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Cet article analyse le procès de Cluentius, accusé de corruption judiciaire et d'empoisonnement, en examinant les différentes interprétations des érudits antiques. Le document présente une controverse entre Bardt et Kroll sur la nature des accusations contre Cluentius et l'utilisation de la loi par Accius dans son plaidoyer.
Typology: High school final essays
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CICÉRON ET L ES JUGE S DE CLUENTIUS
P 1·0Cesse ur à la Fa c ulté de s l ettres de Poiti e rs
dont il n'e st guère co utumi er les gens qui dé nient à la rhétorique le nom d 'a rt , pour la rai son que l'objet de tous les a rts est Ja vérité. Est- ce à dir e, d eman de Quintilien, qu e l 'o r ateur, Jors qu 'il p1aide le faux, ignore lui-même ce qui est Je vrai? Faut-il croire qu e Cicé- ron , lorsqu'i l se vantait d 'avoir <c plongé dans les tén èbres » les juges
nou s dit pa s ni dan s quel ouvrage ou dans qu elles circons tan ces a urait é té prononc é ce mot, ni en qu oi a consisté la mystification : aussi les explications de la critique moderne sont-elles fort hési- t antes, et l' on pe ut dire qu 'elles ne so nt guère d'acco rd qu e sur un point, à savoir qu 'i l fa ut chercher la mystification dan s les argu- me nt s spécieux dont au reste, il faut le reconnaître, notre discours fourmille 2 • C'est à ces qu estions, pour lesquelles - au moins dan s le pa ssage
'l. lnst. Or ., JI , 17 , 2 1.
J. HUMBERT Quintilien ne do nn e a ucun écla ir cisseme nt , qu e nou s appor- s un e réponse. Mais pour qu e cett e ré pon se pui sse ê tr e claire an s un ujet au ssi complexe qu e le procès de Clu e ntiu s, il est indis- pensable que nous exposions bri èveme nt les c ontrov erses aux- qu elles a donné lieu la posit ion même du débat , la quelle ne laisse pas d 'ê t re obscure, et d'a bord qu e nous dressions un pla n très
sommaire du Pr o Cluen ti o :
Exo rd e et proposi ti on (1-11). I. Affa ire de co rru pt ion judicia ire. - 1. Défense s ur le fond : a) (12- 48 ), récit pa th é tiqu e des crimes d'O ppi a ni cus, à qui Cicéron ne man qu e pa d'associer Sassia, la fe mm e d' Oppi anicus, la mère
Cure nt condamné Scama nd er et Fab ri cius, complices d ' Oppia ni- cus dans sa tenta tiv e d'e mp oisonneme nt c ontr e Clu e ntiu s; c) (64- 87), c'est Oppiani cus et non Clu e ntiu s qui a c orrompu le jury;
si nombre de jurés ont ét é co nd a mn és à le ur tour po ur c ri me de vénalité, la raison en est simpleme nt qu e l'opinion publiqu e a été égarée par les viole nte s ca mp agnes de démagogues contr e les jurys sén ato riaux.
exclusivement les sénat e urs (143 -1 60). Il (161-163). Griefs divers, les quels so nt ex presséme nt ratta ch és à la Yita anteacta (cf. 164, tota causa de mori bus). Ill. Affaire d'empoiso nneme nt (164-187). R ecapi tulatio et péroraison propreme nt dite (188-202). A première v ue, la posit ion du débat se mbl e év id e nt e ; Cluent iu s est accusé : 1° de corrupti on judiciaire : en l 'a n 74, il a ur a it ac h eté de ju ge s vénaux la co nda mna ti on de son beau-père Oppi anicu s; 2° de c ri mes d'empoiso nn eme nt : en pa rti culier, en l'an 72, il a urait fa it périr par le poison ce même Op pianicus, co ntre qui il ava it déjà commi s, deux ans p lu s tô t , le c rime de me urtre judicia ire. L' un e et l 'a u tre accusation so nt fondées s ur la même 'te x Co rnel ia de sicariis et Yene fi cis, do nt un ar ticle visait l 'e mpoiso nn ement , un au tre le meu rtr e judiciaire 1. Et l' impo rt an ce rela ti ve des de ux
l. Pro Clu e11tio, 51 1, 148. Cr. Momm se n , Stra /re clit, p. 628 et s uiv.
