Notes sur le bas de pages - 2° partie, Notes de Management
Sylvestre_Or
Sylvestre_Or10 January 2014

Notes sur le bas de pages - 2° partie, Notes de Management

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Notes de gestion sur le bas de pages - 2° partie. Les principaux thèmes abordés sont les suivants: le traité d’Économie politique, Suppositions, l'effet de l'impot, remarques.
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d'accumuler sur sa tête toutes les haines de la bureaucratie, par l'impitoyable rigueur avec

laquelle il disséqua les budgets d'alors, et si les plaidoyers les plus énergiques contre les

maltôtiers modernes sont partis des rangs des économistes. C'est qu'en effet ils sont les

défenseurs nés des classes laborieuses et qu'ils ont, plus encore que les réformateurs

politiques, ôté la couronne aux hommes de la féodalité pour la donner aux hommes de la paix

et de la production : c'est que Ad. Smith, Turgot, Sismondi, en quelques lignes, ont donné la

force d'axiomes à ces notions d'égalité qui n'existaient dans les âmes qu'à l'état de sentiment.

Pour eux, en effet, la classe taillable et corvéable est, avant tout, surtout, la classe oisive,

rentée, aristocratique, et ils se sont parfaitement entendus dans l'émission de cette vérité bien

simple : — le seigneur, le financier, le bourgeois, gentilhomme ou non, participant plus

largement que l'ouvrier aux joies et aux splendeurs de la civilisation, doivent participer plus

largement aussi à ses dépenses.

Il en est de cette répartition des charges publiques comme des taxes que les directeurs de

concerts prélèvent sur la curiosité et le dilettantisme. Le même spectacle est ouvert à tous : le

même lustre verse sur la scène ses gerbes de lumière -, les mêmes vers, les mêmes harmonies

font courir sur tous les fronts le souffle divin du génie ; les mêmes décors, le même fard, les

mêmes pirouettes, suivies des mêmes coups de poignard, s'adressent à tous les spectateurs, et

cependant lisez le tarif, que de nuances de prix correspondant à combien de places différentes!

Les charges qui pèsent sur chacun sont mathématiquement proportionnées à la dose d'aisance,

de commodité dont il jouit, et si nous avions à proposer aux législateurs un modèle pour la

péréquation de l'impôt, nous n'en voudrions pas d'autre que cette échelle si habilement

graduée par les imprésarios. La civilisation n'est-elle pas, en effet, une fête immense et

perpétuelle que le genre humain se donne à lui-même, et ceux-là qui assistent à cette fête du

haut de leurs amphithéâtres somptueusement décorés, n'en doivent-ils pas défrayer les

dépenses plus largement que la foule qui gronde dans l'arène poudreuse du parterre, ou qui

s'agite, comme l'Irlandais de nos jours et l'Ilote de l'antiquité, sans même entrevoir les

splendeurs de ce jubilé? C'est ainsi que l'on est amené forcément à placer au-dessus du

principe qui veut qu'on frappe chaque citoyen dans la mesure de ses ressources, un autre

principe plus grand encore, qui porte en lui la solution à la fois mathématique et paternelle du

vaste problème de l'impôt et qui n'est que la loi de la solidarité sociale mise en chiffres. Ce

principe entrevu par Montesquieu, confirmé par J.-B. Say, et formulé dans la théorie de l'impôt

proportionnel, veut ceci : La taxe qui atteint cette portion de la richesse du pays qui sert à la

satisfaction des premiers besoins, doit être infiniment moins lourde que celle supportée par les

consommations de luxe. Ainsi, des esprits que l'on a traités de rêveurs et de révolutionnaires,

— et nous nous faisons honneur d'appartenir à cette jacquerie financière, — certains esprits ont

eu l'audace de penser et de dire que tout homme doit avoir dans ses ressources une partie

inviolable, respectée, celle où il puise son existence matérielle et celle de ses enfants. Ce fonds

indispensable, qu'on ne saurait atteindre sans commettre un crime pareil à celui qu'on

commettrait en diminuant la somme d'air qu'il faut à ses poumons, la somme de liberté qu'il

faut à sa conscience, ce fonds ne relève pas de l'impôt c'est le tribut payé à la faim, à la nature.

Le prélèvement de la société commence là où la consommation des individus franchit les lignes

sévères du besoin pour entrer dans le domaine infini et varié des choses d'agrément>u de

luxe- C'est alors que l'impôt doit frapper, et frapper avec une énergie d'autant plus grande, que

la consommation est plus facultative, plus futile : de telle sorte qu'au bas de l'échelle l'homme

du peuple ne soit pas obligé de partager avec le fisc le morceau de pain que trempent ses

sueurs, et qu'au sommet, au contraire, les grands seigneurs, les primadona et les vieilles

marquises paient fort cher le droit d'avoir des chevaux pur sang, des rivières de perles et des

king-charles. Eu un mot nous ne verrions, avec tant d'autres, aucun inconvénient à ce que la

taxe fût de 100 pour 100 pour les mille superfluités qui égaient la vie des privilégiés d'ici-bas,

s'il fallait acheter à ce prix le dégrèvement du sel, du vin, des lettres • et nous trouverions fort

raisonnable une loi qui, établissant une taxe de 2 pour 100 sur un revenu de 500 francs,

grèverait de 3 pour 100 un revenu de 1000 francs, de 6 pour 100 un revenu de 10,000 fr., et

ainsi de suite. Si même l'on objectait, ce que l'on a constamment objecté, que nous mentons au

grand principe de la proportionnalité des charges, que nous oublions les notions les plus

simples de l'arithmétique, nous dirions que la science sociale, opérant sur des éléments

sensibles et non sur des abstractions, nedoitpas chercher l'équilibre des charges publiques

dans des formules mathématiques, fausses à force de vérité, mais bien dans une appréciation

intelligente des droits, des besoins, des instincts de chacun. Vouloir que l'ouvrier qui a

lentement accumulé à force de sueurs, de privations un revenu de 500 fr., paie au trésor 50 fr.,

par la raison que le grand propriétaire jouissant d'un revenu de 50,000 fr., paierait 5000 f.,

c'est vouloir que parce qu'un homme de vingt ans peut soulever un poids de 200 kilogrammes,

un enfant de deux ans soulève un poids de 20 kilogrammes qui briserait ses faibles bras; c'est

vouloir l'absurde, l'injuste ; c'est ne tenir compte ni du développement des forces individuelles

ni des nécessités sociales. Quoi qu'on dise ou fasse, en effet, il sera toujours plus facile pour le

riche de renoncer à des voluptés gastronomiques, que pour le pauvre de renoncer à un pain

noir qu'il brise parfois à coups de hache, comme dans les Alpes, comme en Suède, lorsque la

faim le presse et que sa dent ne peut l'entamer.

On a dit, il est vrai,— et sans remuer ici la question si vaste et si compliquée des impôts, il nous

est permis d'en dresser l'état actuel et les contours généraux, — on a dit que l'impôt ainsi

conçu, tendait, sous des apparences spécieuses, à décourager l'accumulation des capitaux par

une sorte de maximum dirigé contre ceux qui grossissent leur fortune et leurs revenus : on a

ajouté que, fatal sous ce rapport, notre système était de plus inefficace en ce que les

consommations de luxe étant purement facultatives, les classes opulentes les délaisseraient

pour éviter l'impôt. À la première accusation je réponds par cette simple réflexion, que s'il est

bon de ne pas décourager l'accumulation,— ce qu'un impôt bien établi serait d'ailleurs bien loin

de faire, — il est urgent et charitable de ne pas décourager le travailleur en rognant son

modique salaire au moyen des octrois, des taxes sur les matières premières, etc. Qui n'aimerait

mieux voir s'arrêter dans leur progression géante les fortunes de nos modernes traitants ? qui

n'aimerait mieux provoquer le découragement chez des millionnaires avides de nouveaux

trésors, plutôt que devoir le malheureux canut en lutte avec le fisc? Quant à l'inefficacité des

impôts somptuaires, nous pourrions la réfuter d'un seul mot, en citant l'exemple de l'Angleterre

et de quelques autres pays où le trésor prélève des tributs considérables sur la vanité et la

frivolité des classes aisées : nous pourrions dire que quelques francs de plus ajoutés par l'impôt

à des objets de luxe comme ceux dont nous avons déjà parlé, pèsent bien peu devant la

fantaisie d'une grande dame, et qu'un impôt sur les perles n'eût pas empêché Cléopâtre d en

boire ni nos cantatrices d'en porter ; mais nous aimons mieux admettre le fait pour vrai et

reconnaître que les revenus déserteraient les objets de haut luxe. Eh bien! à nos yeux, la société

devrait se réjouir d'un tel résultat : car les fonds qui servaient à commanditer les plaisirs et les

soupers fins des grandes villes, s'adresseraient à des consommations plus sérieuses, plus vives,

et iraient alimenter de vastes usines, de riches ateliers. Sans anathématiser le luxe, comme le fit

l'excellent abbé Pluquet, il est permis de contempler sans douleur cette transmigration si peu

probable des capitaux, et de songer qu'un jour pourrait venir où les trésors que la noblesse

romaine dissipe dans les bals, les fêtes, les processions somptueuses, serviraient à défricher

cette campagne de Rome d'où s'exhalent encore de nos jours, avec l'âme des vieux héros, tant

de miasmes destructeurs.

Et d'ailleurs le système actuel des impôts dans notre France régénérée et libérale ne réalise

même pas le programme rétréci de nos adversaires. Ainsi le vin du pauvre acquitte à la barrière

le même droit que le vin des plus riches gourmets ; la taxe sur les bestiaux étrangers pèse

aussi lourdement sur les faibles épaules de l'ouvrier que sur les robustes ressources des classes

aisées; et le sel, que Dieu a jeté, comme la manne, en masses inépuisables sur nos côtes et

dans les entrailles de la terre, le sel qu'on arrache aux malheureux paludiers, nous rappelle

encore les plus mauvais jours de la gabelle, du quint et du requint. Des taxes oppressives, que

toute l'indignation des cœurs honnêtes ne peut faire lever, privent l'indigent de cet aliment

précieux et retardent les progrès de notre agriculture, tandis que le trésor prélève à peine

quelques deniers sur les produits qui ornent les tables aristocratiques. Est-ce là de la justice,

de l'égalité, nous le demandons ? et est-il encore besoin de prouver les scandalesde ce régime,

après les pages énergiques écrites par Ricardo, Sismondi, Say, à ce sujet; après les

protestations ardentes de la tribune et les émouvantes improvisations de MM. Rossi, Blanqui et

Chevalier, au Conservatoire et au Collège de France ? Vous aurez beau dire que les impôts

indirects se recommandent par une admirable souplesse, se paient par parcelles minimes aux

