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La dynamique du capitalisme, Schémas de Économie

Fernand Braudel. LA DYNAMIQUE. DU CAPITALISME ... du livre Civilisation matérielle, économie et capitalisme, en 1979, chez Armand Colin. Cet ouvrage étant.

Typologie: Schémas

2021/2022

Téléchargé le 08/06/2022

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Fernand Braudel

LA DYNAMIQUE

DU CAPITALISME

Précédé d'un entretien avec

Pierre-Noël Giraud

Chatnps histoire

Ce petit volume reproduit le texte de trois conférences que j'ai faites à l'université de Johns Hopkins, aux États-Unis, en 1976. Le texte en a été traduit en anglais, sous le titre Afterthoughts on Material Civilization and Capitalism ; puis en italien : La Dinamica del Capitalismo. La présente édition n'apporte aucune correction au texte initial, qui, le lecteur doit en être averti, est antérieur à la publication du livre Civilisation matérielle, économie et capitalisme , en 1979, chez Armand Colin. Cet ouvrage étant alors presque entièrement rédigé, il m'avait été demandé de le présenter dans ses très grandes lignes.

F. B.

Chapitre premier

En repensant à la vie matérielle et à la vie économique

J'ai commencé à penser à Civilisation matérielle, économie et capitalisme , ce long et ambitieux ouvrage, il y a bien des années, en 1950. Le sujet m'avait alors été proposé, ou plutôt amicalement imposé, par Lucien Febvre, qui venait de mettre sur pied une collection d'histoire générale, « Destins du monde », celle même dont il m'a fallu assumer la continuation difficile après la mort de son directeur, en 1956. Lucien Febvre se proposait, quant à lui, d'écrire Pensées et croyances d'Occident, du XVe^ au XVIIIe^ siècle , un livre qui devait accompagner et compléter le mien, lui faire pendant, et qui, malheureusement, ne paraîtra jamais. Mon ouvrage a été une fois pour toutes privé de cet accompagnement. Pourtant, même limité en gros au domaine de l'économie, ce livre m'aura posé beaucoup de problèmes, en raison de l'énorme masse documentaire à saisir, en raison des controverses que soulève son sujet – l'économie, en soi, cela n'existe évidemment pas –, en raison des difficultés que suscite, sans fin, une historiographie en constante évolution, puisqu'elle s'incorpore obligatoirement, bien qu'assez lentement, de bon ou de mauvais gré, les autres sciences de l'homme. Cette historiographie en gésine, jamais la même d'une année à l'autre, nous ne la suivons qu'en courant et en bousculant nos travaux habituels, en nous adaptant, vaille que vaille, à des exigences et à des sollicitations, jamais les mêmes. Je n'ai, quant à moi, que trop de plaisir à écouter ce chant des sirènes. Et les années passent. On désespère alors d'arriver au port. J'aurai consacré vingt-cinq années à l'histoire de la Méditerranée et presque vingt à la Civilisation matérielle. C'est sans doute trop, beaucoup trop.

I

L'histoire dite économique, en train seulement de se construire, se heurte à des préjugés : elle n'est pas l'histoire noble. L'histoire noble, c'est le navire que construisait Lucien Febvre : non pas Jakob Fugger, mais Martin Luther, mais François Rabelais. Noble ou non noble, ou moins noble qu'une autre, l'histoire économique n'en pose pas moins tous les problèmes inhérents à notre métier : elle est l'histoire entière des hommes, regardée d'un certain point de vue. Elle est à la fois l'histoire de ceux que l'on considère comme les grands acteurs, un Jacques Cœur, un John Law ; l'histoire des grands événements, l'histoire de la conjoncture et des crises, et enfin l'histoire massive et structurale évoluant lentement au fil de la longue durée. Et c'est bien là notre difficulté car, s'agissant de quatre siècles et de l'ensemble du monde, comment organiser une pareille somme de faits et d'explications? Il fallait bien choisir. J'ai choisi, pour ma part, les équilibres et déséquilibres profonds du long terme. Ce qui me paraît primordial dans l'économie préindustrielle, en effet, c'est la coexistence des rigidités, inerties et pesanteurs d'une économie encore élémentaire avec les mouvements limités et minoritaires, mais vifs, mais puissants, d'une croissance moderne. D'un côté, des paysans dans leurs villages qui vivent de façon presque autonome, quasi en autarcie ; de l'autre, une économie de marché et un capitalisme en expansion, qui font tache d'huile, fabriquent peu à peu, préfigurent déjà le monde même où nous vivons. Donc deux univers au moins, deux genres de vie étrangers et dont les masses respectives s'expliquent cependant l'une par l'autre. J'ai voulu commencer par les inerties, à première vue une histoire obscure, hors de la conscience claire des hommes, en ce jeu-là bien plus agis qu'acteurs. C'est ce qu'essaie d'expliquer tant bien que mal le premier volume de mon ouvrage, que j'avais pensé intituler, en 1967, dans sa première édition : Le Possible et l'Impossible : les hommes face à leur vie quotidienne , que j'ai par la suite changé pour Les Structures du quotidien. Mais peu importe le titre! L'objet de la recherche est aussi clair que possible si cette quête se révèle aléatoire, pleine de lacunes, de pièges et de méprises possibles. En effet, tous les mots mis en avant – inconscient, quotidienneté, structures, profondeur – sont par eux-mêmes obscurs. Et il ne peut s'agir, en l'occurrence, de l'inconscient de la psychanalyse, bien que celui-ci soit aussi en cause, bien qu'il y ait à découvrir peut-être un inconscient collectif dont la réalité a tourmenté si fort Carl Gustav Jung. Mais il est rare que ce très grand sujet soit abordé autrement que par ses très petits côtés. Il attend encore son historien. J'en suis resté, pour ma part, à des critères concrets. C'est du quotidien que je suis parti, de ce qui, dans

la vie, nous prend en charge sans même que nous le sachions : l'habitude – mieux, la routine –, mille gestes qui fleurissent, s'achèvent d'eux-mêmes, et vis-à-vis desquels nul n'a à prendre de décision, qui se passent, au vrai, hors de notre pleine conscience. Je crois l'humanité plus qu'à moitié ensevelie dans le quotidien. D'innombrables gestes hérités, accumulés pêle-mêle, répétés infiniment jusqu'à nous, nous aident à vivre, nous emprisonnent, décident pour nous à longueur d'existence. Ce sont des incitations, des pulsions, des modèles, des façons ou des obligations d'agir qui remontent parfois, et plus souvent qu'on ne le suppose, au fin fond des âges. Très ancien et toujours vivant, un passé multiséculaire débouche sur le temps présent comme l'Amazone projette dans l'Atlantique l'énorme masse de ses eaux troubles. C'est tout cela que j'ai essayé de saisir sous le nom commode – mais inexact comme tous les mots de trop large signification – de vie matérielle. Bien entendu, ce n'est qu'une partie de la vie active des hommes, aussi foncièrement inventeurs que routiniers. Mais, au début, je le répète, je ne me suis pas préoccupé de préciser les limites ou la nature de cette vie plutôt subie qu'agie. J'ai voulu voir et faire voir cette masse généralement mal aperçue d'histoire médiocrement vécue, y plonger, me familiariser avec elle. Ensuite, ensuite seulement, il serait temps d'en sortir. L'impression profonde, immédiate à la suite de cette pêche sous-marine, c'est que nous sommes dans des eaux très anciennes, au milieu d'une histoire qui, en quelque sorte, n'aurait pas d'âge, que nous retrouverions aussi bien deux ou trois siècles ou dix siècles plus tôt et que parfois, un moment, il nous est donné d'apercevoir encore aujourd'hui de nos propres yeux. Cette vie matérielle telle que je la comprends, c'est ce que l'humanité au cours de son histoire antérieure a incorporé profondément à sa propre vie, comme dans les entrailles mêmes des hommes, pour qui telles expériences ou intoxications de jadis sont devenues nécessités du quotidien, banalités. Et nul ne les observe avec attention.

