la nique aux puissants et leur joue des tours.

La plate-forme de la Soummam, l’historique congrès de l’été 1956,

campe, sur un mode populiste habituel dans les luttes de libération du

tiers-monde, une société dans laquelle un peuple pauvre lutte pour son

émancipation. Ce peuple est dirigé par des dirigeants lucides et sincères,

2 Mujâhid : le combattant en armes du jihâd (guerre sacrée contre l’ennemi religieux) ;

mussabil : le combattant auxiliaire, se plaçant dans le sabîl illâh (la voie de Dieu),

sécularisée éventuellement en sabîl il watan (la voie de la Patrie). 3 Cotisation patriotique.

La « Révolution » du FLN (1954-1962)

9

pleins d’abnégation, tel que, par exemple, Abbane, le promoteur du

congrès, se voyait – à juste titre –, ou tel qu’un Ben Tobbal le fut

pendant sa période de colonel de maquis à la tête du Constantinois. Ces

dirigeants se présentent comme n’étant rien sans un peuple auquel ils

adhèrent par la communauté de lutte depuis l’événement fondateur

légitimisant de novembre 1954.

Est bien garante de « la révolution » dans les textes du FLN

l’indéfectible paysannerie, masse de manœuvre essentielle de l’Armée de

libération nationale, l’ALN. Si, dans la plate-forme de la Soummam, elle

est bien considérée comme telle, si une « réforme agraire » lui y est

hâtivement promise, elle y est toutefois dite quelque peu « retardataire »

au regard des cités4. La « classe ouvrière » y est décrétée insuffisamment

militante. À la différence de l’UGSA-CGT5, présentée comme

embourgeoisée, l’UGTA6, la centrale ouvrière du FLN, est présentée

comme le syndicat des catégories les plus exploitées. Cette affirmation

émanait bien d’une fausse conscience populiste donnant le coup de pied

de l’âne au Parti communiste : les adhérents algériens de l’UGTA

recrutaient sensiblement sur le même terreau social – cheminots,

fonction publique – que l’UGSA. Les rédacteurs de la Soummam – qui

comprennent des citadins des classes moyennes provenant du MTLD7 –

assignent cependant bien un rôle politique pionnier et premier aux

« éléments citadins politiquement mûrs. » Mais la conception du congrès

de la Soummam fut le fait d’idéologues « évolués » ne répondant pas

vraiment aux vues des dirigeants maquisards de terrain majoritairement

ruraux ; ce pour quoi ils prirent vite leurs distances avec ses résolutions.

Et l’aile marchante du FLN et de l’ALN se situait bien dans les

campagnes.

C’est pourquoi, à la suite de l’œuvre de l’idéologue Frantz Fanon, la

paysannerie fut de plus en plus parée de vertus révolutionnaires

primordiales, tout simplement parce qu’elle n’était, chez Fanon et chez

ses disciples algériens, pas autre chose que l’image métonymique du

tiers-monde luttant pour sa libération. Le projet de programme conçu

dans le second semestre de 1959 était redevable notamment à Fanon8. Il

4 Mohammed Harbi, le FLN, mirage et réalité, Jeune Afrique, Paris, 1980, pp. 178-179. 5 Union générale des syndicats algériens, liée à la CGT française. 6 Union générale des travailleurs algériens. 7 Le MTLD (Mouvement pour le triomphe des libertés démocratiques) était la couverture

légale, notamment pour les élections, du Parti du peuple algérien (PPA), interdit en 1945.

Le PPA avait été créé en 1937, à la suite de l’interdiction de l’Étoile nord-africaine (ENA)

par le gouvernement de Front populaire. 8 Ce programme a été préparé pendant la gestation du deuxième congrès du CNRA à

s’être effectivement réuni, celui de Tripoli I (décembre 1959-janvier 1960).

Gilbert MEYNIER

10

faisait de la libération nationale un tout indissociable de la révolution

sociale, dont la force dirigeante était la paysannerie. Ce faisant, il ne

tenait pas compte du bouleversement et de l’irréversible perte de

substance de la paysannerie pendant la guerre à coups de zones interdites

et de camps de regroupement. Les ouvriers, eux, étaient dits « dans les

villes être l’élément le plus dynamique. » Était recommandée

l’institution, à chaque échelon de l’ALN, d’un comité UGTA.

L’existence de tels comités est attestée en wilaya III9(Kabylie), surtout,

et en wiliaya IV (Algérois).

Guerre populaire, la guerre de libération impulsée par le FLN et

l’ALN est bien une révolution car elle est renversement de l’ordre établi

dans la société. Dans la mesure où l’ordre établi était vu comme

prioritairement colonial, le FLN, c’était la révolution puisque c’était bien

l’ordre colonial qu’il condamnait et se proposait d’abattre. Mais, une

révolution c’est d’abord un retour sur soi, un renversement de sa propre

société, un programme se proposant de faire table rase de son passé. Et le

passé de l’Algérie n’était pas, tant s’en faut, seulement colonial.

Or, rien n’indique qu’une guerre populaire soit, de ce point de vue,

forcément une révolution. Les camisards insurgés au début du

XVIII e siècle, en France, dans les Cévennes protestantes, ne désiraient pas

changer leur société, peut-être même au contraire. Luttant contre les

dragonnades du roi de France, ils luttaient contre le pouvoir royal central,

voire contre tels de leurs pasteurs qui se méfiaient de la propension des

insurgés à prophétiser. Ils défendaient leur morale, leurs conceptions

messianistes, leur société montagnarde cévenole. Guerre populaire, la

guerre des camisards ne fut jamais une révolution. À l’inverse, il y a des

révolutions sans guerre populaire. Et il y a d’autres révolutions que les

révolutions politiques et sociales. Passe pour la révolution perspectiviste

qui, dans la peinture italienne, au quattrocento, bouleverse les modes de

représentation de l’espace et du monde, ou encore, dans la musique

européenne, la révolution atonale du début du XX e siècle. Mais, en tant

que révolution politique et sociale, la Révolution française a triomphé

grâce à la guerre nationale impulsée de Paris par la Convention, et non

par une guerre populaire. La guerre populaire se réduisit aux mouvements

de la Grande Peur, aux massacres de septembre 1792, ou aux maquis de

la guerre de Vendée. Mais, dans ce dernier cas, la guerre, si elle fut bien

populaire, fut contre-révolutionnaire. Dans les textes du FLN, l’objectif à atteindre est la libération de la

domination coloniale de la société algérienne, unanimement mobilisée à cette fin.