époques choisies par le consommateur, et grandissent ou diminuent avec ses ressources : ce

sont là des sophismes bons tout au plus à satisfaire les employés de l'octroi, les optimistes et

les naïfs. Et d'abord, c'est une bien étrange souplesse que celle d'une institution qui s'aggrave

chaque jour et ne s'allège jamais. Un ressort souple est celui qui se détend après avoir été

tendu ; or, qui se rappelle avoir vu diminuer et surtout annuler des impôts? Cette souplesse est

donc analogue à celle du knout, et nous la désavouerons en la baf-fouant, tant que nous

verrons des décimes de guerre se perpétuer en pleine paix. Quant à la facilité d'ajourner à

volonté l'impôt individuel, nous dirons que là repose encore une erreur grave et dangereuse. Il

est bien vrai sans doute que le sacrifice se fait par parcelles; mais il n'est pas vrai que le

consommateur puisse choisir l'époque à laquelle il devra l'acquitter, ni que la taxe grandisse ou

diminue avec ses ressources, c'est-à-dire avec la consommation effectuée. En effet, la vie a des

exigences quotidiennes qu'il faut satisfaire quotidiennement, et s'il est possible d'ajourner au

lendemain un plaisir, ou l'achat de quelque, superfluité, il n'en est pas de même des denrées de

première nécessité. Celles-là il les faut avoir sous peine de mort, et pour les avoir il faut payer

tribut à ce créancier inflexible qui ne fait crédit ni aux larmes ni à la faim, et qu'on appelle

l'Octroi. Il faut donc rayer encore de la liste des avantages attachés aux contributions

indirectes, ces prétendus accommodements et cette prétendue souplesse. Reste donc

maintenant le parallélisme qu'on dit exister entre la consommation elle-même, l'impôt qui la

grève, et les ressources de la masse. Rien de plus réel, de plus séduisant au premier coup d'œil,

rien de plus faux en réalité. Voici comment : Étant donnée une taxe de 0,05 c. stir un litre de

lait, celui qui achète deux litres paiera 0,10 c, celui qui en achète quatre paiera 0,20 c, et ainsi

de suite. Notre intelligence va jusqu'à comprendre cela; mais cette taxe en sera-t-elle pour

cela-plus équitable, plus régulière, plus proportionnelle, en un mot? Nullement. Pour tous les

individus jouissant de revenus fixes le sacrifice fait en faveur de la société sera sans doute le

même chaque jour : ce n'est qu'à de larges intervalles, en effet, que s'abaissent l'intérêt des

capitaux et la rente foncière. Mais quoi de plus mouvant, de plus capricieux que les salaires de

l'ouvrier : aujourd'hui, sous l'influence d'une industrie prospère, ils atteindront un niveau élevé

et, le lendemain, si des crises financières, des sécessions menacent la grande ruche populaire,

ils diminueront, ils s'anéantiront peut-être ! Une taxe que l'ouvrier supportait aisément avec

une rétribution de 3 ou 4 francs par jour, lui paraîtra écrasante alors que cette rétribution ne

sera plus que de 2 ou de 1 franc. Or, comme ces variations du tempérament industriel se

représentent chaque jour, on voit à quoi se réduit ce rapport tant vanté entre les ressources du

citoyen et le tribut qu'il paie à l'État. En réalité ce rapport qui existe pour certaines classes ne

l'est pas pour d'autres : il est vrai aujourd'hui, et ne l'est plus le lendemain.

À quoi on a objecté qu'il faut à tout prix des revenus à l'État, que l'égalité réelle et non fictive

demandée par nous est tout simplement une chimère, et qu'il est impossible, par exemple, de

déboucher toutes les bouteilles de vin pour savoir si on a affaire à du Johannisberg, à du Porto

ou à du Surène. Il faut des revenus à tout prix, sans doute, excepté au prix de l'injuste et des

privations de la classe laborieuse qui a besoin de toutes ses forces pour sa rude et incessante

tâche, véritable rocher de Sisyphe, qui seulement ne retombe pas. Et quant à l'impossibilité

d'asseoir nos contributions sur les données du bon sens, je la récuse d'abord et j'ajoute que les

nations ne doivent pas souffrir de l'impuissance des législateurs, ne peuvent pas se contenter]

de cette fin de non-recevoir, et qu'elles ont droit d'attendre autre chose de ceux à qui elles

remettent le soin de les gouverner. Comment? il serait impossible de proportionner le droit sur

le vin à la fortune de celui qui le consomme! Mais que fait-on donc à la frontière pour

distinguer nettement entre les graisses de cheval, d'ours, de bœuf, entre les dix ou douze

espèces de poils qui paient tribut à la protection? Les douaniers sont-ils doués d'une science

universelle en fait de produits, et sauraient-ils classer à l'odorat telle ou telle qualité de graisse,

comme un courtier de thés, en Chine, classe par la dégustation les innombrables variétés de

cette plante? Eh bien! ce qu'on fait pour ces produits et pour tant d'autres, il serait très-facile

de le faire, par exemple, pour les vins. Outre que les vases qui les contiennent affectent des

formes très-variées, suivant l'origine et la qualité, formes auxquelles la consommation est

habituée et qui, pour les vins du Rhin, le Champagne, le Tokay, sont devenues traditionnelles, il

est un moven bien simple; — en dehors de l'entrée en tonneaux qui a ses inconvénients, :—

c'est de prélever le droit ad valorem sur le montant des factures ou des lettres de voiture. Le

procédé, comme on voit, n'a rien de révolutionnaire, rien d'inquisiteur, et il trouverait une

garantie puissante dans la pénalité redoutable qui s'attache à toutes les fraudes commises au

préjudice du trésor. Ce serait là une réforme transitoire en attendant le moment où, balayées

par le souffle du progrès, les barrières de l'octroi tomberaient avec celles de la douane aux

applaudissements de tous. Je ne veux pour [garants de ces applaudissements, que les passages

lumineux que M. Horace Say a consacrés à ce problème des octrois dans ses belles Études sur

l'administration de la ville de Paris*. Renoncer aux magnifiques recettes que font les caisses

municipales avec leurs droits d'entrée, est quelque chose qui peut paraître aussi utopique

qu'héroïque : mais il faudra bien y venir le jour où les idées que nous venons d'émettre, et que

couvre la sanction de maîtres illustres, auront fait irruption dans l'esprit public ; d'ici là il faudra

ramener peu à peu les droits sur les denrées de première nécessité à des tarifs qui semblent

légers, même aux plus pauvres : d'ici là il faudra faire violence au trésor, par le raisonnement,

pour lui faire adopter ces tarifs modérés, qui seraient son honneur et sa richesse s'il savait s'en

servir. Et comme les améliorations s'enchaînent, comme le bien a sa logique ainsi que le mal, la

nécessité d'alléger le fardeau qui retombe sur les classes pauvres, conduira à la nécessité de

diminuer l'ensemble des charges publiques ; de désarmer ces légions de soldats qui sont un

véritable anachronisme à une époque où triomphent les théories de la paix ; d'arracher de nos

dépenses toutes les branches gourmandes, de nos industries tous les monopoles, de notre

régime économique tous les; abus. Le licenciement de la moitié de l'armée, suivant le mode

prussien, n'ôterait rien de leur héroïsme à nos soldats, restituerait à la production des bras

vigoureux, et permettrait de faire à la nation la remise de deux à trois cents millions. Or, ce

licenciement que tout rend probable, s'effectuera dès l'instant où corn prenant l'amère tristesse

de Napoléon à Eylau, on se détournera avec horreur des champs de bataille. La philosophie

nous apprend en effet que toutes les fois qu'on creuse la tombe d'un homme on creuse celle

d'une richesse matérielle et intellectuelle : la nation perd un citoyen, la famille un ami,

l'Économie politique une valeur — et la plus noble de toutes. Si maintenant nous voulions

résumer en quelques ligues, nos idées sur la répartition de l'impôt, sur le point où il doit cesser

et commencer, nous proposerions, en complétant et élargissant les maximes posées par

Sismondi, Smith et Ricardo, les règles suivantes :

5. L'impôt, pour être régulièrement et solidement assis , doit atteindre surtout les revenus fixes,

les propriétés, les différentes branches du travail industriel et commercial, par les contributions

directes, les patentes et une application judicieuse de l'income-tax (taxe sur les revenus).

6. L'impôt, pour être équitable, doit ne s'adresser aux revenus incertains, variables de l'employé,

de l'artiste, de l'ouvrier, qu'après avoir épuisé toutes les autres sources de recettes.

7. L'impôt, pour être réellement proportionnel, doit effleurer seulement les objets de

consommation nécessaire pour peser lourdement sur les matières de luxé et d'ostentation. De

même. De taxe sur les revenus devra tenir compte non seulement du chiffre des revenus, mais

encore de leur destination, et ne pas demander 5 pour cent à un pauvre rentier de 500 fr.,

comme au Nabab qui reçoit annuellement 500,000 francs.

8. L'impôt, pour être productif, doit être modéré, et l'être d'autant plus, qu'il atteindra des objets

de consommation générale, qui s'adressent surtout aux humbles, aux pauvres.

De cette manière on attend, pour y puiser, que les richesses du pays soient créées et on n'en

tarit pas les sources en accablant le travailleur : de cette manière on est juste tout en étant

charitable, charitable tout en étant habile, noble et triple résultat que nous recommandons à

nos législateurs. A.F.

56. M. Ricardo part toujours du principe qu’on est loin de lui accorder, que l’impôt sur les

premiers produits, et que l’impôt en nature, comme la dîme, ne tombent pas sur le propriétaire

foncier, mais bien sur le consommateur. C’est qu’il admet pour la fixation des prix d’autres

bases que la quantité offerte et la quantité demandée de chaque chose en chaque lieu, quoiqu’il

n’y en ait point d’autre. C’est sur ce fondement que Smith a justement établi que l’impôt sur les

terres, aussi longtemps qu’il n’altère pas la qualité et la quantité des produits livrés à la

consommation, n’en fait pas hausser le prix, et par conséquent n’est pas payé par le

consommateur. — J.-B. Say.

57. Si, dans mon Traité d’Économie politique, j’ai dit que l’impôt en nature, avec l’apparence d’être

le plus équitable des impôts, en était le plus inégal, c’est après avoir prouvé, d’après Smith,

dont je crois le raisonnement bon, que tous les impôts sur les terres, ou sur le produit

immédiat des terres, tombent sur les propriétaires fonciers.Or, dans l’exemple cité, le produit

net des deux terres, qui est pour l’une de 10,000 fr., et pour l’autre de 4,000 fr., n’est pointée

qui compose le profit du fermier, c’est ce qui compose le profit du propriétaire, le fermage :

non pas ce que le fermier gagne, mais au contraire ce qu’il paie. J’ai donc été fondé à dire

qu’un impôt qui enlève à l’un le quart de ce fermage, de ce produit net, et à l’autre seulement

le dixième, est un impôt fort inégal. Si l’impôt en nature tombait sur les profits du fermier ou

du cultivateur, non pas en tant que propriétaire , mais en tant que capitaliste industrieux (ce

que je ne crois pas ), il serait inégal encore ; car, dans l’exemple cité, un fermier qui ferait

annuellement des avances de culture égales à 2,000 fr., paierait 1,000 fr. d’impôts ; et celui qui

ferait des avances égales à 8,000 fr., c’est-à-dire qui emploierait une industrie quatre fois plus

grande, et ferait en conséquence des profits probablement quatre fois plus considérables, ne

paierait aussi que 1,000 fr. d’impôts. — J.-B. Say.

58. L’auteur met ici en opposition deux impôts supposés ; mais je crains qu’il ne se trompe sur

l’effet qu’il leur attribue. Si le gouvernement levait cent quarters de blé sur mille, et continuait à

les lever, les neuf cents quarters qui resteraient ne vaudraient jamais plus que neuf cents ; car

les cent quarters levés par le gouvernement retourneraient toujours à la consommation,

quoique dans l’intérêt du prince. Il y aurait toujours la même quantité produite et le même

nombre de consommateurs. Quant à l’impôt sur l’or, je pense, au contraire, que le

gouvernement, en raison du monopole de la fabrication des monnaies, pourrait mettre dans la

circulation neuf cents onces d’or en monnaie, et les faire valoir autant que mille en lingots. —

J.-B. Say.

