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Mise en contexte de l’œuvre
François Rabelais, un homme inscrit dans son temps
Éléments biographiques Production littéraire et censure
1483 ou 1494 : François Rabelais naît en Touraine, près de Chinon. Son éducation, confiée aux moines de l’abbaye de Seuilly, repose sur les méthodes scolastiques qu’il condam- nera ouvertement dansGargantua.
**Les années monastiques (1511-
1511-1518** : Rabelais fait son novi- ciat au couvent de la Baumette près d’Angers. 1519 -1524 : Ayant rejoint les Franciscains de Puy-Saint-Martin à Fontenay-le-Comte, Rabelais étudie le grec et le latin. Mais ses supérieurs confisquent les livres de grec (sur les recommandations de La Sorbonne, alertée par les inter- prétations personnelles du Nouveau Testament que favorise cette étude). 1525 : Avec l’autorisation du pape, Rabelais quitte l’ordre des Franciscains pour celui des Bénédictins, réputés plus ouverts aux évolutions culturelles.
1521-1524 : Rabelais fréquente un groupe d’humanistes et entre- tient une correspondance (en latin et en grec) avec Guillaume Budé. Il traduit en latin le second livre d’Hérodote.
Éléments biographiques Production littéraire et censure
1528-1530 : Pendant trois ans, Rabelais effectue de nombreux déplacements au sein d’universités (Paris, Toulouse, Bordeaux, Orléans). Il quitte l’ordre des Bénédictins, et prend l’habit de prêtre séculier.
Études médicales et débuts litté- raires 1530 : Rabelais entame des études de médecine à Montpellier, est reçu bachelier la même année et s’ins- talle à Lyon. Il y fréquente l’huma- niste et imprimeur Etienne Dolet (que la liberté d’expression conduira au bûcher). 1532 : Il est nommé médecin de l’Hô- tel-Dieu de Lyon.
1532 : Publication dePantagruel (sous le pseudonyme d’Alcofribas Nasier, anagramme de François Rabelais). 1533 : La Sorbonne condamne Pantagruel pour obscénité.
Voyages diplomatiques et condam- nations 1534 : Rabelais accompagne alors à Rome, en qualité de secrétaire et médecin, le cardinal Jean du Bellay (oncle du poète). 1535-1536 : Lors d’un deuxième voyage à Rome, le pape lui accorde l’absolution pour avoir quitté le froc bénédictin. 1536 : Rabelais passe à Montpellier la licence et le doctorat de médecine. Il devient l’un des premiers médecins du royaume. À partir de 1536, il exerce et enseigne la médecine à Lyon, à Montpellier ou dans le Poitou.
1534 : Publication deGargantua (sous le pseudonyme d’Alcofribas Nasier).
* Le mythe Rabelais
Rabelais a laissé l’image d’un buveur, d’un jouisseur, d’un bon
vivant, usant à plaisir du langage vert, cru, comme le révèle l’épi-
taphe de Ronsard qui montre que Rabelais appartient désormais
à la légende culturelle de notre pays :
« Si d’un mort qui pourri repose Nature engendre quelque chose, Et si la génération Se fait de la corruption, Une vigne prendra naissance De l’estomac et de la panse Du bon Rabelais qui boivait Toujours cependant qu’il vivait […] ». Ronsard,Le Bocage, 1554
Néanmoins cette image relève du mythe derrière lequel se cache
l’humaniste : non seulement Rabelais est savant et cultivé, mais
il est engagé dans la lutte intellectuelle de son temps.Gargantua
est à l’image de son créateur, ou à l’image des Silènes du prologue :
derrière la farce se cache le sérieux.
L’œuvre dans son siècle :
les contextes littéraires, culturels et politiques
* Le cadre politique et culturel
Les premières décennies du xvie^ siècle européen sont marquées
par la quasi-continuité des guerres. La rivalité qui oppose François 1 er
et Charles Quint dure depuis 1519, date à laquelle les deux hommes
sont candidats à l’élection au trône du Saint-Empire romain germa-
nique, élection remportée par Charles de Habsbourg qui prend le
nom de Charles Quint.
Gargantua n’échappe pas à cette dimension essentielle de l’actua-
lité, même si le récit la travestit de manière plus ou moins comique :
Charles Quint a servi de modèle au personnage de Picrochole^1 , dont
l’impérialisme est présenté sous un angle parodique au chapitre 33.
Par ailleurs, Rabelais fait des allusions aux opérations militaires
impériales : le sac de Rome en 1527 (chapitre 33) ; la lutte de Charles
Quint contre les Infidèles (chapitre 33) ; la bataille de Pavie à
l’issue de laquelle François 1er^ est battu par les troupes impériales
(chapitre 39).
Dans le domaine culturel, le règne de François 1er^ est marqué
par la faveur d’un monarque que l’on considère comme le grand
artisan de la Renaissance française, François 1er^ se révélant être
non seulement un grand bâtisseur, mais aussi un mécène prodigue,
protégeant les artistes, les érudits et les poètes. C’est pourquoi
les écrivains et poètes lui donnent le titre de « Père des Lettres ».
