IL DIALOGISMO NELLE SENTENZE E ORDINANZE DELLA CORTE DI GIUSTIZIA E TRIBUNALE DELL'UNIONE EUROPEA, Thèse de Master de Langue Française. Università di Modena e Reggio Emilia
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ilariasworld13 mars 2017

IL DIALOGISMO NELLE SENTENZE E ORDINANZE DELLA CORTE DI GIUSTIZIA E TRIBUNALE DELL'UNIONE EUROPEA, Thèse de Master de Langue Française. Università di Modena e Reggio Emilia

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Analisi sui casi di dialogismo nelle sentenze e ordinanze
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Università degli Studi di Modena e Reggio Emilia

Dipartimento di Studi Linguistici e Culturali

Corso di Laurea Magistrale in LINGUE PER LA COMUNICAZIONE NELL’IMPRESA E

NELLE ORGANIZZAZIONI INTERNAZIONALI

Le dialogisme dans les arrêts et les ordonnances de la Cour de Justice et du Tribunal de l’Union Européenne.

Il dialogismo nelle sentenze e nelle ordinanze della Corte di Giustizia e del Tribunale dell’Unione Europea.

Prova finale di: Ilaria Cantoni

Relatore: Chiara Preite

Correlatore Silvia Cacchiani

Anno Accademico 2015\2016

Riassunto Il dialogismo è un fenomeno linguistico che, a partire dal XX secolo, ha risvegliato un

interesse sempre più crescente. Nonostante nel corso degli anni molti studiosi abbiano cercato di darne una definizione e di analizzarne il funzionamento in diversi contesti, quella della giurisprudenza è rimasto quasi inesplorato. La presente tesi ha come obiettivo la ricerca e l’analisi di tutte le strategie dialogiche utilizzate in un corpus di diciassette ricorsi, e tre domande di riesame, tra sentenze e ordinanze emesse dalla Corte di Giustizia e il Tribunale di Prima istanza dell’Unione Europea, tratte dal sito internet Curia.eu. In particolare, la ricerca si fonda sulla distinzione dei tre livelli del dialogismo identificati da Jacques Bres: intralocutivo, interlocutivo e interdiscorsivo. L’analisi avrà quindi come scopo l’individuazione di tutte le caratteristiche lessicali e morfologiche utili a esprimerlo, cioè l’individuazione delle tracce dialogiche nei testi.

In seguito alla presentazione dello stato dell’arte delle teorie del dialogismo e della polifonia, e un approfondimento sulla struttura e le funzioni della CGUE e il Tribunale, la tesi si concentrerà sull’analisi dettagliata dei ricorsi scelti per formare il corpus.

L’analisi si è mostrata efficace e significativa, perché ha permesso di scoprire che le sentenze e le ordinanze emesse dalla Corte di Giustizia e il Tribunale dell’Unione Europea sono dialogiche secondo tutti e tre i livelli del dialogismo di Bres, e ne mostrano molti esempi. Inoltre, essa ha permesso di approfondire un argomento che nel contesto giuridico è ancora poco discusso e perciò praticamente sconosciuto.

Résumé Le dialogisme est un phénomène linguistique qui, à partir du XXe siècle, a connu un intérêt

toujours plus croissant. Malgré au cours des années de nombreux savants ont essayé d’en donner une définition et d’analyser le fonctionnement en différents contextes, celui de la jurisprudence est resté presque inexploré. Le présent travail a comme objectif la recherche et l’analyse de toutes les stratégies dialogiques employées dans un corpus de dix-sept pourvois et trois recours en révision, parmi arrêts et ordonnances rendus par la Cour de Justice et le Tribunal de Premier instance de l’Union Européenne, tirés par le site web Curia.eu. En particulier, la recherche se fonde sur la distinction de trois niveaux de dialogisme identifiés par Jacques Bres : intralocutif, interlocutif et interdiscursif. L’analyse a donc comme but le repérage de toutes les caractéristiques lexicales et morphologiques utiles à l’atteindre, à savoir le repérage des marques dialogiques des textes.

Après un panorama de l’état de l’art des théories du dialogisme et de la polyphonie, et un approfondissement sur la structure et les fonctions de la CJUE et du Tribunal, le travail se concentre sur l’analyse détaillée des affaires retenues dans le corpus.

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L’analyse s’est montrée efficace et significative, parce qu’elle a permis de découvrir que les affaires rendus par la Cour de Justice et le Tribunal de l’Union Européenne sont dialogiques à tous les trois niveaux de dialogisme de Bres, et en montrent beaucoup d’exemples. En outre, elle a permis d’approfondir un sujet que dans le contexte juridique est encore peu discuté et donc presque inconnu.

Zusammenfassung Der Dialogismus ist ein linguistisches Phänomen, das seit dem 20. Jahrhundert wieder ein

zunehmendes Interesse wachgerufen hat. Im Laufe der Jahre haben viele Wissenschaftler versucht, eine Definition des Phänomens festzulegen und sein Funktionieren in verschiedenen Kontexten zu analysieren. Der Kontext der Rechtsprechung ist jedoch unerforscht geblieben. Diese Diplomarbeit hat zum Ziel, alle dialogischen Strategien eines Korpus auszuforschen und zu erklären. Das Korpus besteht aus siebzehn Berufungen und drei Überprüfungsanträgen, darunter Urteilssprüche und ausgesprochene Verfügungen vom Europäischen Gerichtshof und Gerichten in erster Instanz, herausgezogen von der Webseite Curia.eu. Im Besonderen beruht die Untersuchung auf dem Unterschied der drei dialogischen Niveaus von Jacques Bres: intralocutif, interlocutif und interdiscursif. Die Analyse hat auch die Feststellung aller lexikalischen und morphologischen Merkmale zum Zweck, dass heißt, die Feststellung aller dialogischen Spuren in den Texten.

Nach Eingang des Stands der Technik der dialogischen und polyphonischen Theorien, einer Vertiefung der Struktur und der Funktionen des Europäischen Gerichtshofs und des Gerichts erster Instanz, wird sich die Diplomarbeit auf die eingehende Analyse der Berufungen des Korpus konzentrieren.

Die Analyse zeigte sich wirksam und bedeutungsvoll. Sie hat gezeigt, dass die Urteilssprüche und Verfügungen des Europäischen Gerichtshofs und des Gerichts erster Instanz nach den drei Niveaus von Bres dialogisch sind und viele Beispiele haben. Außerdem erlaubt sie, ein fast unbekanntes und wenig umstrittenes Thema im juristischen Kontext zu vertiefen.

Der Dialogismus ist

TABLE DES MATIÈRES

Introduction La dimension dialogique et polyphonique du discours est désormais un concept accepté. Dès le

début, ces deux conceptions ont toujours concerné la non-unicité du sujet qui parle, à savoir, la présence de différents voix et points de vue dans un énoncé. Malgré, au cours des années, de nombreux savants ont essayé de définir et analyser de manière détaillée en quoi elles consistent et comment se manifestent dans les différents contextes du langage et de la littérature, certains champs discursifs sont encore presque inexplorés, comme celui du discours juridique, notamment de la jurisprudence. Les analyses linguistiques menées jusqu’à présent sur ce domaine, et en particulier sur les arrêts et les ordonnances de l’Union Européenne, ont fourni seulement des indications génériques, mais de toute façon importantes et instructives. Sur cette première précondition, la volonté est née d’analyser les affaires rendus par la Cour de Justice et le Tribunal de l’Union Européenne, du point de vue du complexe plan dialogique. Après les études du théoricien russe Mikhaïl Bakthine, qui a donné une première définition de dialogisme, à partir du XXe siècle de différents courants se sont confrontés et ont débattu sur son fonctionnement. Rappelons, par exemple, Ducrot et sa théorie de la polyphonie comme pluralité de voix liée à la présence de plusieurs êtres discursifs qu’on ne peut pas identifier ; Bres et la praxématique, qui cherche à donner une définition de dialogisme dans le sillon de Bakthine. Cette nouvelle définition, contrairement à la théorie polyphonique, mettra l’accent sur l’énoncé, qui est son protagoniste, et donnera au locuteur un rôle assez passif ; et enfin de la théorie scandinave de la polyphonie linguistique, la ScaPoLiNe, selon laquelle on a polyphonie si un énoncé contient plusieurs points de vue.