9 Wilâya : circonscription militaire suprême de l’Armée de libération nationale des

maquis.

La « Révolution » du FLN (1954-1962)

11

Le programme, si l’on peut parler de programme à propos de textes épars dont

quelques-uns seulement ont une cohérence démonstrative, est un « contre-

programme » dont les chapitres sont autant d’articles portant destruction du

système colonial. La plate-forme de la Soummam mettait sur pied un État et non

un changement social. Sous une teinture marxisante redevable à la personnalité

de l’un de ses principaux rédacteurs, l’ex-dirigeant communiste Ouzegane, et

destinée durablement à recouvrir des marchandises diverses, elle ne mentionnait

la société algérienne que sur le mode fonctionnel de différentes couches « dites

la composer » : il n’y avait ni exploiteurs ni exploités, il y avait des paysans, des

travailleurs, des intellectuels…, sans parler des jeunes et des femmes ; la moitié

de la population était mise sur le même plan que diverses catégories

socioprofessionnelles. Le peuple était déclaré uni dans le combat libérateur.

Mais, pour l’après, c’était le grand silence.

Émancipation nationale et

modernisme technophile

De 1954 à 1962, l’émancipation du joug étranger est la clé de toutes

choses, notamment du développement économique. Le développement

étant toujours connoté positivement, le colonialisme est toujours analysé

comme la seule cause du sous-développement et son quasi synonyme. Le

plan de Constantine est dénoncé par le journal du FLN El Moudjahid

comme un guet-apens néocolonialiste destiné à accoucher d’une

troisième force sociale et politique susceptible de constituer

l’« interlocuteur valable idéal ». Les textes du FLN sur le programme

économique et social à réaliser restent dans le vague. Mais ils vont tout

de même au-delà de la quasi-vacuité du MTLD en la matière avant 1954.

Si le texte du congrès de la Soummam est à peu près muet sur le sujet, El

Moudjahid salue à plusieurs reprises l’avènement futur de la justice

sociale, toujours conditionnée par le développement économique.

Sur ce qu’il convient de faire une fois l’indépendance acquise, la

plupart des textes officiels du FLN sont prudents. Tels articles du

Moudjahid peuvent occasionnellement l’être moins ; mais le Moudjahid

fut, sur le sujet, censuré dans la version officielle définitive reliée que

l’Algérie fit éditer en Yougoslavie après l’indépendance. À vrai dire, un

seul texte (« Les exigences de notre développement économique »10)

donne quelques orientations. Celles-ci restent surtout des pétitions de

principe en faveur de la « démocratie sociale » et d’un « développement

économique » qui « ne sera pas technocratique mais démocratique. »

C’est évidemment la loi du genre : peu de programmes ont jamais

revendiqué un développement technocratique et antidémocratique. La

10 N° 88, cit. in Slimane Chikh, op. cit., p. 347.

Gilbert MEYNIER

12

démocratie n’empêchera pas le développement d’être l’œuvre de l’État

pour permettre de brûler efficacement les étapes du développement. Et,

sur le fond, le FLN eut au moins une ressemblance avec le marxisme-

léninisme, qu’il eut pourtant en sainte horreur : il fut pour l’essentiel une

idéologie de la rupture et de la mobilisation qui, sensiblement comme le

marxisme-léninisme, échoua finalement à construire.

Ultérieurement, à l’ère Boumediene, dans l’option dite socialiste,

l’« industrie industrialisante », présentée comme panacée par le groupe

d’experts issus de l’« école de Grenoble », devint quasiment synonyme

de révolution. Le léninisme avait eu les « soviets plus l’électricité ». On

peut dire que la « révolution » boumédiéniste eut surtout comme

arguments : « Qiyamunâ wal naft » (« Nos valeurs et le brut »). Mais, dès

avant l’indépendance, ce type de discours révolutionnariste était en voie

de constitution chez une bureaucratie dirigeante en proie aux prurits du

« modernisme » – c’est-à-dire de la rétention instrumentale des

épiphénomènes techniques des sociétés industrielles – et beaucoup moins

de la « modernité » – terme renvoyant à des changements culturels en

profondeur –, pour reprendre la lumineuse distinction proposée par

Anouar Abdel Malek11. À vrai dire, ce modernisme constituait déjà

l’ordinaire culturel de nombre de technocrates du FLN, à commencer par

Belaïd Abdesselam et Laroussi Khelifa, qui furent tous deux professeurs,

en 1957-1958, à l’école des cadres du FLN d’Oujda, et bientôt tous deux

ministres dans l’État indépendant. On sait que Belaïd Abdesselam fut le

ministre technocrate-clé de l’époque Boumediene. Le texte des cours

dispensés à l’école d’Oujda, signé Laroussi Khelifa, fut édité en Suisse en

1961 sous le titre de Manuel du militant algérien12.

C’est dans le registre du modernisme que se situent les douze pages

(sur trois cents) qui traitent des « perspectives d’avenir de l’économie

algérienne. » La « réforme agraire » est expédiée rapidement et elle

renvoie surtout au « retour de la terre algérienne à ses légitimes

propriétaires », malgré l’allusion, au travers d’une ligne, aux « méthodes

chinoises » et à « leurs succès éclatants », et malgré une autre ligne

consacrée aux « coopératives de production ». La place bien plus

importante qui est laissée à l’industrie traduit le désintérêt, pour ne pas

dire le mépris, pour la paysannerie. On dira, en suivant Albert Memmi13,

11 Anouar Abdel Malek, la Pensée politique arabe contemporaine, Seuil, coll. P, Paris,

1969 (introduction). 12 La Cité, Lausanne, 1961, 300 p. 13 Albert Memmi, Portrait du colonisé, précédé de Portrait du colonisateur, Corréa, Paris,

1957.