II

Tel est le fil conducteur de mon premier livre ; son but : une exploration. Ses chapitres se présentent d'eux-mêmes, rien qu'en énonçant leurs titres, comme l'énumération de forces obscures qui travaillent et poussent en avant l'ensemble de la vie matérielle et, au-delà ou au-dessus, l'histoire entière des hommes. Premier chapitre : « Le nombre des hommes ». C'est la puissance biologique par excellence qui pousse l'homme, comme tous les êtres vivants, à se reproduire ; le « tropisme du printemps », disait Georges Lefebvre. Mais il est d'autres tropismes, d'autres déterminismes. Cette matière humaine en perpétuel mouvement commande, sans que les individus en prennent conscience, une bonne part des destins d'ensemble des vivants. Tour à tour, ceux-ci, dans telles ou telles conditions générales, sont ou trop nombreux, ou pas assez nombreux, le jeu démographique tend à l'équilibre, mais celui-ci s'atteint rarement. À partir de 1450, en Europe, le nombre des hommes croît avec rapidité, c'est qu'il faut compenser, qu'il est possible alors de compenser, les énormes pertes du siècle précédent, au lendemain de la Peste noire. Il y a eu récupération jusqu'au prochain reflux. Successifs, comme attendus d'avance aux yeux des historiens, flux et reflux dessinent, révèlent des règles tendancielles, des règles de longue durée qui resteront en place jusqu'au XVIIIe^ siècle. Au XVIIIe^ siècle seulement, il y aura eu éclatement des frontières de l'impossible, dépassement d'un plafond jusque-là infranchissable. Depuis lors, le nombre des hommes n'a cessé d'augmenter, il n'y a plus eu de coup d'arrêt, de renversement du mouvement. Peut-il surgir demain un tel renversement? En tout cas, jusqu'au XVIIIe^ siècle, le système vivant est enfermé dans un cercle presque intangible. La circonférence est-elle atteinte, il y a presque aussitôt rétraction, recul. Les façons et occasions de rétablir l'équilibre ne manquent pas : pénuries, disettes, famines, dures conditions de la vie de tous les jours, guerres, enfin et surtout, les maladies en long cortège. Aujourd'hui, elles sont encore à l'œuvre ; hier, elles étaient des fléaux d'apocalypse : la peste aux épidémies régulières qui ne quittera l'Europe qu'au XVIIIe^ siècle ; le typhus qui, avec l'hiver, bloquera Napoléon et son armée au cœur de la Russie ; la typhoïde et la variole qui sont endémiques ; la tuberculose, tôt présente dans les campagnes et qui, au XIXe^ siècle, submerge les villes et devient le mal romantique par excellence ; enfin, les maladies vénériennes, la syphilis qui renaît ou, mieux, explose par combinaison d'espèces microbiennes, après la découverte de l'Amérique. Les déficiences de l'hygiène, la mauvaise qualité de l'eau potable font le reste. Comment l'homme, dès sa naissance fragile, échapperait-il à toutes ces agressions? La mortalité

poussé en avant l'expansion de la monnaie, a construit la tyrannie grandissante des villes. Villes et monnaies sont à la fois des moteurs et des indicateurs ; elles provoquent, elles signalent le changement. Elles en sont aussi la conséquence.

III

C'est dire qu'il n'est pas facile de cerner l'immense royaume de l'habituel, du routinier, « ce grand absent de l'histoire ». En réalité, l'habituel envahit l'ensemble de la vie des hommes, s'y diffuse comme l'ombre du soir remplit un paysage. Mais cette ombre, ce manque de mémoire et de lucidité, admettent à la fois des zones moins éclairées et des zones plus éclairées que d'autres. Entre ombre et lumière, entre routine et décision consciente, la limite serait importante à marquer. Reconnue, elle permettrait de distinguer ce qui est à droite de ce qui est à gauche de l'observateur ou, mieux, au-dessous et au-dessus de lui. Imaginez donc l'énorme et multiple nappe que représentent, pour une région donnée, tous les marchés élémentaires qu'elle possède, soit une nuée de points, pour des débits souvent médiocres. Par ces bouches multiples commence ce que nous appelons l'économie d'échange, tendue entre la production, énorme domaine, et la consommation, énorme domaine également. Aux siècles d'Ancien Régime, entre 1400 et 1800, il s'agit là encore d'une très imparfaite économie d'échange. Sans doute, par ses origines, se perd- elle dans la nuit des temps, mais elle n'arrive pas à joindre toute la production à toute la consommation, une énorme part de la production se perdant dans l'autoconsommation, de la famille ou du village, n'entrant pas dans le circuit du marché. Cette imperfection dûment considérée, il reste que l' économie de marché est en progrès, qu'elle relie suffisamment de bourgs et de villes pour commencer déjà à organiser la production, à orienter et commander la consommation. Il y faudra des siècles, sans doute, mais entre ces deux univers – la production où tout naît, la consommation où tout se détruit –, elle est la liaison, le moteur, la zone étroite mais vive d'où jaillissent les incitations, les forces vives, les nouveautés, les initiatives, les prises multiples de conscience, les croissances et même le progrès. J'aime, sans la partager tout à fait, la remarque de Carl Brinkmann, pour qui l'histoire économique se résume à l'histoire de l'économie de marché, suivie de ses origines jusqu'à sa fin éventuelle. Aussi ai-je bien longuement observé, décrit, fait revivre les marchés élémentaires à ma portée. Ils marquent une frontière, une limite basse de l'économie. Tout ce qui reste en dehors du marché n'a qu'une valeur d'usage, tout ce qui en franchit la porte étroite acquiert une valeur d'échange. Selon qu'il est d'un côté ou de l'autre du marché élémentaire, l'individu, l'« agent », est ou n'est pas inclus dans l'échange, dans ce que j'ai appelé la vie économique pour l'opposer à la vie matérielle ; pour le distinguer aussi – mais cette discussion sera pour plus tard – du capitalisme. L'artisan itinérant, qui va de bourg en bourg offrir ses pauvres services de rempailleur de chaises ou de ramoneur de cheminées, bien que très médiocre consommateur, appartient cependant au monde du marché ; il doit lui demander sa nourriture quotidienne. S'il a conservé des liens avec sa campagne natale et qu'au moment de la moisson ou de la vendange il regagne son village pour y redevenir paysan, il enjambe alors la frontière du marché, mais dans l'autre sens. Le paysan, qui lui-même commercialise régulièrement une part de sa récolte et achète régulièrement des outils, des vêtements, fait déjà partie du marché. Celui qui ne vient au bourg que pour vendre quelques menues marchandises, des œufs, une volaille, pour obtenir les quelques pièces de monnaie nécessaires au paiement de ses impôts ou à l'achat d'un soc de charrue, celui- là touche seulement à la limite du marché. Il reste dans l'énorme masse de l'autoconsommation. Le colporteur, qui vend dans les rues et les campagnes des marchandises par menues quantités, est du côté de la vie d'échanges, du côté du calcul, du doit et avoir, si modestes que soient et ses échanges et ses calculs. Le boutiquier est, lui, carrément, un agent de l'économie de marché. Ou il vend ce qu'il fabrique, et c'est un artisan boutiquier ; ou il vend ce que d'autres ont produit, il est dès lors à l'étage des marchands. La boutique, toujours ouverte, à l'avantage d'offrir un échange continu, alors que le marché se tient un ou deux jours par semaine. Plus encore, la boutique, c'est l'échange assorti du crédit, car le boutiquier reçoit sa marchandise à crédit, il la vend à crédit. Ici, toute une séquence de dettes et de créances se tend à travers l'échange. Au-dessus des marchés et des agents élémentaires de l'échange, les foires et les Bourses (celles-ci