L’une de ces théories en particulier s’est démontrée singulièrement efficace et applicable au domaine juridique. Il s’agit de la praxématique de Jacques Bres, qui, partageant le dialogisme en trois niveaux, interdiscursif, interlocutif et intralocutif, permet d’examiner le phénomène dans sa globalité et de vérifier comment les différentes voix des énoncés s’entrelacent. Sur cette deuxième précondition, est née la volonté d’appliquer cette théorie aux affaires juridiques de l’Union Européenne.

Le présent travail aura comme objectif l’analyse des arrêts et des ordonnances de la CJUE et du Tribunal de l’UE à travers les trois niveaux du dialogisme de Bres.Dans ce but, on a créé un corpus constitué de dix-sept pourvois et trois recours en révision tirés du site web Curia.eu, dans lequel on cherchera la présence des éléments dialogiquement significatifs. L’objectif de l’analyse sera aussi d’indiquer toutes les caractéristiques lexicales et morphologiques qui pourront être utiles à atteindre notre but, à savoir le repérage des marques dialogiques des textes.

Cette recherche se subdivise en trois parties. Dans le premier chapitre on expliquera avant tout la notion d’énonciation : dès les origines du terme jusqu’à la définition de la théorie elle-même, afin de tracer les bases qui ont conduit à l’élaboration des deux théories de la polyphonie et du dialogisme, et de mieux comprendre la terminologie qui sera employée dans l’analyse. On citera en particulier la théorie d’Émile Benveniste, considéré le grand représentant de la linguistique d’énonciation, qui a abordé des thèmes comme la réalisation orale de la langue, la conversion individuelle de la langue en

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discours, la sémantisation linguistique, la subjectivité du langage, l’embrayage discursif et, évidemment, le dialogisme. Après la présentation de la théorie de l’énonciation, l’état de l’art de la théorie du dialogisme et de la polyphonie sera déterminé, en ce que ces notions se lient à la pluralité des modes d’énonciation.

Le deuxième chapitre s’ouvrira avec un approfondissement sur les deux institutions qui rendent les affaires de l’UE, avec un focus sur le corpus et sa composition. Les institutions prises en considération seront la Cour de Justice de l’Union Européennes (CJUE) et le Tribunal de Première Instance. La première est compétente en différentes procédures : pourvois, renvois préjudiciels, recours de différents types et réexamens. Le deuxième est compétent surtout dans les pourvois et les recours.

La Cour et le Tribunal rendent les deux affaires qui composent le corpus pris en analyse, c’est-à- dire les arrêts et les ordonnances.

Comme on a déjà spécifié au départ, le corpus est composé de 17 pourvois et 3 recours en révision, divisés entre arrêts et ordonnances, rédigés entre l’an 2002 à l’an 2015 par la CJUE et le Tribunal de Première Instance de l’Union Européenne, ayant comme langue de procédure le français, de manière à s’assurer la rédaction en français.

Le troisième chapitre contient l’analyse des affaires du corpus, notamment la recherche, l’analyse et le commentaire des trois niveaux du dialogisme définis par Bres : le dialogisme interdiscursif, le dialogisme interlocutif et l’autodialogisme.

CHAPITRE 1 LE DIALOGISME ET LA POLYPHONIE

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1.1. L’ÉNONCIATION

Avant de déterminer l’état de l’art de la théorie du dialogisme et de la polyphonie, on expliquera brièvement le concept d’énonciation : dès les origines du terme à la définition de la théorie elle-même, afin de tracer les bases qui ont conduit à l’élaboration de deux théories de la polyphonie et du dialogisme et de mieux comprendre la terminologie qui sera utilisée.

1.1.1 Le paradigme de l’énonciation

Les réflexions relatives à la linguistique de l’énonciation remontent à Emile Benveniste, qui inséra ses recherches dans une série d’articles apparus entre 1950 et 1970. Son objectif était de tenir compte de la position de l’énonciateur et du locuteur dans la production de l’énoncé. L’essentiel de sa théorie est contenu dans son article L’appareil formel de l’énonciation1, où il refuse la dichotomie saussurienne entre langue et parole et met plutôt l’accent sur l’action de la langue. Saussure parlait, en effet, de langue comme un ensemble de formes, un inventaire des signes, et de parole comme un phénomène concernant les combinaisons individuelles, celles que Benveniste appelait emploi de formes. Cet emploi est l’ensemble de règles qui donnent les conditions syntaxiques pour utiliser les formes pragmatiques du langage, dont le résultat est la production de l’énoncé.

Benveniste oppose l’emploi de formes à ce qu’il appelle emploi de la langue, à savoir un mécanisme constant qui affecte la langue dans sa totalité, le rapport entre le locuteur et la langue, qui constitue l’énonciation même. Le locuteur actualise la langue et la parole à travers des actes individuels qui constituent les situations du discours. Par conséquent il définit l’énonciation comme « cette mise en fonctionnement de la langue par un acte individuel d’utilisation »2, comme un acte de création qui ne doit pas être confondu avec le texte de l’énoncé. L’énonciation se présente donc comme un acte physique et mental de mise en fonctionnement de la langue, avec lequel le locuteur s’approprie de la langue. Ainsi le linguiste montre-t-il une conception dynamique de la langue, qui n’est plus inerte, mais constitue une véritable stratégie du locuteur. La situation d’énonciation se présente donc comme la situation dans laquelle on émet une parole ou on produit un texte. Elle permet d’établir qui parle à qui et dans quels contextes.

Dans le cadre de sa théorie, l’auteur mentionne trois aspects qui participent du processus de production énonciative : la réalisation vocale de la langue, c’est-à-dire la présence du matériel signifiant, les sons émis et perçus par le locuteur, suite à la conversion individuelle de la langue en discours, c’est-à-dire la participation des utilisateurs de la langue qui transforment le sens en mots, et

1 Émile Benveniste, « L’appareil formel de l’énonciation », Todorov T. (éd.) Langage, n°17, 1970, pp. 12-18.

2 Ibid., p. 12.

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enfin la sémantisation linguistique,à savoir la réalité extralinguistique à laquelle sont liées les séquences de signes produits en contexte.

Puisqu’il s’agit d’une réalisation individuelle, l’énonciation est un procès d’appropriation, parce que le locuteur s’approprie de la forme linguistique et définit sa position à travers des traces et des indices spécifiques, il s’insère dans sa parole. Lorsqu’il se déclare locuteur et assume la responsabilité de son énonciation, il emplante l’autre en face de lui.

La théorie de l’énonciation de Benveniste est définie dans le cadre formel de sa réalisation en faisant recours à l’acte et à la situation dont il est le produit. On peut distinguer quatre éléments qui constituent la théorie de l’énonciation : le premier est la subjectivité du langage qui, selon l’auteur, est « la capacité du locuteur à se poser comme « sujet ». Elle se définit non par le sentiment que chacun épreuve d’être lui-même, mais comme l’unité psychique qui transcende la totalité des expériences vécues qu’elle assemble et qui assure la permanence de la conscience»3. Et donc, c’est à travers le locuteur que l’expérience subjective des sujets parlants s’insère dans le langage.

Le deuxième élément constituant la théorie de l’énonciation est le dialogisme ou intersubjectivité. Benveniste affirme que chaque type d’énonciation est une allocution, qui présume un allocutaire, qui postule le dialogisme. Cela parce que l’altérité laisse toujours quelques traces dans l’énonciation.

Le troisième élément est la référence, qui est partie intégrante de l’énonciation et qui décrit les êtres et l’état des choses. Enfin, il y a la prédication, de laquelle dépend l’efficacité sémantique du texte. À ce propos, Benveniste différencie le discours, c’est-à-dire la présentation du fait comme lié à l’énonciateur, et l’histoire, où la présentation du fait n’est pas arrêtée par l’intervention de l’énonciation. Par conséquent, la prédication nécessite de locuteurs.

Comme on a souligné ci-dessus, l’énonciation se manifeste sous des formes qui ont le but de mettre en relation le locuteur et son énonciation, et de définir le locuteur comme sujet. Ces formes ne prennent de sens que pendant l’énonciation, constituent les aspects indiciels du langage et prennent le nom d’embrayeurs ou de déictiques. Embrayer signifie, en effet, établir une communication entre les mots. Les embrayeurs mettent donc l’accent sur le lieu et l’objet de référence, ils ancrent l’énoncé dans la situation d’énonciation et peuvent être classés en trois types.

Les embrayeurs subjectifs : en particulier, les pronoms personnels « je, tu, il\elle », où « je » réfère au sujet qui profère l’énonciation et « tu » à l’allocutaire, tandis que « il\elle » sont considérés une non- personne, parce qu’à la différence de l’unicité de « je » et « tu », ils peuvent référer à n’importe qu’elle entité et dépendent du cotexte, c’est-à-dire le contexte linguistique. Font partie des embrayeurs subjectifs aussi les pronoms possessifs féminins et masculins.