59. Nous croyons avoir réfuté cette décourageante doctrine dans un précédent chapitre. A. F.

60. Il serait très-avantageux pour les propriétaires que l’impôt atteignît les profits du fermier,

plutôt que ceux de tout autre capitaliste. En effet, on asseoirait alors sur les consommateurs de

denrées agricoles, une taxe qui profiterait et à l’État et aux maîtres du sol.

61. De plus longues réflexions me font douter de la nécessité où l’on se trouverait d’avoir plus

d’argent pour desservir la circulation de la même somme de marchandises, dans le cas où les

prix hausseraient par l’impôt et non par les difficultés de la production. Supposons qu’à une

certaine époque, en un certain lieu, 100,000 quarters de blé se vendent à raison de 4.V. par

quartier, et que, par suite d’une, contribution directe de 8 sch, le prix s’élève à 4 l. 8 sh., je

crois que la même masse de numéraire suffirait dans les deux cas. Ainsi, si j’achetais

auparavant 11 quarters à 4 l., et que le poids de la taxe me forçât de réduire ma consommation

à 10 quarters, il me faudrait la même somme de numéraire, uniquement, car dans tous les cas

je paierais 44 l. pour mon blé. La nation consommerait en réalité un onzième de moins, et ce

onzième irait augmenter la consommation du gouvernement. L’argent serait prélevé par l’État

sur le fermier, mais celui-ci retrouverait les 8 sch. dans la vente de son blé. Aussi cette taxe

est-elle réellement une taxe en nature, et n’exige-t-elle aucun excédant de numéraire ; —du

moins, cet excédant est-il si faible qu’on peut le négliger sans crainte.

62. M. Ricardo, dans tout ce chapitre, et dans plusieurs autres endroits de son ouvrage, ne fait pas

attention qu’il y a une autre variation de prix qu’une variation purement relative. Pour lui

l’argent devient plus cher si dans un achat on donne moins d’argent pour avoir une même

marchandise- A ce compte, comme on donne à présent seulement une once d’argent environ

pour acheter un volume ordinaire, un Nouveau-Testament, par exemple; tandis que pour se

procurer le même ouvrage en l’année 1500, il fallait donner environ deux onces d’argent, il en

résulterait que l’argent est devenu plus cher, plus précieux, puisqu’on en donne moins pour

une quantité de marchandise pareille. Cependant il n’en est rien. D’autres considérations nous

ont appris, au contraire, que l’argent est dix fois plus abondant, et environ quatre fois meilleur

marché qu’en 1500. Si l’on donne une fois autant de livres pour un même poids d’argent, il faut

donc que les livres aient diminué de prix dans la proportion à peu près de huit à un.

Il m’est impossible de me livrer ici aux développements qui seraient nécessaires pour faire

entendre la différence qu’il y a entre une baisse réelle et une baisse relative des prix ; on les

trouve dans mon Traité d’économie politique, liv. II, chap. 4. Ils se réduisent en somme à ceci :

la baisse du prix d’un produit est réelle lorsque, avec les mêmes moyens de production, les

mêmes frais de production, le même terrain, le même capital, le même travail, on obtient une

plus plus grande quantité de produit. Un livre imprimé, comparé avec un livre manuscrit, coûte

huit fois moins d’intérêt de capital et de main-d’œuvre : donc il est réellement huit fois moins

cher.

Une once d’argent coûte, en Europe, quatre fois moins d’avances et de main d’oeuvre qu’elle ne

coûtait en 1500 ; elle est réellement quatre fois moins chère. La valeur relative de ces deux

choses a changé, mais la valeur de l’une n’a pas haussé. Avec la même fortune, avec le même

revenu, c’est-à-dire le même fonds de terre, le même capital, le même travail industriel qu’en

1500, un homme peut avoir huit fois plus de livres et quatre fois plus d’argenterie. — J.-B. Say.

63. Dans la note de la page 129, nous avons fait voir ce qu’il y a de vrai et ce qu’on peut aussi

découvrir d’erroné dans cette proposition du savant et profond commentateur de Smith. A. F.

64. Rien de plus vrai que le contraste offert par le renchérissement des subsistances, et la

dégradation des salaires, aux époques de disette. C’est qu’en effet la lutte se trouve alors

engagée entre deux faits bien distincts : un fait naturel, physique, qui est la végétation; un fait

social, qui est l’offre et la demande des bras : — le premier frappant comme la foudre, le

second ne pouvant subir que des transformations lentes, du moins quand ces transformations

ne sont pas précipitées, aggravées par les crises de l’industrie, du commerce ou de

l’agriculture. Un mois suffit, en effet, pour dessécher la racine des plantes, et frapper de mort

les ressources agricoles de tout un pays ; mais il faut des années quand il ne faut pas des

siècles pour accroître avec l’industrie la valeur du travail. Un mois suffit pour tripler le prix du

blé, mais pour tripler des salaires, il faut de grands efforts, suivis de grands succès. À n’étudier,

donc, que les phénomènes économiques d’un petit nombre d’années, l’ascension du prix des

subsistances sera, comme le dit M. Buchanan, contemporaine de l’abaissement des salaires ;

mais si, élargissant l’horizon, on surveille la marche séculaire du travail, à travers les

oscillations infinies et infiniment douloureuses qu’il éprouve, on découvre que sa valeur s’est

accrue constamment, et que la même somme d’efforts donne aujourd’hui à l’ouvrier une

somme de bien-être, de jouissances bien plus considérables que du temps de la reine Berthe,

du roi Arthur ou des Pharaons. Les ognons d’Égypte, le pain noir des Ergastules, les maigres

deniers qu’on donnait aux ouvriers du moyen-âge, sont devenus des salaires de 3 à 4 francs ou

schillings, et la scène attristée de l’esclavage antique, ou du servage féodal s’est illuminée aux

reflets de cette lampe merveilleuse qui est la liberté de penser, de dire et d’agir. Si bien que

demain, peut-être, les salaires baisseront dans un pays, pour se relever, après-demain, et puis

tomber encore ; mais nous certifions que dans un siècle ils auront définitivement haussé.

Tout ce que nous pouvons concéder à M. Buchanan, c’est que les travailleurs ne, marchent pas

vers le bien-être, comme une flèche vole au but, sans détours, sans déviations : ils y vont à

travers mille obstacles, mille sinuosités, mais en réalité, ils y vont.

Et d’ailleurs, nous ne voyons pas ce que la nature a à faire dans la fixation du taux des

subsistances, et en quoi la Providence se mêle de rédiger les tarifs de la Halle ou de Mark-Lane.

Nous ne voyons pas surtout en quoi, comme le veut M. Buchanan, comme le prétend

Ricardo : Dieu contrarierait ses propres desseins en permettant aux salaires de s’élever dans le

rapport du renchérissement des subsistances. Les desseins de Dieu, en couvrant la terre de

générations vivantes, n’ont pas été de les affamer ou de les étouffer dans les étaux d’un

syllogisme économique. En créant l’homme, il lui a légué la terre pour nourrice, comme en

créant l’enfant il a gonflé le sein des mères. Si maintenant les moissons se flétrissent, si les

plantes meurent frappées d’innombrables fléaux, si le lait manque aux faibles, et le pain aux

forts, il faut voir dans ces faits redoutables, une transgression des lois divines, il faut courber la

tête devant ces mornes et implacables énigmes, et non les expliquer par une barbare

préméditation de la Providence. En fait, la Providence n’intervient nullement dans de si basses

œuvres ; elle permet les famines, les disettes : la force des choses, l’organisation sociale, la

logique des événements font le reste, et nous sommes convaincu que Dieu ne s’opposerait

nullement à ce que le travailleur eût toujours la même dose d’aliments, — résultat que M.

Buchanan trouve incompatible avec ses desseins.

Il était, comme on voit, fort inutile de faire jouer à la nature un rôle si peu digne d’elle, et

d’introduire jusque sur le terrain de l’économie politique ces influences occultes et ces miracles

qui ont tant tourmenté les alchimistes et les philosophes. Cela ne convient ni à notre époque, ni

à nos esprits, et il suffisait, dans cette circonstance, de l’usage modeste du bon sens.

Les résultats indiqués par le .judicieux commentateur de Smith, sont, en effet, faciles à

expliquer, et nous les avons déjà expliqués plus haut. Ainsi, les subsistances venant à hausser,

le travail se ralentit immédiatement dans toutes les branches de la production ; et cela

forcément, fatalement, par cette loi de solidarité qui lie toutes les classes de la société. Si les

agriculteurs sont misérables, ils achètent moins de vêtements, — ce qui restreint la production

manufacturière ; si les tisserands sont misérables, ils consomment moins de pain, moins de

viande, moins de yin, — ce qui restreint la production agricole. De là, diminution dans la

demande des bras, par conséquent, baisse dans les salaires. Pas m’est besoin des divinités de

l’Olympe pour produire et démontrer ces fléaux; pas n’est besoin d’elles non plus pour y porter

remède, le progrès des connaissances humaines et des institutions sociales tendant chaque

jour à les affaiblir. C’est ainsi que l’amélioration des méthodes agricoles a rendu les disettes

infiniment moins fréquentes : c’est ainsi que la rapidité des voies de communication a mis les

continents anciens de plein pied avec les continents nouveaux ; c’est ainsi que les pays où les

récoltes ont été abondantes peuvent laisser s’épancher ces richesses sur les pays frappés de

stérilité, et échanger, dans le langage de la Bible, leurs vaches grasses contre leurs vaches

efflanquées ; c’est ainsi que l’égalité des partages tend à assurer à chacun une place au grand

festin que donne la terre à ses enfants ; c’est ainsi, enfin : que la liberté du commerce, en

élargissant la zone où se puisent les produits, et celle où s’achète le travail, prépare un

équilibre futur que troubleront seulement de rares et faibles secousses.

Sans accorder à ces généreuses réformes des vertus irrésistibles, et en faire une panacée

infaillible, nous les croyons infiniment plus puissantes que le manichéisme de Buchanan.

Incarnées dans cette association géante qui les fit triompher en Angleterre, à la voix inspirée de

Cobden, — apôtre de cette religion de la liberté dont Smith, Condorcet, Rousseau avaient été

les révélateurs; inscrites dans les lois commerciales d’un grand peuple, par la main d’un grand

ministre, qui a enlevé près de douze cents articles aux tyrannies du fisc, elles ont pénétré dans

les intelligences les plus avancées de notre pays, et pénétreront bientôt dans notre code, grâce

à la plume incisive et humoristique de M. Bastiat, grâce à la parole tantôt brillante, tantôt grave,

tantôt mordante de MM. d’Harcourt, Blanqui, Faucher, Dunoyer, Chevalier, Wolowski, etc., grâce

surtout au plus grand de tous les maîtres : l’expérience. Il s’est trouvé de plus que, pour leur

début, ces doctrines de liberté ont préservé l’Europe d’une disette effrayante, et de secousses

épouvantables. Elles ont payé leur bienvenue dans ce monde en sauvant des milliers de

malheureux dont nous entendions déjà le râle en Irlande, en Angleterre, et chez nous-mêmes.

Qu’en dit M. Buchanan ? A. F.