J. HUMBERT La thèse de Boll trouva généralement crédit, et réc emm e nt l 'on a cru 1 qu'elle était ple in e ment confirmée par un texte de Grillius (éd. Marti n, Pad erborn, 1927, p. 85, 4) : an ceps ge nus causae est ubi iudex dubitat quid primum iudicet, sicut in C luentiana ; quaerit enim iudex de "1eneno iudicet an de corrupto iudi cio^2 • Notons cepen- dant que, dans une tr ès int éress ante étude parue en 1926, Kroll déclar e qu e l' int erpr é tation de Boll, en tant qu' elle lie le proc ès de Cluentius à une campagne politique, ne re po se sur aucun fond e- me nt 3 • Mais alors l 'o bjection de Bardt rep araît avec tout e sa force : il es t clair, en eff et, qu e seule un e campagne politique, et un e cam- pagne politique menée avec la complicit é du prét e ur , pourrait expliquer comment Clu c ntius a urait été poursuivi du ch ef de cor- rupti on judiciaire, alors qu 'il é tait couve rt par une exception de la loi. Ce br ef historique des controverses rel atives à la position du d ébat dan s l'affa ire Clu e ntius était ind ispensable pour l'intelligence de l'exposé qui va suivr e. 1ais, si so mmair e qu 'il soit, on voit assez qu 'il touche à des qu estion s trop nombreuses pour qu e nous puis- sions tr a it er ici le suj et dan s son ensemble. Aussi bien est-ce la moindre partie de notr e e nqu êt e dont nous pr ése nton s ici les ré sul- tats. Les érudits qui se so nt posé la question de savo ir si Cl ue ntius était accusé de co rruption judiciaire ou seuleme nt d 'e mpoisonn e- me nt ont disc ut é pour a insi dire en vase clos, é piloguant s ur des phr ases isolée ou opposant une phra se à un e autre ; ils avaient les
pro cès, n o n sculcmenL elle n e r~pond en 1 ·i cn à n ol r c di sco ur s et n 'a aucun fond e- m e ut dans la li llr r nlu r e, mai ,; on peul di ,·e qu 'f'll e e t abso lu men t exc lu<' p n r les d+tclarnlions d e l' ornleu,·, le-qu el oppose it p lu sie urs repri es le ca lm e ac tu e l d e l' opinion p u blique ù l 'n gitat i on co ntem poruin c du in dicittm Tttnianum: 29, 80, neque cn~m m e poenilel hoc lemport• po lius quam illo causam A. Cllle1tti d ef cnde re. Causa en, m ~wriet eadem ... lempnris iuiquitns <tique invidia recessi l ; 34, 94c, t empus !t oc tra11qmllum atq11e pacalum, illud omnibus invidùie Lempeslalibus concila tum. B o ll ,oil d 1• rri i•re l 'ai-c11<.a lc111· A1·ci11s l<'s trib un s de lu pl è be; mai s il n 'es t que s ti o n qu ' un e r oi<, (3fi, H' 1 d ' u11 L1·ibun d e l' an 6tl : cel ui-ci est qualifi é de m od es tu s, pu- d en:1,_ : t cc n 'csL pu,; à l 'occn,; io11 d e l 'a ffa ire C lu cn tiu s qu ' il e t qu es tion d e lui , ffi lll S a pr opos ciu pr ocès d e Fnu stus Syllu.
ausses sur le rôle de la plaidoirie et aussi s ur le rôle a teacta d ans le procès romain: c'est pourqu oi la p lu part ~ se r éso udr e à adm e ttr e qu'un e charge subsidiaire a it pu arer les quatr e cinqui èm es de notre Pro Cluentio ). ils n 'o nt a ét udi é la pratique de Cicéron en ce qui concerne et le tr a it e- e nt de la vita anteacta et le vocabu laire rela tif a ux griefs de la vita ant eacta^1 ; e nfin , ils n 'ont pas connu ou n 'o nt pas utili sé des t ex tes à notr e avis tr ès import a nt s pour l 'his toire du pro cès. C'est s ur ces t extes qu e nous étaie ron s ici to ut e notre dé mon strat ion. On verra qu 'ils ne nous rensei gne nt pas se ul e ment s ur la position du déb at, mai s aussi s ur la manœ uvre et les moyens par les qu els Cicéron « m ystifia » les juges de Clu e ntiu s.
Ni Quinti li en ni Rufinianu s 2 , qui cit e au ssi le m ot 3 de Cicéron, ne nou s apprenn ent d ans quel ouvrage ou d ans qu elles circons- tances a ét é dit ce mot. Mais Quintilien en cite un autre qui lui est co mpar a bl e de tout point: oratores visi s umus et populo imposuimus, nous avons fait fi gure d'or at e ur et nou s avons mystifié Je peuple 4 • Et, cette fois, Quintilien d on ne la référe nce : le mot se tr ouvait dans Ja correspondanc e de Cicéron avec Brutus. Selon tout e vraise mbl ance, c'est dan s ce tte correspo nd ance aussi
s ou s la form e populo imp osuimu s et oratore s ,,;si s1mws.
