Notes sur les machines - 1° partie, Notes de Gestion des affaires
Sylvestre_Or
Sylvestre_Or10 janvier 2014

Notes sur les machines - 1° partie, Notes de Gestion des affaires

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Notes de gestion sur les machines - 1° partie. Les principaux thèmes abordés sont les suivants: l’influence que les machines exercent sur les intérêts des différentes classes de la société, les questions économiques, l’...
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Dans ce chapitre je me propose d’étudier l’influence que les machines exercent sur les intérêts

des différentes classes de la société, question importante et qui ne me parait pas avoir été

suffisamment approfondie jusqu’à ce jour. Je me sens même d’autant plus entraîné à émettre

mes opinions sur cette grave matière que ces opinions ont subi, sous l’empire de méditations

prolongées, des changements adorables. Et quoique je ne sache pas avoir publié sur la question

des machines une seule ligne que je doive rétracter, j’ai cependant pu soutenir indirectement

des doctrines qu’aujourd’hui je crois fausses. C’est donc un devoir pour moi de soumettre à

l’examen du public mes vues actuelles et les raisons qui les ont fait battre dans mon esprit.

Dès le moment où je commençai à étudier les questions économiques, je crus que toute

machine qui avait pour effet d’introduire dans une branche quelconque de la production une

économie de main-d’œuvre, produisait un bien général qu’altéraient seulement les crises qui

accompagnent le plus souvent le déplacement des capitaux et du travail d’une industrie vers

une autre. Il me parut que tant que les propriétaires auraient les mêmes rentes en argent, ils

profiteraient de la diminution de prix survenue dans les marchandises qu’ils achetaient avec

leurs rentes, - diminution que devait nécessairement entraîner l’emploi des machines. Il en

serait de même, me disais-je, pour le capitaliste. Sans doute, celui qui découvre une machine

ou qui en fait le premier l’application, doit, pendant quelques années, jouir d’avantages spé-

ciaux et légitimes et de profits énormes ; mais l’emploi de sa machine se généralisant peu à

peu, le prix de la marchandise produite descendrait, sous la pression de concurrence, au niveau

des frais de production, et le capitaliste verrait baisser ses profits. Seulement il profiterait, à

titre de consommateur, de l’avantage réparti à tous, et pourrait, avec le même revenu en

argent, se procurer une somme plus considérable de jouissances et de bien-être.

Je croyais encore que les machines étaient une institution éminemment favorable aux classes

ouvrières en ce qu’elles acquéraient ainsi les moyens d’acheter une plus grande masse de

marchandises avec les mêmes salaires en argent : et je pensais, plus, que les salaires ne

subiraient aucune réduction par la raison que les capitalistes auraient besoin de la même

somme de travail qu’auparavant, quoique ce travail dût être dirigé dans des voies nouvelles. Si,

par l’emploi de machines nouvelles, on parvenait à quadrupler la quantité de bas fabriqués, et

que la demande de bas ne fit que doubler, il faudrait nécessairement licencier un certain

nombre d’ouvriers ; mais comme le capital qui servait à les entretenir existait toujours et que

l’intérêt des capitalistes devait être d’employer productivement ce capital, il me paraissait qu’il

irait alimenter quelque autre industrie utile à la société. J’étais, en effet, et demeure

profondément convaincu de la vérité de ces paroles d’Adam Smith. – « Le désir des aliments se

trouve limité chez l’homme par l’étroite dimension de son estomac ; mais le désir du bien-être,

du luxe, des jouissances, des équipages, de la toilette est infini comme l’art, comme le

caprice. » Dès lors , comme je pensais que la demande de travail serait la même et que les

salaires ne baisseraient pas, je pensais aussi que les classes inférieures participeraient, comme

toutes les autres classes, aux avantages résultant du bas prix des marchandises, et par

conséquent de l’emploi des machines.

Telles étaient mes opinions : telles elles sont encore relativement au propriétaire et au

capitaliste ; mais je suis convaincu que la substitution des forces mécaniques aux forces

humaines pèse quelquefois très-lourdement, très-péniblement sur les épaules des classes

laborieuses.

Mon erreur provenait de ce que je faisais toujours croître parallèlement le revenu net et le

revenu brut d’une société, et que tout prouve, au contraire, que les fonds où les propriétaires et

les capitalistes puisent leurs revenus peuvent grandir tandis que celui qui sert à maintenir la

classe ouvrière diminue. D’où il suit que la cause même qui accroît le revenu net d’un pays peut

en même temps activer l’accroissement de la population, aggraver la concurrence des

travailleurs et diminuer leur bien-être.

