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Textes épreuve anticipée, Lectures de Français

16 textes pour l’explication linéaire

Typologie: Lectures

2025/2026

Téléchargé le 01/07/2026

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Textes préparés pour l’oral des EAF 2026 - Lycée A. Einstein 1GLE04 1GLE06
1
Colette, Sido, 1930.
Premier extrait, « Sido ».
Étés réverbérés par le gravier jaune et chaud, étés traversant le jonc tressé de mes grands
chapeaux, étés presque sans nuits... Car j’aimais tant l’aube, déjà, que ma mère me l’accordait en
récompense. J’obtenais qu’elle m’éveillât à trois heures et demie, et je m’en allais, un panier vide à
chaque bras, vers des terres maraîchères qui se réfugiaient dans le pli étroit de la rivière, vers les
fraises, les cassis et les groseilles barbues.
À trois heures et demie, tout dormait dans un bleu originel, humide et confus, et quand je
descendais le chemin de sable, le brouillard retenu par son poids baignait d’abord mes jambes, puis
mon petit torse bien fait, atteignait mes lèvres, mes oreilles et mes narines plus sensibles que tout le
reste de mon corps... J’allais seule, ce pays mal pensant était sans dangers. C’est sur ce chemin, c’est à
cette heure que je prenais conscience de mon prix, d’un état de grâce indicible et de ma connivence
avec le premier souffle accouru, le premier oiseau, le soleil encore ovale, déformé par son éclosion...
Ma mère me laissait partir, après m’avoir nommée « Beauté, Joyau-tout-en-or » ; elle regardait
courir et décroître sur la pente son œuvre, −« chef-d’œuvre », disait-elle. J’étais peut-être jolie; ma
mère et mes portraits de ce temps-là ne sont pas toujours d’accord... Je l’étais à cause de mon âge et du
lever du jour, à cause des yeux bleus assombris par la verdure, des cheveux blonds qui ne seraient
lissés qu’à mon retour, et de ma supériorité d’enfant éveillée sur les autres enfants endormis.
Second extrait, « Les Sauvages ».
 Oui, un petit garçon si inoffensif qui n’exigeait rien sauf un soir…
Je voudrais deux sous de pruneaux et deux sous de noisettes, dit-il.
Les épiceries sont fermées, répondit ma mère. Dors, tu en auras demain.
Je voudrais deux sous de pruneaux et deux sous de noisettes, redemanda, le lendemain soir,
le doux petit garçon.
Et pourquoi ne les as-tu pas achetés dans la journée ? se récria ma mère impatiente. Va te
coucher !
Cinq soirs, dix soirs ramenèrent la même taquinerie, et ma mère montra qu’elle était une mère
singulière. Car elle ne fessa pas l’obstiné, qui espérait peut-être qu’on le fesserait, ou qui escomptait
seulement une explosion maternelle, les cris des nerfs à bout, les malédictions, un nocturne tumulte
qui retarderait le coucher…
Un soir après d’autres soirs, il prépara sa figure quotidienne d’enfant buté, le son modéré de sa
voix !
Maman ?…
Oui, dit maman.
Maman, je voudrais…
Les voici, dit-elle.
Elle se leva, atteignit dans l’insondable placard, près de la cheminée, deux sacs grands comme
des nouveau-nés, les posa à terre de chaque côté de son petit garçon et ajouta :
Quand il n’y en aura plus, tu en achèteras d’autres.
Il la regardait d’en bas, offensé et pâle sous ses cheveux noirs.
C’est pour toi, prends, insista ma mère.
Il perdit le premier son sang-froid et éclata en larmes.
Mais… mais… je ne les aime pas ! sanglotait-il.
“Sido” se pencha, aussi attentive qu’au-dessus d’un œuf fêlé par l’éclosion imminente, au-
dessus d’une rose inconnue, d’un messager de l’autre hémisphère :
Tu ne les aimes pas ? Qu’est-ce que tu voulais donc ?
Il fut imprudent et avoua :
Je voulais les demander. »
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Colette, Sido , 1930.

Premier extrait , « Sido ».