Les embrayeurs temporels peuvent être des temps verbaux ou des adverbes et groupes nominaux adverbiaux. Selon Benveniste, « la temporalité est produite par et dans l’énonciation. De l’énonciation

3 Émile Benveniste, « La philosophie analytique et le langage », Problèmes de linguistique généraleI, Gallimard, Paris, 1966, p. 259.

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procède l’instauration de la catégorie du présent, et de la catégorie du présent naît la catégorie du temps. Et le présent est proprement la source du temps »4. Il explique aussi que le présent est si important parce que l’homme n’a aucun autre moyen pour vivre le maintenant et pour rendre actuel ce qu’il énonce. Si le temps de l’énonciation et le temps linguistique coïncident, et donc l’action a lieu au moment où on l’énonce, le présent est appelé actualisé. Sont des embrayeurs temporels aussi les circonstants temporels « maintenant », « hier », « demain », qui ont pour repère le moment de l’énonciation ou bien le moment de l’énoncé.

Enfin, les embrayeurs spatiaux renvoient aux lieux où se trouve le locuteur au moment de l’énonciation ou désignent un objet qui se trouve dans le lieu de l’échange verbal. Ils sont les démonstratifs « ce », « cela » et les adverbes spatiaux comme « ici », « ça ».

Si un énoncé ne présente aucun type d’embrayeur ou déictique, il est coupé de la situation énonciative et il appelé plan non embrayé.

L’énonciateur peut se servir de certaines fonctions de la langue pour influencer la pensée ou le comportement de l’allocutaire. Avec l’interrogation, par exemple, il cherche à susciter une réponse ; les formes d’intimations, comme l’ordre, l’appel, les verbes vocatifs, etc., cherchent à convaincre le destinataire à se comporter d’une certaine façon. Enfinl’assertion, qui vise à communiquer une certitude, est la trace la plus évidente de la présence du locuteur dans l’énonciation. Elle a des indicateurs typiques qui l’expriment ou l’impliquent, comme le « oui » ou le « non ».

Pour finir, Benveniste affirme que l’énonciation a toujours un cadre figuratif. Puisqu’elle est une forme de discours, elle nécessite de deux figures également importantes : la source et le but de l’énonciation. Au moment où ces deux figures s’alternent dans leurs fonctions, elles structurent le dialogue. Dans le dialogue, les deux figures en position de partenaires sont, de façon alternée, protagonistes de l’énonciation. Quand on parle de dialogue, on doit aussi se rappeler du monologue, c’est-à-dire un dialogue intériorisé entre moi locuteur et moi écouteur.

1.2. L’ÉTAT DE L’ART DE LA THÉORIE DU DIALOGISME ET DE LA POLYPHONIE

Après avoir défini le concept d’énonciation, et avoir donc tracé les bases qui ont conduit à l’élaboration des théories de la polyphonie et du dialogisme, dans ce paragraphe on se concentrera en détail sur ces deux théories, étant donné que toutes les deux se réfèrent à la pluralité des modes d’énonciation.

À partir de la moitié du XXe siècle, des courants se sont confrontés sur les notions de dialogisme et de polyphonie. En général ces deux conceptions ont toujours concerné la non-unicité du sujet qui parle, à savoir, la présence de différents voix et points de vue dans un énoncé, qui semble donc avoir un locuteur unique. Notamment, les souteneurs du dialogisme se lient à l’image du dialogue, comme

4 Émile Benveniste, « L’appareil formel de l’énonciation », cit., p. 15.

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échange de différents énoncés, tandis que les souteneurs de la polyphonie affirment que les nombreuses voix ne doivent pas nécessairement dialoguer, elles peuvent simplement être présentes dans le discours d’une manière indépendante.

De nos jours, il y a de nombreuses théories disponibles en sciences du langage et en littérature. Chercher à les définir de manière détaillée est presque impossible, premièrement parce qu’elles se superposent les unes aux autres, et deuxièmement parce que certaines se limitent à présenter un cadre conceptuel en cours d’étude.

Même si ces recherches ont un caractère très provisoire et parfois flou, dans ce chapitre, on cherchera à définir l’état de l’art des théories du dialogisme et de la polyphonie, en parcourant leur histoire et leurs protagonistes principaux, depuis leur origine avec Bakthine, jusqu’à leur évolution avec Ducrot, Authier, Bres et la théorie de la ScaPoLine.

1.2.1 Bakthine et Ducrot aux origines des concepts

Le théoricien et philosophe qui a parlé le premier de dialogisme est le russe Mikhaïl Bakthine. Sa réflexion est apparue pour la première fois en 1929, dans son ouvrage Problèmes de la poétique de Dostoïevski5,rédigé en russe et traduit en français seulement en 1970. Dans cet ouvrage, il utilise l’exemple de Dostoïevski pour désigner un type de récit très proche du sien, et caractérisé par la superposition de voix hiérarchiquement équivalentes, comme dans le genre carnavalesque.

Pour Bakthine, la réalité première du langage est l’interaction verbale, qui se manifeste sous forme d’échange verbal, et donc sous la forme du dialogue. Et c’est à partir de ce concept que l’auteur définit les deux notions d’énoncé et d’orientation dialogique. Le terme énoncé est la traduction du terme russe vyskazyvanie, et est décrit par Bakthine comme « l’unité réelle de l’échange verbal, qui est défini par ses frontières, qui sont elles-mêmes déterminées par l’alternance des sujets parlants ».6 Il continue en affirmant que cette alternance est observable dans le dialogue réel, où les énoncés des interlocuteurs s’alternent d’une façon systématique. On doit souligner que Bakthine appelle énoncé toute forme d’unité d’échange verbal. Par conséquent chaque énoncé présuppose toujours des énoncés précédents et des énoncés successifs, à savoir le sens est le résultat d’un ensemble de sens qui existent en même temps. Le dialogisme est donc l’interaction entre les discours internes d’un personnage, ou l’interaction entre l’auteur et les discours de ses personnages. S’il y a alternance de tour de parole, le dialogue est extériorisé et il est donc in praesentia, on parle d’énoncé dialogal ou de dialogisme externe. Au contraire s’il y a altérité discursive et l’énoncé est orienté vers d’autres énoncés, les précédents et les successifs, pour créer un sens commun, on parle d’énoncé dialogique ou de dialogisme interne. Cette

5 Mikhaïl Bakthine, Problèmes de la poétique de Dostoïevski,L’Age d’Homme, Paris, 1998.

6 Ibid., p. 272.

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double orientation se réalise comme une interaction, qui a à son tour un dédoublement interne : d’une part, le locuteur, qui se réfère à un objet, rencontre les discours qui ont été déjà faits sur le même objet, discours avec lesquels il ne peut pas éviter d’entrer en contact ; d’autre part, le locuteur, qui s’adresse à un interlocuteur sur la compréhension de l’énoncé.

Par conséquent, comme affirme Bres7, dans le premier cas on parle de dialogisme interdiscursif, et dans le second de dialogisme interlocutif. Il existe aussi un troisième type de dialogisme, le dialogisme intralocutif ou autodialogisme comme l’appelleront Jacqueline Authier-Revuz et Marianne Doury8, à savoir les rapports de dialogue entre le sujet parlant et sa propre parole. La production de la parole de l’énonciateur se réalise, en effet, en interaction avec ce qu’il a dit antérieurement, avec ce qu’il est en train de dire et avec ce qu’il dira. Tout cela, comme on vient de le dire, produit la dialogisation intérieure.