La « Révolution » du FLN (1954-1962)

13

qu’il porte la marque d’un mépris intériorisé de facture schizophrénique

coloniale.

Les choses sérieuses, c’est « l’émancipation révolutionnaire sur le

plan industriel », qui annonce en avant-première l’industrie

industrialisante : « L’industrie lourde, base de l’indépendance » et « les

possibilités dans le domaine de l’industrie légère » doivent déboucher sur

« la multiplication rapide du niveau de vie du citoyen algérien ». Dans ce

livre, pas un chapitre sur la culture : juste une page consacrée à

l’obscurantisme, référé seulement aux méfaits du colonialisme et en

aucun cas à la descendance de Ibn Taymiyya14; et deux pages sur la

doctrine révolutionnaire, où il est exclusivement question de la libération

du monde colonisé – un coup de chapeau à l’appui à la « vaillante petite

Irlande », vaillante et ancrée dans sa foi, l’Irlande, référence obligée de

tout l’indépendantisme algérien depuis l’Étoile nord-africaine (l’ENA).

Le Manuel du militant algérien, ainsi que le présente son auteur, est

un « recueil de connaissances à la fois historiques sur la Patrie et de

connaissances générales utiles à tous cadres et militants de la

Révolution ». On trouvera, de fait, plus dans cet ouvrage un recueil pour

servir à la culture générale pratique d’élèves promis à être cadres qu’un

manifeste révolutionnaire pédagogique pour militants. L’essentiel du

livre est constitué, en effet, d’un cours d’histoire anticoloniale, de

géographie économique et de généralités de sciences politiques, mais

sans idées politiques bien discernables, à l’exception d’une seule : « la

légitimité de la Révolution », c’est-à-dire de la révolution anticoloniale.

De fait, dans la plupart des textes du FLN, l’indépendance doit

pourvoir à tout. C’est que, en Algérie, les humains avaient des urgences

partagées par la plupart des Algériens : la libération de la domination

étrangère. Et les urgences ne sont guère propices aux réflexions et aux

maturations. C’est là la grande différence avec, par exemple, un Viêt-nam

où la grande propriété était vietnamienne alors qu’en Algérie elle était

principalement française. Au Viêt-nam, pays de guerres paysannes

séculaires, les combats étaient autant vietnamo-vietnamiens qu’ils étaient

vietnamo-français. Le nationalisme y fut donc consubstantiel du

communisme.

Différence, même, avec la situation française de 1940-1945 : il n’y eut

jamais en Algérie de force politique consistante collaborant avec

l’ennemi de manière consciente et par choix idéologique délibéré comme

14 Théologien damascène du XIIIe siècle ayant suivi la doctrine littéraliste d’Ibn Hanbal ;

conservateur et ennemi déclaré de toute bid‘a (innovation condamnable), assez

représentatif du blocage de l’ijtihâd. Nombre d’actuels mouvements dits islamistes s’en

réclament, dans une pente réactionnaire.

Gilbert MEYNIER

14

le régime de Vichy ; les harkis ne furent guère des collaborateurs au sens

français, ils ne furent guère que des mercenaires. Donc, il n’y eut jamais

de volonté de retour sur soi voulant éliminer une idéologie

collaborationniste – pratiquement inexistante dans le champ historique

algérien. À l’inverse, en France, l’idéologie collaborationniste était reliée

à une tradition d’extrême-droite et à des combats franco-français au

regard desquels il n’y eut jamais consciemment de comparables combats

algéro-algériens. Le consistant programme du CNR français était donc,

au sortir de la guerre, principalement un retour sur soi. Rien de

comparable dans le programme du FLN.

Analyses et projets à la marge

Cependant, marginalement et quasiment à huis clos, l’avenir de

l’Algérie fut objet de débat, Il y eut notamment dans le mouvement

syndical quelques authentiques projets constructifs. Au sein de l’UGTA,

de la FNEGA15, qui avait une certaine notoriété dans le monde du travail,

fut lancé le mot d’ordre d’autogestion : la FNEGA élabora un rapport sur

la mutation du conseil d’administration de l’EGA16 en comité de gestion

selon des principes qui allaient dans le sens du socialisme coopératif.

Mais, à notre connaissance, il ne fut jamais fait grand cas de ce rapport

dans les milieux dirigeants du FLN, et l’on ne parla guère d’autogestion,

ni au GPRA ni dans les cinq sessions successives du CNRA17. Ce fut

notamment à partir de ce rapport que, ultérieurement, le député Aït

Ahmed fit le 8 décembre 1962 une proposition de loi sur l’autogestion

ouvrière. Et, trois mois plus tard, le régime Ben Bella entérina

formellement l’autogestion par les décrets de mars. Mais ce fut dans un

contexte où, au lendemain du premier congrès de l’UGTA en janvier

1963, le mouvement syndical avait été décidément domestiqué par le

pouvoir d’État. L’avènement formel de l’autogestion en Algérie se fit

donc sur les fonts baptismaux de la bureaucratisation.

Lors de la rédaction du projet de programme du FLN de 1959, il y eut

aussi débat à la centrale ouvrière UGTA18 – dont nombre de membres, au

moins dans la prime génération, venaient de la CGT. Il y en eut aussi à la

15 Fédération nationale de l’électricité et du gaz d’Algérie, cf. Mohammed Boussoumah,

l’Entreprise socialiste en Algérie, OPU/Economica, Alger/Paris, 1983, 682 p. 16 Electricité et Gaz d’Algérie. 17 Conseil national de la Révolution algérienne, le parlement du FLN, institué au congrès

de la Soummam en août 1956. 18 Sur l’UGTA, Cf. François Weiss, Doctrines et action syndicale en Algérie, Cujas, Paris,

1970 ; Mohammed Farès, Aïssat Idir. Documents et témoignages sur le syndicalisme

algérien, ENAP-ENAL, Alger, 1991 ; Boualem Bourouiba, les Syndicalistes algériens ;

leur combat de l’éveil à la libération, L’Harmattan, Paris, 1998.