Étés réverbérés par le gravier jaune et chaud, étés traversant le jonc tressé de mes grands chapeaux, étés presque sans nuits... Car j’aimais tant l’aube, déjà, que ma mère me l’accordait en récompense. J’obtenais qu’elle m’éveillât à trois heures et demie, et je m’en allais, un panier vide à chaque bras, vers des terres maraîchères qui se réfugiaient dans le pli étroit de la rivière, vers les fraises, les cassis et les groseilles barbues. À trois heures et demie, tout dormait dans un bleu originel, humide et confus, et quand je descendais le chemin de sable, le brouillard retenu par son poids baignait d’abord mes jambes, puis mon petit torse bien fait, atteignait mes lèvres, mes oreilles et mes narines plus sensibles que tout le reste de mon corps... J’allais seule, ce pays mal pensant était sans dangers. C’est sur ce chemin, c’est à cette heure que je prenais conscience de mon prix, d’un état de grâce indicible et de ma connivence avec le premier souffle accouru, le premier oiseau, le soleil encore ovale, déformé par son éclosion... Ma mère me laissait partir, après m’avoir nommée « Beauté, Joyau-tout-en-or » ; elle regardait courir et décroître sur la pente son œuvre, −« chef-d’œuvre », disait-elle. J’étais peut-être jolie; ma mère et mes portraits de ce temps-là ne sont pas toujours d’accord... Je l’étais à cause de mon âge et du lever du jour, à cause des yeux bleus assombris par la verdure, des cheveux blonds qui ne seraient lissés qu’à mon retour, et de ma supériorité d’enfant éveillée sur les autres enfants endormis.

Second extrait , « Les Sauvages ».

Oui, un petit garçon si inoffensif qui n’exigeait rien sauf un soir… — Je voudrais deux sous de pruneaux et deux sous de noisettes, dit-il. — Les épiceries sont fermées, répondit ma mère. Dors, tu en auras demain. — Je voudrais deux sous de pruneaux et deux sous de noisettes, redemanda, le lendemain soir, le doux petit garçon. — Et pourquoi ne les as-tu pas achetés dans la journée? se récria ma mère impatiente. Va te coucher! Cinq soirs, dix soirs ramenèrent la même taquinerie, et ma mère montra qu’elle était une mère singulière. Car elle ne fessa pas l’obstiné, qui espérait peut-être qu’on le fesserait, ou qui escomptait seulement une explosion maternelle, les cris des nerfs à bout, les malédictions, un nocturne tumulte qui retarderait le coucher… Un soir après d’autres soirs, il prépara sa figure quotidienne d’enfant buté, le son modéré de sa voix! — Maman ?… — Oui, dit maman. — Maman, je voudrais… — Les voici, dit-elle. Elle se leva, atteignit dans l’insondable placard, près de la cheminée, deux sacs grands comme des nouveau-nés, les posa à terre de chaque côté de son petit garçon et ajouta : — Quand il n’y en aura plus, tu en achèteras d’autres. Il la regardait d’en bas, offensé et pâle sous ses cheveux noirs. — C’est pour toi, prends, insista ma mère. Il perdit le premier son sang-froid et éclata en larmes. — Mais… mais… je ne les aime pas! sanglotait-il. “Sido” se pencha, aussi attentive qu’au-dessus d’un œuf fêlé par l’éclosion imminente, au- dessus d’une rose inconnue, d’un messager de l’autre hémisphère : — Tu ne les aimes pas? Qu’est-ce que tu voulais donc? Il fut imprudent et avoua : — Je voulais les demander. »

Colette, Les Vrilles de la vigne , 1908, « Dernier feu ».