ouvertes tous les jours, celles-là se tenant à dates fixes, pendant quelques jours, et revenant sur place à de longs intervalles) jouent un rôle supérieur. Même si les foires, comme c'est généralement le cas, sont ouvertes aux petits vendeurs et aux médiocres marchands, elles sont, comme les Bourses, dominées par les gros marchands, ceux que l'on appellera bientôt les négociants et qui ne s'occupent guère du commerce de détail. Dans les premiers chapitres du volume II de mon ouvrage, intitulé Les jeux de l'échange , j'ai longuement décrit ces divers éléments de l'économie de marché, en essayant de voir les choses d'aussi près que possible. J'y ai pris peut-être trop de plaisir, et mon lecteur me trouvera sans doute un peu long. Mais n'est-il pas bon que l'histoire soit d'abord une description, simple observation, classement sans trop d'idées préalables? Voir, faire voir, c'est la moitié de notre tâche. Voir, si possible de nos propres yeux. Car je puis vous assurer que rien n'est plus facile en Europe, je ne dis pas aux États-Unis, que de voir encore ce que peut être un marché dans la rue d'une ville, ou une boutique de jadis, ou un colporteur prompt à vous raconter ses voyages, ou une foire, ou une Bourse. Allez au Brésil, dans l'arrière-pays de Bahia, ou en Kabylie, ou en Afrique noire, et vous retrouverez des marchés archaïques vivant encore sous nos yeux. Et puis, si l'on veut bien les lire, il y a mille documents pour nous parler des échanges d'hier, archives des villes, registres de notaires, papiers de police et tant de récits de voyageurs, pour ne pas parler des peintres. Prenons l'exemple de Venise. En se promenant dans la ville si miraculeusement intacte, après avoir flâné dans les archives et dans les musées, on peut presque tout reconstituer des spectacles d'hier. À Venise, pas de foires, ou plus de foires de marchandises : la Sensa , foire de l'Ascension, est une fête, avec des baraques de marchands sur la place Saint-Marc, des masques, de la musique et le spectacle rituel des épousailles du doge et de la mer, à la hauteur de San Niccolo. Quelques marchés se tiennent sur la place Saint-Marc, notamment des marchés de bijoux précieux et de fourrures non moins précieuses. Mais, hier comme aujourd'hui, le grand spectacle marchand est celui de la place de Rialto, en face du pont et du Fondaco dei Tedeschi, aujourd'hui la poste centrale de Venise. Vers 1530, l'Arétin, qui avait sa maison sur le Canal Grande, s'amusait à regarder les bateaux chargés de fruits et de montagnes de melons, venant des îles de la lagune vers ce « ventre » de Venise, car la double place de Rialto, Rialto Nuovo et Rialto Vecchio, c'est le « ventre » et le centre actif de tous les échanges, de toutes les affaires, petites et grandes. À deux pas des étalages bruyants de la double place, voici les gros négociants de la ville, dans leur Loggia, construite en 1455, on pourrait dire dans leur Bourse, discutant chaque matin discrètement de leurs affaires, des assurances maritimes, des frets, achetant, vendant, signant des contrats entre eux ou avec des marchands étrangers. À deux pas, les banchieri sont là, dans leurs étroites boutiques, prêts à régler ces transactions sur-le-champ, par des virements de compte à compte. Tout près aussi, là où ils se trouvent encore aujourd'hui, l' Herberia , le marché aux légumes, la Pescheria , le marché au poisson, et, un peu plus loin dans l'ancienne Ca' Quarini, les Beccarie , les boucheries, au voisinage de l'église des bouchers, San Matteo, seulement détruite à la fin du XIXe^ siècle. Nous serions un peu plus dépaysés dans le vacarme de la Bourse d'Amsterdam, disons au XVIIe^ siècle, mais un agent de change d'aujourd'hui, qui se serait amusé à lire l'étonnant livre de José de la Vega, Confusión de confusiones (1688), s'y reconnaîtrait sans peine, j'imagine, dans le jeu déjà compliqué et sophistiqué des actions que l'on vend et revend sans les posséder, selon les procédés très modernes de ventes à terme ou à prime. Un voyage à Londres, dans les cafés célèbres de Change Alley, révélerait les mêmes roueries et les mêmes acrobaties. Mais arrêtons ces énumérations. Nous avons, en simplifiant, distingué deux registres de l'économie de marché : un registre inférieur, les marchés, les boutiques, les colporteurs ; un registre supérieur, les foires et les Bourses. Première question : en quoi ces outils de l'échange peuvent-ils nous aider à expliquer, en gros, les vicissitudes de l'économie européenne d'Ancien Régime, entre XVe^ et XVIIIe^ siècles? Seconde question : en quoi, par ressemblance ou par contraste, peuvent-ils éclairer, pour nous, les mécanismes de l'économie non européenne, dont on commence seulement à connaître quelque chose? Ce sont les deux questions auxquelles nous voudrions répondre, en conclusion de la présente conférence.

IV

Tout d'abord, l'évolution de l'Occident, au cours de ces quatre siècles : XVe, XVIe, XVIIe^ et XVIIIe.

efficacité, à la faveur des gros ravitaillements nécessaires à l'armée ou aux grandes capitales. Le « ventre » de Londres, le « ventre » de Paris, ont été en somme révolutionnaires. Bref, le XVIIIe^ siècle aura tout développé en Europe, y compris le « contre-marché ». Tout cela, vérité d'Europe. Nous n'avons parlé que d'elle jusqu'à présent. Non que nous voulions tout ramener à sa vie particulière par une vision eurocentriste trop commode. Mais, simplement, parce que le métier d'historien s'est développé en Europe et que c'est à leur propre passé que se sont attachés les historiens. Depuis quelques décennies, un renversement s'est produit ; les sources documentaires, dans l'Inde, au Japon, en Turquie, sont systématiquement exploitées et nous commençons à connaître l'histoire de ces pays autrement que par les rapports des voyageurs ou les livres des historiens d'Europe. Nous en savons assez déjà pour nous poser cette question : si les rouages de l'échange que nous venons de décrire, pour l'Europe seule, existent hors d'Europe – et ils existent en Chine, dans l'Inde, à travers l'Islam, au Japon –, peut-on les utiliser pour un essai d'analyse comparative? Le but serait, si possible, de situer en gros la non-Europe par rapport à l'Europe elle-même, de voir si le fossé grandissant qui va se creuser entre elles au XIXe^ siècle était déjà visible avant la Révolution industrielle, si l'Europe était, ou non, en avance par rapport au reste du monde. Première constatation : partout des marchés sont en place, même dans les sociétés à peine ébauchées, en Afrique noire, dans les civilisations amérindiennes. A fortiori , dans les sociétés très denses, évoluées, qui sont littéralement criblées de marchés élémentaires. Un petit effort, ces marchés sont devant nos yeux, encore vivants ou faciles à reconstituer. En pays d'Islam, les villes ont dépouillé à peu près les villages de leurs marchés. Tout comme en Europe, elles les ont avalés. Les plus larges de ces marchés s'étalent aux portes monumentales des cités, en des espaces qui ne sont en somme ni campagne ni ville, où le citadin d'un côté, le paysan de l'autre, se rencontrent en terrain neutre. Dans la ville même, aux rues et places étroites, des marchés de quartier arrivent à se glisser : le client y trouve le pain frais du jour, quelques marchandises et, contrairement à l'usage ordinaire de l'Europe, beaucoup de plats cuisinés : boulettes de viande, têtes de mouton grillées, beignets, gâteaux. Les grands centres commerciaux, à la fois marchés, rassemblements de boutiques et halles à l'européenne, ce sont les fondouks , les bazars , ainsi le Besestan d'Istanbul. Dans l'Inde, notons une particularité : pas un village qui ne possède son marché, en raison de la nécessité d'y transformer, par l'intervention du marchand banyan, les redevances, livrées en nature par la communauté villageoise, en redevances en argent, soit pour le Grand Moghol, soit pour les seigneurs de sa suite. Faut-il voir dans cette nébuleuse de marchés villageois une imperfection, dans l'Inde, de la saisie urbaine? Ou bien, au contraire, imaginer que les marchands banyans pratiquent une sorte de private market , en saisissant la production à la source, dans le village même? L'organisation la plus étonnante, à l'étage des marchés élémentaires, c'est assurément celle de la Chine, à tel point que son cas relève d'une géographie exacte, quasi mathématique. Soit un bourg, ou une petite ville. Marquez un point sur une feuille blanche. Autour de ce point se disposent de six à dix villages, à une distance telle que le paysan peut, dans la journée, aller au bourg et en revenir. Cet ensemble géométrique