65. M. Buchanan, d’Edimbourg , le dernier éditeur de Smith, et l’un de ses plus dignes interprètes,

me paraît avoir ici raison contre M. Ricardo. Il établit que rareté et cherté sont une seule et

même chose ; je le pense comme lui.Rareté, en matière de valeurs, ne se prend pas, ne peut

pas se prendre dans un sens absolu, mais dans un sens relatif à la demande. Ainsi, quoique

l’Angleterre produise plus de grains au dix-neuvième siècle que dans aucun des siècles qui ont

précédé, je dis que le blé abonde moins en Angleterre qu’il ne faisait, et que sa quantité n’a pas

augmenté autant que le nombre de ses consommateurs ; car, d’après tous les relevés

statistiques que j’ai pu consulter, jusqu’à la première année de ce siècle, l’Angleterre, année

commune, a constamment exporté du blé, et depuis lors elle en a constamment importé. J’en

juge encore sur la législation actuelle de ce pays, où les douanes sont armées, contre

l’importation du blé*, et où l’exportation est libre, assuré que l’on est qu’on n’exportera pas du

grain d’un pays où il manque constamment, et où il est par conséquent plus cher que partout

ailleurs.

M. Buchanan est donc fondé à dire que chacun des consommateurs, a, pour ce qui regarde le

blé, une moins grosse part à consommer, et qu’il la paie aussi cher que si elle était plus grosse.

Cette législation est nécessitée par la circonstance qu’il y a en Angleterre, dans la réalité, deux

pris naturels pour le blé. L’un se compose des frais de production du blé produit par les fonds

de terre du pays ; l’autre, des frais de production du blé produit par l’industrie commerciale, du

blé que l’Angleterre doit à son commerce. Ce dernier prix est en général plus bas que l’autre ;

et si le gouvernement n’ordonnait pas qu’il ne sera versé du blé du commerce qu’autant que le

prix s’en élèvera à 80 sch., les cultivateurs ne pourraient soutenir la concurrence des

négociants ; ils ne vendraient pas un quarter de grain ce que ce quarter leur coûte : ils

abandonneraient cette culture, au moins en partie, et acquitteraient difficilement leurs

contributions, leurs fermages et la taxe des pauvres. C’est ainsi que l’autorité publique

entretient perpétuellement une espèce de disette factice, un prix monopole, qui, par suite du

même système, s’étend à beaucoup d’autres marchandises, rend la vie difficile, et chasse hors

de leur terre natale un si grand nombre d’Anglais. Pour être conséquent dans ce système

vicieux, en même temps qu’on diminue, ou, ce qui revient au même, qu’on empêche de

s’accroître les objets de consommation, il faudrait empêcher de s’accroître le nombre des

consommateurs ; mais on n’est point d’accord là-dessus en Angleterre : j’en juge par les

contradictions qu’éprouve M. Malthus. L’un n’est pourtant que la conséquence nécessaire de

l’autre. On ne peut soutenir que par de mauvais palliatifs une santé politique altérée par des

excès qu’on ne veut pas corriger. — J.-B. Say.

66. Il est impossible d’accorder à l’auteur que la demande du travail reste la même lorsque le

travail augmente de prix. Si donc, l’ouvrier quand on le force à payer un nouvel impôt, voulait

s’en faire rembourser par ceux qui l’emploient, à coup sûr la demande faite par ceux-ci

diminuerait. Il n’y a pas de fait plus constant et mieux expliqué dans toute l’économie politique.

— J.-B. Say.

67. L’effet de l’impôt est nécessairement très-compliqué, parce que les différentes classes sur

lesquelles il porte ou qui en font l’avance sont placées dans une foulé de situations variées,

plus ou moins avantageuses ou désavantageuses pour en rejeter le fardeau sur d’autres

classes. Vouloir décider de l’effet de l’impôt par des principes trop absolus, et sans tenir

compte de la multitude de circonstances qui modifient son effet, c’est vouloir, selon moi,

arriver à des résultats fort différents de ceux que nous présente l’observation.

Que l’on mette un impôt sur la fabrication ou les fabricateurs de chapeaux ; que ce soit une

patente ou bien une estampille, ou bien un droit sur la matière première, ou le local, ou les

ouvriers chapeliers, peu importe ; que ce droit s’élève à 2 fr., je suppose, pour chaque chapeau

de 20 fr., qu’arrivera-t-il ? les chapeaux se paieront-ils 22 fr. ? Non ; il faudrait pour cela que la

demande restât la même, ce qui n’est pas possible. Les chapeaux se paieront-ils 20 fr. comme

auparavant ? probablement non ; il faudrait que les producteurs payassent en totalité l’impôt

sur leurs gains ; or cette circonstance, rendant cette production moins avantageuse, diminuerait

la quantité offerte deé moyens de production des chapeaux. Pour qu’elle se balance avec la

nouvelle quantité qui sera demandée, il faudra peut-être payer non pas 18 fr., mais 19 fr. la

totalité des services productifs propres à faire un chapeau ; et l’impôt de 2fr. payé, il se

trouvera que le consommateur aura payé 21 fr. un chapeau de la qualité de ceux qu’il payait 20

fr., et que les producteurs auront vendu 19 fr. cette même qualité dont ils obtenaient 20 fr.

avant l’impôt que nous avons supposé s’élever à 2 fr.

L’impôt aura porté en partie sur les producteurs, entrepreneurs et ouvriers, mais dans des

proportions fort diverses ; en raison de la diminution de leurs gains, et en partie sur les

consommateurs, à cause de l’augmentation du prix, et la production de cet article, omme sa

consommation, auront diminué. Avec quelques variations dépendantes de circonstances

diverses, c’est à peu près là l’effet de toute espèce d’impôt ; et cet effet, résultat de la nature

des choses et du raisonnement qui l’explique suffisamment, ébranle, je le dis avec chagrin,

l’édifice que M. Ricardo, non-seulement dans ce chapitre, mais dans quelques autres, élève

avec beaucoup d’habileté sur des principes trop absolus.

M. Ricardo djra peut-être à l’appui de sa doctrine qu’il faut bien que la quantité de travail

industriel se proportionne au capital productif de la société; qu’ainsi il ne peut pas y avoir

moins de chapeaux produits après l’impôt qu’auparavant ; que la quantité offerte restant la

même, le prix n’en peut pas monter, et que s’il y a 2 fr. d’impôt à payer, il faut que ce soit

l’entrepreneur seul qui en supporte la perte.

Je répondrai, en premier lieu, qu’un commerce grevé d’impôts exige, en proportion des

quantités produites, plus de capitaux ; en second lieu, qu’une partie des capitaux sorte

évidemment d’un emploi qui devient moins avantageux, sans que ce soit toujours pour se

porter sur d’autres productions également favorables au bien-être de la.société, et qu’ils en

sortent aussi pour être voués à la consommation improductive, à la destruction. Ne voyons-

nous pas chaque année, au moyen des emprunts publics, la plupart des gouvernements de

l’Europe détruire une partie considérable des épargnes et des capitaux de leurs sujets ? Ils

rendent d’une part la production désavantageuse par des impôts exagérés, et d’autre part

offrent complaisamment aux producteurs de dévorer à la suite d’un emprunt les capitaux qui,

par leur faute, rendent trop peu entre les mains de l’industrie. Le vice nourrit le vice ; et s’il n’y

avait pas maintenant en Europe, dans le monde entier, un développement de connaissance et

d’activité industrielle supérieur à tous les exemples que nous fournissent les temps historiques,

un développement qui fait plus que balancer les maux qui résultent de la mal-administration, il

ne tiendrait pas à la politique européenne que la civilisation du monde rétrogradât on ne sait

où. — J.-B. Say.

68. N’y a-t-il point dans tout ce qui précède une confusion entre le fonds destiné à la

consommation improductive, à la simple satisfaction des besoins de l’homme, et le fonds

destiné à la reproduction, qu’on nomme le capital ?

Lorsqu’on fait payer à un ouvrier un impôt qu’il ne peut se faire rembourser ni par son maître,

ni par le consommateur du produit auquel il concourt lorsque le montant de cet impôt est

donné à un courtisan, il est clair que le fonds de consommation du courtisan ou du percepteur

est augmenté de tout ce qui est ôté au fonds de consommation de l’ouvrier; les jouissances du

premier sont multipliées aux dépens quelquefois des besoins urgents du second ; mais on peut

dire, à là rigueur, que la demande des travaux productifs n’est pas diminuée : elle n’est que

déplacée On demande, en travaux qui concourent à des objets de luxé, ce que l’ouvrier cesse

de demander en bonne nourriture, en bons vêtements, en ameublements commodes.

Lorsque l’impôt est pris sur le capital, il ne faut pas croire qu’il achète autant de travaux que s’il

était demeuré dans cet utile emploi. A la vérité, le gouvernement se sert de son montant pour

faire des achats qui remplacent ceux qu’aurait faits cette portion de capital ; c’est-à-dire peut-

être de la poudre à canon, au lieu de la laine dont on aurait fabriqué dû drap; mais la poudre à

canon ne se reproduit pas par elle-même, tandis que le drap, une fois fabriqué, se vend, et de

sa valeur on recommence à acheter de nouvelles denrées dont la production fait travailler de

nouveau les producteurs, et le même jeu se renouvelle perpétuellement. Dans ce cas, il ne faut

pas dire que le-montant de l’impôt entre les mains du gouvernement réclame autant de travaux

industriels qu’entre les mains des particuliers. — J.-B. Say.

69. M. Say paraît être imbu de l'opinion générale sur ce point. En parlant du blé, il dit : « De là il

résulte encore que son prix influe sur celui de tous les autres produits. Un chef d'entreprise,

fermier, manufacturier, ou négociant, emploie un certain nombre d'ouvriers, qui tous ont

besoin de consommer une certaine quantité de blé. Si le prix du blé augmente, il est obligé

d'aug-menter dans la même proportion le prix de ses produits. » Liv. I, chap. xvii. (Note de

l'auteur)

70. Même dans le commerce d’échange et sans faire usage de monnaie, une marchandise peut être

chère ou à bon marché. Elle est chère lorsqu’elle est le résultat de beaucoup de frais de

production, du service de beaucoup de capitaux ou d’industrie, ou, ce qui revient au même,

lorsque beaucoup de capitaux ou d’industrie n’ont donné que peu de marchandise. Lorsque

cette marchandise va dans l’étranger, on n’en peut donner que peu en échange de quoi que ce

soit ; par conséquent elle ne trouve pas à s’y échanger facilement. C’est ce qu’on appelle ne pas

soutenir la concurrence avec les marchandises produites dans ce pays étranger, lesquelles

pouvant s’offrir en plus grande abondance dans les échanges, obtiennent la préférence.

C’est une preuve de plus qu’il y a autre chose que des variations relatives dans les prix, comme

toute la doctrine de M. Ricardo semble l’établira — J.-B. Say.

71. Lorsque, par défaut de consommation, on ne fait plus usage d’un marais salant, les frais qui

ont été faits pour l’établir sont un capital perdu, un capital qui ne peut se vouer à aucune autre

production. Dans les cas même, ce qui est tort rare, où l’on peut retirer, sans en perdre la

majeure partie, ses capitaux d’une industrie dont les frais excèdent les produits, on ne replace

pas nécessairement dans l’industrie les portions qu’on en sauve. Souvent on les prête au

gouvernement ; on en achète des charges ; on les place dans l’étranger. Les travaux industriels

eux-mêmes ne se déplacent pas sans pertes et sans inconvénients. Qui peut dire ce que sont

deveunus les ouvriers qui travaillaient aux marais salants auxquels on a été forcé de renoncer ?