Pour M… Allume, dans l’âtre, le dernier feu de l’année! Le soleil et la flamme illumineront ensemble ton visage. Sous ton geste, un ardent bouquet jaillit, enrubanné de fumée, mais je ne reconnais plus notre feu de l’hiver, notre feu arrogant et bavard, nourri de fagots secs et de souches riches. C’est qu’un astre plus puissant, entré d’un jet par la fenêtre ouverte, habite en maître notre chambre, depuis ce matin… Regarde! il n’est pas possible que le soleil favorise, autant que le nôtre, les autres jardins! Regarde bien! car rien n’est pareil ici à notre enclos de l’an dernier, et cette année, jeune encore et frissonnante, s’occupe déjà de changer le décor de notre douce vie retirée… Elle allonge, d’un bourgeon cornu et verni, chaque branche de nos poiriers, d’une houppe de feuilles pointues chaque buisson de lilas… Oh! les lilas surtout, vois comme ils grandissent! Leurs fleurs que tu baisais en passant, l’an dernier, tu ne les respireras, Mai revenu, qu’en te haussant sur la pointe des pieds, et tu devras lever les mains pour abaisser leurs grappes vers ta bouche… Regarde bien l’ombre, sur le sable de l’allée, que dessine le délicat squelette du tamaris : l’an prochain, tu ne la reconnaîtras plus… Et les violettes elles-mêmes, écloses par magie dans l’herbe, cette nuit, les reconnais-tu? Tu te penches, et comme moi tu t’étonnes ; ne sont-elles pas, ce printemps-ci, plus bleues? Non, non, tu te trompes, l’an dernier je les ai vues moins obscures, d’un mauve azuré, ne te souviens-tu pas ?… Tu protestes, tu hoches la tête avec ton rire grave, le vert de l’herbe neuve décolore l’eau mordorée de ton regard… Plus mauves… non, plus bleues… Cesse cette taquinerie! Porte plutôt à tes narines le parfum invariable de ces violettes changeantes et regarde, en respirant le philtre qui abolit les années, regarde comme moi ressusciter et grandir devant toi les printemps de ton enfance !…

Marcel Proust, A la recherche du temps perdu , (1921-1922), « Sodome et Gomorrhe ».

[…] je partis me promener seul vers cette grande route que prenait la voiture de Mme de Villeparisis quand nous allions nous promener avec ma grand’mère ; des flaques d’eau, que le soleil qui brillait n’avait pas séchées, faisaient du sol un vrai marécage, et je pensais à ma grand’mère qui jadis ne pouvait marcher deux pas sans se crotter. Mais, dès que je fus arrivé à la route, ce fut un éblouissement. Là où je n’avais vu, avec ma grand’mère, au mois d’août, que les feuilles et comme l’emplacement des pommiers, à perte de vue ils étaient en pleine floraison, d’un luxe inouï, les pieds dans la boue et en toilette de bal, ne prenant pas de précautions pour ne pas gâter le plus merveilleux satin rose qu’on eût jamais vu et que faisait briller le soleil ; l’horizon lointain de la mer fournissait aux pommiers comme un arrière-plan d’estampe japonaise ; si je levais la tête pour regarder le ciel entre les fleurs, qui faisaient paraître son bleu rasséréné, presque violent, elles semblaient s’écarter pour montrer la profondeur de ce paradis. Sous cet azur, une brise légère mais froide faisait trembler légèrement les bouquets rougissants. Des mésanges bleues venaient se poser sur les branches et sautaient entre les fleurs, indulgentes, comme si c’eût été un amateur d’exotisme et de couleurs qui avait artificiellement créé cette beauté vivante. Mais elle touchait jusqu’aux larmes parce que, si loin qu’on allait dans ses effets d’art raffiné, on sentait qu’elle était naturelle, que ces pommiers étaient là en pleine campagne comme des paysans, sur une grande route de France. Puis aux rayons du soleil succédèrent subitement ceux de la pluie ; ils zébrèrent tout l’horizon, enserrèrent la file des pommiers dans leur réseau gris. Mais ceux-ci continuaient à dresser leur beauté, fleurie et rose, dans le vent devenu glacial sous l’averse qui tombait : c’était une journée de printemps.

Troisième extrait , « Le Carnet du bois de pins ».

9 août 1940. — Le soir. Non! Décidément, il faut que je revienne au plaisir du bois de pins. De quoi est-il fait, ce plaisir? — Principalement de ceci : le bois de pins est une pièce de la nature, faite d’arbres tous d’une espèce nettement définie ; pièce bien délimitée, généralement assez déserte, où l’on trouve abri contre le soleil, contre le vent, contre la visibilité ; mais abri non absolu, non par isolement. Non! C’est un abri relatif. Un ab ri non cachottier, un abri non mesquin, un abri noble. C’est un endroit aussi (ceci est particulier au bois de pins ) où l’on évolue à l’aise, sans taillis, sans branchages à hauteur d’homme, où l’on peut s’étendre à sec, et sans mollesse, mais assez confortablement. Chaque bois de pins est comme un sanatorium naturel, aussi un salon de musique… une chambre, une vaste cathédrale de méditation (une cathédrale sans chaire, par bonheur) ouverte à tous les vents, mais par tant de portes que c’est comme si elles étaient fermées. Car ils y hésitent.