  • un point au centre et dix points autour de lui –, c'est ce que nous appellerions un canton, la zone de rayonnement d'un marché de bourg. Pratiquement ce marché se divise selon les rues et les places du bourg, il s'accroche aux boutiques des revendeurs, des usuriers, des écrivains publics, des marchands de menues denrées, des maisons de thé et de saké. W. Skinner a raison, c'est dans cet espace cantonal que se situe la matrice de la Chine paysanne, non pas dans le village. Vous accepterez aussi sans difficulté que les bourgs tournent, quant à eux, autour d'une ville qu'ils enveloppent à distance convenable et ravitaillent, et par laquelle ils sont liés aux trafics lointains et aux marchandises qui ne sont pas produites sur place. Que le tout soit un système, c'est ce que dit clairement le fait que le calendrier des marchés des divers bourgs et de la ville sont fixés de façon à ne pas se chevaucher. D'un marché à l'autre, d'un bourg à l'autre, circulent sans arrêt colporteurs et artisans, car, en Chine, la boutique de l'artisan est ambulante et c'est sur le marché que vous louerez ses services, si bien que le forgeron ou le barbier se rendront pour leur travail à votre domicile. Bref, la masse chinoise est traversée, animée par des chaînes de marchés réguliers, liés les uns aux autres et tous étroitement surveillés. Les boutiques, les colporteurs, sont également très nombreux, ils pullulent ; mais les foires et les Bourses, rouages supérieurs, font défaut. Il y a bien quelques foires, mais marginales, aux frontières de la Mongolie, ou à Canton, pour les marchands étrangers, façon aussi de les surveiller. Alors, de deux choses l'une : ou bien le gouvernement est hostile à ces formes supérieures de l'échange,

ou bien la circulation capillaire des marchés élémentaires suffit à l'économie chinoise : les artères et les veines ne lui seraient pas nécessaires. Pour l'une ou l'autre de ces raisons, ou pour les deux à la fois, l'échange en Chine est en somme écrêté, arasé, et nous verrons dans une autre conférence que cela a eu sa grande importance pour le non-développement du capitalisme chinois. Les étages supérieurs de l'échange sont mieux dessinés au Japon, où les réseaux de grands marchands sont parfaitement organisés. Mieux dessinés aussi dans l'Insulinde, vieux carrefour marchand, qui a ses foires régulières, ses Bourses, si vous entendez par là comme dans l'Europe des XVe-XVIe^ siècles, et même plus tard, les réunions quotidiennes des gros marchands d'une place donnée. Ainsi à Bantam, dans l'île de Java, longtemps la ville la plus active de l'île, même après la fondation de Batavia en 1619, les négociants se réunissent tous les jours sur une des places de la ville, à l'heure où le marché s'y achève. L'Inde est par excellence le pays des foires, vastes réunions marchandes et religieuses à la fois, car elles se font le plus souvent sur des lieux de pèlerinage. Toute la péninsule est remuée par ces réunions gigantesques. Admirons leur omniprésence et leur importance ; n'étaient-elles pas cependant le signe d'une économie traditionnelle, d'une certaine façon tournée vers le passé? Par contre, dans le monde islamique, quoique les foires aient existé, elles n'étaient ni aussi nombreuses ni aussi larges que celles de l'Inde. Des exceptions telles que les foires de La Mecque ne font que confirmer la règle. En effet, les villes musulmanes, surdéveloppées et surdynamiques, possédaient les mécanismes et les instruments des étages supérieurs de l'échange. Des billets à ordre y circulaient aussi couramment qu'en Inde et allaient de pair avec l'utilisation directe de l'argent comptant. Tout un réseau de crédit reliait les villes musulmanes à l'Extrême-Orient. Un voyageur anglais, de retour des Indes, en 1759, et sur le point de passer de Basra à Constantinople, ne voulant pas laisser son argent en dépôt à l'East India Company, à Surat, versait 2 000 piastres en espèces à un banquier de Basra, qui lui donna une lettre rédigée en « lingua franca » pour un banquier d'Alep. Il aurait dû, théoriquement, en retirer un profit, mais ne gagna pas autant qu'il en avait l'espoir. Nul ne gagne à tous les coups. En résumé, si on la compare aux économies du reste du monde, l'économie européenne semble avoir dû son développement plus avancé à la supériorité de ses instruments et de ses institutions : les Bourses et les diverses formes du crédit. Mais, sans exception aucune, tous les mécanismes et artifices de l'échange se retrouvent en dehors de l'Europe, développés et utilisés à des degrés divers, et l'on peut y discerner une hiérarchie : à l'étage presque supérieur, le Japon ; peut-être l'Insulinde, et l'Islam ; sûrement l'Inde, avec son réseau de crédit développé par ses marchands banyans, sa pratique des prêts d'argent aux entreprises hasardées, ses assurances maritimes ; à l'étage au-dessous, habituée à vivre sur elle-même, la Chine ; et finalement, juste au-dessous d'elle, des milliers d'économies encore primitives. Le fait d'établir un classement entre les économies du monde n'est pas sans signification. Je garderai à l'esprit cette hiérarchie dans le chapitre suivant, quand je tenterai d'évaluer les positions occupées par l'économie de marché et le capitalisme. En effet, cette mise en ordre à la verticale permettra à l'analyse de porter ses fruits. Au-dessus de la masse énorme de la vie matérielle de tous les jours, l'économie de marché a tendu ses filets et maintenu en vie ses divers réseaux. Et ce fut, d'habitude, au-dessus de l'économie de marché proprement dite, qu'a prospéré le capitalisme. On pourrait dire que l'économie du monde entier est visible sur une vraie carte en relief.