Et en supposant qu’ils aient pu se transporter ailleurs et apprendre un autre métier, le revenu

de leurs bras en a nécessairement souffert ; il y a eu moins de gains faits par leurs travaux

industriels ; quant aux chefs de cette industrie, en supposant même qu’ils n’aient pas renoncé

entièrement à une production devenue trop ingrate, ils auront du moins réduit leur

exploitation ; leurs bénéfices n’auront plus été les mêmes. Ce ne sont donc pas seulement des

capitaux et une industrie qui changent de place, mais des capitaux et une industrie diminués et

produisant moins. J’ai donc pu dire que lorsque l’impôt est poussé trop loin, il y a des pertes de

jouissances et de revenus dont le gouvernement ne fait pas son profit.

L’impôt prive aussi quelquefois complètement les consommateurs de certains produits que rien

ne remplace. Sans les impôts on pourrait se procurer en Angleterre les vins communs du midi

de la France pour quelques sous par bouteille. Le peuple d’Angleterre est totalement privé de

cette boisson salubre. Lorsque, par suite d’une prohibition ridicule, le sucre valait en France 5 à

6 francs la livre, toutes les femmes en couches, tous les malades de la classe indigente, furent

privés en totalité de cette matière si précieuse dans leur situation. La consommation du sucre

diminua de moitié, et par conséquent les jouissances provenant de la consommation du sucre.

Sans doute c’est un principe vrai en soi, qu’en général l’industrie et la production sont en

raison des capitaux productifs ; et cependant toutes les observations nous persuadent que les

impôts altèrent la production, même avant que la somme des capitaux soit entamée. Il n’est

pas prudent, en économie politique, dé s’étayer même du principe le mieux établi, pour en

déduire constamment les conséquences les plus incontestables. Les résultats sont modifiés par

une foule de circonstances dont l’influence n’est pas moins incontestable, et qu’il est on ne

peut pas plus difficile d’apprécier. Heureusement que ces questions ardues ne sont pas celles

dont l’application présente le plus d’utilité. Ce qu’il y a de vraiment important dans l’Économie

politique, c’est de savoir en quoi consistent les richesses, par quels moyens elles se multiplient

et se détruisent ; et sur ces points essentiels, Smith, Buchanan, Maltnus, Ricardo sont

heureusement d’accord. — J.-B Say.

72. La remarque suivante du même auteur me semble également fausse « Lorsqu’on met un droit

excessif sur les cotons, on nuit à la production de tous les tissus dont cette matière est la base.

Si la valeur totale ajoutée aux cotons par les diverses manufactures s’élève en un certain pays à

100 millions par an, et que les droits réduisent de moitié cette activité, alors l’impôt ravit

chaque année à ce pays 50 millions ; indépendamment de ce qu’il fait entrer dans le trésor. »

Livre III, chapitre XVIII. (Note de l’Auteur)

73. Rigoureusement parlant, M. Ricardo, a, dans ce cas-ci, raison contre moi. Certes, si tous les

capitaux étaient aussi bien employés qu’ils peuvent l’être, on ne pourrait donner de

l’accroissement à une industrie sans retirer à une autre une partie de ses instruments ; mais

dans la pratique rien ne se fait avec cette rigueur. Une industrie qui s’élève, et surtout

lorsqu’elle se compose de petites entreprises, comme le commerce de la marée, s’élève au

moyen d’une foule de petites sommes mises en réserve, et qui n’avaient souvent aucun utile

emploi. On les met au jour, on ne craint pas de les hasarder lorqu’une occasion favorable se

présente Plusieurs industries comme celle-ci exigent peu de capitaux. La marée ne pouvant se

conserver plus de trois ou quatre jours, il faut qu’elle soit revendue presque aussitôt

qu’achetée ; elle n’admet pas de longues avances.— J.-B. Say.

74. M. Say observe « qu’un manufacturier ne peut pas faire payer au consomma-teur tout le

montant de l’impôt levé sur sa marchandise, parce que la hausse du prix en diminuera la

consommation. » Si cela arrivait, si la consommation diminuait, l’approvisionnement ne

diminuerait-il pas promptement aussi ? Pourquoi le manufacturier continuerait-il son

commerce, si ses profits tombaient au-dessous du niveau des profits des autres industries ? M.

Say paraît avoir oublié aussi dans ce passage la doctrine qu’il a soutenue ailleurs, « que les frais

de production déterminent le plus bas prix des choses, le prix au-dessous duquel elles ne

tombent pas d’une manière durable, car alors la production s’arrête ou diminue. » Liv. II, chap.

4.

« L’impôt, dans ce cas, porte donc eu partie sur le consommateur, qui paie le produit plus cher,

et en partie sur le producteur, qui, l’impôt déduit, se trouve l’avoir moins vendu. Le trésor

public profite de ce que le consommateur paie de plus, et du sacrifice que le producteur est

obligé de faire d’une partie de ses profits. C’est l’effort de la poudre qui agit à la foi sur le

boulet qu’elle chasse, et sur le canon qu’elle fait reculer. » Liv. III, chap. 8. (Note de l’Auteur).

J’ai déjà eu occasion de remarquer que M- Ricardo admet trop généralement et sans restriction

que les capitaux et l’industrie se retirent d’une production qui ne donne pas des profits égaux

aux profits des autres commerces. Dans presque tous les genres d’industrie, il se trouve des

capitaux tellement engagés qu’on ne pourrait les retirer de leur emploi sans altérer

considérablement leur valeur. Les talents et les travaux industriels eux-mêmes ne changent pas

d’objet sans de graves inconvénients. On aime mieux continuer à travailler dans un genre qui-

rapporte moins, parce qu’il y aurait plus de perte encore à changer ; et cet effet se perpétue

quelquefois un demi-siècle durant, c’est-à-dire tout le temps que dure bien souvent la forme

d’administration et le système des contributions.

Il est impossible de négliger des circonstances qui influent si puissamment sur les résultats ; on

risque beaucoup de se tromper quand on n’a les yeux fixés que sur quelques grandi» principes,

et qu’on ne veut compter pour rien les modifications qu’ils reçoivent des considérations

accessoires. Les circonstances agissent en vertu de principes tout aussi incontestables, et qui,

de même que les principes les plus généraux, dépendent de la nature des choses. - J.-B. Say.

75. A Dieu ne plaise que je veuille qu’aucun Gouvernement manque de parole aux créanciers de

l’État; mais si jamais pareil malheur arrive entre Palerme et Edimbourg, on lira en tête de l’édit

un beau préambule dans lequel il sera dit : « Attendu que les créanciers de l’État ont prêté, non

pour l’avantage général, mais pour retirer un bon intérêt de leurs fonds ; attendu qu’ils ont

prêté, non à nous, mais, à des gouvernants qui nous ont précédés, qui non-seulement n’étaient

pas nous, mais ont employé cet argent à nous combattre, nous ou le système que nous

chérissons ; attendu qu’ils n’ont été guidés par aucun sentiment de confiance, mais plutôt par

le désir d’avoir une propriété que l’impôt n’atteint pas, et qu’on peut vendre à la Bourse du jour

au lendemain; attendu que la nation n’est point engagée par le vote de législateurs qui se

disaient ses représentants, mais qui ne représentaient en réalité que la volonté des ministres

occupés du doux emploi de dissiper les fonds de tous ces emprunts, etc., etc. » — J.-B. Say.

76. M. Robert Hamilton est, à ma connaissance, le premier qui ait averti les Anglais qu’on n’éteint

aucune partie de sa dette quand on emprunte d’un côté plus qu’on ne rembourse de l’autre ;

qu’il vaut mieux ne rien rembourser et emprunter un peu moins, parce qu’on épargne du moins

alors les frais de l’opération. Je regarde néanmoins comme important de voir l’opinion d’un

homme aussi capable que M. Ricardo, et qui connaît aussi bien la nature des fonds publics en

général, et des fonds anglais en particulier, confirmer entièrement la doctrine du savant

académicien d’Edimbourg ; je regarde comme important de voir M. Ricardo nous annoncer que

si, au moment d’une nouvelle guerre, le Gouvernement britannique n’a pas remboursé une

portion considérable de la dette (ce qui ne s’achemine pas, puisque durant la paix il l’augmente

chaque année) ; ou bien s’il ne trouve pas le moyen de faire payer chaque année à la nation la

dépense extraordinaire que cette guerre occasionnera (ce qui n’est point possible, puisqu’on a

de la peine à trouver de nouveaux impôts pour payer seulement l’intérêt de ces frais

extraordinaires) ; de le voir, dis-je, nous annoncer que, sauf ces deux suppositions, qui sont

inadmissibles, la banqueroute est inévitable.

Smith avait dit que les caisses d’amortissement semblaient avoir eu pour objet moins de

rembourser la dette que de l’accroître. Mais Hamilton et Ricardo ont creusé ce sujet jusqu’au

fond, et y ont fait pénétrer une lumière à laquelle désormais aucune fallacieuse doctrine né

saurait résister. M. Ricardo, avec une sagacité admirable, réduit ici l’a question à ses termes

essentiels. Contracter une dette, c’est se charger d’un fardeau dont la banqueroute elle-même

ne saurait vous libérer, puisque son effet ne serait pas d’augmenter les revenus des particuliers

de tout ce que l’impôt lèverait de moins ; mais-seulemeut d’augmenter les revenus des

contribuables (qui ne paieraient plus cette portion de l’impôt) aux dépens des rentiers (qui ne la

recevraient plus). Et quel est l’effet de ce fardeau inévitable ? de rendre plus dure la condition

des habitants du pays, de les exciter à secouer cette importune charge sur les épaules de leurs

concitoyens en s’éloignant, en se soustrayant par l’émigration aux privations, aux gênes, aux

frais qui résultent de la dilapidation antérieure d’un grand capital. Il prouve que le remède à ce

mal ne peut venir que de la restitution de ce capital ; mais pour restituer un capital, il faut

l’accumuler lentement en dépensant chaque année moins qu’on ne reçoit. Or, tout homme de

bon sens se demande de qui l’on peut attendre cette sage conduite : sera-ce d’un

gouvernement intéressé à dépenser, à multiplier le nombre de ses salariés pour multiplier ses

créatures? sera-ce de ces salariés eux-mêmes intéressés à conserver leurs places et leur faveur

aux dépens des contribuables ? ou bien sera-ce d’une représentation nationale forte et

indépendante, intéressée à ménager la bourse du peuple, qui est la sienne ? — J.-B. Say.

77. « L’industrie manufacturière augmente ses produits à proportion de la demande, et les prix

baissent ; mais on ne peut pas augmenter ainsi les produits de la terre, et il faut toujours un

haut prix pour empêcher que la consomma-tion n’excède la demande. » Buchanan, tom. IV,

pag. 40. Est-il possible.que que M. Buchanan puisse soutenir sérieusement que les produits de

la terre ne peuvent être augmentés quand la demande eu devient plus considérable. (Note de

l’Auteur.)

M. Buchanan supposé, je pense, que la tendance qu’a la population à devancer lès moyens de

subsistance (V. les raisons irrésistibles qn’en donne Malthus), établit une demande telle, que le

prix des subsistances excède toujours ce qui serait rigoureusement nécessaire pour payer les

seuls profits du capital et de l’industrie employés à la culture des, terres.C’est cet excédant qui

compose le profit du propriétaire foncier, la rente qu’un fermier, consent, à payer, même

lorsqu’il n’y a aucun capital répandu sur la terre qu’il loué.

Le prix des produits territoriaux, comme tous autres, est toujours fixé eu raison composée de

l’offre et de la demande ; or, il est clair que dans le cas dont il est ici question, la demandé

n’étant jamais bornée, et l’offre l’étant toujours (puisque l’étendue des terres cultivables l’est),

le produit des terres doit être à un prix monopole, qui s’élève d’autant plus, que les facultés

des consommateurs s’augmentent.