La « Révolution » du FLN (1954-1962)

15

centrale étudiante UGEMA19 et à la section universitaire du FLN, qui

succéda quelque temps à l’UGEMA. Après son interdiction par le

gouvernement français en 1958. En 1962, l’UGEMA rédige un fort

volume dactylographié sur l’économie algérienne20, qui précise et

complète le Manuel du militant algérien ; mais en gardant la même

inspiration où le technique prédomine et où le politique est second. Là

aussi, la petite propriété doit coexister avec des coopératives, et

l’exemple chinois n’est convoqué que comme modèle de « mobilisation

des masses. »

Les alliances à rechercher par le FLN sont conçues dans le projet de

programme de 1959 par deux groupes différents de responsables : l’un

attiré par l’Occident, l’autre par le bloc socialiste. Elles doivent être

conçues, non dans le cadre d’une hostilité à l’Occident, mais au

colonialisme (il faut « rassurer nos partenaires quant à nos perspectives

économiques après l’indépendance »21), et, à la fois, elles doivent s’ouvrir

sur les pays socialistes qui ont démontré leur capacité à aider

matériellement et financièrement l’Algérie en lutte. Conjoncturellement,

et loin de tout choix idéologique, il s’agit de jouer l’un contre l’autre le

bloc occidental et le bloc socialiste (« L’anti-impérialisme n’est qu’un

facteur de mobilisation de l’opinion nationale et internationale contre le

colonialisme français. On se leurre donc à vouloir rendre compte de la

nature du FLN en fonction de ses alliances diplomatiques »22).

De toute façon, des textes de ce type sont peu nombreux et, non

diffusés, ils restent à usage restreint pour quelques cadres et responsables.

Le projet de programme resta à l’état de projet, même s’il fut

ultérieurement utilisé dans certains de ses aspects pour donner une

teinture révolutionnaire à la rhétorique de l’État-major général (EMG)23.

Un texte célèbre – la Charte de Tripoli –, présentée fin mai 1962 à la

dernière session du CNRA, célébra sur le mode populiste engagé les

vertus révolutionnaires innées de la base populaire. Plus intéressant, il fit

à contre-courant, et non sans courageuse lucidité, le procès des

insuffisances révolutionnaires du FLN. Le texte, qui porte la marque d’un

cénacle d’intellectuels de gauche marginalisés, et qui fut rédigé en petit

comité, stigmatise le clanisme, le clientélisme, « l’esprit féodal » et 19 Union générale des étudiants musulmans algériens. 20 Cf. Slimane Chikh, op. cit., p. 351. 21 Mohammed Harbi, le F.L.N, mirage et rélalité, p. 252. 22 Ibid., p. 253 23 L’EMG fut créé en janvier 1960 et confié au colonel Boumediene. Ce segment

militaire, appuyé à la prétorienne sur l’armée des frontières (Maroc et surtout Tunisie),

s’empara du pouvoir à l’été 1962 au prix d’une conquête militaire contre des troupes des

maquis, avec le prestigieux chef historique Ben Bella pour tête d’affiche.

Gilbert MEYNIER

16

« l’esprit petit-bourgeois » d’une bureaucratie coupée des masses et

dépolitisée. Il souligne la bureaucratisation du FLN et la mainmise sur lui

de l’armée. À lire ce texte – volée de bois vert que nombre de participants

au CNRA auraient pu adopter comme acte de contrition –, il est peu aisé

de comprendre pourquoi il fut voté à l’unanimité par le même CNRA,

sauf à conclure à un cas collectif de masochisme. Certes, ce texte ne fut

lu pratiquement que par peu de participants. Et il est à parier que

n’importe quel autre texte aurait de même pu être adopté. De toute façon,

personne n’entendait en suivre les inspirations et les recommandations.

Fut gardé cependant un populisme spontané de légitimation qui allait,

pour plusieurs lustres, constituer une base du discours officiel de pouvoir

algérien.

C’est toutefois le programme de Tripoli qui reste le texte le plus

consistant et la déclaration d’intentions la plus construite en matière

d’aspirations révolutionnaires. Ces aspirations étaient sous-tendues par

des analyses, certes développementalistes, ici et là marxisantes, et qui

insistaient plus sur la paysannerie et l’agriculture que le Manuel du

militant algérien. Surtout, l’originalité du texte réside en cela qu’il

n’ignorait pas la question culturelle. Certes, il se référait à l’islam

incontournable, mais à un islam purifié, vu comme inséparable d’une

culture nationale.

La culture, dans une langue de bois nationale-marxisante, il la voulait

« nationale, révolutionnaire et scientifique ». Évidemment, la langue

arabe devait y redevenir langue nationale, mais sans qu’y fût jamais

entreprise l’analyse du topos algérien unissant intimement langue arabe et

sacré. Le caractère scientifique de la culture devait assez naïvement

suffire à promouvoir une sécularisation que, entre les lignes, les

rédacteurs semblaient appeler de leurs vœux. Pour l’heure, étaient rejetés

sans ménagement le « cosmopolitisme culturel et l’imprégnation

occidentale qui ont contribué à inculquer à beaucoup d’Algériens le

mépris de leur langue et de leurs valeurs nationales ». Bien

compréhensible, vu le contexte, une telle assertion reposait cependant

toujours sur la césure entre « eux » et « nous ».

À Tripoli, un autre texte avait été présenté par la Fédération de France.

Il eut incomparablement moins d’audience et il reste moins connu. Au

demeurant, il ne fut même pas discuté. C’est qu’il allait plus nettement à

contre-courant en affirmant le « principe de la séparation du culte et de

l’État ». Le même texte prenait des distances avec la tradition

conservatrice du droit musulman : il entendait sans ambages supprimer la

polygamie, la répudiation unilatérale et le régime successoral qui, au

La « Révolution » du FLN (1954-1962)

17

mieux, et encore quand le droit musulman était appliqué24, ne donnait à

une fille que la moitié de l’héritage revenant à un garçon. De telles

avancées furent uniques et elles ne furent jamais diffusées. De toute

façon, ce texte ne contenait que des propositions qui n’étaient pas

vraiment intégrées dans une problématique d’ensemble ; en effet, le

problème des Algériens, c’était (c’est toujours ?) : quelle société politique

construire pour quelle société civile ? Cette thématique d’ensemble

n’était pas réellement abordée.