Pérou. Et tous ces prix se correspondent bien ou mal, se suivent avec des décalages plus ou moins accentués, décalages à peine sensibles à travers l'Europe entière où les économies s'accrochent de près les unes aux autres, mais qui, par contre, retarderaient d'une vingtaine d'années au moins, par rapport à l'Europe, en ce qui concerne l'Inde de la fin du XVIe^ siècle et du début du XVIIe. Bref, bien ou mal, une certaine économie relie entre eux les différents marchés du monde, une économie qui n'entraîne derrière elle que quelques marchandises exceptionnelles, mais aussi les métaux précieux, voyageurs privilégiés, qui font déjà le tour du monde. Les pièces de huit espagnoles, frappées avec le métal blanc d'Amérique, traversent la Méditerranée, traversent l'Empire turc et la Perse, atteignent l'Inde et la Chine. À partir de 1572, par le relais de Manille, le métal blanc américain traverse aussi le Pacifique et, en fin de voyage, parvient une fois de plus à la Chine, par cette voie nouvelle. Ces liaisons, ces chaînes, ces trafics, ces transports essentiels, comment n'attireraient-ils pas les regards des historiens? Ces spectacles les fascinent comme ils ont fasciné les contemporains. Même les premiers économistes, qu'étudient-ils, en fait , si ce n'est l'offre et la demande sur le marché? Les villes sourcilleuses, leur politique économique, qu'est-elle, sinon la surveillance de leurs marchés, de leur approvisionnement, de leurs prix? Et le Prince, dès qu'une politique économique se dessine dans ses actes, n'est-ce pas à propos du marché national, du pavillon national qu'il faut défendre, de l'industrie nationale liée au marché intérieur et au marché extérieur, et qu'il importe de promouvoir? C'est dans cette zone étroite et sensible du marché qu'il est possible et logique d'agir. Elle répercute les mesures prises, comme la pratique le montre tous les jours. Si bien qu'on a fini par croire, à tort ou à raison, que les échanges ont, en eux-mêmes, un rôle décisif, équilibrant, qu'ils égalisent par la concurrence les dénivellations, ajustent l'offre et la demande, que le marché est un dieu caché et bénévole, la « main invisible » d'Adam Smith, le marché autorégulateur du XIXe^ siècle, la clef de voûte de l'économie, si l'on s'en tient au laissez faire, laissez passer. Il y a là une part de vérité, une part de mauvaise foi, mais aussi d'illusion. Peut-on oublier combien de fois le marché a été tourné ou faussé, le prix arbitrairement fixé par les monopoles de fait ou de droit? Et surtout, en admettant les vertus concurrentielles du marché (« le premier ordinateur mis au service des hommes »), il importe de signaler au moins que le marché, entre production et consommation, n'est qu'une liaison imparfaite, ne serait-ce que dans la mesure où elle reste partielle. Soulignons ce dernier mot : partielle. En fait, je crois aux vertus et à l'importance d'une économie de marché, mais je ne crois pas à son règne exclusif. N'empêche que, jusqu'à des temps relativement proches de nous, les économistes ne raisonnaient qu'à partir de ses schémas et de ses leçons. Pour Turgot, la circulation, c'est bel et bien l'ensemble de la vie économique. De même, David Ricardo, beaucoup plus tard, ne voit que le fleuve étroit, mais vif, de l'économie de marché. Et si, depuis plus d'une cinquantaine d'années, les économistes, instruits par l'expérience, ne défendent plus les vertus automatiques du laissez faire , le mythe ne s'est pas encore effacé dans l'opinion publique et les discussions politiques d'aujourd'hui.

II

Finalement, si j'ai jeté le mot capitalisme dans le débat, à propos d'une époque où l'on ne lui connaît pas toujours droit de cité, c'est avant tout parce que j'avais besoin d'un mot autre que celui d' économie de marché pour désigner des activités qui s'avèrent différentes. Mon intention n'était certes pas d'introduire le loup dans la bergerie. Je savais bien – tant les historiens l'ont répété déjà et à bon escient – que ce mot de combat est ambigu, terriblement chargé d'actualité et, virtuellement, d'anachronisme. Si, contre toute prudence, je lui ai ouvert la porte, c'est pour de multiples raisons. Tout d'abord, entre XVe^ et XVIIIe^ siècles, certains processus réclament une appellation particulière. Lorsqu'on les observe de près, les ranger, sans plus, dans l'économie de marché ordinaire serait presque absurde. Le mot qui vient alors spontanément à l'esprit est bien celui de capitalisme. Agacé, vous le chassez par la porte, il rentre presque aussitôt par la fenêtre. Car vous ne lui trouvez pas de remplaçant adéquat, et c'est symptomatique. Comme dit un économiste américain, la meilleure raison de se servir du mot capitalisme , si décrié qu'il soit, c'est après tout qu'on n'en a pas trouvé d'autre pour le remplacer. Sans doute a-t-il l'inconvénient de traîner après lui d'innombrables querelles et discussions. Mais ces querelles, les bonnes, les moins bonnes et les oiseuses, il est en vérité impossible de les éviter, d'agir et de discuter comme si elles n'existaient pas. Inconvénient pire, le mot est chargé des sens que lui donne la

vie d'aujourd'hui. Car capitalisme , dans son usage large, date du début même du XXe^ siècle. J'en verrais le lancement véritable, avec un peu d'arbitraire, dans la parution, en 1902, du livre bien connu de Werner Sombart, Der moderne Kapitalismus. Ce mot, pratiquement, Marx l'aura ignoré. Nous voilà donc, et directement, menacé du pire des péchés, celui d'anachronisme. Pas de capitalisme avant la Révolution industrielle, criait un jour un encore jeune historien : « Le capital, oui ; le capitalisme, non! » Pourtant, il n'y a jamais entre passé, même passé lointain, et temps présent de rupture totale, de discontinuité absolue ou, si l'on préfère, de non-contamination. Les expériences du passé ne cessent de se prolonger dans la vie présente, de la grossir. Aussi beaucoup d'historiens, et non des moindres, s'aperçoivent-ils aujourd'hui que la Révolution industrielle s'annonce longtemps avant le XVIIIe^ siècle. Peut-être la meilleure raison de s'en persuader est-elle le spectacle de certains pays sous-développés d'aujourd'hui qui tentent et, le modèle de la réussite soi-disant sous leurs yeux, ratent leur Révolution industrielle. Bref, cette dialectique sans fin remise en cause – passé, présent ; présent, passé – risque d'être tout simplement le cœur, la raison d'être de l'histoire elle-même.

III

Vous ne disciplinerez, vous ne définirez le mot capitalisme , pour le mettre au seul service de l'explication historique, que si vous l'encadrez sérieusement entre les deux mots qui le sous-tendent et lui donnent son sens : capital et capitaliste. Le capital , réalité tangible, masse de moyens aisément identifiables, sans fin à l'œuvre ; le capitaliste , l'homme qui préside ou essaie de présider à l'insertion du capital dans l'incessant processus de production à quoi les sociétés sont toutes condamnées ; le capitalisme , c'est, en gros (mais en gros seulement), la façon dont est conduit, pour des fins peu altruistes d'ordinaire, ce jeu constant d'insertion. Le mot-clef, c'est le capital. Celui-ci, dans les études des économistes, a pris le sens appuyé de bien capital ; il ne désigne pas seulement les accumulations d'argent, mais les résultats utilisables et utilisés de tout travail antérieurement accompli : une maison est un capital ; du blé engrangé, un capital ; un navire, une route, sont des capitaux. Mais un bien capital ne mérite son nom que s'il participe au processus renouvelé de la production : l'argent d'un trésor inemployé n'est plus un capital, de même une forêt inexploitée, etc. Cela dit, est-il une seule société, à notre connaissance, qui n'ait accumulé, qui n'accumule des biens capitaux, qui ne les utilise régulièrement pour son travail et qui, par le travail, ne les reconstitue, et ne les fasse fructifier? Le village le plus modeste d'Occident, au XVe^ siècle, a ses chemins, ses champs épierrés, ses terres mises en culture, ses forêts organisées, ses haies vives, ses vergers, ses roues de moulins, ses réserves de grains… Des calculs faits pour les économies d'Ancien Régime donnent, entre le produit brut d'une année de travail et la masse des biens capitaux (ce que nous appelons, en français, le patrimoine ), un rapport de 1 à 3 ou 4, le même, en somme, que celui qu'acceptait Keynes pour l'économie des sociétés actuelles. Chaque société aurait ainsi, derrière elle, l'équivalent de trois ou quatre années de travail accumulé, mis en réserve, dont elle se servirait pour mener à bien sa production, le patrimoine n'étant d'ailleurs que partiellement mobilisé à cette fin, jamais évidemment à 100 %. Mais laissons ces problèmes. Vous les connaissez aussi bien que moi. Je ne vous suis redevable, en fait, que d'une seule explication : comment puis-je valablement distinguer le capitalisme de l' économie de marché? Et réciproquement? Bien entendu, vous ne vous attendez pas, de ma part, à une distinction péremptoire, du genre : l'eau d'un côté, l'huile au-dessus d'elle? La réalité économique ne porte jamais sur des corps simples. Mais vous accepterez, sans trop de difficulté, qu'il puisse y avoir au moins deux formes d'économie dite de marché (A, B) , discernables avec un peu d'attention, ne serait-ce que par les rapports humains, économiques et sociaux qu'elles instaurent. Dans la première catégorie (A) , je verserais volontiers les échanges quotidiens du marché, les trafics locaux ou à faible distance : ainsi, le blé, le bois qui s'acheminent vers la ville proche ; et même les commerces à plus large rayon, lorsqu'ils sont réguliers, prévisibles, routiniers, ouverts aux petits comme aux grands marchands : ainsi l'acheminement des grains de la Baltique à partir de Dantzig jusqu'à Amsterdam, au XVIIe^ siècle ; ainsi du sud vers le nord de l'Europe, le commerce de l'huile ou du vin – je pense à ces « flottes » de chariots allemands venant chercher, chaque année, le vin blanc de l'Istrie.