Supposons qu’un capitaliste spécule sur une somme de 20,000 l. st., et qu’il joigne aux

fonctions d’un fermier celles d’un fabricant de denrées de première nécessité. Supposons enco-

re que, sur ce capital, 7,000 l. st. soient engagées dans des constructions, des instruments,

etc., et que le reste, soit employé, sous forme de capital circulant, à solder le travail.

Supposons, enfin, que les profits soient de 10 %, et que les 20,000 l. st. rapportent

régulièrement et annuellement 2,000 l. st.

Chaque année notre capitaliste, commence ses opérations en achetant la nourriture et les

objets de consommation qu’il vendra dans le cours de l’année à ses ouvriers, jusqu’à concur-

rence de 13,000 l. st. Pendant tout ce temps il leur donne sous forme de salaires la même

somme de monnaie, et ceux-ci lui restituent au bout de l’année pour 15,000 l. st. de

subsistances, d’objets de première nécessité. Sur ces 15,000 l. st. il en est 2,000 qu’il con-

somme 1ui-même ou dont il peut disposer comme il lui plait. Le produit brut de cette année

aura donc été de 15,000 l. st., et le produit net de 2,000 l. st. Supposons maintenant que

l’année suivante le capitaliste emploie la moitié de ses ouvriers à construire une machine, et

l’autre moitié à produire, comme auparavant, des subsistances et des denrées de première né-

cessité. Pendant cette année, encore, il dépenserait 13,000 l. st. en salaires, et vendrait à ses

ouvriers la même quantité de nourriture et d’autres objets ; mais qu’arriverait-il l’année

suivante ?

Le travail détourné vers la fabrication de la machine abaisserait de moitié la quantité et la valeur

totale des .subsistances et des denrées de première nécessité produites anciennement. La

machine vaudrait 7,500 l. st. : les subsistances et autres objets 7,500 l. st. de sorte que la

richesse du capitaliste serait absolument la même, car outre ces deux valeurs, son capital fixe

serait toujours de 7 000 l. st., donnant en somme le fonds primitif de 20,000 l. st. joint aux

2,000 l. st. de bénéfice annuel.

Mais après avoir déduit pour ses dépenses personnelles cette somme de 2,000 l. st., il ne lui

restera plus, pour continuer ses opérations, qu’un capital circulant de 5,500 l. Sa faculté de

payer et maintenir des ouvriers se trouvera donc réduite de 13,000 l. st. à 5,500 l. st., et par

conséquent tout le travail défrayé jadis par la différence, 7 ,500 l. st. se trouveraient en excès.

La quantité restreinte de travail que pourra occuper actuellement le capitaliste, devra, sans

doute, grâce aux machines, et après la défalcation faite des frais de réparation et d’entretien,

produire une valeur égale à 7 ,500 l. st. et reconstituer le capital circulant avec un bénéfice de

2,000 l. st. sur le fonds primitif ; mais s’il en est ainsi et si le revenu net n’est pas diminué, il

importera fort peu au capitaliste que le revenu brut soit de 3,000, de 10,000 ou de 15 000 l. st.

Quoique la valeur du produit net n’ait pas diminué, et que sa puissance d’acheter d’autres

marchandises se boit au contraire notablement accrue, le produit brut n’en aura pas moins été

ramené, dans ce cas, de 15,000 l. st. à 7,500 l. st., et comme la faculté d’entretenir une popu-

lation et d’employer du travail, dépend toujours du produit brut d’une nation, et non de son

produit net, la demande de bras diminuera nécessairement, la population deviendra excessive

et les classes ouvrières entreront dans une période de détresse et d’angoisses.

Cependant, comme le fonds qui grossit les éparses de chacun est proportionnel au revenu net,

la diminution du prix des marchandises, - suite de l’introduction des machines, aurait pour

résultat évident d’accroître la facilité d’épargner, de transformer des revenus en capitaux. Or,

comme chaque accroissement de capital lui permettrait d’employer un plus grand nombre de

bras, une fraction des ouvriers rejetés hors des ateliers par les engins mécaniques trouverait de

nouveau à s’utiliser. Et s’il arrivait que, sous l’influence des machines, l’accroissement de la

production fût assez grand pour fournir, sous forme de produit net, une quantité de nourriture

et de denrées de première nécessité aussi considérable que celle qui existait auparavant comme

produit brut, il resterait au service du travail un fonds tout aussi considérable et, par

conséquent, on n’aurait pas à subir les maux d’une sur-population.

Tout ce que je tiens à prouver, c’est que la découverte et l’usage des forces mécaniques

peuvent être suivis d’une diminution de produit brut : et toutes les fois qu’il en sera ainsi, la

classe laborieuse souffrira, car elle deviendra excessive comparativement aux fonds destinés à

la maintenir, et une fraction de ses membres se verra privée de travail et de salaires.