~ COii , CICÉR~N MY ST 0
IF 0
con:t ove se ep1s tol a1re aussi, il a 1nv0 , Nu '1 é ses disc ours c' omm e il la citation des L ettres à Brutus r elativ e à la « mystifica- u peupl e, c it ation qui vise trè s probabl eme nt la 2e agrai re. est e, Quintilien obs e rve qu e c'est se ul eme nt dan s ses lettr es gue Cicéron a d it ouvertement ce qu 'il pen sa it de sa propre élo- quence et s'e n est vanté franch em e nt 1 ; dans ses dialogues, a joute Quintilien, s'il lui arrive de pa rl er de Jui-même, c'est sous le nom d' un autre. L 'a llu sion aux lettre s r envoie spécialeme nt à la corres- pondance avec Brutu s et Cal vus ; l'allu sion au x dialogues ne pe ut guère viser que le De Oratore, ouvra ge où la doctrin e des tro is st yles est exposée p lu s longu e ment qu e dans l'Orator et illu strée de fa çon plus d étai ll ée par des exe mpl es e mprunt és a ux disco ur s de Crassus et Antoine, les porte -parol e de Ci céron. Il semble bi en que le Pro Clu entio ait jou é dans la corr es pon - dan ce avec les Attiqu es le même r ôle qu e le Pro orba no dans le De Oratore^2 , celui d' exemple de l 'éloqu ence complète, la qu elle compte moin s encore s ur les mo yens d' ins truir e qu e s ur les mo ens de pl aire et d'émouvoir 8. Quintili en rapporte 4 qu 'il s'est trouv é des gens pour bl âmer la composition du Pro Cl ue nt io, car , di sa ie nt ces gens « si l 'av ocat pouvait étab lir qu e la corruption s'ét a it exercée a u pr ocès non p as pour Clu e ntius , mais c ontre Clucnt iu s, il étai t bien inutil e de déve- lopp er les de ux pre mi ers pojnt s, à s av oir qu 'O ppia ni cus ava it été co ndamn é pour de gra nd s crim es et qu e la co nda mn aLion de ses complices avait r e ndu la sie nn e in év i ta bl e 5 ». Qui so nt ces cri- tiques? Quintili en ne le dit pas, ma js nous so mm es à même de les identifier, en rappro cha nt de l' inform a tion de Quintilien l'in fo rma- tion s uiva n te de Rufinianu s 6 : à ï.0 1t), dv 't) c tç est iudicis a re co ntraria nobis a(Jocatio, quam cum desiderat aut ab ad(Je rs ar io co mmonetur ut quaerat, nos obscurando
r em a(Jocamus , et rursum dum dicim us se n sim ad aliu d transimus ,
1. I. O ., XI , 1, 21.
J. HUI\JBBRT
et ab eo, quod contra nos est, af.Jocatur et suspenditur iudex vel coniuncta rerum multitudine implicatur, ut non de uno, sed de pluri• bus putet sibi sententiam esse dic endam, ut Pro Cluentio fecit Cicero, in qua oratione tenebras se offudisse iactaf.Jit iudi cibus Cluentianis : « Jntellegant nihil me n ec subtcrfugere voluisse reti ce ndo nec obscu• rare dicendo. Ego me, iudices, ad eam causam accedere, quae iam per an nos octo co nt inuos » us que eo « effeciam profecto ». De inde : « Versa• tam esse in iudicio pecuniam constat » totum cap ut. Deinde : « U num quidem nemo erit tam inimicus Cluentio » usque ad finem capitis
.. tpstus. Complétons d 'a bord ce t ext e en citant la fin du chapitre auquel Rufinianu_s renvoie au t erme de son exposé : N emo erit tam inimicus Cluentio qui mihi non concedat, si const et corruptum illud esse iudicium, aut ab Habita aut ab Oppiani co esse
ab Oppianico, pur go liabitum. Qua re, etsi satis do cui rationem nul· lam hui c co rrumpendi iudi cii fuis se, ex quo intelligitur ab Oppianico esse corruptum, t ame n de illo ipso separatim cognoscite ( Pro Cluentio,