De ces gros bénéfices dérivent des accumulations de capitaux considérables, d'autant plus que le commerce au loin se partage entre quelques mains seulement. N'y entre pas qui veut. Le commerce local, au contraire, se disperse entre une multitude de parties prenantes. Par exemple, au XVIe^ siècle, le commerce intérieur du Portugal, vu dans sa masse et dans toute sa valeur monétaire supposée, est de loin supérieur au commerce du poivre, des épices et des drogues. Mais ce commerce intérieur est souvent sous le signe du troc de la valeur d'usage. Le commerce des épices est dans le droit fil de l'économie monétaire. Et seuls de gros négociants le pratiquent et concentrent ses bénéfices anormaux entre leurs mains. Le même raisonnement vaudrait pour l'Angleterre au temps de Defoe. Ce n'est pas par hasard si, dans tous les pays du monde, un groupe de gros négociants se détache nettement de la masse des marchands, et si ce groupe est d'une part très étroit et, d'autre part, toujours lié

  • entre autres activités – au commerce au loin. Le phénomène est visible en Allemagne dès le XIVe^ siècle, à Paris dès le XIIIe, dans les villes d'Italie dès le XIIe^ et peut-être plus tôt. Le tayir , en Islam, dès avant l'apparition des premiers négociants d'Occident, est un importateur-exportateur qui, de sa maison (déjà le commerce fixe), dirige agents et commissionnaires. Il n'a rien de commun avec le hawanti , le boutiquier du souk. Dans l'Inde, à Agra, encore une énorme ville, vers 1640, un voyageur note que l'on désigne sous le nom de sogador « celui que nous appellerions chez nous, en Espagne, un mercader , mais certains s'ornent du nom particulier de katari , titre le plus éminent entre ceux qui professent, en ces pays-là, l'art mercantile, et qui signifie marchand richissime et de grand crédit ». En Occident, le vocabulaire signale des différences analogues. Le « négociant », c'est le katari français ; le mot apparaît au XVIIe^ siècle. En Italie, la distance est énorme entre le mercante a taglio et le negoziante ; de même en Angleterre, entre le tradesman et le merchant , qui, dans les ports anglais, s'occupe avant tout d'exportation et de commerce au loin ; en Allemagne, entre les Krämer d'une part et, de l'autre, le Kaufmann ou le Kaufherr. Que ces capitalistes, en Islam comme en Chrétienté, soient les amis du prince, des alliés ou des exploiteurs de l'État, est-il besoin de le dire? Très tôt, depuis toujours, ils dépassent les limites « nationales », s'entendent avec les marchands des places étrangères. Ils ont mille moyens de fausser le jeu en leur faveur, par le maniement du crédit, par le jeu fructueux des bonnes contre les mauvaises monnaies, les bonnes monnaies d'argent et d'or allant vers les grosses transactions, vers le Capital, les mauvaises, de cuivre, vers les petits salaires et paiements quotidiens, donc vers le Travail. Ils ont la supériorité de l'information, de l'intelligence, de la culture. Et ils saisissent autour d'eux ce qui est bon à prendre – la terre, les immeubles, les rentes… Qu'ils aient à leur disposition des monopoles ou simplement la puissance nécessaire pour effacer neuf fois sur dix la concurrence, qui en douterait? Écrivant à l'un de ses comparses de Bordeaux, un marchand hollandais lui recommandait de tenir secrets leurs projets ; autrement, ajoutait-il, « il en serait de cette affaire comme de tant d'autres où, dès qu'il y a de la concurrence, il n'y a plus d'eau à boire »! Enfin, c'est par la masse de leurs capitaux que les capitalistes sont à même de préserver leur privilège et de se réserver les grandes affaires internationales du temps. D'une part parce qu'à cette époque de transports très lents le grand commerce impose de longs délais au roulement des capitaux : il faut des mois, parfois des années, pour que les sommes investies reviennent, grossies de leurs bénéfices. D'autre part, parce que, généralement, le grand marchand n'utilise pas seulement ses capitaux : il recourt au crédit, à l'argent des autres. Enfin, les capitaux se déplacent. Dès la fin du XIVe^ siècle, les archives de Francesco di Marco Datini, marchand de Prato près de Florence, nous signalent les va-et-vient de lettres de change entre les villes d'Italie et les points chauds du capitalisme européen : Barcelone, Montpellier, Avignon, Paris, Londres, Bruges… Mais ce sont là des jeux aussi étrangers au commun des mortels que le sont, aujourd'hui, les délibérations ultra-secrètes de la Banque des règlements internationaux, à Bâle. Ainsi le monde de la marchandise ou de l'échange se trouve-t-il strictement hiérarchisé, depuis les métiers les plus humbles – crocheteurs, débardeurs, colporteurs, voituriers, matelots –, jusqu'aux caissiers, boutiquiers, courtiers aux noms divers, usuriers, jusqu'aux négociants enfin. La chose à première vue surprenante, c'est que la spécialisation, la division du travail, qui ne fait que s'accentuer rapidement au fur et à mesure des progrès de l'économie de marché, affecte toute cette société marchande, sauf à son sommet , celui des négociants-capitalistes. Ainsi le processus de morcellement des fonctions, cette modernisation, s'est manifestée d'abord et seulement à la base : les métiers, les boutiquiers, voire les colporteurs, se spécialisent. Non pas le haut de la pyramide, car, jusqu'au XIXe^ siècle, le marchand de haut vol n'est, pour ainsi dire, jamais limité à une seule activité : il est marchand, bien sûr, mais jamais dans une seule branche, et il est tout aussi bien, selon les occasions, armateur, assureur, prêteur, emprunteur,

financier, banquier, ou même entrepreneur industriel ou exploitant agricole. À Barcelone, au XVIIIe^ siècle, le boutiquier détaillant, le botiguer , est toujours spécialisé : il vend ou des toiles, ou des draps, ou des épices… S'enrichit-il suffisamment pour devenir, un jour, négociant, il passe aussitôt de la spécialisation à la non-spécialisation. Désormais, toute bonne affaire à sa portée sera de sa compétence. Cette anomalie a été souvent remarquée, mais l'explication ordinaire ne peut guère nous satisfaire : le marchand, nous dit-on, divise ses activités entre divers secteurs, pour limiter ses risques : il perdra sur la cochenille, il gagnera sur les épices ; il ratera une transaction marchande, mais il gagnera en jouant sur les changes ou en prêtant de l'argent à un paysan pour se constituer une rente… Bref, il suivrait le conseil du proverbe français qui recommande de « ne pas mettre tous ses œufs dans le même panier ». En fait, je pense :