Malheureusement, l’ouvre de Bakthine a toujours posé des limites linguistiques, causés surtout par l’absence de signifiants équivalents entre le russe et les autres langues. Cela est démontré aussi par l’absence de traductions de ses écrits. L’une des traductions qui nous a permis de faire le jour sur le langage Bakthinien est celle d’Aleksandra Nowakowska9. Elle a cherché à expliquer les concepts de dialogisme et polyphonie et d’en donner une définition, en admettant que sa traduction n’est pas vraiment fiable, parce qu’en plus des métaphores et du vocabulaire propre de l’auteur, la langue russe en soi pose des problèmes de sens. Par exemple le mot slovo, qui est fortement lié au dialogisme interne, en français peut signifier « mot », « parole », « discours » et « terme ». Encore, formés sur le terme russe dialog on a un réseau de six termes : dialogichnost’, dialogizatzija, dialogizovanyj, dialogicheskij, dialogichen et dialogizuvujuchij. Tous ces termes ont un sens différent, mais ils n’existent pas en russe standard, ils ont été déduits par le contexte10. À côté du dialogisme, Bakthine a parlé de sa réalisation littéraire : la polyphonie linguistique, c’est-à-dire l’ensemble des points de vue et des voix des énoncés, qui dialoguent au sens métaphorique. En réalité, il n’a jamais proprement consacré une étude à la polyphonie et notamment parlé du terme « polyphonie » en soi, qui est apparu seulement à l’intérieur des traductions françaises. Il utilisait plutôt des termes qui renvoyaient au concept, comme raznorechie, qui signifierait « plurilinguisme », ou raznojazychie, qui aurait le sens de

7 Jacques Bres, « Savoir de quoi on parle : dialogue, dialogal, dialogique, dialogisme, polyphonie... », in Bres J. et al. (Éds.), Dialogisme et polyphonie. Approches linguistiques, De Boeck-Duculot, Bruxelles, 2005, p. 53.

8 Jacqueline Authier-Revuz, Marianne Doury, Parler des mots : le fait autonymique en discours,Presses Sorbonne Nouvelle, Paris, 2003.

9 Aleksandra Nowakowska, « Dialogisme, polyphonie : des textes russes de M. Bakthine à la linguistique contemporaine », in Bres J. et al. (Éds.), Dialogisme et polyphonie, cit., p. 19.

10 Ibid., p. 20.

7

« diversité des langages ». Le terme polifonija a été utilisé par Bakthine seulement en référence au roman littéraire et en particulier, pour cerner la particularité du roman de Dostoïevski. C’est pourquoi, pour être fidèles à ses textes, il convient de réserver ce terme strictement au domaine littéraire et d’utiliser le terme de dialogisme pour toutes les autres activités langagières.

Bakthine a été fortement influencé par Charles Bally. Cela parce que sa théorie du dialogisme rencontre le structuralisme de Ferdinand de Saussure qui, grâce aux études déjà faits pas Bally, anticipe la linguistique de la parole. Cette anticipation est décrite dans l’ouvrage Marxisme et la philosophie du langage, que le sémioticien signe avec le faux nom Volochinov. Dans cet ouvrage, l’auteur met de côté la dimension abstraite de la langue et insiste sur le fait que si une forme linguistique est porteuse de sens, ce sens est dérivé d’une production sociale. Et donc le locuteur utilise la langue pour satisfaire ses besoins énonciatifs concrets11.

La théorie de Bakthine a été étendue du domaine de la littérature à celui de la linguistique par le linguiste français Oswald Ducrot, qui a développé la théorie de la polyphonie énonciative. Il parle pour la première fois de polyphonie dans son ouvrage Les Mots du discours12, mais il ne connaissait pas encore l’origine exacte du concept. Au début, il avait en effet affirmé avoir pris le terme de la grammaire de Baylon et Fabre13, qui à leur tour l’avaient emprunté de Bakhtine. En 1984, Ducrot reprend le concept dans son ouvrage Le dire et le dit14, où il admet l’origine du terme, qu’il attribue toute de suite au théoricien russe. Dans le dernier chapitre, il reprend la métaphore musicale de la polyphonie, mais en la déplaçant dans l’énoncé quotidien. Il a appliqué le concept de polyphonie aux énoncés quotidiens qui, selon Bakthine, sont un espace où se manifeste le dialogisme. La théorie de la polyphonie de Ducrot a donc une approche linguistique qui est centrée sur une conception énonciative du sens. Ducrot parle de polyphonie là où Bakthine parlait de dialogisme. Par conséquent si avec Bakthine on parlait d’unicité du sujet parlant15, c’est-à-dire le fait d’avoir un seul énonciateur, identifié comme locuteur dans le texte, avec Ducrot on parle de pluralité de voix qui sont superposées dans l’énoncé. Ces instances énonciatives sont le sujet parlant, les locuteurs et les énonciateurs. Le premier est le producteur effectif du message et fait partie de la réalité extralinguistique. Le locuteur, en revanche, existe seulement à l’intérieur du discours et il est le responsable des énoncés. C’est à lui que

11 Mikhaïl Bakthine (N. V. Volochinov), Marxisme et la philosophie du langage, Éditions de Minuit, Paris, 1977.

12 Oswald Ducrot, Les Mots du discours, Éditions de Minuit, Paris, 1980.

13 Christian Baylon, Paul Fabre, Grammaire systématique de la langue française, Nathan Université, Paris, 1978.

14 Oswald Ducrot, Le dire et le dit, Éditions de Minuit, Paris, 1984.

15 Idem.

8

réfèrent les marques de la première personne. Enfin, l’énonciateur est celui qui s’exprime à travers l’énonciation, mais sans qu’on lui attribue des mots précis. Lorsqu’il parle, il parle pour exprimer son point de vue ou son attitude. Pour résumer, le locuteur est le responsable de l’énoncé et l’énonciateur est la source de son point de vue. Les rôles que le locuteur et l’énonciateur jouent dans l’énonciation, étant des catégories internes à la langue, font du sujet parlant une instance non-pertinente pour l’analyse polyphonique. Appartenant au monde extralinguistique, cette entité empirique pourrait rapporter seulement la pensée d’un sujet qui existe dans le monde, mais qui ne coïncide pas toujours avec le sujet dont la pensée est communiquée à travers les énoncés. Il est important de rappeler que pour définir la distinction entre sujet parlant, locuteur et énonciateur, Ducrot s’est inspiré de Bally qui dans ses études parlait de sujet parlant, communicant et modal.

Un autre pilier de la théorie de Ducrot est sa participation à la pragmatique linguistique, qui étudie ce qui est fait par la parole dans l’énoncé, et le fait à travers la description des images qui sont véhiculées à travers l’énonciation. Cette discipline, pour décrire les images, est donc très abstraite. Mais, contrairement à ce que l’on peut penser, les bases de cette abstraction ne viennent pas de la polyphonie. Ses bases se trouvent, au contraire, dans une théorie de l’argumentation linguistique qui est contenue dans un livre que Ducrot a écrit en collaboration avec Jean-Claude Anscombre et qui s’appelle L’argumentation dans la langue16. Ici, la polyphonie est très souvent citée et les auteurs expliquent que l’argumentation est organisée dans les structures de la langue par les instructions du système dont les énoncés portent beaucoup de traces. Comme on peut le voir, Ducrot emploie dans la théorie de la polyphonie les mêmes présupposés de la pragmatique sémantique qu’il avait employés dans la théorie de l’argumentation. En effet, la polyphonie et l’argumentation sont toutes les deux intégrées dans la langue.

Comme affirme Attruia17, bien que la théorie de Ducrot soit fonctionnelle et opératoire, elle pose quelques problèmes. Pour commencer, Ducrot n’a pas proposé de véritable cadre méthodologique, permettant d’analyser empiriquement les passages polyphoniques les plus répandus. Ensuite, il unifie les deux concepts de la polyphonie et du dialogisme, que Bakthine, en revanche, séparait ; et il déplace la notion de polyphonie de la littérature à la vie quotidienne. En outre, il semble que sa lecture du sémioticien russe soit incomplète, c’est-à-dire que dans son ouvrage Ducrot affirme que sa théorie est une extension de la théorie que Bakthine appliquait à la littérature18. Avec cette affirmation l’auteur

16 Oswald Ducrot, Jean-Claude Anscombre, L’argumentation dans la langue, Mardaga, Bruxelles, 1976.

17 Francesco Attruia, La politique de communication de la Commission Européenne en matière d’emploi et de lutte contre la discrimination : une approche sémantico-énonciative et discursive, Thèse de doctorat, Université de Lorraine, 2013, p. 204, https://petale.univ-lorraine.fr/advanced-search.html?submenuKey=advanced&userChoices%5Bsimple_all %5D.simpleValue=attruia&search=true&menuKey=all

18 Oswald Ducrot, Le dire et le dit, cit., p. 173.

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semble ignorer que Bakthine avait déjà tenté d’appliquer sa théorie à la parole quotidienne et donc aux pratiques du langage hors du champ littéraire, et qu’il avait en outre utilisé le terme de dialogisme pour désigner le principe réglant ces pratiques, terme que Ducrot n’a jamais utilisé.

Cette incompréhension pourrait avoir influencé l’élaboration de sa théorie pragmatique de l’énonciation. En supposant que Ducrot s’est limité à la lecture d’un seul ouvrage de Bakthine, c’est-à- dire celui sur Dostoïevski, il a complètement écarté de sa théorie la dimension interlocutive de la parole, qui a été une partie portante de la production bakhtinienne.