Il ne faut pas dire que la quantité des terres cultivables n’est pas bornée tant qu’il en reste

d’incultes. Si les produits possibles des terres actuellement incultes, soit en raison des

difficultés provenant de la distance ou des difficultés provenant des douanes,doivent revenir

plus chers au consommateur que le blé qu’il achète au prix monopole de son canton, il est

évident que ces terres ne peuvent point, par leur concurrence, faire baisser le blé dans son

canton.

J’avoue d’ailleurs que je ne vois aucun motif suffisant de renoncer à l’opinion de Smith, qui

régarde la terre comme un grand outil, une machine propre à faire du blé, quand elle est

convenablement manceuvrée, et qui trouvé tout simple que le propriétaire de cette machine, à

quelque titre qu’il la possède, là loue à ceux qui en ont besoin. C’est le besoin qu’on a des

produits qui est la première source du prix qu’on y met. Si la concurrence des producteurs fait

baisser ce prix au niveau des frais de production, ce n’est pas une raison pour que les

propriétaires de terres réduisent leurs prétentions au niveau de rien ; car, quoique les fonds de

terre n’aient rien coûté dans l’origine, l’offre de leur concours est nécessairement borné, et les

bornes de ia quantité offerte sont aussi l’un des éléments de la valeur. — J.-B.Say.

78. J’aurais voulu que le mot profit eût été supprimé.

Il faut que le docteur Smith croie que les profits des fermiers de ces vignobles précieux sont

au-dessus du taux ordinaire des profits. S’ils ne l’étaient pas, ils ne paieraient point l’impôt, à

moins qu’il ne leur fût possible de le rejeter sur le propriétaire ou sur le consommateur. (Noté

de l’Auteur.)

79. Voyez la note précédente.

80. Tom. III, pag. 355

81. J’ai distingué dans mon Économie politique les profits du fonds de terre des profits du capital

employé à sa culture ; j’ai même distingué, en parlant de ce capital, celui qui a été employé par

le propriétaire en bâtiments, en clôtures, etc., de celui du fermier, qui consiste principalement

en bestiaux et en avances de frais de culture. Le premier capital est tellement engagé dans la

terre à laquelle il a été consacré, qu’on ne peut plus l’en séparer : c’est une valeur ajoutée à la

valeur du sol, et qui en subit toutes les chances, bonnes ou mauvaises ; Lorsqu’on est forcé

d’abandonner la culture d’une terre, on est forcé d’abandonner les irrigations, les clôtures, et

même la plupart des bâtiments qu’on avait faits dans la vue de l’exploiter. Cette portion du

capital est donc devenue fonds de ferre. Il n’en est pas de même des bestiaux et des avances de

frais ; on retire ces dernières valeurs, on les emploie ailleurs quand on abandonne un fonds de

terre. C’est ordinairement cette portion du capital qui appartient au fermier, et qui se retire

lorsqu’elle ne rend plus des profits ordinaires.

Or, je dis que lorsqu’une terre est directement ou indirectement grevée d’impôts, ce n’est pas

le profit de l’industrie et du capital du fermier qui en supporte le faix, parce qu’alors ses

talents, ses travaux et son argent, qui se sont mis en avant pour un métier où l’on gagnait

autant que dans tout autre, cæteris paribus, abandonneraient une terre qui ne leur offrirait plus

que des profitsùnfé-rieurs, s’il fallait en déduire de nouvelles charges. Dès lors, au premier

renouvellement de bail, il faudrait bien que le propriétaire baissât le prix de son bail ;

autrement il né trouverait point de locataires.

En supposant que l’impôt montât de cette manière, jusqu’à ravir au propriétaire la totalité du

fermage, du produit net, je ne vois pas que le fermier, quelque inférieure que fût la qualité des

terres, quelque coûteuse que fût la culture, y perdît encore rien, puisqu’il a dû s’arranger pour

en être remboursé par les produits avant d’en payer un fermage.

M. Ricardo me semble demander sur quoi il retiendra le montant de l’impôt dont il fait l’avance,

lorsqu’il n’a point de fermage à payer. Mais je n’appelle du nom de fermage ou produit net

d’une terre que ce qui revient au propriétaire après que l’impôt est acquitté ou retenu par le

fermier. Que si l’impôt ne peut être payé, même avec le sacrifice de tout le produit net ; si le

fisc veut avoir encore de plus une portion du profit du capital et du profit industriel du fermier,

il est clair que celui-ci quitte la partie, et que nul autre ne voulant prendre sa place pour

travailler avec trop peu de profit, ou sans profit, la terre reste en friche.

M. Ricardo peut dire qu’un certain nombre de terres, à commencer par les qualités les plus

mauvaises, devant toujours se trouver dans ce cas, une extension d’impôts doit toujours faire

abandonner quelques cultures, diminuer par conséquent la quantité de blé portée au marché,

ce qui en fait hausser le prix ; or, du moment que le prix hausse, c’est le consommateur qui

paie l’impôt.

Je réponds, avec Adam Smith, qu’un système durable d’impôts insupportables agit à la manière

d’un climat inhospitalier, d’un fléau de la nature : il contrarie la production, et la production des

substances alimentaires contrariée entraîne la dépopulation. Le défaut de population excède

souvent même, par des causes que découvre l’économie politique, mais qui ne peuvent être

développées ici, le défaut dé production des aliments. C’est ainsi que la dépopulation de

l’Égypte à excédé le déclin de son agriculture. Il ne faut donc pas être surpris si des terres

qu’on laisse en friche ne font pas monter le prix du blé. — J.-B.Say.

82. Voici l’état actuel de cette législation célèbre que la famine et une crise sociale menaçante

viennent de naturaliser en Irlande. Les distributions à domicile ont été supprimées, et cette

défense ne fléchit que dans certains cas exceptionnels , où des secours ; habilement distribués

peuvent servir à compléter au dehors des salaires insuffisants, et à éviter l’encombrement du

Work-house. Il n’est donc plus question ici de mendicité, ni de vasselage, ni d’aumônes

dédaigneusement versées par la main du riche : il y a rémunération accordée par la paroisse à

des hommes qui lui consacrent leurs efforts, leur temps. Dans te fait, les ateliers de charité,

que recommandait déjà l’acte de la 43e année du règne d’Élisabeth, et que les gouvernements

modernes se hâtent d’ouvrir aux époques où s’agite le lion populaire, affamé et irrité; ces

ateliers, qui n’ont, d’ailleurs, reçu d’organisation définitive qu’en Angleterre, font pour le travail

ce que les greniers d’abondance font, ou sont censés faire, pour les subsistances. Ils tiennent

de la main-d’œuvre en réserve, et peuvent être appelés des dépôts de salaires. Quand le travail

se ralentit dans les manufactures, le flot des ouvriers que la grève jette inoccupés dans les villes

et dans les champs, se dirige sur les Work-houses, y pénètre et y séjourne jusqu’au moment où

les capitaux redevenus abondants font mouvoir de nouveau les cent bras des machines. Alors le

reflux commence, et ce sont les ate liers de charité que désertent les travailleurs.

Comme agent économique, ce système présente donc des avantages incontestables, car il pose

sous l’édifice manufacturier des étais solides et puissants : — comme agent moralisateur, il est

peut-être plus recommandable encore. Ainsi l’indigent peut entrer tête haute dans ces asiles où

l’attendent, s’il est vigoureux, du travail et des salaires ; s’il est vieux et infirme, des soins, du

repos, des salles spacieuses où se réchauffent ses membres glacés ; s’il est enfant, le lait de

nourrices émérites, et ces nids tapissés de linge blanc’et qu’on appelle, crèches. Adulte, il

reçoit le prix de son œuvre actuelle ; vieillard, le prix des richesses qu’il a préparées et semées

pour les générations nouvelles ; enfant, le prix de son travail futur, et peut-être de son génie.

Sous le double rapport de la régularisation du mouvement industriel et de la dignité humaine,

les Work-houses sont donc une institution salutaire en principe, salutaire en fait; et, s’il est

arrivé souvent, comme à Andover, comme en d’autres districts, que l’État ait fait payer cher aux

malheureux le secours qu’il leur donne, ou plutôt qu’il échange contre leur temps et leurs

sueurs ; s’il est arrivé que, sous prétexte de viande, on leur ait laissé ronger des os et d’infâmes

rebuts, et que, sous prétexte de travail, on les ait épuisés avec le ’’tread-mill’’, et abrutis avec

cette infernale invention de travail inutile,— sombre reproduction des supplices mythologiques

d’Ixion et de Sysyphe ; s’il est arrivé enfin, que ces lieux de refuge aient été transformés en

géhennes, ce n’est ni à l’institution elle-même, ni aux législateurs qu’il faut en demander

compte. Quelque généreux et sages que soient des ministres, ils ne peuvent faire qu’il ne se

glisse dans les rangs des administrateurs des âmes cruelles ou insouciantes, — ce qui revient

au même, quand il s’agit de la tutelle des pauvres. Il serait tout aussi absurde de rendre le

Gouvernement anglais responsable de ces tristes accidents, que de lui attribuer lés insolences

des plus vils limiers de police, ou les fureurs que tels ou tels soudards commettent sur les

bords de l’Indus ou du Brahmapooter. La torture est bien sortie du livre le plus doux, le plus

miséricordieux, l’Évangile ; comment s’étonner de voir jaillir d’un acte du Parlement des abus et

des infamies ? N’y a-t-il pas ici-bas, perdues dans le nombre, des femmes qui portent au front

le stigmate des marâtres ? comment n’y aurait-il pas des hommes portant le stigmate dès

mauvais directeurs de Work-house ? Sans doute, l’existence qu’on y a faite aux pauvres, n’a pas

les douceurs et les joies ineffables d’un Phalanstère, d’une Icarie, d’une Utopie, d’une île de

Barataria, ou de toute autre villégiature dessinée à la plume, et bâtie sur le terrain capricieux de

l’hypothèse et des souscriptions : sans doute les règlements veulent que le mari soit sépare de

sa femme et de ses enfants, et qu’il impose à son âme cette privation momentanée au profit de

son corps* ; sans doute, enfin, le Work-house a pris aux yeux du pauvre une teinte morne, une

physionomie de geôle qui l’en éloigne souvent ; mais tous ceux qui ont visité ces

établissements, et ont suivi attentivement les résultats de la réformé dé 1834, doivent rester

convaincus de l’éminente supériorité de la loi actuelle et de l’exagération outrée de la plupart

des élégies écrites à l’adresse des dignitaires de Sommerset-Street. Nous en avons parcouru

plusieurs, sous le coup de ces préventions que nous prenions pour une philanthropie éclairée,

et nous avons été doucement surpris de voir régner partout l’ordre, la propreté, l’abondance, la

décence. Certes, dans un asile ouvert à toutes les infirmités, et où l’on peut entendre gémir

l’enfant qui naît, à côté du vieillard qui expire, on ne peut .espérer trouver la gaîté, la fraîcheur

d’un pensionnat de demoiselles : mais ce qu’on y cherche, c’est un travail modéré, c’est une

nourriture abondante, c’est une infirmerie constamment et largement, pourvue ; c’est, en tin

mot, une existence assurée. Ces choses, je les ai rencontrées presque partout, et là où elles

n’existent pas, le cri de l’opinion, le contrôle des inspecteurs, la rumeur publique les font

bientôt rétablir.