  • que le marchand ne se spécialise pas parce qu'aucune branche à sa portée n'est suffisamment nourrie pour absorber toute son activité. On croit trop souvent que le capitalisme d'hier était menu, faute de capitaux, qu'il lui a fallu longtemps accumuler pour s'épanouir. Pourtant, les correspondances marchandes ou les mémoires des chambres de commerce nous montrent assez souvent des capitaux cherchant inutilement à s'investir. Alors le capitaliste sera tenté par l'acquisition de la terre, valeur refuge, valeur sociale, mais parfois aussi de la terre exploitable de façon moderne et source de revenus substantiels, ainsi en Angleterre, en Vénétie, ailleurs. Ou bien il se laissera tenter par des spéculations immobilières urbaines. Ou encore par des incursions, prudentes mais répétées, dans le domaine de l'industrie, ainsi par les spéculations minières (XVe-XVIe^ siècles). Mais il est significatif que, sauf exception, il ne s'intéresse pas au système de production, et se contente, par le système du travail à domicile, du putting out , de contrôler la production artisanale pour mieux s'en assurer la commercialisation. En face de l'artisan et du système du putting out , les manufactures ne représenteront jusqu'au XIXe^ siècle qu'une très petite partie de la production ;
  • que si le grand marchand change si souvent d'activité, c'est que le grand profit change sans cesse de secteur. Le capitalisme est d'essence conjoncturelle. Aujourd'hui encore, une de ses grandes forces est sa facilité d'adaptation et de reconversion ;
  • qu'une seule spécialisation a eu, parfois, tendance à se manifester dans la vie marchande : le commerce de l'argent. Mais son succès n'a jamais été de longue durée, comme si l'édifice économique ne pouvait nourrir suffisamment cette pointe haute de l'économie. La banque florentine, un instant éclatante, s'effondre avec les Bardi et les Peruzzi au XIVe^ siècle ; puis avec les Médicis au XVe. À partir de 1579, les foires génoises de Plaisance deviennent le clearing de presque tous les paiements européens, mais l'aventure extraordinaire des banquiers génois durera moins d'un demi-siècle, jusqu'en 1621. Au XVIIe^ siècle, Amsterdam dominera brillamment à son tour les circuits du crédit européen, et l'expérience se soldera cette fois aussi par un échec, au siècle suivant. Il n'y aura de réussite du capitalisme financier qu'au XIXe^ siècle, au-delà des années 1830-1860, quand la banque saisira tout, l'industrie plus la marchandise, et que l'économie en général aura acquis assez de vigueur pour soutenir définitivement cette construction. Je me résume : deux types d'échange ; l'un terre à terre, concurrentiel, puisque transparent ; l'autre supérieur, sophistiqué, dominant. Ce ne sont ni les mêmes mécanismes ni les mêmes agents qui régissent ces deux types d'activité, et ce n'est pas dans le premier, mais dans le second que se situe la sphère du capitalisme. Je ne nie pas qu'il puisse y avoir, rusé et cruel, un capitalisme villageois en gros sabots ; Lénine, d'après ce que m'a dit le Pr Daline, de Moscou, soutenait même qu'en pays socialiste la liberté une fois rendue à un marché de village pourrait reconstituer l'arbre entier du capitalisme. Je ne nie pas, non plus, qu'il y ait un micro capitalisme des boutiquiers ; Gerschenkron pense que le vrai capitalisme est sorti de là. Le rapport de forces, à la base du capitalisme, peut s'esquisser et se retrouver à tous les étages de la vie sociale. Mais enfin, c'est en haut de la société que le premier capitalisme se déploie, affirme sa force, se révèle à nos yeux. Et c'est à la hauteur des Bardi, des Jacques Cœur, des Jakob Fugger, des John Law ou des Necker qu'il faut aller le chercher, qu'on a chance de le découvrir. Si d'ordinaire on ne distingue pas capitalisme et économie de marché, c'est que l'un et l'autre ont progressé du même pas, du Moyen Âge à nos jours, et que l'on a souvent présenté le capitalisme comme le moteur ou l'épanouissement du progrès économique. En réalité, tout est porté sur le dos énorme de la vie matérielle : se gonfle-t-elle, tout va de l'avant ; l'économie de marché se gonfle elle-même rapidement à ses dépens, étend ses liaisons. Or, de cette extension, le capitalisme est toujours bénéficiaire. Je ne crois pas que Josef Schumpeter ait raison de faire de l'entrepreneur le deus ex machina. Je crois obstinément

religieuse, hiérarchie politique, hiérarchie militaire, hiérarchies diverses de l'argent. De l'une à l'autre, selon les siècles et selon les lieux, il y a des oppositions, ou des compromis, ou des alliances ; parfois, il y a même confusion. Au XIIIe^ siècle, à Rome, la hiérarchie politique et la hiérarchie religieuse se confondent, mais, autour de la ville, la terre et les troupeaux créent une classe de grands seigneurs dangereux, cependant que les banquiers de la Curie – des Siennois – montent déjà très haut. À Florence, à la fin du XIVe^ siècle, l'ancienne noblesse féodale et la nouvelle grande bourgeoisie marchande ne font plus qu'un, dans une élite de l'argent, laquelle s'empare aussi, et logiquement, du pouvoir politique. Dans d'autres contextes sociaux, au contraire, une hiérarchie politique peut écraser les autres : c'est le cas de la Chine des Ming et des Mandchous. C'est le cas, mais de façon moins nette et continue, de la France monarchique d'Ancien Régime, qui longtemps ne laisse aux marchands, même riches, qu'un rôle sans prestige et pousse en première ligne la hiérarchie décisive de la noblesse. Dans la France de Louis XIII, le chemin de la puissance, c'est de se rapprocher du roi et de la Cour. Le premier pas de la vraie carrière de Richelieu, titulaire de l'évêché crotté de Luçon, a été de devenir l'aumônier de la reine mère, Marie de Médicis, d'arriver ainsi jusqu'à la Cour et de s'introduire dans le cercle étroit des gouvernants. Autant de sociétés, autant de chemins pour l'ambition des individus. Autant de types de réussites. En Occident, bien que les succès d'individus isolés ne soient pas rares, l'histoire répète sans fin la même leçon, à savoir que les réussites individuelles doivent presque toujours s'inscrire à l'actif de familles vigilantes, attentives, acharnées à grossir peu à peu leur fortune et leur influence. Leur ambition est assortie de patience, elle s'étale dans la longue durée. Alors, faut-il chanter les gloires et les mérites des « longues » familles, des lignages? C'est mettre en vedette, pour l'Occident, ce que nous appelons en gros, d'un terme qui s'est imposé tardivement , l'histoire de la bourgeoisie , porteuse du processus capitaliste, créatrice ou utilisatrice de la hiérarchie solide qui sera l'épine dorsale du capitalisme. Celui-ci, en effet, pour asseoir sa fortune et sa puissance, s'appuie successivement ou simultanément sur le commerce, sur l'usure, sur le commerce au loin, sur l'« office » administratif et sur la terre, valeur sûre et qui, en outre, et plus qu'on ne le pense, confère un évident prestige vis-à-vis de la société elle-même. Si vous êtes attentifs à ces longues chaînes familiales, à l'accumulation lente des patrimoines et des honneurs, le passage, en Europe, du régime féodal au régime capitaliste devient presque compréhensible. Le régime féodal, c'est, au bénéfice de familles seigneuriales, une forme durable du partage de la richesse foncière, cette richesse de base – soit un ordre stable dans sa texture. La « bourgeoisie », à longueur de siècles, aura parasité cette classe privilégiée, vivant près d'elle, contre elle, profitant de ses erreurs, de son luxe, de son oisiveté, de son imprévoyance, pour s'emparer de ses biens – souvent grâce à l'usure –, se glissant finalement dans ses rangs et alors s'y perdant. Mais d'autres bourgeois sont là pour remonter à l'assaut, pour recommencer la même lutte. Parasitisme en somme de longue durée : la bourgeoisie n'en finit pas de détruire la classe dominante pour s'en nourrir. Mais sa montée a été lente, patiente, l'ambition reportée sans fin sur les enfants et petits-enfants. Ainsi de suite. Une société de ce type, dérivant d'une société féodale, féodale elle-même encore à demi, est une société où la propriété, les privilèges sociaux, sont relativement à l'abri, où les familles peuvent en jouir dans une relative tranquillité, la propriété étant, se voulant, sacro-sainte, où chacun reste en gros à sa place. Or il faut ces eaux sociales calmes ou relativement calmes pour que l'accumulation s'opère, pour que poussent et se maintiennent les lignages, pour que, l'économie monétaire aidant, le capitalisme enfin émerge. Il détruit, ce faisant, certains bastions de la haute société, mais pour en reconstruire d'autres à son profit, aussi solides, aussi durables. Ces longues gestations de fortunes familiales, aboutissant un beau jour à des réussites spectaculaires, nous sont si familières, dans le passé ou dans le temps présent, qu'il nous est difficile de nous rendre compte qu'il s'agit là, en fait, d'une caractéristique essentielle des sociétés d'Occident. Nous ne l'apercevons, au vrai, qu'en nous dépaysant, en regardant le spectacle différent qu'offrent les sociétés hors de l'Europe. Dans ces sociétés-là, ce que nous appelons, ou pouvons appeler, le capitalisme rencontre en général des obstacles sociaux peu faciles ou impossibles à franchir. Ce sont ces obstacles qui nous mettent, par contraste, sur la voie d'une explication générale. Nous laisserons de côté la société japonaise, où le processus est en gros le même qu'en Europe : une société féodale s'y détériore lentement, une société capitaliste finit par s'en dégager ; le Japon étant le pays où les dynasties marchandes ont eu la plus longue durée : certaines, nées au XVIIe^ siècle, prospèrent encore aujourd'hui. Mais les sociétés occidentale et japonaise sont les seuls exemples que puisse retenir l'histoire comparative de sociétés passant presque d'elles-mêmes de l'ordre féodal à l'ordre de l'argent. Ailleurs,