Ô respectables colonnes, mâts séniles! Colonnes âgées, temples de la caducité.

Rien de riant, mais quel confort salubre, quelle températion des éléments, quel salon de musique sobrement parfumé, sobrement adorné, bien fait pour la promenade sérieuse et la méditation.

Tout y est fait, sans excès, pour laisser l’homme à lui seul. La végétation, l’animation y sont reléguées dans les hauteurs. Rien pour distraire le regard. Tout pour l’endormir, par cette multiplication de colonnes semblables.

Joseph Ponthus À la ligne. Feuillets d'usine , 2019.

Tes huit heures de boulot C'est huit heures de boulot à quelque heure de la journée Et puis Quand tu rentres À la débauche Tu rentres Tu zones Tu comates Tu penses déjà à l'heure qu'il faudra mettre sur le réveil Peu importe l'heure Il sera toujours trop tôt Après le sommeil de plomb Les clopes et le café du réveil avalés À l'usine L'attaque est directe C'est comme s'il n'y avait pas de transition avec le monde de la nuit Tu re-rentres dans un rêve Ou un cauchemar La lumière des néons Les gestes automatiques Les pensées qui vagabondent Dans un demi-sommeil de réveil Tirer tracter trier porter soulever peser ranger Comme lorsque l'on s'endort Ne même pas chercher à savoir pourquoi ces gestes et ces pensées s'entremêlent À la ligne C'est toujours s'étonner qu'il fasse jour à l'heure de la pause quand on peut sortir fumer et boire un café Je ne connais que quelques types de lieux qui me fassent ce genre d'effet Absolu existentiel radical Les sanctuaires grecs La prison Les îles Et l'usine

pousser sa rage jusqu’à se tuer lui-même. De belles femmes, qu’apparemment ils persécutent,

pleurent sans cesse, et font des gestes de désespoir, qui n’ont pas besoin des paroles dont ils

sont accompagnés, pour faire connaître l’excès de leur douleur.

Pourrait-on croire, mon cher Aza, qu’un peuple entier, dont les dehors sont si humains,

se plaise à la représentation des malheurs ou des crimes qui ont autrefois avili, ou accablé

leurs semblables? Mais, peut-être a-t-on besoin ici de l’horreur du vice pour conduire à la

vertu ; cette pensée me vient sans la chercher, si elle était juste, que je plaindrais cette nation!

La nôtre plus favorisée de la nature, chérit le bien par ses propres attraits ; il ne nous faut que

des modèles de vertu pour devenir vertueux, comme il ne faut que t’aimer pour devenir

aimable.

  1. Des hommes qui ne sont plus : [Note de l'autrice] les Incas faisaient représenter des espèces de Comédies, dont les sujets étaient tirés des meilleures actions de leurs prédécesseurs.

Lettre 34

Il m’a fallu beaucoup de temps, mon cher Aza, pour approfondir la cause du mépris

que l’on a presque généralement ici pour les femmes. Enfin je crois l’avoir découvert dans le

peu de rapport qu’il y a entre ce qu’elles font et ce qu’on s’imagine qu’elles devraient être. On

voudrait, comme ailleurs, qu’elles eussent du mérite et de la vertu. Mais il faudrait que la

nature les fît ainsi ; car l’éducation qu’on leur donne est si opposée à la fin qu’on leur

propose, qu’elle me paraît être le chef-d’œuvre de l’inconséquence française.

On sait au Pérou, mon cher Aza, que, pour préparer les humains à la pratique des

vertus, il faut leur inspirer dès l’enfance un courage et une certaine fermeté d’âme qui leur

forment un caractère décidé ; on l’ignore en France. Dans le premier âge, les enfants ne

paraissent destinés qu’au divertissement des parents et de ceux qui les gouvernent. Il semble

que l’on veuille tirer un honteux avantage de leur incapacité à découvrir la vérité. On les

trompe sur ce qu’ils ne voient pas. On leur donne des idées fausses de ce qui se présente à

leurs sens, et l’on rit inhumainement de leurs erreurs ; on augmente leur sensibilité et leur

faiblesse naturelle par une puérile compassion pour les petits accidents qui leur arrivent ; on

oublie qu’ils doivent être des hommes.