La fin de l'(X;-.0 1t)<iv't)atç coïncide tr ès exactement avec la fin des deux points visés par la critique des éo -Attiques : tandis qu e les théoriciens de l'élo qu ence qui instruit déclarent ces de ux points inutiles, Rufinianus nous apprend qu'il s ont servi à égarer les j ugcs : lO^ en leur donnant l' impr ession qu e réellement Cluentius était accusé de corruption judiciaire ( ut non de uno, sed de pluribus put et sibi se ntentiam esse dice ndam ) ; 2° en introduisant directeme nt la contre-accusation s ur l aq uelle Cicéron a fondé son système de défense: c'est Oppianicus qui a corrompu le jury. Cette cnïncidence montre assez que l' information de Quintilien, d' un e part, celle de Rufinianus, d 'a utre part, dérivent d'une même source. Or , ce tte source ne pe ut ê tre qu ' un ouvrage de controverse, puis qu e l'un des informate ur s en a r ete nu la critique, l'autre l'éloge d' un e même partie du Pro Cluentio. Mais encore ces de ux informa- t eurs so nt seuls à nous avoir co nservé le mot de Cicéron sur la m ys - tification des juges de Clu e ntius. Le ur source commune est donc un ouvrage où Cicéron avait la parole, où il était attaqué, où il se défendait. Et ceci dé jà suffirait à désig ner la correspondance avec les Néo-Attiques comme le lieu de la co ntroverse• mais le doute '
J. H U MBERT
aussi au ce ntre même du co nflit et tout proch e de la solution du probl ème autour duqu el s'agitent Cicéron et ses adversaires néo- attiques. Pour ceux-ci, Je rapport des de ux pr em iers points de notre Pro Cluentio et du troisième point rév èle un paralogisme grossier, qu'évit eraie nt même des déb ut a nts. Pour Cicéron, ces deux premiers points so nt d' abord un trompe-l'œil, un p arave nt derrière lequel il manie à l'aise les pa ssions, noir ci t consciencieuse- me nt Oppianicus et Sassia, et a tténue d' autant la t erribl e inflidia qui pèse sur Clu entiu s. Cepe nd ant, à y rega rd er de plus pr ès, on s'a per ço it qu e le par alogisme est plus appar e nt que réel. Car ce que prépare nt les de ux premiers points , ce n 'es t pas tant la d émo nstra- tion de la culp ab ilit é d'O ppi anicus du chef d e corruption judiciaire qu e le dilemme so ph ist ique qu e l 'avocat pose aux j uges - en s'em - pr essa nt d'ailleurs d 'o pt er à le ur plac e - à la fin du deuxième point : « Ou bien c'est Clu e ntius , ou bi en c'est Oppianicus qui a co rrompu Je jur y; si je prouv e que ce n' est pa s Clu e ntiu s, j' é tabli s que c'est Oppianicus ; si je démon tre qu e c'est Oppian icus, j'inno- ce nt e Cluentiu s. Aussi, bien qu e j'aie prouv é de rest e que mon cli ent n 'avait auc un e rai son de vo uloir corrompre le jur y, d 'où il suit qu e le corrupteur est Oppianicus, ve uillez exa min er ce dernier point en soi et séparéme nt. » - Le sophisme e t d ans le dile mm e, car la vé rit é était dans un e troi sième a lt e rn ative: nou s savo ns, en efT et, par de œuvres de Cicéron même antérie ur es au Pro Cluentio, qu e Clu entius et Oppianicus avaient l' un et l' autre usé de corru p- ti on, Cl uentius ayant d'ailleurs s ur enchéri s ur les offres d 'Op pia- nicus, dont il obtint ainsi )a co nd a mn a tion 1. Ce à quoi ont servi les deux premiers point , c'est à pr éparer l 'o ption qu e Cicé ron sou- met a ux ju ge , mai qu 'il s'e mpresse de faire pour son compte et qui par aît d' ai lleurs se ul e po ss ible, a pr ès l 'é talage des cr im es d 'Op- pianicus et le récit de Ja conda mn a tion de ses complices : Cl ue n- tiu s n'avait au cune rai son de recourir à la co rruptj on, Oppianicus ne pouv ait plu se sauver que par là. - Rufinianus, ainsi qu e le mo ntr e la citation pa r l aq uelle il achève son ex posé, a fort bien v u que le rôle de l ':~ ..c.1i, ),1.'rr.11 iç, c'es t-à-dir e des deux pr em iers points de n otre di cours, ava it ét é d' introduire la cont re-accu sation s ur
_~ia l:e~l'.irbalion~m requir it , quam consequi nisi multa et varia et copiosa orat io ne et st mih conlenltonts actione nc mo p oteat. ~ · Cf. nota mm e nt Pro Caecina, 10 , 2 8; fo Verr. Acl. 1. 13. :rn, e l le com m en - l ni re <l i' cc pn sage rlnn i; le P se ud o-A sc on iu s. Stnn g- 1, p. 219.