Le cas que j’ai choisi se recommande par son extrême simplicité ; mais les résultats eussent été

absolument les mêmes si nous avions introduit, par supposition, les machines dans une

manufacture, soit de drap, soit de coton. Si nous prenions l’exemple d’un fabricant de drap,

nous verrions diminuer immédiatement la masse de ses produits ; car il n’aurait plus besoin de

cette quantité de draps qui lui servait à payer un corps nombreux d’ouvriers. Il n’aurait plus

qu’à reproduire une valeur égale à la détérioration des machines et aux profits légitimes sur le

capital total. 7,500 l. st. feraient ceci tout aussi bien que le faisaient auparavant les 15,000 l.

st., ce qui prouve qu’il n’y a aucune différence entre les deux hypothèses. On peut dire,

cependant, que la demande de draps serait tout aussi grande qu’auparavant, et se demander

comment s’approvisionnerait le marché.

Mais d’où viendront maintenant les demandes ? Des fermiers et des autres producteurs de

denrées nécessaires, lesquels consacraient leurs capitaux à produire ces objets afin de les

échanger contre du drap : ils fournissaient au marchand de draps du blé et des produits divers

en échange de ses draps, et celui-ci les distribuait à ses ouvriers en échange du drap que leur

travail lui fournissait.

Mais ce commerce cesserait. Le fabricant, ayant moins d’hommes à payer, moins de drap à

vendre, ne demanderait plus de subsistances ni d’autres denrées. Les fermiers et ceux qui

produisaient ces denrées typiquement en vue de les échanger, ne pouvant plus obtenir de drap,

consacreraient directement leurs capitaux à en fabriquer ou les prêteraient à d’autres, afin que

la société fût réellement approvisionnée de la denrée qui lui manque. Or, tout ceci nous conduit

aux mêmes conclusions. La demande de travail diminuerait, et les marchandises nécessaires au

maintien du travail seraient bien moins abondantes.

Si ces vues sont exactes, il en résulte : 1° que la découverte et l’application des forces méca-

niques conduit toujours à l’accroissement du produit net du pays, quoiqu’il n’en augmente pas

immédiatement la valeur ;

2° Qu’un accroissement dans le produit net d’un pays est parfaitement compatible avec une

diminution du produit brut ; et qu’il suffit de savoir qu’une machine augmentera le produit net,

tout en diminuant, comme cela arrive souvent, la quantité et la valeur du produit brut : - cela

suffit, dis-je, pour décider de son adoption ;

3° Que l’opinion de, classes ouvrières sur les machines qu’ils croient fatales à leurs intérêts, ne

repose pas seulement sur l’erreur et les préjuges, mais sur les principes les plus fermes, les

plus nets de l’Économie politique ;

4° Que si l’impulsion donnée au travail par les machines pouvait tellement accroître le produit

net, qu’il n’en résultât aucune diminution dans le produit brut, la situation de toutes les classes

pourrait alors s’améliorer. Le propriétaire et le capitaliste profiteraient non pas de

l’accroissement de leurs rentes ou de leurs profits, mais de la répartition des mêmes revenus

sur des marchandises d’une valeur considérablement réduite. Quant à la condition de classes

laborieuses, elle se trouverait aussi considérablement améliorée, 1° par une demande plus

considérable de domestiques ; 2° par le stimulant que les revenus nets , abondants, commu-

niquent toujours à l’épargne ; et 3° par le bas prix des articles de consommation que payaient

leurs salaires.

Indépendamment de la question des machines que nous venons de traiter et d’approfondir, les

classes laborieuses ont encore un grand intérêt à revendiquer dans la manière dont le produit

du pays de trouve dépensé, quoique dans tous les cas cette dépense soit destinée à la

satisfaction et aux jouissances de ceux qui y ont droit.

Si un propriétaire ou un capitaliste dépense son revenu à la manière d’un baron féodal, en

s’entourant d’un grand nombre de serviteurs, de laquais, il emploiera bien plus de bras que s’il

le consacrait à acheter de belles étoffes, de splendides ameublements, des voitures, des

chevaux et tant d’autres objets de luxe.