Je ne sais quelles sont les suites de l’éducation qu’un père donne à son fils ; je ne m’en

suis pas informée. Mais je sais que, du moment que les filles commencent à être capables de

recevoir des instructions, on les enferme dans une maison religieuse pour leur apprendre à

vivre dans le monde, que l’on confie le soin d’éclairer leur esprit à des personnes auxquelles

on ferait peut-être un crime d’en avoir et qui sont incapables de leur former le cœur qu’elles

ne connaissent pas.[…]

D’ailleurs, rien ne remplace les premiers fondements d’une éducation mal dirigée. On

ne connaît presque point en France le respect pour soi-même dont on prend tant de soin de

remplir le cœur de nos vierges. Ce sentiment généreux, qui nous rend le juge le plus sévère de

nos actions et de nos pensées, qui devient un principe sûr, quand il est bien senti, n’est ici

d’aucune ressource pour les femmes. Au peu de soin que l’on prend de leur âme, on serait

tenté de croire que les Français sont dans l’erreur de certains peuples barbares qui leur en

refusent une. […]

Ch.-L. de Montesquieu, Lettres persanes , 1721, lettre XXX.

Rica à Ibben, à Smyrne.

Les habitants de Paris sont d'une curiosité qui va jusqu'à l'extravagance. Lorsque j'arrivai, je fus regardé comme si j'avais été envoyé du ciel : vieillards, hommes, femmes, enfants, tous voulaient me voir. Si je sortais, tout le monde se mettait aux fenêtres ; si j'étais aux Tuileries, je voyais aussitôt un cercle se former autour de moi ; les femmes mêmes faisaient un arc-en-ciel nuancé de mille couleurs, qui m'entourait. Si j'étais aux spectacles, je voyais aussitôt cent lorgnettes dressées contre ma figure : enfin jamais homme n'a tant été vu que moi. Je souriais quelquefois d'entendre des gens qui n'étaient presque jamais sortis de leur chambre, qui disaient entre eux : « Il faut avouer qu'il a l'air bien persan ». Chose admirable! Je trouvais de mes portraits partout ; je me voyais multiplié dans toutes les boutiques, sur toutes les cheminées, tant on craignait de ne m'avoir pas assez vu.

Tant d'honneurs ne laissent pas d'être à charge : je ne me croyais pas un homme si curieux et si rare ; et quoique j'aie très bonne opinion de moi, je ne me serais jamais imaginé que je dusse troubler le repos d'une grande ville où je n'étais point connu. Cela me fit résoudre à quitter l'habit persan, et à en endosser un à l'européenne, pour voir s'il resterait encore dans ma physionomie quelque chose d'admirable. Cet essai me fit connaître ce que je valais réellement. Libre de tous les ornements étrangers, je me vis apprécié au plus juste. J'eus sujet de me plaindre de mon tailleur, qui m'avait fait perdre en un instant l'attention et l'estime publique ; car j'entrai tout à coup dans un néant affreux. Je demeurais quelquefois une heure dans une compagnie sans qu'on m'eût regardé, et qu'on m'eût mis en occasion d'ouvrir la bouche ; mais, si quelqu'un par hasard apprenait à la compagnie que j'étais Persan, j'entendais aussitôt autour de moi un bourdonnement : « Ah! Ah! monsieur est Persan? C'est une chose bien extraordinaire! Comment peut-on être Persan? »

A Paris, le 6 de la lune de Chalval, 1712

Acte II, scène 5, extrait.

Perdican - Tu as dix-huit ans, et tu ne crois pas à l’amour!

Camille - Y croyez-vous, vous qui parlez? vous voilà courbé près de moi avec des genoux qui se sont usés sur les tapis de vos maîtresses, et vous n’en savez plus le nom. Vous avez pleuré des larmes de joie et des larmes de désespoir ; mais vous saviez que l’eau des sources est plus constante que vos larmes, et qu’elle serait toujours là pour laver vos paupières gonflées. Vous faites votre métier de jeune homme, et vous souriez quand on vous parle de femmes désolées ; vous ne croyez pas qu’on puisse mourir d’amour, vous qui vivez et qui avez aimé. Qu’est-ce donc que le monde? Il me semble que vous devez cordialement mépriser les femmes qui vous prennent tel que vous êtes, et qui chassent leur dernier amant pour vous attirer dans leurs bras avec les baisers d’un autre sur les lèvres. Je vous demandais tout à l’heure si vous aviez aimé ; vous m’avez répondu comme un voyageur à qui l’on demanderait s’il a été en Italie ou en Allemagne, et qui dirait : Oui, j’y ai été ; puis qui penserait à aller en Suisse, ou dans le premier pays venu. Est-ce donc une monnaie que votre amour, pour qu’il puisse passer ainsi de mains en mains jusqu’à la mort? Non, ce n’est pas même une monnaie ; car la plus mince pièce d’or vaut mieux que vous, et dans quelques mains qu’elle passe, elle garde son effigie.