ntre les Né o-Attiques et l'auteur du De Orator e. Qua nt au mot de Cicéron sur les tén è br es où fure nt plongés ]es juges de Cluentiu s, il va de soi que Rufinianus l'a pri s là m ême où il a pui sé ses rensei- gnem e nts sur la manœuvre de l' orat e ur , c'es t-à-dir e dir e cteme nt ou indir e ct eme nt dan s la c orr es pondan ce ave c Brutu s et Calvus. Est-ce à dir e qu e le mot fameux vise uniqu eme nt l' &.ïto ~ Àrxv 't)cr tç et les deux pre mi ers point s de notr e disco urs? Rufinia nu s ne dit pas cela , et un t ext e de Quint ilien p erm et d 'a ffirmer qu e Cicé ron avait comm en té, au moin s dan s ses gr a nd es lignes, toute sa pla i- doirie. A la fin du livre VI de l' J. O. , Quintilien définit le co n sili um, le quel diffère du iu di c ium en ce qu e ce dernier s'exer ce s ur des don- nées ce rtain es, tandis qu e le co n si l ium a pour dom a in e des do nn ées « futur es ou dout euses » et « tire ses c on sid é ra t ions de loin ». L' un et l'autre, d 'aille ur s, s ont plu s fac il es à car ac tériser par des exemples que par des défini tion s, et le ur rôle est d' ada pt er le disco ur s « aux lieux, au x te mps , au x pers onn es n. Parmi les exempl es de cons i- lium, Quintili en reti e nt tou t spécialeme nt Je Pr o Cluentio :
Ci ce ronis qu idem CJe l u na Pro Cluentio qua mli bet m ultis exe mplis sufficiet oratio. Na m qu od in eo co ns il iu m maxime mi rer? Pr imam ne ex positionem qua matr i, cuius fili um premebat auctoritas, abs tul it fidem? an qu od iudicii co rr up ti crim en transferre in ad()ersarium maluit qu am negare, pr opt er in CJeteratam, ut ipse dicit, i nfamia m? an quod in re in CJ id iosa legis auxi lio no()issime est usu,s? quo ge nere defe nsionis et ia m offe ndisset n ondum p raemollitas iudicum mentes ; an quod se ip s um in CJ ito Cluentio facere testatus tst? (1. O. , VI , 5, 9.)
L' origine d~ ces information s n'est pas dout euse. Co mme Rufi- nianus , Quintili en c on sid ère la relatio criminis co mm e la pièce maî- tresse de la pl aidoirie cicéronie nn e. S'il loue Cicéron de s' êt re a tt a- ché tout d' abord à disc rédit er la mère de l' accusé, c'est a pp a rem- ment qu e ce d éve loppeme nt ne lui par aî t pas à sa place norm ale dans la prima exp ositio, et la pr eu ve en est qu 'il le dit n etteme nt dans un autr e pas sage ( XI , 1, 61) : pr ima quë haec expositio fuit, quanquam ad praese nt em quaestionem ni hil pertinebat : nous re trou-
M ention et à l~ ~i sposi~~on : c'est s ur _la position de la cau se et ~ a anœuvre de Cicer on qu ils nous rens eignent, et, s ur ces points, ·1 nou s suffira de commenter so mmair e ment le urs dires. Mais nous sommes de re~_te i~formés p~r les tr_a ités oratoir es s ur la contro -
nature des moyens de pe rsuad er auxq uels l'avoca t de Cluentius di sa it d ev oir sa victoire. En ce qui concerne la po si tion de la cause, le t ex t e de Rufi nia- nus est form el : « Cicéron», dit- il, cc a égaré les juges en leur donnant l 'i mpress ion qu 'i ls avaient à prononcer non s ur un e accu sat ion, mais s ur deux. » C'est d'aill e urs à créer cette confusion dan s l'es prit des juges qu 'a servi d'abord 1' chco~)d,n 1 a tc;, ainsi qu e le montre nt les deux premier s lemm es de Rufinianus , lesquels appart ie nn e nt à l'exord e m ême : 1° (= § 1) ( itaque m i hi ce rt um est hanc eandem dis- tr ibutionem inYidiae et criminum sic in defensione servare ut omnes) intelligant nihil me nec subterfugere Yo luisse reticendo nec obscurare