* Le cadre littéraire et religieux : l’humanisme
Définition
Au départ, l’humanisme est une philosophie qui met l’Homme et les valeurs humaines au-dessus de tout. Puis ce terme désigne le vaste mouvement intellectuel et littéraire de la Renaissance qui se caractérise à la fois par une vive admiration pour les cultures grecques et latines et par une foi dans les capacités de connaissance que possède l’Homme. Ce mouvement, né en Italie au xiv e^ siècle, s’étend progres- sivement en Europe et s’épanouit au xvi e^ siècle.
Écrivains représen- tatifs
- Érasme ,Éloge de la folie (1511) ;
- Thomas More ,Utopie (1516) ;
- Rabelais ,Pantagruel (1532) ;Gargantua (1534) ;
- Montaigne ,Essais (entre 1580 et 1588).
- Ses paroles reprennent la devise « Plus oultre », de Charles Quint (chapitre 33) ; au chapitre 50 est convoqué le souvenir des rois catho- liques qui châtient ; au chapitre 33 est faite une allusion à la guerre contre l’Islam, que menait alors Charles Quint.
Genèse et place deGargantua
* Deux livres étranges : Pantagruel et Gargantua
En 1532 Rabelais, prenant le pseudonyme d’Alcofribas Nasier
(anagramme de François Rabelais), fait publier à LyonPantagruel 1.
Le grand succès que connaît cette œuvre mêlant registres farcesque
et épique pousse Rabelais à écrire une suite (ou plutôt un début 2 ) :
l’histoire de Gargantua, le père de Pantagruel. DansGargantua,
Rabelais rectifie un peu le tir : si le style reste farcesque, le préquel
est un livre d’humaniste :Gargantua est une réflexion sur l’édu-
cation, la politique, l’organisation de la société. L’écrivain cherche
à la fois un public populaire et savant : il s’agit d’un livre où « les
intentions satiriques et pédagogiques se proclament ouvertement
sous le manteau apparemment transparent de la fiction » selon
Gérard Defaux, spécialiste de l’œuvre rabelaisienne, qui analyse
Rabelais comme un homme « certes conscient des dangers que
ses propos lui font courir, mais décidé, comme Frère Jean, à agir
et payer de sa personne^3 ».
* L’ambiguïté de la prise en charge narrative
DansGargantua, le narrateur est envahissant et prend un
masque comique : « Maître Alcofribas Nasier » tient à préciser dès
sa signature qu’il est « abstracteur de quinte essence », périphrase
- À la foire d’août 1532 sont publiées lesGrandes et Inestimables Chroniques du grand et énorme géant Gargantua (auteur anonyme) qui auraient donné l’impulsion initiale. Rabelais reprend à cette œuvre plusieurs épisodes, comme la jument qui abat les forêts, la visite du géant à Paris et l’enlèvement des cloches de Notre-Dame. Il emprunte également les noms de certains protagonistes : Grandgousier, Galemelle (transformé en Gargamelle), et Gargantua. Mais ce n’est pas cet auteur anonyme qui a inventé la légende de Gargantua, dont on trouve des traces avant le xvie^ siècle : à la fin du Moyen Âge, le personnage est présent dans le folklore, caractérisé à la fois par une stature exceptionnelle, une humeur débonnaire et un appé- tit féroce.
- Gargantua est donc le préquel dePantagruel.
- Gérard Defaux, Préface deGargantua, 1994.
désignant l’alchimiste^1. Néanmoins, aucune confusion n’est possible
entre l’auteur et le narrateur : Rabelais a tenu à garder ses distances
à l’égard de sa création, véritable pantin qu’il manipule avec humour.
Alcofribas n’est pas Rabelais : il est le sot et le badin choisi pour
mener le jeu et donner à l’œuvre une atmosphère comique. Certes,
Alcofribas partage les amours et les haines de son créateur, mais
l’identité entre le narrateur et l’auteur s’arrête là. Alcofribas est le
masque, Rabelais est le visage ; c’est ce qu’explique Gérard Defaux :
« Alcofribas est le masque comique dont Rabelais s’affuble pour
démasquer le mal et l’exposer au ridicule. » Rabelais est à la fois un
écrivain engagé et un artiste ; il revendique la culture humaniste
et l’habille de culture populaire ; il fait l’alliance entre la culture
chrétienne et la culture païenne.
Publication et réception de l’œuvre
Gargantua est publié en 1534 ou 1535 à Lyon 2 ; il est réédité
plusieurs fois jusqu’à l’édition définitive de 1542.
Jusqu’au xixe^ siècle, malgré son immense succès, le roman
est perçu comme une œuvre délurée. Nous pouvons relever par
exemple le jugement négatif que La Bruyère, dansLes Caractères
(1688), a porté sur une œuvre inconciliable avec les normes du goût
classique : « Rabelais […]est incompréhensible : son livre est une
énigme, quoi qu’on veuille dire, inexplicable ; c’est une chimère,
c’est le visage d’une belle femme avec des pieds et une queue de
serpent, ou de quelque autre bête plus difforme ; c’est un mons-
trueux assemblage d’une morale fine et ingénieuse et d’une sale
corruption. »
- Il tient d’ailleurs à s’inscrire dans son texte : au chapitre 8 il est question d’un certain Alcofribas, qui crée les anneaux de Gargantua.
- On ne possède qu’un exemplaire de la première édition, mais il manque la page du titre, ce qui rend la date incertaine.