Dans les deux cas le revenu net et le revenu brut seraient les mêmes ; mais le premier serait

transformé en différentes marchandises. Si mon revenu était de 10,000 l. st. la même quantité

de travail productif serait employée, soit que je m’en servisse pour acheter des objets de luxe,

des velours, des tapis, soit qu’il fût consacré à acheter une certaine quantité de vêtements et de

nourriture de la même valeur. Toutefois en transformant mon revenu en objets de luxe, je

n’aurai pas nécessairement employé plus de travail, tandis que si je le consacrais à acheter des

denrées nécessaires et à entretenir des domestiques, tous les individus que je pourrais

entretenir avec mon revenu de 10,000 l. st. ou avec la nourriture et le vêtement que ce revenu

me procure, devraient être considérés comme stimulant la demande de travail. Or, ce stimulant

dépend uniquement de la manière dont il peut me plaire de dépenser mon revenu. Comme les

ouvriers se trouvent ainsi intéressés dans la demande du travail, ils doivent naturellement

désirer que l’on enlève aux dépenses de luxe les plus grandes sommes possibles pour les

consacrer à l’entretien de domestiques.

De même un pays entraîné à travers les péripéties d’une guerre, et qui se trouve dans la

nécessité de maintenir de larges flottes et de puissantes armées, emploie un nombre d’hommes

bien plus considérable que celui qui sera employé au moment où la guerre cessera, et, avec

elle, les dépenses qu’elle nécessitait.

Ainsi si les nécessités de la guerre ne m’avaient imposé une taxe annuelle de 500 l. st. destinée

à entretenir des soldats et des matelots, j’aurais probablement dépensa cette somme en achat

de meubles, d’habits, de livres, etc. Dans les deux cas la même quantité de travail resterait

consacrée à la production ; car la nourriture et le vêtement du soldat et du matelot exigeraient

la même somme d’industrie que celle nécessaire pour créer des objets de luxe. Mais il est à

remarquer qu’en temps de guerre il se crée une demande additionnelle de soldats et de

matelots ; et conséquemment, une guerre que défraie le revenu et non le capital d’une nation

est, en définitive, favorable au développement de la population.

La fin de la guerre en me restituant une partie de mon revenu et me permettant de le consacrer

de nouveau à acheter des vins,des ameublements et d’autres objets de luxe, doit cependant

laisser sans ressources ces hommes qui combattaient l’ennemi. La population deviendra donc

excessive : la concurrence des travailleurs s’aggravera ; les salaires descendront, et la condition

des classes laborieuses s’abaissera notablement.

Il est important de citer encore un cas où l’augmentation du revenu net, et même du revenu

brut d’un pays, peut très-bien s’allier avec une diminution de travail. Ce cas est celui où l’on

substitue le travail des chevaux à celui de l’homme. Si j’emploie cent hommes sur ma ferme, et

que je découvre que la nourriture distribuée à cinquante de ces hommes peut servir à entretenir

des chevaux et me donner ainsi une plus grande somme de produits, j’écouterai la voix de mon

intérêt, et je substituerai sans hésiter les chevaux aux hommes. Mais évidemment la condition

de mes ouvriers serait gravement atteinte ; et à moins que mon accroissement de revenu ne

soit assez considérable pour me permettre d’employer en même temps hommes et chevaux, il

est évident que la population deviendra excessive et descendra d’un degré vers les privations et

la misère. Il est évident, en tout cas, que ces hommes ne pourraient être employés en

agriculture ; mais si le produit des terres était considérablement accru, ils pourraient trouver du

travail dans les manufactures ou à titre de domestiques.

Il ne faudrait pas croire cependant que mes conclusions définitives soient contre l’emploi des

machines. Pour éclaircir le principe, lui donner plus de relief, j’ai supposé que des machines

nouvelles auraient été soudainementdécouvertes et appliquées sur que vaste échelle : mais

dans le fait ces découvertes se font lentement, graduellement, et elles agissent plutôt en

déterminant l’emploi des capitaux épargnés et accumulés, qu’en détournant les capitaux

existants des industries actuelles.

À mesure que le capital et la population d’un pays grandissent la production devient plus

coûteuse, et le prix des subsistances s’élève généralement. Or, la hausse des aliments entraîne

la hausse des salaires, et la hausse des salaires tend à pousser plus activement le capital vers

l’emploi des machines. Les forces mécaniques et les forces humaines sont en concurrence

perpétuelle, et il arrive souvent que les premières ne sont employées qu’au moment où s’élève

le prix des secondes.

En Amérique et dans un grand nombre d’autres pays où l’on pourvoit aisément à la nourriture

de l’homme, les stimulants qui poussent à l’emploi des machines, sont loin d’être aussi

puissants qu’en Angleterre, où la nourriture est chère et exige des frais de production

considérables. La même cause qui élève les salaires n’élève pas la valeur des machines, et c’est

pourquoi toute augmentation de capital aboutit au développement des engins mécaniques. La

demande de travail continuera de s’accroître avec l’accroissement du capital, mais non dans le

rapport exact de cet accroissement[126].