iam per annos octo conti nu os ... Dans le pre mier pa ssage, Cicéron prend acte du fa it qu e l'ac cu sat ion compte beaucoup s ur la charge s ubsidiaire de corruption judi ciaire pour mettr e cette cha rge s ur le m ême pl an que le s gri e fs d'empoiso nn ement; d ans le deuxième, il pousse cette charge subsidiaire au premi er plan du débat. Or, il est clair qu ' il n 'y aurait là de dans null e :b:~n),a.v·ri,n;, si Clu e ntiu s étai t poursuivj pour corruption judiciaire. Ajoutons qu e la même co n- clusion re sso rt av ec évidence du t exte de Quintilien, car, si la dé- fense « eût choqué les ju ges en inv oquant en début de plaidoirie l' exception de la loi », c'est qu e pré ciséme nt Clu e ntiu s n 'é t ait pas poursuivi pour corruption judi cia ire : a utr eme nt , il va de soi qu e le fait qu e le magistrat eût a utoris é et l 'acc u sateu r engagé des pour - s uit es illégales a ur ait donné à la défense une po s iti on in ex pu g nabl e. T ell e qu' ell e se pr ése ntait en fait, la cause de Clu e nt ius ass uré-
. m e nt n'a vai t p as belle appa rence, et il est cert ain qu e le mot de Cicér on s ur la m ys tification des ju ges n'a ri en de fl atte ur po ur l' ac- cusé. Et d'abord, en ce qui concern e le crime d 'e mpoi so nn eme nt , << l 'a ut orité de la mère», dit Quintilien, cc accablait le fil s>>. Mais sur- tout il éta it de notor ié té publiqu e qu e la vic ti me pr ésumée de Clue ntiu s, son beau-p èr e Oppianicus, Clu enti us l'avait fait co n- damn er huit an s aup a ravant dans un pro cès qui avait fait scan-
J. H U MBBRT
teurs, président en tête , avaient été co ndamnés à le ur tour par les tribunaux ou flétris par le blâme des cense ur s ; le sénat mê me était intervenu et - circonstance malencontreuse - il se trouvait que
cours publié dont l'acc usateur Accius avait donn é l ecture au jury 1.
cer? Pa s moyen d'invoquer en début de plaidoirie l'exce ption de la loi, puisque Cluentius n'était nulleme nt poursuivi pour corruption judiciaire. rier était le système de défense usuel en matière crimi-
et puis pouvait-on s'attaquer dir ec tement aux sanctions d e toute nature qui ava ie nt frappé les juges coupables? La situation paraît bien sans issue, et il est évid ent qu'elle est telle pour tout orateur dont l'éloquence ne vise qu'à « instruire », c'est-à-dire pour les éo -Attiqu es. Pourquoi Quintilien admire-t-il si fort l'h abilet é dont Cicéron fait preuve en rejetant s ur Oppiani- cus le crime de corruption judiciaire? C'est parce que la manœuvre de Cicéron illustre de la fa ço n la plus saisissante la puissanc e infinie de l'éloquence, car, n 'est -c e pas, tous les sys t èmes de défense ne sont pas à la port ée de tous les orateurs, et, en l'espèce, un système de défense aussi hardi que la co ntre-ac cusa tion ne pouvait êt re ni
un vi rtuo se des trois moyens de persuader. Certes, à considérer l'individu Clu entius, la cause n 'é tait pa s moins pauvre en moyens de toucher et de plaire qu 'en moyens d 'instruir e. Elle offrait cepen dant un côté favorable, et c'est que tous les jurés, chevaliers aussi bien que sé nat e ur s, s'étaient sentis mal à l'aise sur le ur s bancs, lorsque l'acc usate ur avait évoqué le scandale de la première affaire. Les sénateurs n 'avaie nt pas oub lié la viole nte campagne qui avait flétri les anciens jurys sénatoria ux et arraché à leur ordre le monopole des tribunaux ; les ch evaliers avaient trouvé indiscrète l'argumentation de l'accusateur, qui,