les positions respectives de l'État, du privilège du rang et du privilège de l'argent sont très différentes, et c'est de ces différences que nous chercherons à tirer un enseignement. Soit la Chine et l'Islam. En Chine, les statistiques imparfaites qui s'offrent à nous laissent l'impression que la mobilité sociale à la verticale y est plus grande qu'en Europe. Non que le nombre des privilégiés y soit relativement plus grand, mais la société y est beaucoup moins stable. La porte ouverte, la hiérarchie ouverte, c'est celle des concours des mandarins. Bien que ces concours ne soient pas toujours passés dans un contexte d'honnêteté absolue, ils sont en principe accessibles à tous les milieux sociaux, infiniment plus accessibles en tout cas que les grandes universités d'Occident, au XIXe^ siècle. Les examens qui ouvrent l'accès aux hautes fonctions du mandarinat sont, en fait, des redistributions des cartes du jeu social, un constant New Deal. Mais ceux qui parviennent ainsi au sommet n'y sont jamais qu'à titre précaire, à titre viager si l'on veut. Et les fortunes qu'ils amassent souvent à ces occasions servent peu à fonder ce qu'on appellerait, en Europe, une grande famille. D'ailleurs, les familles trop riches et trop puissantes sont, par principe, suspectes à l'État, qui est seul possesseur en droit de la terre, seul habilité à lever l'impôt sur le paysan, et qui surveille de très près les entreprises minières, industrielles ou marchandes. L'État chinois, malgré les complicités locales de marchands et de mandarins corrompus, a sans fin été hostile à l'épanouissement d'un capitalisme qui, chaque fois qu'il pousse à la faveur des circonstances, est finalement ramené dans l'ordre par un État en quelque sorte totalitaire (le mot étant débarrassé de son sens péjoratif actuel). Il n'y a de vrai capitalisme chinois qu'en dehors de la Chine – en Insulinde par exemple, où le marchand chinois agit et règne en toute liberté. Dans les vastes pays d'Islam, surtout avant le XVIIIe^ siècle, la possession de la terre est provisoire, car, là aussi, elle appartient en droit au Prince. Les historiens diraient, dans le langage de l'Europe d'Ancien Régime, qu'il y a des bénéfices (c'est-à-dire des biens attribués à titre viager), non pas des fiefs familiaux. En d'autres termes, les seigneuries, c'est-à-dire des terres, des villages, des rentes foncières, sont distribuées par l'État, comme le faisait jadis l'État carolingien, et disponibles à nouveau chaque fois qu'en meurt le bénéficiaire. C'est pour le Prince une façon de payer et de s'assurer les services de soldats et de cavaliers. Le seigneur meurt-il, sa seigneurie et tous ses biens reviennent au Sultan d'Istanbul, ou au Grand Moghol de Delhi. Disons que ces grands princes, tant que dure leur autorité, peuvent changer de société dominante, de classe élitaire comme de chemise, et ils ne s'en privent pas. Le sommet de la société se renouvelle donc très souvent, les familles n'ont pas la possibilité de s'incruster. Une récente étude sur Le Caire au XVIIIe^ siècle nous signale que les grands marchands ne réussissent guère à se maintenir en place au-delà d'une seule génération. La société politique les dévore. Si, en Inde, la vie marchande est plus solide, c'est qu'elle se développe en dehors de la société instable du sommet, dans les cadres protecteurs des castes de marchands et de banquiers. Cela dit, vous voyez mieux la thèse que je soutiens, assez simple, vraisemblable : il y a des conditions sociales à la poussée et à la réussite du capitalisme. Celui-ci exige une certaine tranquillité de l'ordre social, ainsi qu'une certaine neutralité, ou faiblesse, ou complaisance, de l'État. Et, en Occident même, il y a des degrés à cette complaisance : c'est pour des raisons largement sociales et incrustées dans son passé que la France a toujours été un pays moins favorable au capitalisme que, disons, l'Angleterre. Je crois que cette vue ne soulève pas d'objection sérieuse. Par contre, un nouveau problème se propose de lui-même. Le capitalisme a besoin d'une hiérarchie. Mais qu'est-ce qu'une hiérarchie en soi, aux yeux d'un historien qui voit défiler devant lui des centaines et des centaines de sociétés qui toutes ont leurs hiérarchies? Qui toutes aboutissent, au sommet, à une poignée de privilégiés et de responsables. Vérité d'hier, dans la Venise du XVIIIe^ siècle, dans l'Europe d'Ancien Régime, dans la France de M. Thiers ou dans celle de 1936 où les slogans populaires dénonçaient le pouvoir des « deux cents familles ». Mais aussi au Japon, en Chine, en Turquie, en Inde. Et vérité encore aujourd'hui ; même aux États-Unis, le capitalisme n'invente pas les hiérarchies, il les utilise, de même qu'il n'a pas inventé le marché, ou la consommation. Il est, dans la longue perspective de l'histoire, le visiteur du soir. Il arrive quand tout est déjà en place. Autrement dit, le problème en soi de la hiérarchie le dépasse, le transcende, le commande à l'avance. Et les sociétés non capitalistes n'ont pas supprimé, hélas, les hiérarchies. Tout cela ouvre la porte à de longues discussions que j'ai, sans conclure, essayé de présenter dans mon livre. Car c'est assurément le problème clef, le problème des problèmes. Faut-il casser la hiérarchie, la dépendance d'un homme vis-à-vis d'un autre homme? Oui, dit Jean-Paul Sartre, en 1968. Mais est-ce vraiment possible?