Inspiration anticapitaliste et prurits libertaires

Le FLN est dans l’idéologie unanimiste. Les clivages principaux sont

bien entre « eux » et « nous » ; ils ne se situent pas chez « nous. » Les

oppositions et les conflits qui surviennent chez « nous » sont évacués des

débats publics. C’est pourquoi il n’est guère de convives qui ne trovent

place au banquet de grande famille qui figure la société algérienne.

Seule la bourgeoisie est décidément rejetée, mais c’est pour ses

hésitations nationales et son opportunisme ; la même raison pour laquelle

de Gaulle nationalisa Renault, non par engagement anticapitaliste, mais

pour punir Renault de son comportement collaborationniste pendant la

guerre. Au FLN, de surcroît, comme dans la société algérienne, s’il y a

des bourgeois, il n’y a guère de vraie bourgeoisie. Mais – s’en étonnera-

t-on ? –, le danger de la bureaucratisation n’est jamais stigmatisé ès

qualités, à l’exception des critiques de la Charte de Tripoli et de quelques

réactions de jeunes officiers dans des wilayas – la IV (Algérois), la III

(Kabylie), voire la I (Aurès-Nememcha) – où les dénonciations

empruntent à vrai dire surtout la voie du moralisme spontané. La volonté

de rejeter le capitalisme est bien énoncée mais il ne s’agit pas forcément

d’un rejet essentiel. Le capitalisme est en effet surtout dénoncé parce

qu’il est vu comme le système du colonisateur. Le capitalisme qui est

condamné, c’est le capitalisme des autres. C’est du moins ce qui ressort

des textes alors que, entre les hommes, comme sur le terrain entre les

wilayas, des divergences existaient assurément.

En effet, l’option anticapitaliste va à l’inverse des yeux doux que fit

longtemps aux Américains le FLN, dans le prolongement des illusions

24 Il existe en effet plusieurs procédés pour exhéréder les femmes, notamment par le biais

de la constitution de biens habûs ou waqf, -fondations de mainmorte permettant à un

testateur de nantir une fondation pieuse en en réservant les revenus à un dévolutaire –

généralement masculin – choisi par le testateur.

Gilbert MEYNIER

18

des jeunes du groupe de Blida de 1943 25

. Mais elle fut sûrement soutenue

par tels autres militants : un Omar Oussedik, en wilaya IV, par exemple,

qui fut proche du Parti communiste algérien. et fut enthousiasmé parce

qu’il vit en Chine lors de la visite de la mission militaire algérienne au

printemps 1959, ne pensait pas la même chose qu’un M’hamed Yazid26

ou un Belkacem Krim par exemple. Mais des divergences pouvant exister

entre les uns et les autres, les « masses » n’étant jamais informées.

Certes, la tonalité générale de la wilaya IV est plus révolutionnaire

que celle de toutes les autres27. Si, politiquement, elle ne fut jamais

communiste, il n’est pas contestable qu’elle fut, davantage que toutes les

autres wilayas, influencée par l’idéologie communiste. Mais, en même

temps, c’est dans la IV que la convivialité prolonge peut-être le mieux la

camaraderie politique du MTLD. C’est là que l’ALN ressemble le plus à

une armée de militants en armes. C’est là que les rapports du jaych28 avec

la population sont dans l’ensemble les plus confiants. Et, au moins

jusqu’à la disparition au combat du colonel Si M’hamed (5 mai 1959), les

rapports d’autorité sont moins accusés qu’ailleurs ; les grades ne sont pas

toujours portés sur les vêtements, même après le congrès de la

Soummam. D’après plusieurs témoignages, Saïd Mohammedi, ancien

agent de l’armée allemande en Tunisie pendant la deuxième guerre

mondiale, et qui fut colonel de la wilaya III (Kabylie) en 1956-1957,

s’était fait une spécialité des garde-à-vous martiaux démonstratifs. Au

congrès de la Soummam, il en gratifia d’abondance ses collègues. Tout

l’attirail hiérarchique ostentatoire de galons et de décorations dont son

prédécesseur Krim – et après lui Saïd Mohammedi et Amirouche – fut si

friand en wilaya III sont volontiers tenus dans la IV comme des hochets

de pouvoir indignes de l’esprit de cette dernière. Mais on a vu combien la

wilaya IV était une relative exception. Et à ce titre elle pouvait être

suspectée par d’autres wilayas.

Dans des circonstances exceptionnelles, à la prison de Rouen, les

détenus algériens mirent en pratique la communauté des biens. De fait,

dans le sentiment messianique spontané du peuple, Ali Zamoum29

rapporte de sa longue expérience carcérale : « Nous avions refusé

l’injustice symbolisée par le colonialisme, la justice ne pouvait se 25 Jeunes lycéens du collège de Blida qui se formèrent politiquement au moment du

débarquement américain en Algérie. Ce groupe comprit notamment Ramdane Abbane,

Ben Youssef Ben Khedda, Saad Dahlab, Mostefa Lacheraf, M’hamed Yazid, 26 Ministre de l’information du GPRA de 1958 à 1962. 27 Cf. Mohamed Teguia, l’Algérie en guerre, OPU, Alger, s.d. 28 Armée. 29 Célèbre militant kabyle aux soins duquel fut tourné à la ronéo, à Ighil-Imoula, en

Kabylie, le texte de la proclamation du 1er novembre 1954.

La « Révolution » du FLN (1954-1962)

19

concevoir sans égalité. L’égalité était la condition d’une vraie

fraternité. »30

Dans la wilaya II (Constantinois), les cahiers d’écoliers sur lesquels

son chef, le colonel Zighout31, inscrivait ses notes personnelles insistent

bien sur les origines communistes de l’Étoile nord-africaine et notent

qu’il faudra « confiscation des biens, redistribution, réformes agraires,

création de comités de fermage populaire qui veillera à l’exploitation des

terres et répartition [sic] »32.