1. Pro Cluentio, 50, 13. 2. De Oro.tore, II , 25, 105.
J. HUMBBRT sa·e nt surabondamment la culpabilité de ce derni e r, la réserve que - s'imposait l 'accusat ion laissa it à la défense le champ libre pour une large manœuvr e d 'enveloppeme nt. Cicéron va pouvoir remettre en cause tout le premier procès, et il sera fort à l'ai se pour en racont er
semble bien qu e cet élargissement du débat a s urpris Accius, et, ce qui est plu s grave, l'a trouvé mal préparé. Celui-ci est un j e un e homm e et un provincial. Déjà, dan s son réqui sitoire, il avait com- mis la faut e de dire qu e, en ce qui conce rnait l'affaire de corruption judiciaire, il ne s'atten d ait pas à un e défense sur le fond 2 : et c'était là un e indication qu e son a dv ersa ir e ne d evait pas laisser perdre. Il est ce rt ain qu 'il n' a pas étu dié suffisamme nt les do ssiers des nombre ux procès int entés aux jurés prévaric a teurs, car il res- tera mu et lorsque Cicéron le mettra au défi de ni er qu 'Oppianicus a remis à Stai e nu s, pour être répartie e ntre les jurés, une somme de 640,000 sesterces : il fa udra que, e ntre t e mp s, un ad~ocatus lui sug- gère la réponse à faire, à savoir que les 640,000 sesterces étaient des tinés à ménager un e réconciliation entre Oppiani c us et Cluen- tius. Accius eût-il consu lt é le dossier du proc ès de St aie nus, il n' eût pa s été pris au dépo urv u 8 • C'est sur le versement d'Oppianicus à Staienus qu e Cicé ron a fondé son système de défense s ur le fond, en rejetant s ur Oppiani- cus le crime de corruption judiciaire. Ass uréme nt , le fait n'ét a it p as niable. Mais, s'il était vrai qu e l'a ccusé avait t e nt é d 'a cheter son acqu ittement en versant un e so mm e de 640,000 sesterces à répartir entre seize jurés, il é tait vrai aussi qu e Clu e ntius avait fait di stri- bu er une somme plus forte, trè s probablement 850,000 ses terc es',
1x- e Jurés qui votèrent e ff ect ivem ent la condamnation. Et l a t 1en clair que c 'est de l 'acte criminel de Cl ue ntius , non de ~ a e ta ive d'Oppianicus , qu e le tribunal devait co nnaîtr e. 11 est ~ e plus évident que le fameux scan dal e provoqué par le procès de I an 74 n e peut s'ex pliquer null ement par la t entative , d'ailleurs
ach è te la condamnation d'un innocent. Enfin, il est bi en certain que c'est l'acte de Cluentius que visent les sanctions de tout e na- ture qui ont fr appé le jur y de Junius. L 'éloquence, ass ur éme nt, peut se passer de la vé ri té, et le vra isemblable lui suffit ; mais ce n' était pas une petite affaire que de présent er sous un jour vra isem- blable la thèse d 'après laquelle tout le scandale s'expliquait sim- plement par la tentative avortée d'Oppianicus. C'est à la r ech erche de ce vraisemblable, nous l'avons vu plus haut , qu e répond l' &1to1tÀav·r, atc; de Rufinianus. Ce lle- ci abo utit au dil emme sophistique : ou c'est Clu entius, ou c 'e st Oppianicus qui a corrompu le jury, dil emme dont l'option a été savamme nt préparée par les deux premiers points qu e les Néo-Attiques décl araient hors su j et : Oppianicus a été condamné pour de gran ds crimes; la con- damnation de ses complices avait r e ndu la sienne inévitable. Avec le troi sième point appa r aît la plus étonna nt e figure de politicien taré qu 'a it jam ais dessiné écrivain antique, Staie nu s. Cicéron narre comment Oppianicus s'abo u cha avec Staienus, et comment celui-ci gar da pour lui-m ême la somme promise à certains jurés vénaux, si bi en qu e ces derniers, furieux de leur déconvenue, s'unirent aux jurés sérieux pour voter la condamnation 2. A ce moment de son disco ur s, Cicéron, bien sûr, n'e st pas encore au bout de ses peines : il lui rest e à expl iquer notamm ent - ce sera son quatri ème point
ché 50,000 ses l erces ; pour le chiffre, nous adopton s, comme l'on t fait du r este tou s le s édit eurs, la correction de Ke ller.