Pour résumer, la distance entre les deux auteurs est décrite essentiellement par la manière de saisir le sens. C’est-à-dire qu’avec Ducrot le sens est une autoreprésentation qui est montrée par l’énoncé, avec Bakthine, au contraire le sens est réactivé et repris par un jeu de relations abstraites. Même s’ils ont une vision divergente sur le sens en linguistique, ils se sont intéressé tous les deux à l’hétérogénéité des pratiques langagières du quotidien, mais par des termes différents (polyphonie et dialogisme) et ces termes se réfèrent à une hiérarchisation des instances énonciatives toute comme aux points de vue qui y sont liés.

La théorie polyphonique de Ducrot a eu une grande diffusion, on peut en effet la retrouver, avec des variations, dans les recherches de Dominique Mainguenau19, Pierre Patrick Haillet20 et Henning Nølke21, qui par exemple a remplacé la figure de l’énonciateur par celle du point de vue.

1.2.2 Le parcours de la théorie polyphonique et dialogique en France : l’approche de la praxématique

Dans les années 70 et 80, les théories du dialogisme et de la polyphonie ont été transmises en France. En réalité, des théoriciens avaient déjà traité d’une hétérogénéité énonciative du discours dans le domaine du discours rapporté. C’est pourquoi ils sont considérés les précurseurs de ces théories. Parmi ces théoriciens, il y a Jacqueline Authier-Revuz et Sophie Moirand. Elles ont une grande importance en France, pour avoir eu des idées innovantes sur l’existence du discours à plusieurs voix, qui ont même précédé la diffusion des pensées de Bakthine. En particulier, leur approche était innovatrice parce qu’elle introduisait des nouveautés par rapport à la théorie de Bakthine, comme le concept de dialogisme intralocutif, dont on a parlé ci-dessus.

19 Dominique Mainguenau, Eléments de linguistique pour le texte littéraire, Bordas Editions, Paris, 1990.

20 Pierre Patrick Haillet, « Quand un énoncé en cache un autre : le conditionnel et les relatives appositives », inJ. Bres, R. Legrand, F. Madray, P. Siblot (éds), L’autre en discours, Montpellier III., pp. 213-238.

21 Henning Nølke, Kjersti Flottum, Coco Norén, ScaPoLine : La théorie scandinave de la polyphonie linguistique, Editions Kimé, Paris, 2004.

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Vers la fin des années 80, la notion de dialogisme est apparue dans la praxématique, une théorie linguistique centrée sur l’analyse de la production sociale du sens, été fondée aux années 70 par Robert Lafont et ensuite développée à Montpellier. Cette théorie critique l’immanence du sens dans le signifié du signe linguistique et le considère en revanche comme le résultat des formes de l’agir humain, à savoir des praxis.

En réalité, comme affirment Bélanger et Van Drom22, dans le cadre de la praxématique, de véritables études sur le dialogisme ont été faits seulement récemment avec Jacques Bres et Aleksandra Nowakowska. Cela parce que la praxématique, avec les influences de la pragmatique de Ducrot, se réfère à la description de la production du sens dans la langue, comme on a déjà dit ci-dessus. Et donc, dans cette discipline, le dialogisme est étudié au niveau global du texte, non pas au niveau des phrases.

Avec la praxématique on a un véritable retour aux racines de Bakthine, pour l’intérêt à l’hétérogénéité linguistique, qui est au cœur de la problématique de la signifiance, et parallèlement une critique aux recherches des polyphonistes comme Ducrot, auxquels elle reproche d’avoir mal interprété la lecture des ouvrages de Bakthine et d’avoir donc causé des malentendus.

Vu que le sémioticien russe n’avait pas donné une définition de dialogisme, la praxématique a cherché à en donner une sur la base de ses écrits. Afin d’analyser l’activité de la parole, qui selon Bakthine se réalise avec la rencontre de différents énoncés d’un discours, la praxématique a produit un cadre méthodologique qui définit le dialogisme comme « la capacité de l’énoncé à faire entendre, outre la voix de l’énonciateur, une ou plusieurs autres voix qui le feuillettent énonciativement »23. Comme on peut le remarquer, cette définition est très proche de celle de la polyphonie de Ducrot et est porteuse d’ambiguïté quant à la définition du mot voix. Mais contrairement à la théorie polyphonique, celle du dialogisme met l’accent sur l’énoncé, qui est le protagoniste et donne au locuteur un rôle assez passif. La praxématique trace une définition d’énoncé, à savoir « l’unité réelle de l’échange verbal, qui est défini par ses frontières, elles-mêmes déterminées par l’alternance des sujets parlants »24. On peut définir l’énoncé comme le tour de parole dans un dialogue réel, qui se dissocie donc du concept d’énoncé-phrase de Ducrot. Toutefois, tout comme Ducrot et contrairement à Bally, Bres a souligné dans ses études que l’énoncé dialogique est toujours actualisé, c’est-à-dire qu’il a une existence matérielle. Sa particularité repose sur le fait que la modalisation de l’énonciateur ne s’applique pas à un dictum, qui est le simple contenu, mais au modus plus le dictum, c’est-à-dire un énoncé qui a déjà été

22 André Bélanger, Andy Van Drom, « Les apports de la linguistique à la théorie des contrats : panorama des principales théories du dialogisme et de la polyphonie à inscrire au sein du phénomène contractuel », Les Cahiers de droit, 52, 1, 2011, p. 53.

23 Aleksandra Nowakowska, « Dialogisme, polyphonie : des textes russes de M. Bakthine à la linguistique contemporaine », cit., p. 29.

24 Jacques Bres, « Savoir de quoi on parle : dialogue, dialogal, dialogique, dialogisme, polyphonie... », cit., p. 51.

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modalisé et actualisé en avance, par un autre énonciateur. Ce type correspondra à un énonciateur (E1), et sera enchâssé dans un énoncé enchâssant, et correspondra à un autre énonciateur (e1). Cela rend le tout hiérarchisé et dialogique, parce que le premier énonciateur sera subordonné au second. L’hétérogénéité énonciative de l’énoncé dialogique dépend d’une opposition énonciative, qui peut être explicite, si les coordonnées énonciatives et les modalisations de deux énonciateurs sont distinguées, par exemple dans le discours direct ; ou implicite, si les coordonnées et les modalisations sont effacées du texte, ce qui est le cas le plus fréquent.

Pour résumer, la définition d’énoncé dialogique de Bres est une modélisation de l’acte d’énonciation. Cette définition, précise trois composantes : l’unité-source de l’énoncé, qui est dictum pour l’énoncé monologique et énoncé pour l’énoncé dialogique ; les deux actes d’énonciation qui peuvent être d’actualisation modale ou déictique ; et enfin les unités-résultats possibles, c’est-à-dire l’énoncé monologique ou dialogique.

En ce qui concerne l’actualisation de l’énoncé, Bres s’inspire de Bally, et liste trois types d’actualisation : déictique, modale et phonétique (ou graphique). Chaque énoncé monologique ou dialogique est donc triplement actualisé. Le premier type d’actualisation, le déictique, est l’actualisation temporelle, spatiale et personnelle, qui est réalisée par des morphèmes verbaux, des pronoms ou des déterminants. La deuxième actualisation modale se réalise lorsqu’un modus est appliqué à l’unité source. On peut avoir différents modus, que Bres utilise dans ses analyses : le modus d’interrogation, assertif, de confirmation, de suspension de la validation. Enfin l’actualisation phonétique est le moment où on profère l’énoncé, à l’oral comme à l’écrit.

Comme affirme Patrick Dendale25, ce qui peut étonner de la théorie de Bres, est le fait que l’énoncé dialogique est défini à travers l’énoncé même, et pas à travers la notion du point de vue de Ducrot. En effet, pour Ducrot l’énoncé « Ce mur n’est pas blanc » a à l’intérieur deux points de vue, c’est-à-dire que « ce mur est blanc » et « ce mur n’est pas blanc », et il est donc polyphonique. Pour Bres, en revanche, cet énoncé est dialogique et il contient deux énoncés, qui sont hiérarchisés : « ce mur est blanc » et « ce mur n’est pas blanc ».