Mais rien n’indique que ces projets aient servi de support à la

propagande adressée par le commandement de la wilaya II aux masses

auxquelles il s’adressait, ni du fait du colonel Zighout, ni du fait de ses

successeurs à la tête de la wilaya II. En tout cas, le FLN avait aidé à

ancrer dans les esprits d’un peuple matraqué par le colonialisme cette

idée que le recours normal à une situation d’injustice passe par la révolte

armée. C’est un réflexe qui est bien toujours vivace dans l’Algérie du

début du XXIe siècle. Mais, en déphasage apparent avec la sublimation

populiste, pour des colonels comme Boussouf (wilaya V, Oranie) ou Ben

Tobbal (II), la guerre était vraisemblablement vue comme une école de

dressage apprenant au peuple à aspirer à des objectifs qu’il n’avait pas la

capacité de concevoir sans l’intervention et la domination de l’appareil

des serviteurs-guides du peuple.

Le « peuple » – plus rarement « les masses » –, dans les textes du

FLN, ce sont, plutôt que les ouvriers, les « travailleurs » – ainsi

dénommés de manière généralement indifférenciée, plus affective et

moins marquée politiquement que ce que signifieraient les ouvriers d’une

« classe ouvrière ». Ce sont surtout les paysans, lesquels sont bien dans

leur énorme majorité les troupes de l’ALN, et qui incarnent bien la

continuité historique de la résistance anticoloniale depuis le XIXe siècle.

De fait, la révolution anticoloniale algérienne est surtout paysanne,

malgré la tragédie de 1957 à Alger (la « Bataille d’Alger ») et le réveil

citadin de la fin 1960, marqué par les grandes manifestations qui se

produisirent à l’occasion de la visite de de Gaulle en Algérie. Les paysans

sont l’objet d’une foule de commentaires louangeurs, qui les exaltent au

prorata de l’importance qui leur est accordée dans le programme de

Tripoli, mais en raison inverse de la place réelle qu’ils tiennent dans les

cartons renfermant les projets développementalistes des technocrates.

30 Ali Zamoum, le Pays des Hommes libres. Tamurt Imazighen, La Pensée sauvage, Paris,

1998, p. 269. 31 Youssef Zighout fut le chef de la wilaya II (Constantinois) de début 1955 à sa mort au

combat en octobre 1956. 32 in Archives du SHAT (Service historique de l’armée de terre), 1H1719-1.

Gilbert MEYNIER

20

La « révolution » : ancrages communautaires et

rhétorique de l’appareil militaire

Et il ne faut pas toujours prendre pour argent comptant les coups de

chapeau au spontanéisme des masses : les rédacteurs du volume

dactylographié conçu par l’UGEMA, dont il a déjà été fait mention, ne

souhaitent-ils pas textuellement que « le travailleur désire et appelle ce

que l’État doit lui faire faire »33 ? En clair, le travailleur doit obéir à

l’État, qui sait ce qui lui convient et qui pense pour lui.

Globalement, les « intellectuels révolutionnaires » – c’est-à-dire les

cultivés et les techniciens –, la jeunesse – « ardente » – et d’autres vagues

« forces progressistes » viennent dans le discours épauler les masses. Là

encore, le caractère un peu flou du texte de Tripoli se relie à la volonté

d’aboutir à une synthèse favorisant l’unité et acceptable par tous. Malgré

quelques relents marxisants et la fascination pour une Chine qui

éblouissait à vrai dire surtout parce que l’État tout-puissant y avait su

mobiliser les masses, le marxisme n’est évidemment pas la doctrine du

FLN. Cela, en dépit de telles obsessions d’officiers français prompts à

voir faussement dans le FLN une excroissance du communisme. Pour

l’heure, les « intellectuels » et les étudiants sont objet de débat lors de la

rédaction du projet de programme du FLN à l’été 1959. Trois ans après le

mot d’ordre de grève scolaire et universitaire du printemps 1956, et après

que l’interdiction des classes et des cours a été levée, les responsables se

partagent en deux : il y a ceux qui entendent mobiliser les cultivés pour

enrichir le potentiel en cadres de la « révolution » – ce fut l’option en

1961-1962 du chef de l’état-major général, le colonel Boumediene –

c’est-à-dire renforcer le potentiel prétorien de son « armée des

frontières », et ceux – les cadres civils des ministères et des ambassades –

pour qui la formation d’une élite de cadres et de techniciens pour l’avenir

est un impératif de plus longue portée que la guerre.

Les références explicites au FLN ne sont jamais marxistes. Même si

elles le sont implicitement, elles restent surtout dans l’ordre de ce que

Abdallah Laroui34 dénomme un « marxisme objectif », c’est-à-dire une

recette de développement C’est dans cette inspiration qu’une réforme

agraire – toujours dite « interdite par les colonialistes » – est envisagée ;

les propriétés agricoles devront bien être limitées selon le modèle

nassérien, l’organisation de l’exploitation devra bien être « collective »…

La réforme agraire est dans nombre de textes du FLN comme une

ponctuation ; elle y est rarement explicitée. Le n° 12 de Résistance

33 Cité par SlimaneChikh, op. cit., p. 351. 34 L’Idéologie arabe contemporaine, Maspero, Paris, 1967.

La « Révolution » du FLN (1954-1962)

21

algérienne35 dédié à « la révolution algérienne, ses principes », accorde

une ligne à « la réforme agraire » comme « objectif immédiat » après la

proclamation de l’indépendance. À cet égard, le moindre texte produit par

le Parti communiste algérien est plus disert et plus précis – en bien ou en

mal, là n’est pas le problème – que toute la production du FLN jusqu’à la

plate-forme de Tripoli.

Et il faut imaginer ce que « collectif » veut dire. Dans les textes de la

base véhiculés par les petits commissaires politiques locaux, il n’est pas

rare de voir célébrer spontanément, en guise de socialisme, un âge d’or de

la solidarité communautaire des ancêtres. Tout comme, en guise de

démocratie, les Kabyles peuvent célébrer la gérontocratie communautaire

masculine des assemblées de villages, les jamâ‘a. Sur le terrain, la future

révolution agraire risque fort d’être inconsciemment soumise au même

poids du passé que celui que fit peser – d’après Soljenytsine36 – l’image

idéalisée du mir37 sur le kholkoze, les deux arcboutés contre les réformes

libérales à la Stolypine. Et en arabe, « socialisme » se traduit par

ichtirâkiyya – néologisme qui renvoie sémantiquement à

associationnisme, et qui était peut-être bien davantage usité dans l’édition

arabe (al mujâhid)que « socialisme » dans l’édition en français d’El

Moudjahid.