J’ai encore fait observer que l’accroissement du revenu net, évalué en marchandises, -

accroissement qu’entraîne nécessairement l’emploi des machines, - doit conduire à de nou-

velles épargnes, à de nouvelles accumulations. Ces épargnes, qu’on se le rappelle bien, sont

annuelles, et doivent arriver bientôt à créer un fonds beaucoup plus considérable que le revenu

brut détruit tout d’abord par la découverte des machines. Dès lors la demande de bras sera

aussi grande qu’auparavant, et la condition du pays sera encore améliorée par l’accroissement

d’épargnes que l’augmentation du revenu net lui permettra de faire.

Il serait toujours dangereux d’entraver l’emploi des machines, car si l’on n’accorde pas dans un

pays, au capital, la faculté de recueillir tous les profits que peuvent produire les forces

mécaniques perfectionnées, on le pousse au dehors, et cette désertion des capitaux sera bien

plus fatale à l’ouvrier que la propagation la plus vaste des machines. En effet, dès qu’un capital

est employé dans un pays, il y sollicite une certaine somme de travail ; et les machines ne

peuvent fonctionner sans des hommes qui les surveillent, les guident, les réparent. Donc, si

l’on consacre un capital à acheter des engins perfectionnés, on limite la demande de travail ;

mais si on l’exporte on annule complètement cette demande.

D’ailleurs, le prix des marchandises se règle d’après les frais de production ; dès qu’on emploie

des forces perfectionnées, on diminue les frais de production des marchandises et, par

conséquent, on peut les vendre sur les marchés étrangers à des conditions réduites. Si

cependant vous rejetez l’emploi des machines, vous serez obligé d’exporter de la monnaie en

échange des marchandises étrangères, jusqu’à ce que la rareté du numéraire abaisse le prix de

vos marchandises au niveau des prix du dehors. Dans vos relations avec les autres pays vous

pourriez être amené à donner une marchandise qui vous aurait coûté deux journées de travail,

pour une marchandise qui n’en aurait exigé qu’une au dehors ; et ce marché ruineux ne serait

cependant que la conséquence de vos propres actes. En effet, cette marchandise que vous

exportez et qui vous a coûté deux jours de travail, ne vous en aurait coûté qu’un, si vous

n’aviez pas repoussé ces machines, dont les forces ont été si habilement utilisées par vos

voisins.

Chapitre 32 - De l’opinion de M. Malthus sur la rente Quoique je me sois étendu assez longuement, dans les premiers chapitres de cet ouvrage, sur

la nature de la rente, je me crois cependant obligé d’examiner certaines opinions émises sur

cette matière, opinions qui me paraissent fausses, et qui sont d’autant plus dangereuses,

qu’elles se trouvent énoncées dans les écrits d’un penseur auquel diverses branches de

l’Économie politique doivent plus qu’à aucun autre auteur vivant. Je saisis cette opportunité

pour témoigner de mon admiration pour l’Essai sur la population, de M. Malthus. Les attaques

des adversaires de cet admirable ouvrage n’ont servi qu’à démontrer la solidité des doctrines

qu’il renferme, et je suis convaincu que la réputation bien méritée de son auteur s’étendra à

mesure qu’on cultivera davantage la science dont il est l’un des ornements les plus distingués.

M. Malthus a aussi expliqué d’une manière satisfaisante la théorie de la rente, et il a fait voir qu

elle monte ou s’abaisse selon les avantages relatifs de fertilité ou de situation des différente

terrains en culture. Par là il a répandu beaucoup de lumières sur plusieurs point difficiles qui

ont du rapport avec le fermage, et qui étaient inconnus auparavant ou très-imparfaitement

compris ; il me parait cependant être tombé dans quelques erreurs, que son autorité rend plus

nécessaire de combattre ; et ce devoir devient moins pénible en raison de la noble simplicité

qui le caractérise.

Une de ces erreurs consiste dans la supposition que la rente est un profit net, et une nouvelle

création de richesse.