Selon Attruia26 ce cadre conceptuel est difficilement applicable parce qu’il cause une complication. En d’autres termes, si dans la théorie polyphonique il est possible d’imaginer la présence d’un point de vue abstrait, dans la théorie dialogique, il est presque impossible d’imaginer l’existence d’un énoncé réel enchâssé dans un autre, surtout si on ne peut pas en identifier les traces linguistiques. En effet, les théoriciens savent bien de l’existence de cette problématique et ils proposent que dans ce cas l’énoncé peut être considéré comme sous-entendu.

25 Patrick Dendale, « Oui, il y a encore du pain sur la planche. – À propos de la notion d’énoncé dans la théorie du dialogisme de Jacques Bres»,in Bres J. et al. (Éds.), Dialogisme et polyphonie…, cit.,p. 182.

26 Francesco Attruia,Op. Cit., p. 204.

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1.2.3 Nølke et la ScaPoLine, la théorie scandinave de la polyphonie linguistique

En 1985, Henning Nølke publie des études qui sont contenus dans un ouvrage appelé Le regard du locuteur. Pour une linguistique des traces énonciatives27,où il applique pour la première fois la notion de polyphonie, qu’il emprunte de Ducrot. Quelques années plus tard, avec un groupe de linguistes et de lettrés scandinaves, il élabore une théorie de la polyphonie qui est le fruit des études polyphoniques de Ducrot, mais qui en constitue aussi une amélioration. Cette théorie prend le nom de théorie scandinave de la polyphonie linguistique autrement dit « ScaPoLiNe » (initialement sans -e finale). La ScaPoLiNe est une théorie formelle de la polyphonie, qui a pour but de rendre compte de l’organisation des contraintes polyphoniques associées aux phrases de la langue, mais aussi de leurs influences sur l’interprétation des énoncés en contexte.

Comme on vient de le préciser, le principe qui a inspiré cette théorie est la polyphonie de Ducrot, dont la ScaPoLiNe partage l’idée que le sens de l’énoncé est la représentation de l’énonciation, et par conséquent l’idée que l’énoncé contient toujours des indications relatives à la hiérarchisation linguistique de voix et de points de vue, tout comme la pluralité d’instances communicatives auxquelles ils sont attribués. De plus, cette théorie repose sur l’opposition ducrotienne entre signification et sens, qui peuvent être considérés comme deux descriptions sémantiques : élément de la langue, si le sens est propre de la phrase, ou élément de la parole, si le sens est propre de l’énoncé. Les scandinaves, dans la lignée de Ducrot, se concentrent sur l’étude de la polyphonie au niveau de la langue, mais avec quelques différences. Plutôt qu’en donner seulement une description sémantique, ils préfèrent développer un cadre d’analyse textuelle, qui consiste à lister les éléments linguistiques qui peuvent conduire à des effets énonciatifs et à les analyser, en expliquant leurs caractéristiques et fonctions.

Ces théoriciens se montrent donc plus concrets dans la résolution du problème du sens, c’est-à-dire qu’à la différence de Ducrot, qui insérait la problématique dans la simple sémantique, ils travaillent avec la langue et l’interprétation textuelle. À travers ce cadre d’interprétation, ils ont réussi à saisir les instructions de la langue et à expliquer les effets de sens que ces instructions peuvent causer, tout cela dans un contexte polyphonique. Leur cadre interprétatif est subdivisé en quatre niveaux : les instructions contenues dans la signification, le contexte, les stratégies interprétatives et le cadre d’interprétation. Les instructions font partie de la linguistique et contiennent des types variables qui varient selon l’interprétant et sa stratégie interprétative. L’un de buts de la théorie scandinave, est de saturer ses variables, à savoir, de déterminer à qui est la responsabilité des points de vu. Le contexte est très important pour la saturation qui fait partie de l’interprétation de l’énoncé. Les stratégies interprétatives régissent la saturation et portent à l’interprétation. Le cadre d’interprétation, enfin,

27 Henning Nølke, Le regard du locuteur. Pour une linguistique des traces énonciatives, Kimé, Paris, 1993.

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donne également des informations pour interpréter l’énoncé, mais de nature différente des autres trois niveaux, à savoir sur le scénario, le genre du texte, etc.

La ScaPoLiNe se voit donc comme une théorie énonciative, sémantique, discursive et instructionelle. Énonciative, parce qu’elle travaille avec l’énoncé ; sémantique parce qu’elle se concentre sur le sens des énoncés ; discursive, parce que selon sa théorie, le sens est constitué des traces d’un discours cristallisé, et enfin instructionelle, puisqu’elle donne des instructions pour interpréter les énoncés.

La théorie scandinave s’intéresse aux traces que la polyphonie laisse dans la langue et la considère comme l’existence de différentes voix ou points de vue dans un énoncé : la phrase est un élément linguistique, et l’énoncé un élément de la parole, auquel nous donnons un sens, à savoir une description sémantique. L’énoncé devient alors image de l’énonciation, parce qu’il donne des informations sur les protagonistes et la situation énonciative.

Par conséquent, d’un côté la langue délivre des indications pour lire polyphoniquement les énoncés, et de l’autre côté cette lecture doit considérer les effets que la polyphonie peut produire chez le destinataire qui lit ou lira le texte. C’est pourquoi la ScaPoLiNe propose l’opposition entre structure polyphonique et configuration polyphonique. La structure fait partie de la langue et la configuration est un instrument d’aide, pour interpréter correctement les énoncés polyphoniques. Cet instrument se compose de quatre éléments en fonction desquels se définit la polyphonie : les êtres discursifs (ê-d), les points de vue (pdv), le locuteur-en-tant-que-constructeur (LOC) et les liens énonciatifs (liens)28. Dans la lignée de Ducrot, le LOC est celui qui assume la responsabilité de l’énonciation et est l’être discursif principal parce qu’il organise les éléments de la configuration polyphonique. Il est aussi le responsable des actes argumentatifs et illocutoires des énoncés. Toutefois, il n’est pas source de points de vue. Il peut être indiqué par différents moyens linguistiques comme les pronoms de la première personne ou les expressions modales. Il n’est pas un être discursif et son rôle est donc de construire les autres êtres discursifs, qui peuvent être constitués par des pronoms personnels, des syntagmes ou des noms propres. Il peut montrer deux identités différentes : le locuteur textuel (L) et le locuteur énonciatif (l0). Le premier a les caractéristiques d’une personne et existe en dehors du présent de l’énonciation. Il est source d’un point de vue qui est toujours présent dans l’énoncé, aussi avant l’énonciation. Le deuxième est le responsable de l’énonciation pendant l’énonciation même et il est donc le responsable des points de vue modalisés par l’énonciateur.

Les trois personnes représentées sont alors le locuteur, l’allocutaire et les tiers, à savoir, ceux qui n’ont aucun rapport direct avec le locuteur ou l’allocutaire. Dans ce cas, la ScaPoLiNe se distancie de Ducrot, parce qu’elle considère le point de vue comme une entité sémantique constituée d’une source « X », un jugement « JUGE » et une proposition « p ». Le point de vue se manifeste alors comme : [X]

28 Jacques Bres, « Savoir de quoi on parle : dialogue, dialogal, dialogique, dialogisme, polyphonie... », cit., p. 59.

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JUGE (p)29. Cette expression est un renvoi direct à Ducrot et à Bally : à Ducrot parce que la source de points de vue est la même, c’est-à-dire l’énonciateur, tandis que le renvoi à Bally est dans le contenu propositionnel et le jugement, parce qu’ils renvoient au dictum et au modus. En particulier, le jugement est une affirmation, une assertion de vérité ou une modalisation, par exemple les expressions « certes », « il est vrai que », « il est possible », etc.

À la différence de Ducrot et Bally, les points de vue de la ScaPoLiNe peuvent se présenter de deux façons : simples ou complexes. Le premier est une simple énonciation, comme la phrase « il fait chaud ». Le deuxième, en revanche, se distingue en hiérarchique et relationnel. Hiérarchique si l’énonciation porte sur un autre point de vue, et relationnel si elle met en relation le point de vue avec un autre point de vue qui est situé dans la proposition.

Le dernier élément qui structure le LOC sont les liens énonciatifs qui lient les êtres discursifs aux points de vue. Le lien le plus important est celui de responsabilité, à savoir, un être discursif est responsable du point de vue, s’il en est la source. À côté du lien de responsabilité, il y a celui de non- responsabilité, où les êtres discursifs sont liés à des points de vue dont ils ne sont pas la source. Il y a aussi les marqueurs, comme « certes », « mais », qui sont plus difficiles à classifier. Le locuteur peut donc montrer son point de vue sans en porter un jugement. Si l’on veut faire un exemple, on pourrait utiliser l’énoncé « Le témoin a dit : -je suis malade-»30 : le locuteur reprend une expression précédemment prononcée par un tiers, sans souligner s’il est d’accord ou pas avec cette énonciation. Et donc si l’on veut extrapoler les liens énonciatifs, on peut reconnaître le lien de responsabilité qui est l’énonciation « Le témoin est malade », et les trois liens de non-responsabilité : le réfutatif « le témoin n’est pas malade », le non réfutatif « le témoin peut être malade » et la représentation « le témoin a dit : -je suis malade- ».