Comme le remarque de manière avisée Slimane Chikh, « le terme est

très rarement utilisé. Il apparaît comme un mot-tabou qu’on se garde

d’évoquer de crainte de susciter un large débat à son sujet au sein du FLN

et de susciter par là même les démons de la division ; alors que l’objectif

principal unanimement partagé demeure l’indépendance nationale »38.

Tout ce qui risque de faire publiquement éclater l’unité est en effet

refoulé39. En revanche, quelles que soient les convictions réelles, dans les

stratégies internes de pouvoir, on peut célébrer des options déclarées

révolutionnaires lorsque cette di‘âiyya40 permet de stigmatiser ceux qu’on

veut discréditer comme tièdes ou douteurs. C’est ce à quoi s’emploie le

brain trust de Boumediene afin d’affaiblir les politiques et le GPRA aux

fins de les supplanter, alors même que le passé politique de Boumediene

35 Journal central du FLN jusqu’en 1957. Lui succéda El Moudjahid. 36 Notamment dans Août 14. 37 La communauté villageoise russe. 38 Slimane Chikh, op. cit., p. 349. 39 En arabe, chirk (le fait de briser l’unicité divine en donnant à Dieu des associés) est de

même racine que ichtirâkiyya (socialisme). 40 Terme signifiant à peu près propagande, utilisé par le grand penseur maghrébin du

XIVe siècle Ibn Khaldoun pour désigner la publicité qui est faite, dans le cadre de la

solidarité tribale (‘açabiyya), par un groupe tribal pour amener ce groupe au pouvoir.

Étant entendu que, avec le FLN, on est passé de la tribu à l’appareil militarisé.

Gilbert MEYNIER

22

avant son ascension fulgurante en wilaya V – où il succéda à Boussouf –,

puis à l’état-major général, est fort léger ; et que, sur ses deux collègues

de la direction de l’EMG, il y a un modéré, ancien UDMA41 (le

commandant Slimane/Ahmed Kaïd).

Même s’il y a quelques marxistes au FLN, le FLN n’est donc

globalement pas marxiste ; il n’est même doctrinalement guère socialiste.

Et l’on a vu pourquoi, le capitalisme était par lui rejeté. Il en résulte que

c’est vers un entre-deux que se situe le FLN, mais vers un entre-deux peu

théorisé. Il y a bien quelques jeunes intellectuels – comme Redha Malek

ou Mohammed Harbi – qui ont lu Max Weber ou Marx, et qui se sont fait

une idée sur ce que doit être l’État en Algérie. Mais leurs réflexions ne

font pas recette. Peu de gens, au FLN, réfléchissent sur l’État. Le parti

qui, à l’indépendance, doit succéder au FLN doit, pour le texte de Tripoli,

être un « parti de masse » qui inspire l’action de l’État. Par prétérition, il

est entendu qu’il sera unique – ce n’est pas dit, mais rien n’y soutient une

thèse pluraliste – et qu’il sera organisé selon les objectifs de la

« révolution démocratique populaire. » Dans une conférence faite aux

cadres FLN au Maroc en mars 1960, le ministre de l’intérieur du GPRA,

le colonel Ben Tobbal, écarte sans détour le pluralisme. Plus crûment, le

texte de la Fédération de France parle de « parti unique »42 et de

« centralisme démocratique ».

Si le marxisme apparaît au FLN, c’est surtout formellement au travers

du modèle soviétique d’organisation du parti. On le perçoit dans un autre

texte important, les Statuts du FLN.43. Ces statuts revêtent surtout l’aspect

d’un règlement intérieur qui démarque assez largement les statuts du PC

soviétique : des phrases voire des articles entiers sont recopiés, mais

soigneusement expurgés du vocabulaire de classe. À s’inspirer de

communistes, les rédacteurs du FLN ne sont pas pour autant

communistes. De l’Étoile nord-africaine jusqu’au MTLD, il y a eu un

comité central, un bureau politique et un fonctionnement autoritaire sur le

modèle du centralisme démocratique. Cela signifie qu’ont été retenus par

les Algériens, non le corpus doctrinal, mais seulement les modes

d’organisation du mouvement communiste. Le FLN continue sur cette

41 Union démocratique du Manifeste algérien, parti libéral fondé par Ferhat Abbas en

1946. 42 Il est présenté comme ayant un rôle important mais, curieusement, le projet de

Constitution préparé par la même fédération fait à peine mention du parti… 43 Auxquels ont contribué Mabrouk Belhocine, Ben Khedda, Lamine Khene et

Mohammed Bedjaoui à l’été 1959 en vue du CNRA de décembre 1959-janvier 1960. Cf.

le texte in extenso, notamment in Archives Harbi et Archives du SHAT., *1H1679-1.

La « Révolution » du FLN (1954-1962)

23

lancée, conforme à son caractère autoritaire. L’important, dans ces

statuts, c’est le rôle premier de l’ALN dont le FLN est dit procéder.

En revanche, datant de la même époque, les Institutions provisoires de

l’État algérien44, mis en forme par le juriste Mohammed Bedjaoui, sont

l’exemple même du texte d’occultation : à le lire, si on ignore le contexte,

on retire l’impression que le CNRA et le GPRA fonctionnent

pratiquement à la manière d’une démocratie occidentale, et non sur le

mode autoritaire aux propensions éventuellement violentes qui constitue

le vrai du FLN. Sauf que le CNRA, très majoritairement militaire depuis

sa session du Caire d’août 1957, désigne le GPRA en même temps qu’il

dirige le FLN. Pour le FLN comme pour le gouvernement, le militaire est

premier. Mais la réalité omniprésente du pouvoir militaire est enrobée

dans un enjolivement démocratique, alors même que le texte a été rédigé

pendant les longs mois, au second semestre de 1959, d’une réunion

informelle de dix colonels qui a dépossédé le GPRA de son pouvoir et

façonné le CNRA consécutif de Tripoli (décembre 1959-janvier 1960).