Je n’admets pas toutes les opinions de M. Buchanan au sujet de la rente ; mais je suis

parfaitement d’accord avec les observations contenues dans le passage suivant de son ouvrage,

et qui a été transcrit par M. Malthus. Par la même raison, je ne saurais adopter le commentaire

que ce dernier auteur en donne :« Sous ce point de vue, la rente ne peut rien ajouter au capital

de la communauté en général ; car l’excédant net en question n’est rien de plus qu’un revenu

qui passe des mains d’une classe de la société dans celles d’une autre, et il est évident que cela

ne peut pas créer un fonds susceptible de couvrir l’impôt. Le revenu qui paie les produits de la

terre, existe déjà entre les mains de ceux qui achètent ces produits, et si le prix des

subsistances était plus bas, il resterait dans leurs mains, où il serait tout aussi aisé de le

soumettre à un impôt, que lorsque, en raison d’un prix plus élevé, il a passé dans les mains du

propriétaire foncier. »

Après diverses observations sur la différence qui existe entre les produits de l’agriculture et les

objets manufacturés, M. Malthus demande : « Est-il dès lors possible de considérer la rente,

avec M. de Sismondi, comme un simple produit du travail, comme une valeur purement

nominale, et qui n’est que le résultat de cette augmentation de prix qu’un vendeur obtient par

l’effet d’un privilège spécial ; ou, avec M. Buchanan, comme n’ajoutant rien à la richesse

nationale, et comme une simple transmission de valeur qui n’est avantageuse qu’aux

propriétaires, et qui est, dans la même proportion, nuisible aux consommateurs[127] ? »

J’ai déjà, en traitant de la rente, exprimé nettement mon opinion, et j’ajouterai que la rente est

une création de valeur, dans le sens que je donne à ce mot, mais non une création de richesse.

Si le prix du blé, en raison de la difficulté d’en produire une portion quelconque, haussait de 4

à 5 l. le quarter, un million de quarters vaudrait 5,000,000 l. au lieu de 4,000,000 l. ; et

puisque ce blé s’échangera, non-seulement contre plus d’argent, mais aussi contre une plus

grande quantité de toute espèce de marchandises, il est clair que les propriétaires auront une

valeur plus forte ; et comme cela ne diminuera la richesse de personne, la société entière

possédera une somme plus considérable de valeur, et dans ce sens la rente devient une

création de valeur. Mais cette valeur peut être regardée comme nominale, en ce qu’elle n’ajoute

rien à la richesse de la société, c’est-à-dire à la masse des choses nécessaires, commodes ou

agréables. Nous aurions toujours précisément la même quantité de choses, pas davantage, et le

même million de quarters de blé ; mais l’effet de la hausse du blé, de 4 à 5 l., serait de faire

passer une partie de la valeur du blé et des autres marchandises des mains de leurs anciens

possesseurs dans celles des propriétaires. La rente est donc une création de valeur, mais non

une création de richesse. Il n’ajoute riens aux ressources du pays ; il ne lui fournit pas les

moyens d’entretenir des escadres et des armées ; car le pays aurait un fonds disponible plus

considérable si son terrain était d’une meilleure qualité, et il pourrait employer le même capital

sans donner naissance à la rente.

Dans une partie de son ouvrager M. Malthus observe que, « la cause immédiate de la rente est

évidemment l’excédant du prix sur les frais de production, obtenus par la vente des produits

agricoles sur le marché : » et dans un autre endroit il dit que les causes du haut prix des

productions agricoles peuvent ce réduire aux trois suivantes :

« En premier lieu, et c’est la cause la plus importante, vient la qualité de la terre, qui permet

d’en retirer une quantité plus considérable de choses nécessaires à la vie. En second lieu, se

place la propriété particulière qu’ont les choses nécessaires à la vie, de voir se créer d’elles-

mêmes une demande, ou de faire naître un nombre de consommateurs proportionné à la

quantité de ces denrées produites : en troisième lieu, enfin, la rareté comparative des terrains

plus fertiles. »

En parlant du haut prix du blé, il est évident que M. Malthus ne veut pas parler du prix par

quarter ou par boisseau, mais plutôt de l’excédant de prix de toute la production sur les frais

qu’elle a coûtés, entendant toujours, par frais de production, les profits aussi bien que les

salaires. Cent cinquante quarters de blé, à 3 l. 10 sh. le muid, doivent rapporter une plus forte

rente au propriétaire que cent quarters à 4 l., pourvu que les frais de production soient les

mêmes dans les deux cas.

L’élévation du prix, si l’on prend l’expression dans ce sens, ne peut être dite la cause de la

rente. On ne saurait dire que « la cause immédiate de la rente est évidemment l’excédant des

prix sur les frais de production ; » car c’est précisément cet excédant qui constitue la rente. M.

Malthus a défini la rente « la portion de valeur de tout le produit qui reste au propriétaire de la

terre, après qu’il a payé tous les frais de sa culture, - de quelque nature qu’ils soient, et y

compris les profits du capital employé, estimé d’après le taux courant et ordinaire des profits

agricoles à une époque déterminée. » Or, ce que la rente de cette portion peut rapporter en

argent est le montant de la rente en argent ; c’est ce que M. Malthus appelle « l’excédant du

prix sur les frais de production ; » et par conséquent, en recherchant les causes qui peuvent

faire monter le prix des produits agricoles, comparé avec les frais de production, nous

recherchons les causes qui peuvent faire monter les rentes.