Pour finir, une dernière distinction se fait entre la polyphonie interne et la polyphonie externe. Dans la première les points de vue relèvent toutes les instances énonciatives propres du locuteur, par exemple l’énonciation « il me semble que le témoin est malade ». La deuxième fait appel, en revanche, aux autres êtres discursifs, par exemple l’énoncé « il paraît que le témoin est malade ».

Comme on a vu, la ScaPoLiNe a cherché à prévoir et préciser les contraintes linguistiques qui se manifestent pendant l’interprétation polyphonique du discours. Pour cette raison, son analyse se compose de trois niveaux : la détermination de la structure polyphonique de la phrase, la démonstration des relations transphrastiques, à savoir la configuration et le passage polyphonique, et enfin la liaison entre les êtres discursifs et une situation réelle ou fictive.

29 Francesco Attruia, Op. cit., p. 215.

30 André Bélanger, Andy Van Drom, Op. Cit., p. 60.

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1.2.4 Pour faire le point

Dans ce chapitre on a essayé de parcourir l’histoire de différentes théories de la polyphonie et du dialogisme. On a montré que l’origine des termes se trouve dans les recherches du penseur russe Bakthine, qui les a employés pour se référer à une pluralité des voix dans l’énoncé et dans les textes littéraires.

Ses théories ont été d’inspiration pour la pragmatique linguistique de Ducrot, qui affirma qu’il y a pluralité des voix si dans l’énoncé on note la présence de plusieurs êtres discursifs qu’on ne peut pas identifier : ou un locuteur, ou un énonciateur, on deux locuteurs, etc. Les énonciateurs sont les responsables des points de vue, c’est pourquoi dans un texte il y a toujours plusieurs points de vue. Selon l’auteur, la voix est un point de vue et une instance énonciative. D’accord avec Ducrot, on a vu que selon Bres, la notion d’énoncé se réfère au tour de parole, au texte, à l’énoncé enchâssant, tout comme à l’énoncé enchâssé. Que l’actualisation de l’énoncé porte sur un dictum qui est non modalisé et monologique, mais que les énoncés sont toujours dialogiques. Enfin, on a souligné l’univocité de la théorie scandinave, selon laquelle on a polyphonie si un énoncé contient plusieurs points de vue.

Pour ce qui est de l’importance du locuteur, on a vu que chez Ducrot, le locuteur a une position centrale, parce qu’il est le responsable de l’énonciation et des points de vue, et il est le metteur en scène des énonciateurs. Bres, au contraire, affirme qu’il a une position secondaire, parce qu’il est le responsable seulement de l’actualisation phonétique et graphique de l’énoncé. La ScaPoLiNe, enfin, souligne de nouveau son importance.

Également, on a vu que l’énonciateur a une position différente dans chaque théorie. Chez Ducrot, il est une entité abstraite de l’imagination du locuteur, laquelle prend en charge le point de vue. Selon Bres il est beaucoup plus concret, parce qu’il est responsable du point de vue et du modus. On a donc affirmé que le l’énonciateur de Bres peut être reconduit au locuteur de Ducrot. Enfin, la théorie Scandinave n’utilise pas la figure d’énonciateur, elle attribue sa fonction plutôt aux êtres discursifs.

Encore, on a parlé des éléments énonciatifs qui, selon Ducrot, se présentent comme quatre instances énonciatives : le producteur empirique, le locuteur-en-tant-que-tel, le qu’être-du-monde et l’énonciateur. Bres élabore plutôt un cadre à deux : il différencie deux énonciateurs, deux locuteurs et deux énonciataires. Et souligne l’importance du dialogue, en affirmant que les énoncés sont toujours hiérarchisés. Enfin, la ScaPoLine reconnaît neuf instances énonciatives avec des fonctions différentes.

Pour terminer, on a examiné le concept de « voix », que Ducrot considère comme une entité abstraite. Bres, au contraire, étant donné que l’énoncé est quelque chose de réel, qui est véritablement dit par quelqu’un, et qui possède un modus et un dictum, affirme de nouveau le caractère concret des voix. Enfin, la ScaPoLine se positionne entre Ducrot et Bres, parce qu’elle affirme que les voix sont des entités abstraites, ma qui se placent dans des entités tangibles, que sont les énoncés.

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CHAPITRE 2 POLYPHONIE ET DIALOGISME DANS LES DOCUMENTS DE LA CJUE

Dans ce deuxième chapitre, avant d’analyser le corpus de documents judiciaires qu’on a tiré du site internet de la Curia.eu31, on distinguera premièrement les deux institutions qui les rendent, notamment la Cour de Justice de l’Union Européennes (CJUE) et le Tribunal de Première Instance. Également, on spécifiera les différents types d’arrêts rendus. Deuxièmement, on déterminera laquelle parmi les différentes théories du dialogisme et de la polyphonie qu’on a présentées dans le premier chapitre on suivra pour l’analyse des arrêts, et on expliquera le choix.

31 http://www.curia.eu. Consulté en Juillet 2016.

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Cette introduction théorique nous semble fondamentale pour mieux s’orienter dans le corpus et dans l’examen de ses différents éléments.

2.1 LES INSTITUTIONS JUDICIAIRES ET LES TYPOLOGIES DE CAUSE EUROPÉENNES

2.1.1 La Cour de Justice des Communautés Européennes et le Tribunal de Première Instance

Comme on a anticipé ci-dessus, les documents qu’on analysera sont rendus par deux institutions : la Cour de Justice de l’Union Européenne et le Tribunal de Première Instance.

Comme il est possible de le lire dans son site Internet, la Cour de Justice est l’institution juridictionnelle suprême de l’Union européenne. Elle est composée de 28 juges et assistée par 11 Avocats généraux, qui sont désignés à l’unanimité par les gouvernements des États membres. Tous les trois ans, les juges désignent parmi eux un président, qui dirige les missions de la Cour et préside les audiences de grande formation, et un vice-président qui l’assiste et le remplace au besoin. Les Avocats généraux ont le but de présenter des conclusions impartiales et motivées sur la base des causes, pour assister la Cour dans l’accomplissement de sa mission. La Cour peut siéger en deux mesures : en assemblée plénière, à savoir en grande Chambre de 15 juges, à la demande des États membres qui sont parties à l’instance, où en Chambres de 5 ou 3 juges.

Le Tribunal de Première Instance est une juridiction indépendante, qui, d’un point de vue structurel et administratif, fait partie de la Cour de Justice. Il est composé d’au moins un juge par État membre, qui est nommé par les gouvernements des États membres d’un commun accord et doit exercer ses fonctions impartialement et en autonomie. Ici, comme dans la Cour, les juges désignent un président, qui a un mandat de trois ans. Cet organe ne dispose pas d’Avocats généraux. Son but est d’améliorer la protection juridictionnelle des justiciables avec l’instauration d’une juridiction à double degré et en même temps de décharger la Cour d’une partie du contentieux, en la laissant donc se concentrer sur l’interprétation uniforme du droit communautaire, sa mission principale. Le Tribunal doit aussi juger en premier ressort de certaines catégories d’affaires, comme les recours, les pourvois limités aux questions de droit, etc. Il siège en Chambres de 3 ou 5 juges, ou il se réunit en séance plénière (15 juges), pour les affaires d’importance particulière.

L’Union européenne possède aussi un troisième organisme, le Tribunal de la fonction publique de l’Union européenne, qui est un juge spécialisé pour les recours des fonctionnaires. Mais cet organe a été dissout le 1er septembre 2016, et c’est pourquoi on ne spécifiera pas ses compétences et sa composition.

2.1.2 Les typologies de procédures d’arrêt européennes rendues par la CJUE

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Pour accomplir sa mission, la CJUE a des compétences juridictionnelles précises, qu’elle peut exercer dans le cadre de la procédure de renvoi préjudiciel et des recours. Il y a différentes formes de procédures dont la CJUE est compétente :

 Le pourvoi est « un acte par lequel on demande la révision d’une décision de justice par une juridiction supérieure »32. Par cette procédure, la Cour opère contre les actes du Tribunal et son domaine d’action est limité aux questions de droit. Au cas où le pourvoi soit bien fondé, la décision du Tribunal peut être annulée par la Cour, et si elle est en cours de jugement, la Cour peut résoudre l’affaire. Au contraire, la Cour peut renvoyer l’affaire au Tribunal, qui est donc forcé à suivre sa décision.