La Fédération de France a aussi rédigé un projet de Constitution où la

ressemblance avec le modèle soviétique est, là aussi, patente, mais où

étrangement le parti n’apparaissait guère : serait-ce parce que, à

l’algérienne, le rôle principal assigné au parti se réduisait finalement à

être l’instrument de contrôle sur la société aux mains du pouvoir d’État

plus que le contrôle du pouvoir d’État, à la soviétique, par un parti

détenteur de la norme idéologique ?

Sur l’armée, enfin, rien évidemment sur le rôle réel des clans du haut

appareil militaire. L’ALN est simplement investie, sans conteste, du rôle

d’incarnation de la légitimité révolutionnaire. Dans une inspiration

rhétorique de jacobinisme à l’algérienne, elle est considérée comme le

peuple en armes. Mais, en plus, elle trempe et forge les combattants, elle

est à l’avant-garde des combats de l’heure, elle prépare les combats de

paix de demain et en forme les cadres. C’était déjà ce qu’avait commencé

à faire Boumediene en tissant la toile des clients de son brain trust

d’affidés.

Au total, c’est par un abus de langage que la guerre de 1954-1962 est

généralement dénommée « révolution » dans la littérature algérienne,

qu’elle soit militante ou historique – et elle est souvent les deux en même

temps45. Rien dans l’entreprise ne signala une volonté révolutionnaire

authentique. Il n’y eut pas de projet radical généralisé décidé « du passé à

44 Texte in ibid., loc. cit. 45 On ne pourra qu’approuver, s’appliquant à l’Algérie, cette formule de Jean-Paul

Charnay : « Les Arabes ont confondu guerre de libération et Révolution », l’Audace, n° 6,

août 1994 (interview par Amor Mezzi).

Gilbert MEYNIER

24

faire table rase ». La seule occurrence que l’historien puisse admettre à

« révolution » dans le cas algérien, c’est « anticoloniale. » La guerre de

1954-1962 fut prioritairement une guerre de libération de la tutelle

étrangère. Même si des exceptions existèrent, qui doivent conduire à

nuancer le constat, ce fut en effet contre la domination coloniale, et

contre la domination coloniale seule, que la grande majorité des

dirigeants du FLN se dressa et fit se ranger derrière eux le peuple.

Mobilisée contre l’étranger dominant et spoliateur, certes, la société

algérienne le fut. Révolution anticoloniale, soit, encore qu’en arabe,

thawra – qui traduit généralement « révolution » – connote davantage la

révolte et l’insurrection que le projet révolutionnaire mûri. Cela dit, le

FLN permit aussi finalement à la société algérienne d’être elle-même, et,

ainsi, de pouvoir accéder à des potentialités révolutionnaires ou

réformatrices perceptibles seulement des décennies plus tard.

Mais, sur l’heure, culturellement et idéologiquement, la « révolution »

algérienne comporta nombre d’aspects régressifs. À titre emblématique,

rappelons que le grand poète patriotique Zakariyya Mufdî, originaire du

M’zab, n’était pas politiquement issu des rangs réformateurs qui se

reconnaissaient dans le modéré chaykh Bayoud. Au M’zab, mais ailleurs

aussi, des dirigeants PPA, bien avant 1954, avaient pu donner, par

populisme, des gages à l’idéologie d’une base effrayée par telles audaces

culturelles modernistes et, de ce fait, épouser conjoncturellement et

tactiquement telles visions des conservateurs 46

. Et l’on n’ignorera pas non

plus la volonté forcenée d’un Amirouche, le légendaire colonel de la

wilaya III, de faire prévaloir un ordre islamique hors du temps en

Kabylie, pas plus que les directives misogynes de la plupart des chefs de

l’ALN sur le terrain…

Bref, la révolution anticoloniale se déroula par l’enterrement de tout

projet révolutionnaire signifiant un radical retour sur soi. Il n’y eut en

effet guère, en Algérie, de volonté de changer au fond la société, parfois

même au contraire. Il n’y eut pas d’utopie constructive au-delà

naturellement du combat libérateur contre le dominateur étranger. Mais,

en histoire, les guerres patriotiques ne sont pas toujours des révolutions,

et pas même les prémices de révolutions, loin de là. Or, les révolutions

n’ont jamais lieu si elles ne se produisent pas d’abord dans la tête des

gens. Et les gens avaient des urgences. Les urgences ne facilitent pas

précisément les retours sur soi. La première urgence, ce fut longtemps la

46 cf. Salah Bendrissou, Implantation des Mozabites dans l’Algérois entre les deux

guerres, thèse, université de Paris-VIII, janvier 2000.

La « Révolution » du FLN (1954-1962)

25

résistance. Le FLN ne fut jamais un front révolutionnaire, il fut un front

de résistance.

Ouvrages publiés de l’auteur • L’Algérie révélée. La première guerre mondiale et le premier quart du

XX e siècle, Droz, Genève 1981.

(Participation à) Enjeux urbains au Maghreb, L’Harmattan, Paris, 1985.

(En collaboration avec Ahmed Koulakssis) l’Émir Khaled, premier za’im ?

Identité algérienne et colonialisme français, L’Harmattan, Paris, 1987.

(Co-direction avec Jean-Louis Planche) Intelligentsias francisées au

Maghreb colonial, Cahiers du GREMAMO, Université Paris-VIII, 1990.

(Participation à) Histoire de la France coloniale, Armand-Colin, Paris,

1990, 2 vol. (réédition Armand-Colin, « Agora Pocket », 1991, 3 vol).

(directeur de) L’Europe et la Méditerranée, L’Harmattan, Paris, 1999.

(directeur de) L’Algérie contemporaine. Bilans et solutions pour sortir de la

crise, L’Harmattan-Le Forum IRTS de Lorraine, Paris, 2000.

• Histoire intérieure du FLN 1954-1962, Fayard, Paris, 2002 (Casbah

Editions, Alger, 2003).

(En collaboration avec Mohammed Harbi) Le FLN. Documents et histoire,

1954-1962, Fayard, Paris, 2004.

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