Par rapport à la première cause de hausse, M. Malthus fait les observations suivantes : « Il nous

reste encore à combattre pourquoi la consommation et l’approvisionnement sont tels, qu’ils

font monter le prix si fort au-dessus des frais de production. La cause principale est

évidemment la fertilité de la terre qui produit les choses nécessaires à la vie. Diminuez cette

abondance, diminuez la fertilité de la terre, et l’excédant diminuera ; diminuez-la encore, et il

disparaîtra. » Certes, l’excédant des choses nécessaires diminuera et disparaîtra, mais ce n’est

pas de cela dont il est question : il s’agit de savoir si l’excédant du prix de ces objets de

première nécessité sur les frais de production diminuera ou disparaîtra ; car c’est de cette

circonstance que dépend la rente en monnaie. De ce que l’excès de quantité doit diminuer et

disparaître, M. Malthus est-il en droit de conclure que « la cause de l’excédant de prix des

choses nécessaires dépend de leur abondance plutôt que de leur rareté, et est non-seulement

essentiellement différente de la cherté occasionnée par des monopoles artificiels, mais encore

du prix élevé des produits particuliers de la terre, autres que les subsistances, produits qu’on

peut nommer des monopoles naturels et nécessaires ? »

N’y aurait-il pas des circonstances dans lesquelles la fertilité de la terre et l’abondance de ses

produits peuvent éprouver une diminution sans en occasionner une pareille dans ce produit

net, c’est-à-dire, sans occasionner une diminution des rentes ? Si ce cas peut exister, la

proposition de M. Malthus devient beaucoup trop générale ; car il me semble qu’il pose en

principe général, que la rente doit hausser par l’augmentation de la fertilité de la terre, et

qu’elle doit baisser par la diminution de sa fertilité.

M. Malthus aurait raison sans doute, si, à mesure que la terre rendrait plus de produits, il en

était payé une plus forte part au propriétaire ; mais il en arrive tout autrement. Quand il n’y a

en culture que les terrains les plus fertiles, le propriétaire n’a que la moindre part de tout le

produit, aussi bien que la moindre valeur, et ce n’est que quand on a besoin des terres de

qualité inférieure, pour nourrir une population croissante, que la part de tout le produit qui

revient au propriétaire, ainsi que sa valeur, augmentent progressivement.Supposons que la

demande soit de un million de quarters de blé, et que ce soit le produit des terres actuellement

en culture ; supposons encore que la fertilité de ces terres soit tellement diminuée, qu’elles ne

rendent plus que neuf cent mille muids, la demande étant de un million de muids, le prix du blé

hausserait, et il faudrait avoir recours à des terrains d’une qualité inférieure plus tôt qu’on ne

l’aurait fait si les bonnes terres avaient continué à produire un million de quarters.

C’est cette nécessité de mettre des terres d’une qualité inférieure en culture, qui est la cause de

l’augmentation de la rente. La rente n’est pas, il faut se le rappeler, en proportion de la

fertilité absolue des terres en culture, mais en proportion de leur fertilité relative. Toute cause

qui portera les capitaux vers la culture des terrains ingrats doit la faire hausser, puisque

la rareté comparative des terrains les plus fertiles est la source de la rente, ainsi que M. Malthus

l’a annoncé dans sa troisième proposition. Le prix du blé doit naturellement s’élever par suite

de la difficulté qu’on éprouve d’en obtenir les dernières portions ; cependant, comme les frais

de production ne s’accroîtront pas sur les terres les plus fertiles, que le salaire et les profits,

pris ensemble, conserveront la même valeur[128], il est clair que l’excédant du prix par delà les

frais de production, ou, en d’autres termes, la rente, doit monter par suite de la diminution de

fertilité de la terre, à moins qu’une grande réduction de capital, de population et de demande

ne s’y oppose.

Il ne parait donc pas que la proposition de M. Malthus soit exacte ; la rente ne monte ni ne

baisse d’une manière immédiate et nécessaire à proportion de l’augmentation ou de la

diminution de la fertilité de la terre ; mais l’augmentation de sa fertilité la rend susceptible de

payer à la longue un: rente plus forte. Des terres très-peu fertiles ne peuvent jamais fournir une

rente ; des terres médiocrement fertiles peuvent supporter de payer une rente modique lorsque

la population s’accroît ; et, dans ce même cas, les terres très-fertiles peuvent payer une grosse

rente, mais ce n’est pas la même chose de pouvoir supporter une forte rente, et de la supporter

effective ment. Les rentes peuvent être plus basses dans un pays dont les terres sont

entièrement fertiles, que dans un autre où elles ne sont que d’un rapport médiocre ; car la rente

est en raison de la fertilité relative plutôt que de la fertilité absolue, en raison de la valeur des

produits plutôt que de leur abondance. M. Malthus dit que « la cause qui fait que des choses

nécessaires à la vie donnent un produit net, tient plutôt à l’abondance de ces denrées qu’à leur

rareté, et diffère essentiellement à la fois de l’élévation des prix occasionnée par des

monopoles artificiels et du haut prix de certains produits naturels, autres que les subsistances,

et que l’on peut nommer des monopoles naturels et nécessaires. »