 La Cour s’occupe de différents types de recours qui peuvent être introduits contre les organismes ou les institutions de l’Union : le recours en manquement, en annulation, en carence, et en réparation ou indemnité. Le recours en manquement permet à la Cour de contrôler le respect par les États membres du droit de l’Union européenne, et des obligations qui en dérivent. L’acte peut être engagé soit par la Commission, qui est surveillante du respect du système de l’Union, soit par un État membre. Dans le premier cas, la Commission prévient l’État membre de son manquement avec une motivation fondée, et si l’État membre ne change sa pas conduite, la Commission peut faire appel à la Cour et présenter un recours contre l’État en question. Si le juge de la Cour reconnait la violation, il rend un premier arrêt, où il expose les mesures que l’État peut adopter pour remédier à sa conduite. Après ce premier arrêt, la Commission doit estimer si l’État a effectivement suivi les mesures conseillées. Lorsque les mesures n’ont pas été respectées, elle peut faire appel à nouveau à la Cour, qui rend un deuxième arrêt où elle constate la violation du Traité de la part de l’État, qui doit alors forcément obtempérer à la déclaration du juge sans délai, peine le paiement d’une amende. Le recours en annulation permet à la Cour de contrôler la conduite des institutions (Conseil, Commission et Parlement), des organismes et des organes européens. Par ce recours, la Cour peut annuler un acte (directive, règlement, décision) d’un de ses organismes, s’il est estimé contradictoire avec les règles de l’Union. L’acte peut être engagé par les institutions de la Communauté européenne, les États membres ou le particulier, si l’acte contesté le concerne directement. Si le recours est déclaré fondé, la Cour annule l’acte entier ou certaines dispositions, qui n’ont donc plus de validité juridique. De plus, l’organisme ou l’institution en question est tenu à remplir le vide crée par l’annulation. Le recours en carence permet aux États membres, aux institutions de la Communauté européenne, et dans certains cas aux personnes physiques et morales, de saisir la Cour lorsqu’une institution viole le traité de l’Union par inertie. La Cour doit donc contrôler l’inaction présupposée et si elle est constatée, l’institution en question devra l’arrêter et se conformer aux mesures prévues par le Traité, peine une

32 http://www.linternaute.com/dictionnaire/fr/definition/pourvoi/.

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sanction monétaire. Ce recours peut être rendu par la Cour et le Tribunal selon les mêmes procédures du recours en annulation. Enfin, le recours en réparation ou en responsabilité extracontractuelle ou en indemnité permet à la Cour de contrôler et punir les dommages causés par les institutions ou les agents de l’Union à l’égard des États membres.

 Le renvoi préjudiciel est « la procédure qui permet à une juridiction nationale d’interroger la Cour de justice de l’Union européenne sur l’interprétation ou la validité du droit communautaire dans le cadre d’un litige dont cette juridiction est saisie. Le renvoi préjudiciel offre ainsi le moyen de garantir la sécurité juridique par une application uniforme du droit de l’Union européenne »33. Dans ce cas la Cour collabore avec les juridictions des États membres, qui jugent l’application et l’interprétation du droit communautaire. La Cour peut répondre à cette interrogation avec l’émission d’un arrêt ou d’une ordonnance légitimée et sa décision a validité immédiate et application obligatoire. Mais, différemment de la Cour, qui a le but de clarifier l’application des normes ou de préciser l’interprétation du droit dans une affaire en cours d’une façon théorique, le juge national doit les appliquer concrètement. En particulier, les deux renvois que le juges peuvent demander à la Cour sont appelés : renvoi en interprétation de la norme et renvoi en validité. Le renvoi préjudiciel peut être exigé aussi par un citoyen européen, s’il nécessite d’une précision sur les règles communautaires.

 Le réexamen est l’action de la Cour, qui se réalise « lorsque le Tribunal statue sur des recours à l’encontre des décisions prises par le Tribunal de la fonction publique (TFP) »34, c’est-à-dire la révision d’une ou plusieurs décisions du Tribunal de la fonction publique de l’Union effectuée par la CJCE, selon les conditions imposées par le protocole sur le statut de la Cour même.

2.1.3 Les typologies de procédures d’arrêt européennes dont le Tribunal est compétent

 Les pourvois lancés contre le TFP lui-même, mais limités aux questions de droit.  Les recours lancés par les États membres contre la Commission et contre le Conseil (concernant

différents domaines) ; les recours lancés par des personnes physiques ou morales contre l’action des organes ou institutions de l’Union qui les concernent ou pour demander la réparation des dommages ; et enfin, les recours qui se basent sur des contrats passés par l’Union.

2.2 LE CORPUS ET SA COMPOSITION

33 Source internet, http://eur-lex.europa.eu/legal-content/FR/TXT/?uri=URISERV%3Al14552.

34 Source internet, http://www.touteleurope.eu/l-union-europeenne/cour-de-justice-et-tribunal-de-l-ue/synthese/la-cour-de- justice-de-l-union-europeenne-cjue.html.

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2.2.1 L’arrêt et l’ordonnance de la CJUE et du Tribunal comme documents juridiques

Notre corpus sera composé de deux types de documents rendus par la Cour de Justice de l’Union Européenne et par le Tribunal de Première Instance : l’arrêt et l’ordonnance. Tous les documents sont tirés du site de la Cour et du Tribunal : http://curia.europa.eu/.

Les arrêts sont établis conformément au système convenu par les Règlements de Procédure de chaque institution. À cet égard, l’article 87 du neuvième chapitre du Règlement de Procédure de la Cour de Justice, tout comme l’article 117 du neuvième chapitre du Règlement de Procédure du Tribunal de Première Instance, définissent le contenu de l’arrêt comme il suit :

« L’arrêt contient : a) l’indication qu’il est rendu par la Cour (par le Tribunal), b) l’indication de la formation de jugement, c) la date du prononcé, d) les noms du président et des juges qui ont pris part aux délibérations, avec l’indication du juge rapporteur, e) le nom de l’avocat général (éventuellement désigné) , f) le nom du greffier, g) l’indication des parties (ou des intéressés visés à l’article 23 du statut ayant participé à la procédure), h) les noms de leurs représentants, i) (s’agissant des recours directs et des pourvois), les conclusions des parties, j) le cas échéant, la date de l’audience de plaidoiries, k) la mention que l’avocat général a été entendu et, le cas échéant, la date de ses conclusions (s’il y a lieu, que l’avocat général a été entendu et, le cas échéant, la date de ses conclusions), l) l’exposé sommaire des faits, m) les motifs, n) le dispositif, y compris, le cas échéant, la décision relative aux dépens »35.

Quelle que soit l’institution qui le rédige, le document est « prononcé en audience publique » et

« la minute de l’arrêt, signée par le président, les juges ayant pris part aux délibérations et le greffier, est scellée et déposée

au greffe ; copie certifiée conforme en est signifiée à chacune des parties (et, le cas échéant, à la juridiction de renvoi, aux intéressés visés à l’article 23 du statut et au Tribunal) »36.

La composition de ses contenus se traduit dans une structure textuelle typique, qui est constituée d’une première subdivision entre l’en-tête et le corps du jugement, qui est à son tour divisé en trois parties : l’exposé du litige, les motifs ou motivations et les dispositifs.

L’en-tête de chaque arrêt introduit l’affaire sur lequel l’institution rend sa décision. Il signale toutes les données utiles à la reconstruction des affaires. En abrégé, il fournit une description de l’arrêt, et se présente concrètement comme un dénombrement des données, qui spécifie l’affaire dans l’espace, et le temps et en définit au préalable les acteurs participants et les contenus. Il mentionne donc le Tribunal ou la Cour qui a jugé, les parties en cause, les avocats et les représentants, le secrétaire greffier, la composition du Tribunal ou de la Cour, les dates du débat et de la décision, le sigle de l’affaire, le sujet

35 Source internet, http://curia.europa.eu/jcms/upload/docs/application/pdf/2012-10/rp_fr.pdf, pp. 37-38 et http://curia.europa.eu/jcms/upload/docs/application/pdf/2016-08/fr_rp_version_consolidee_.pdf, pp. 54-55.

36 Ibidem.

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