carte, pour sauver sa tê t e. Seuls qu elques sén ate urs lesquels se trouve nt ê tr e des dé magogu es - ont trem pé ' ffaire; l'ordr e sé natorial - d er rière l eq uel s'abrite complai- s mment Clue ntius - s ort blan c co mm e nei ge de la plus effroyable accu s ation. Sans doute, il y a dans l'exposé de Cicéron bien des arguments spécieux et surtout bien des lacun es; mais 'il fa ut pour les décel er une lecture attentive, et ]'ense1nble pré se nt e un aspect tr ès vrais e mblabl e, tr ès cohérent, très aisé aussi et tr ès brillant, car l'or ateur t émoigne d' un e merve i1l euse assurance et multiplie les morc ea ux de bra vo ur e. Mais c'est préciséme nt parc e qu e cette démon str at ion a été bril- l ante qu e le second système de défense a pu réuss ir à faire illusion. Prés e nté en début de plaidoirie, il eût même, observe Quintilien, révolté les juges : etiam offendisset nondum praemollitas iudicum mentes. Bien sûr, puisqu e Clu entius n 'était pas pour suivi pour cor- ruption judiciaire, il est évident qu e ce syst ème de défen se éta it abso lum ent inopérant (i dé e non exp rim ée par Quintilien, mais im- pliquée par etiam). Tout autre est sa porté e, lorsqu'il vie nt à la suite d'une ample et brillant e défense s ur le fond. Car, dan s la me- sure même où Cicéron a donn é aux juges l' impr ess ion qu 'ils ont à con naître de l' affaire de co rruption judi cia ir e, l'exception de la loi prend, si je puis dire, de la couleur. Et, du point de vu e t ac tiqu e, elle acquiert une réelle importanc e par le fait même qu' elle int é- resse les jurés non sénateurs. Cicéron, qui est un ch evalier, sa it par expérience combien les ch evaliers ti e nn e nt à cette except ion légale : il a d éjà défe ndu le ur s privilèges l 'a nné e précéde nt e dans son Pro Oppio. Mais, ici, il sa it bien que c'est seuleme nt p ar fi ct ion que l 'exce ption de la loi couvre son clie nt; et pu is ce deuxièm~ sys- tème de défense ne laisse pa s de faire double em ploi avec le pre- mier. Aussi, puisqu'il lui convient de donner sa ti sfac tion a ux jurés non sénat e urs après avo ir si largem ent comblé les sé nat e ur s, imagine- t-il une aimable comédie. Ne voilà-t-il pa s qu e son cli ent, un homm e
faire? Quel cas de conscience pour Cicéron! Mais l'avo cat de Cluen- tius connaît ses devoirs : il déf endra pour s on compte perso nn el la si précieuse exception de la loi; et il s'ac quit te ra de cett e tâche avec une si be!le conviction qu 'i l déclar e ra tout n et : cc S'il s'était agi seuleme nt pour nou s de g agner notre cau se, j'aurai s fait donn er REV. ÉT. LATINES. 1938 f 9
J. HUMBERT
n effet, ce que valent les bravad es de l'avocat, en regard de l'aveu qu'il d eva it faire plus tard dans sa correspondance : « S'il avait invoqué l'exception de. la loi ~n début de plaidoirie? il eût ~évolté les juges. » Et l'on voit aussi, par un exe mple qui pourrait ê tre suivi de beaucoup d'autres, quelle idée fausse nous donnent de la cause et du plaidoyer les critiques partisans de la thèse du cumul des actions ; car ils ne peuvent entendre malice dans les airs de bravoure de l'orateur, et, dans le cas particulier, le moins qu'on puisse dir e, c'est qu'on ne comprend plus du tout comment, avec une cause gagnée en mains, Cicéron aurait pu se targuer d 'av oir mystifié les juges· de Cluentius. Mais l'effet de la relatio crimi nis ne s'arrête pas là, ou plutôt elle va seul ement produire l' effet que la défense a eu en vue d'un bout à l 'a utre de la plaidoirie, puisque aussi bien c'est pour crime d'em- poisonnement que Cluentius est poursuivi. Or, au point du dis- cours où nous en sommes, nous avons derrière nous un ample exposé d'une grave affaire politique, d'une affaire d'importance historique : il ne nou s reste plus qu ' un e petite, une banale affaire d' empoisonnement. Et qui est la victime de l'empoi sonnement? Oppianicus : nous le connaisson s, et nous connaissons aussi l'insti- gatrice des poursuites, Sassia, cc la mère dont l'autorité accablait son fils ». On compre nd maintenant pourquoi Quintilien, parmi les merveilleux exemples de cons ilium que fournit le Pro Cluentio, a mis en t ê te la disposition qui place au début du discours, à un endroit « où le développem ent ne répondait en rien à la question t raitée », le pathétique récit des débo rdements de Sassia. Pour achever la déconfiture de l'accusation, Cicéron n 'a plus qu 'à tirer un e conclusion que suggère d éjà le co ntraste entre l'importanc e donnée aux deux griefs : reliqua perpauca sunt, quae quia ~estrae quaestio nis erant, idcirco illi staJ,uerunt fingenda esse sibi et profe- renda, ne omnium turpissimi reperirentur, si in iudicium nihil prae-
clair, si on le rapproche de l 'exor de initial, d'une part , d'un texte de Quintilien, d 'a utre part. Au dé but de l'exorde principal, Cicéron a dit que l'accusation a tout l'air de ne pas compter sur ses griefs