N’arrive-t-il donc jamais que la fertilité de la terre et la richesse de ses produits diminuent sans

diminuer nécessairement le produit net ou la rente ? Si ce fait n’est pas sans exemple, la

proposition de M. Malthus prend donc un caractère trop absolu : car il parait avoir établi avec

l’inflexibilité d’un principe, que la rente s’élève ou s’abaisse toujours lorsque s’élève ou

s’abaisse la fertilité de la terre.

M. Malthus aurait incontestablement raison, si la part du propriétaire se grossissait

proportionnellement à l’abondance croissante des récoltes sur tout domaine : mais c’est dans le

contraire précisément qu’il faut aller chercher la vérité. Lorsque les terres d’une fertilité

supérieure sont seules livrées à la culture, la part du propriétaire, en quantité et en valeur, est à

son minimum ; et c’est seulement lorsque les besoins d’une population croissante ont provo-

qué le défrichement des sols moins riches, qu’augmente progressivement cette part.

Supposons que les nécessités de la situation fassent demander un million de quarters de blé, et

que ce million soit récolté sur la superficie de terrain actuellement cultivée ; supposons encore

que la fertilité de ce territoire s’altère au point de ne plus donner que 900,000 quarters : la

demande restant toujours d’un million de quarters, le prix du blé s’élèverait, et on devancera

ainsi le moment où l’on aurait défriché les terrains inférieurs, si la fertilité de l’ancien sol était

restée la même. Mais c’est précisément l’indispensable, l’implacable nécessité du recours à dès

terrains moins riches qui crée et élève la rente, et qui l’élève alors même que le blé reçu par le

propriétaire se trouve réduit en quantité. La rente, il faut bien se le rappeler, n’est pas en

proportion de la fertilité absolue des terres cultivées, mais en proportion de leur fertilité

relative. Toute cause qui fait aller le capital sur un sol pauvre accroît la rente sur les qualités

supérieures, - l’origine, la source de la rente était, comme l’a établi M. Malthus dans la

troisième proposition, « la rareté comparative des sols fertiles. »

Le prix du blé s’élèvera naturellement à mesure que grandiront les difficultés de la production,

et, quoique la quantité récoltée sur une ferme ait diminué, la valeur de cette récolte aura

augmenté. Mais comme le coût de la production ne croîtra pas sur les terres les plus fertiles,

comme les salaires et les profits, pris ensemble, conserveront toujours la même valeur, il est

évident que l’excédant du prix sur des frais de production, en d’autres termes, que la rente, à

moins d’être entravée par une grande réduction de capital, de population et de demande,

croîtra parallèlement à l’épuisement des terres. La proposition de M. Malthus ne me paraît donc

pas parfaitement exacte. La rente ne s’élève pas et ne s’abaisse pas immédiatement,

nécessairement lorsque grandit ou diminue la fertilité de la terre : mais en gagnant en fertilité,

la terre peut supporter et supporte un loyer plus considérable. Des terres d’une richesse très-

médiocre ne peuvent jamais donner de rentes ; celles d’une fertilisés moyenne peuvent, grâce

au mouvement ascendant de la population, donner une rente modérée ; enfin, celles des caté-

gories supérieures donneront de forts loyers, mais il y a une grande différence entrer l’aptitude

à payer une rente et le paiement actuel, effectif de cette rente. La rente peut être plus basse

dans un pays où les terres sont excessivement fécondes, que dans un territoire d’une richesse

moyenne ; car elle se proportionne à la fertilité relative plutôt qu’à la fertilité absolue, à la

valeur du produit plutôt qu’à son abondance.

M. Malthus suppose que la rente provenant des terres qui produisent ces denrées spéciales,

qu’on a pu appeler des monopoles naturels et nécessaires, est réglée par un principe différent

de celui qui régit la rente de ces terres qui produisent des subsistances. Il croit que c’est la

rareté de ces produits privilégiés qui créent une forte rente, et que, pour les subsistances, c’est

leur multiplicité au contraire qui amène ce résultat.

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