Il est triste, j’en conviens, je le déplore, de vendre au travailleur l’existence matérielle au prix de

sa liberté et des joies de la famille ; mais les abus, qui accompagnent tout système de charité

légale, sont bien autrement déplorables. Mieux vaut,mille fois les scandales isolés du régime

actuel que le spectacle des luttes honteuses que se livraient les paroisses entre elles pour se

décharger de l’entretien des indigents, sous prétexte de je ne sais quelles, conditions de

domicile : —comme si la charité était une affaire de clocher, et comme si, en passant d’un

bourg à un autre, on pouvait perdre le droit d’être secouru par ses frères. — La grande et forte

main du pays s’est substituée aujourd’hui, a ces petits égoïsmes locaux ; et si l’on ne voit plus,

comme jadis, les pauvres se marier pour percevoir double taxe, des filles estimées d’autant

plus précieuses qu’elles ont plus de bâtards à offrir en dot à l’époux, et les enfants pulluler

comme autant de titres à la bienfaisance publique -, si l’on ne, voit plus les paroisses acquitter

la plus grande partie du salaire des agriculteurs, et les indigents se livrer à ce farniente

délectable, à cette flânerie de lazzarone, que M. Gustave de Beaumont nous a dépeints si

spirituellement ; en revanche, on ne voit plus les ouvriers honnêtes repoussés impitoyablement

des Work-houses, ni une cour d’assises juger en un an 4,700 conflits entre les paroisses et les

indigents. Exécuté avec bienveillance, le régime actuel nous paraît donc fort supportable. Il ne

présente ni le gaspillage ruineux d’une bienfaisance publique aveugle, ni les caprices de la

charité privée, dont il seconde d’ailleurs les généreux efforts, en faisant donner par l’État

l’exemple de la sollicitude pour les classes ouvrières. Plus doux, il manquerait à ces deux

résultats, et ramènerait l’Angleterre aux dilapidations, et, par suite, aux turpitudes qui

grossissent si tristement la fameuse enquête de 1833.

Personne ne s’avisera certes de trouver barbares, sauvages, des règlements qui créent un abri

pour les infirmités sociales, allègent le fardeau des sécessions industrielles, et vont jusqu’à

permettre l’usage du tabac dans l’intérieur des Work-houses. Nous avons pu contempler dans

une vaste cour, avec un étonnement mêlé de joie, six ou huit vieilles femmes assises, le visage

tourné vers un mélancolique soleil dé janvier, et fumant leur pipe sur les débris de leur

jeunesse et de leur santé, avec une philosophie digne de matrones indiennes. Nous avons

assisté, de plus, dans l’asile de Manchester, à des exhibitions de côtelettes, de légumes, tout à

fait rassurantes sur la férocité, des directeurs, et qui nous firent ajourner la malédiction qui leur

était destinée. En Angleterre, comme dans la plupart des pays dits civilisés, le vice est donc

moins dans le système qui soulage les pauvres, que dans celui qui les crée, dans les vestiges

d’aristocratie, de despotisme, de féodalité, qui gênent la libre expansion de la pensée, de la

richesse, de l’égalité. Les Work-houses sont les tristes correctifs, du servage, de la douane, des

priviléges, des substitutions : supprimez les uns, vous supprimez les autres, et la question du

paupérisme touche à sa fin. A. F.

83. Dans une partie antérieure de cet ouvrage, j’ai établi la différence qui existe entre la rente

proprement dite et la rétribution payée, sous ce nom, au propriétaire pour les profits que le

fermier a retirés de l’emploi du capital du propriétaire ; mais peut-être n’ai-je pas

suffisamment distingué les différents résultats qui seraient là suite des différents emplois de ce

capital. Comme une partie de ce fonds, une fois qu’il est employé à l’amélioration de la terre,

s’identifie avec elle, et tend à augmenter sa force productive, la rétribution payée au

propriétaire pour l’usage de la terre est strictement de la nature dé la rente, et est sujette aux

mêmes lois. Que les améliorations soient faites aux frais du propriétaire ou du fermier, on ne

les entreprendra pas, à moins qu’il n’y ait une grande probabilité que le profit qui en résultera

sera au moins égal à celui qu’on pourrait tirer de tout autre emploi du même capital ; mais une

fois ces avances faites, le retour obtenu sera entièrement de la nature d’une rente, et sujet à

toutes ses variations. Quelques-unes de ces dépenses cependant n’améliorent la terre que pour

un temps limité, et n’augmentent point ses facultés productives d’une manière permanente.

Tels sont des bâtiments et autres améliorations périssables qui ont besoin d’être constamment

renouvelées, et qui, par conséquent, n’augmentent point le revenu réel du propriétaire. (Note

de l’Auteur.)

84. « Le commerce nous permet d’aller chercher une marchandise dans les lieux où elle existe et

de la transporter dans d’autres lieux où on la consomme. Il nous donne donc les moyens

d’accroître la valeur d’une marchandise de toute la différence entre les prix courants de ces

différentes localités. » — J.-B. Say.

Cela est parfaitement vrai. Mais comment se crée cette valeur additionnelle ? En ajoutant aux

frais de production : 1° les frais de transport ; 2° les profits afférents au capital avancé par le

marchand.—La marchandise indiquée par l’auteur haussera de valeur par les raisons mêmes qui

font hausser celle de tous les autres produits, c’est-à-dire par le surcroît de travail consacré à

leur production et à leur transport, avant qu’elles atteignent le consommateur. Il ne faut donc

pas considérer ceci comme un des avantages qui naissent du commerce. En examinant cette

question de plus près, on trouve que les bienfaits du commerce se réduisent à nous permettre

d’acquérir, non des objets plus chers, mais des objets plus utiles. (Note de l’Auteur.)

85. On trouve dans le dernier volume dû Supplément à l’Encyclopédie britannique, à l’article : Du

commerce et de la législation des céréales, les excellentes observations qui suivent : « Si à une

époque future nous devons revenir sur nos pas, il faudra, pour favoriser le passage des

capitaux des terrains pauvres à des industries plus lucratives, agir au moyen d’une échelle

décroissante de droits. Ainsi on pourrait abaisser annuellement de 4 à 5 sch. par quarter, le

droit de 80 sch., qui est actuellement la limite où commence la libre importation des

céréales.’Arrivé à 50 sch., on ouvrirait les ports en sécurité, et le système restrictif pourrait être

à jamais aboli. Quand ce salutaire événement aura été accompli, il ne sera plus nécessaire

d’entrer, par voie de législation, en lutte avec la nature. Le capital et le travail du pays

sedirigent sur les branches d’industrie qui répondent le mieux à notre situation géographique,

à notre caractère national, ou à nos institutions politiques. Le blé de la Pologne, les cotons de la

Caroline s’échangeront contre les produits de Birmingham et lés mousselines de Glascow. Le

véritable génie du commerce, celui qui assure à jamais la prospérité d’un pays, est

complétement incompatible avec les allures clandestines et timides du monopole. Les peuples

de la terre étant comme les différentes provinces du même royaume, doivent retirer de la

liberté illimitée des échanges d’immenses avantages locaux et généraux. »

Tout cet article de l’Encyclopédie britannique mérite une attention sérieuse : bien écrit,

savamment pensé, il dénote chez l’auteur une connaissance profonde du sujet. (Note de

l’Auteur)

86. Tout le capital engagé dans la terre, quelle que soit d’ailleurs son importance, doit, à

l’expiration du bail, rester au propriétaire, et non au fermier. La rémunération accordée au

propriétaire pour l’usage de ce capital lui reviendra toujours sous forme de rente; mais cette

rente elle-même cesserait du jour où, avec une quantité donnée de capital, on pourrait récolter

sur des terres éloignées plus de blé que sur celles où ont été versés les capitaux. Si la situation

du pays exige l’importation de céréales étrangères, si, avec la même somme de frais, on peut

récolter 1100 quarters, au lieu de 1000 quarters, il se formera nécessairement alors une rente

de 160 l. st. Mais si au dehors on obtient 1200 quarters, la culture indigène sera abandonnée,

car elle ne donnera même plus le taux général des profits. Mais quelque forts que soient les

capitaux engagés dans la terre, il ne faudrait pas voir dans tout ceci un inconvénient bien grave.

Tout capital qu’on dépense aboutit ou doit aboutir à une augmentation de produits : — il est

essentiel de ne pas perdre de vue cette considération fondamentale. Qu’importe, dès lors, à la

société que la moitié de son capital, ou même que la totalité de ce capital s’anéantisse, si l’on

en retire un produit annuel plus considérable. Ceux qui déploreraient la perte du capital dans

des cas pareils, me sembleraient sacrifier la fin aux moyens. (Note de l’Auteur.)

87. Adam Smith dit « que la différence entre le prix réel et le prix nominal des » denrées et du

travail, n’est point un objet de simple spéculation, mais peut, au » contraire, être quelquefois

très-utile dans la pratique. » Je suis de son avis; mais lé prix réel du travail et des denrées ne

peut pas plus être déterminé par leur prix en marchandises, qui est la mesure réelle adoptée

par Adam Smith, que par ce qu’ils valent en or ou en argent, qui est la mesure nominale.

L’ouvrier ne reçoit un prix réellement élevé pour son travail, que quand avec son salaire il peut

acheter le produit de beaucoup de travail. (Note de l’Auteur.)

88. M. Say (Écon. polit., liv. I, chap. II) conclut que l’argent a aujourd’hui à peu près la même valeur

qu’il avait sous Louis XIV, « parce que la même » quantité d’argent achète la même quantité de

blé. » (Note de l’Auteur.)br/ > Dans un autre endroit de mon Économie politique, je donne les

raisons qui me font croire que, bien que la valeur d’aucune espèce de choses ne soit invariable,

la valeur du blé est sur un grand nombre d’années communes la moins variable de toutes. — J.-

B. Say.

89. La valeur est une qualité inhérente à certaines choses ; mais, c’est une qualité qui, bien que

très-réelle, est essentiellement variable, comme la chaleur. Il n’y a point de valeur absolue, de

même qu’il n’y appoint de chaleur absolue ; mais on peut comparer la valeur d’une chose avec

la valeur d’une autre, de même qu’on peut dire qu’une eau où l’on plonge, le thermomètre, et

qui le fait monter à quarante degrés, a autant de chaleur apparente que tout autre liquide qui

fait monter le thermomètre au même dégré.

Pourquoi la valeur est-elle perpétuellement variable? La raison en est évidente : elle dépend du

besoin qu’on a d’une chose qui varie selon lés temps, selon les lieux, selon les facultés que les

acheteurs possèdent; elle dépend encore, de la quantité de cette chose qui peut être fournie,

quantité qui dépend elle-même d’une foule dé circonstances de la nature et des hommes.

La valeur ne peut être mesurée que par la valeur. Si l’on entreprenait de mesurer la valeur des

choses par une autre de leurs propriétés, ce serait comme si l’on voulait mesurer leur poids par

leur forme ou parleur couleur; mais toute valeur étant essentiellement variable, aucune n’a la

qualité nécessaire d’une mesure ;l’invariabilité. Aucune ne peut donc servir à donner une idée

exacte d’une autre valeur qui est dans un autre temps ou dans un autre lieu. On ne peut pas

dire qu’une chose qui a coûté deux.guinées à Londres, vaut le double de celle qui a coûté Une

guinée à Paris, parce que la guinée, lorsqu’elle est à Paris, ne vaut pas ce qu’elle vaut à

Londres. On ne peut même pas dire, qu’une chose qui valait à Londres, il y a dix ans, une

guinée, a conservé sa même valeur, parce qu’elle s’y vend encore une guinée; car il faudrait

pour cela avoir la certitude que, dans Londres même, une guinée ne vaut ni phis ni moins que

ce qu’elle valait il,y a dix ans. Or, cette certitude, on ne peut l’avoir.