Perdican - Que tu es belle, Camille, lorsque tes yeux s’animent!

Camille - Oui, je suis belle, je le sais. Les complimenteurs ne m’apprendront rien ; la froide nonne qui coupera mes cheveux, pâlira peut-être de sa mutilation ; mais ils ne se changeront pas en bagues et en chaînes pour courir les boudoirs ; il n’en manquera pas un seul sur ma tête lorsque le fer y passera ; je ne veux qu’un coup de ciseau, et quand le prêtre qui me bénira me mettra au doigt l’anneau d’or de mon époux céleste, la mèche de cheveux que je lui donnerai, pourra lui servir de manteau.

Perdican - Tu es en colère, en vérité.

Camille - J’ai eu tort de parler ; j’ai ma vie entière sur les lèvres. Ô Perdican! ne raillez pas, tout cela est triste à mourir.

Acte III, scène 8, extrait.

Camille - Qui m’a suivie? Qui parle sous cette voûte? Est-ce toi, Perdican?

Perdican - Insensés que nous sommes! nous nous aimons. Quel songe avons-nous fait, Camille? Quelles vaines paroles, quelles misérables folies ont passé comme un vent funeste entre nous deux? Lequel de nous a voulu tromper l’autre? Hélas! cette vie est elle-même un si pénible rêve! pourquoi encore y mêler les nôtres? Ô mon Dieu! le bonheur est une perle si rare dans cet océan d’ici-bas! Tu nous l’avais donné, pêcheur céleste, tu l’avais tiré pour nous des profondeurs de l’abîme, cet inestimable joyau ; et nous, comme des enfants gâtés que nous sommes, nous en avons fait un jouet. Le vert sentier qui nous amenait l’un vers l’autre avait une pente si douce, il était entouré de buissons si fleuris, il se perdait dans un si tranquille horizon! Il a bien fallu que la vanité, le bavardage et la colère vinssent jeter leurs rochers informes sur cette route céleste, qui nous aurait conduits à toi dans un baiser! Il a bien fallu que nous nous fissions du mal, car nous sommes des hommes. Ô insensés! nous nous aimons.

(Il la prend dans ses bras.)

Camille - Oui, nous nous aimons, Perdican ; laisse-moi le sentir sur ton cœur. Ce Dieu qui nous regarde ne s’en offensera pas ; il veut bien que je t’aime ; il y a quinze ans qu’il le sait.

Perdican - Chère créature, tu es à moi!

(Il l’embrasse ; on entend un grand cri derrière l’autel.) Camille - C’est la voix de ma sœur de lait.

Perdican - Comment est-elle ici? je l’avais laissée dans l’escalier, lorsque tu m’as fait rappeler. Il faut donc qu’elle m’ait suivi sans que je m’en sois aperçu.

Camille - Entrons dans cette galerie ; c’est là qu’on a crié.

Perdican - Je ne sais ce que j’éprouve ; il me semble que mes mains sont couvertes de sang.

Camille - La pauvre enfant nous a sans doute épiés ; elle s’est encore évanouie ; viens, portons-lui secours ; hélas! tout cela est cruel.

Perdican - Non, en vérité, je n’entrerai pas ; je sens un froid mortel qui me paralyse. Vas-y, Camille, et tâche de la ramener. (Camille sort.) Je vous en supplie, mon Dieu! ne faites pas de moi un meurtrier! Vous voyez ce qui se passe ; nous sommes deux enfants insensés, et nous avons joué avec la vie et la mort ; mais notre cœur est pur ; ne tuez pas Rosette, Dieu juste! Je lui trouverai un mari, je réparerai ma faute, elle est jeune, elle sera heureuse ; ne faites pas cela, ô Dieu! vous pouvez bénir encore quatre de vos enfants. Eh bien! Camille, qu’y a-t-il?

(Camille rentre.) Camille - Elle est morte. Adieu, Perdican!