Rien n’est donc plus chimérique que de vouloir proposer une mesure des valeurs et un moyen

de comparer deux valeurs, à moins que ces deux valeurs ne soient en présence. Alors, en effet,

on peut les comparer : chaque chose a son prix courant, qui est là valeur que les circonstances

du moment y attachent en chaque lieu. On peut donc dire qu’en un lieu, en un moment donné,

une chose dont le prix courant est de cinq, dix, cent fois le prix courant d’une autre chose, vaut

cinq fois, dix fois, cent fois autant que cette dernière. Alors toute espèce de chose peut servir

de point de comparaison pour estimer la valeur d’une autre chose, pourvu que l’une et l’autre

aient un prix courant. On peut donc dire qu’une maison vaut aujourd’hui cinq cent mille

hectolitres de blé, aussi bien que 20,000 francs ; et si nous disons de préférence 20,000 francs,

c’est parce que nous connaissons mieux en général la valeur de 20,000 francs, que celle de

cinq cent mille hectolitres de blé, quoiqu’elle soit la même dans le cas supposé.

En raisonnant sur l’Économie politique, on est obligé bien souvent de considérer un même objet

à deux époques successives, comme lorsqu’on recherche

90. Toute cette doctrine est puisée dans mon Traité d’Économie politique (liv. II, chap. iv), mais

l’auteur en tire une conclusion opposée, c’est-à-dire que la richesse n’est pas la même chose

que la valeur, tandis que j’établis que la richesse n’est que la valeur des choses. Ce qu’il y a de

singulier, c’est qu’Adam Smith dit dans une circonstance comme Ricardo, et dans beaucoup

d’autres circonstances, comme moi. On sent bien que des auteurs d’un si grand sens, et

accoutumés à ne juger que d’après l’observation, ne peuvent être divisés sur ce point essentiel

que par un malentendu ; or, c’est ce malentendu qu’il faut éclaircir.

Que la richesse n’est autre chose que la valeur courante des choses qu’on possède, c’est un

point de fait. Lorsqu’on veut connaître ses richesses, on fait un état général de tout ce qu’on

possède ; on met à la suite de Chaque article le prix qu’on en pourrait tirer si l’on voulait s’en

défaire ; et le total compose la richesse qu’on a voulu connaître. Mais il ne faut point perdre de

vue les propriétés inhérentes à la valeur, parce que ces mêmes propriétés sont inhérentes à la

richesse, qui n’est autre chose que de la valeur. Ces propriétés sont 1° d’êtrevariables, ainsi que

je l’ai dit dans ma précédente note : un inventaire n’indique une somme de richesses que pour

le temps et le.lieu où il est dressé. Dès te mois suivant peut-être, plusieurs prix auront varié, et

il ne sera plus exact. Ces prix sont différents dans la ville voisine ; si l’on s’y transporte avec

ses richesses, elles ne seront plus exactement les mêmes. En conclure que ce n’est pas de la

richesse, ce serait vouloir conclure que la chaleur n’est pas de la chaleur, parce qu’il fait frais le

matin et chaud à midi.

Ces propriétés sont encore, 2° d’être relatives : c’est-à-dire que dans l’inventaire supposé, si

l’évaluation totale de la propriété s’élève à 100,000 francs, Cela ne veut dire autre chose, sinon

que la valeur de tous ces objets est égale à la valeur qu’ont, dans le même endroit, vingt mille

écus de cinq francs pesant chacun vingt-cinq grammes au titre de 9/10 d’argent fin. De ce que

le rapport entre la valeur des effets et la valeur des écus peut cesser d’être la même, il ne

s’ensuit pas encore que la valeur ne soit pas de la richesse ; il s’ensuit seulement que dans le

moment de l’évaluation telle richesse en effets est égale à telle richesse en argent. Si les effets

viennent à baisser de valeur, ou si l’argent devient plus précieux, le rapport ne sera plus le

même ; il en résultera seulement que le possesseur des effets sera moins riche par rapport au

possesseur de l’argent, ou celui-ci plus riche relativement à l’autre.

Maintenant, avec ces données, essayons de résoudre la grande difficulté. Comment se fait-il

que lorsqu’un objet devient plus abondant, lorsque les bras, par exemple, tombent à moitié

prix, je sois tout à la fois moins riche en valeur et plus riche en jouissances ? La somme de mes

bas portés a l’inventaire sera moindre, et cependant mes jouissances seront accrues, puisque

j’aurai un plus grand nombre de paires.

Ici l’on fait sans s’en douter une question multiple, c’est-à-dire plusieurs questions dans une

seule ; voilà pourquoi il se peut qu’il y ait plusieurs réponses, et que ces réponses soient toutes

justes, au moins dans le point de vue sous lequel on considère la question.

Si vous vous considérez comme possesseur d’une certaine quantité de bas, et que les bas

tombent à moitié prix, non seulement relativement à l’argent, mais relativement à toute autre

espèce de marchandise, alors cette portion de vos richesses a diminué de moitié Relativement à

toutes les autres ; ou, ce qui revient au même, toutes les autres richesses ont doublé par

rapport à celle-là. Si vous acquériez en vendant une paire de bas six livres de sucre, vous n’en

acquerrez plus que trois : vos jouissances en bas seront demeurées les mêmes.: mais si vous

voulez les changer contre des jouissances en sucre, vous n’obtiendrez, plus de ces dernières

qu’une moitié de ce que vous auriez obtenu. La somme des moyens de jouissances qui

existaient dans la société, n’a ni augmenté ni diminué ; la somme des richesses non plus ; la

valeur de toutes les marchandises par rapport aux bas (l’argent compris) a haussé précisément

autant que la valeur des bas a baissé ; car, encore une fois, il est de l’essence de la valeur d’être

relative. Quand on considère dans les choses une qualité absolue, comme la jouissance qui

résulte de leur usage, on n’en considère plus la valeur échangeable. On considère une

jouissance, et non plus une richesse.

Que si vous considérez les bas, non plus comme une marchandise déjà produite, mais comme

une marchandisepouvant se produire, et qui, en baissant à la moitié de son ancien prix, vous

permet d’en consommer une double quantité, ou, ce qui revient au même, une qualité le double

plus belle, sans pour cela faire un plus grand sacrifice, alors vous considérez la valeur des

bas dans son rapport avec la valeur de votre revenu, et vous vous trouvez, relativement à ce

produit en particulier, le double plus riche que vous n’étiez, puisqu’au moyen du même

sacrifice vous obtenez en ce genre une double jouissance.

C’est en ce sens que, bien que la valeur soit la seule mesure de la richesse, une baisse de prix

est une augmentation de richesse, puisque alors votre revenu a doublé par rapport aux bas ; et

si les perfectionnements dans les procédés de la production avaient été pareils pour tous les

autres produits, votre richesse-revenu serait véritablement double. C’est comme si le fonds

d’où vous tirez votre revenu avait doublé, soit que ce fonds fût en terres, en capital, ou bien en

talents industriels. Cette doctrine est fort importante ; elle est rigoureusement conforme à la

nature des choses, et par conséquent inébranlable, et elle explique des difficultés où l’on s’est

perdu jusqu’à présent. — J.-B. Say.

91. Les deux hypothèses de M. Ricardo me semblent se réduire à ceci :

Les richesses d’un pays s’augmentent de deux façons : soit lorsque les fonds productifs

s’accroissent, soit lorsque, sans être plus grands, ils produisent davantage. Ajoutons-y

quelques éclaircissements.

Par fonds productifs, j’entends les terres productives, les Capitaux productifs, l’industrie

productive. M. Ricardo, disciple en cela de Smith, n’entend que le travail. Dans sa première

hypothèse, les capitaux accrus par l’épargne entretiendraient un plus grand nombre de

travailleurs. Il y aurait plus de choses produites ; mais ces choses étant le résultat de plus de

services productifs, seraient dans le même rapport de valeur avec les services productifs. Le

pays aurait plus de producteurs (capitalistes ou industrieux), mais aussi il aurait plus de

consommateurs. Chacun, avec le même revenu, n’obtiendrait que la même quantité de

produits. M. Ricardo regarde cette augmentation de richesses comme la moins désirable.

L’autre augmentation, en effet, est plus propre à proeùrer à chacun la libre disposition de plus

de produits, de plus de jouissances. Elle consiste en un plus grand parti tiré des mêmes fonds

productifs ; d’où résulte, sans la moindre diminution dans le revenu, une baisse dans la valeur

des produits qui permet à chacun d’être mieux pourvu. (Voyez, madernière note, page 252.)

Le revenu reste le même quand le fonds productif rend le double de produits, quoique moins

chers de moitié. C’est une chose de fa.it que le raisoimement explique. Si par un meilleur,

procédé on doublé le produit des terres en pommes de terre, par exemple, si l’on fait produire

à chaque arpent cent setiers à 3 fr. au lieu de cinquante setiers à 6 fr., dans les deux cas

l’arpent rapporte 300 fr. ; mais dans le premier cas, le produit est à moitié prix, et relativement

à ce produit, non-seulement les revenus fonciers, mais tous les revenus sont doublés.

De même, s’il est question d’un perfectionnement qui fait qu’un capitaldonne un produit

doublé ; si, comme il est arrivé dans la fabrication des fils et tissus de coton, des machines

valant 30,000 fr. ont donné le double des produits, de ce que la même somme produisait avec

autant de travail et des machines moins parfaites, alors les produits de ce capital ont-

successivement baissé dé prix par la concurrence. On en, a, eu le double en quantité, qui,, en

baissant de prix, ont néanmoins valu autant en somme. Les revenus capitaux n’en ont pas été

altérés; mais pour la même somme de revenu, chacun a pu obtenir lèdouble de produits en

cotonnades : le public a réellement été le double plus riche relativement aux cotonnades. —J.-

B. Say.

92. Éléments d’Idéologie, c. iv, p. 99. Dans cet ouvrage, M. de Tracy a groupé, d’une manière utile

et habile, les principes généraux de l’économie politique, et je suis fâché d’ajouter qu’il y

fortifie, par son autorité, les définitions que nous a données M. Say de la valeur, des richesses,

et de l’utilité.

93. J’ai dit que la valeur qu’on met aux choses est la mesure de leur utilité, de la satisfaction qu’on

peut tirer de leur usage, en ce sens que lorsque deux choses ont le même prix courant, c’est

une preuve que les hommes de ce lieu et de ce temps estiment qu’il y a le même degré de

satisfaction à retirer de la consommation de l’une ou de l’autre. Mais j’aurais eu très-grand tort

si l’on pouvait inférer de ce que j’ai dit que lorsque le prix d’une chose baisse, son utilité

diminue. L’utilité d’une chose qui baisse de prix se rapproche alors de l’utilité de l’air, qui ne

nous coûte rien, quoique fort utile.

Du reste, il n’y aurait pas eu de cercle vicieux à dire que la valeur est la mesure de l’utilité, et

l’utilité la mesure de la valeur, si ces quantités suivaient une marche absolument pareille dans

leurs variations; ce qui n’est pas. — J.-B. Say.

94. « Le premier homme qui a su amollir les métaux par le feu n’est pas le créa- teur actuel de la

valeur que ce procédé ajoute au métal fondu. Cette valeur est le résultat de l’action physique du

feu jointe à l’industrie et aux capitaux de ceux qui emploient le procédé. »

«.....De cette erreur, Smith a tiré cette fausse conséquence, c’est que toutes les valeurs

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