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narrateur, Alcofribas Nasier, s’indigne par exemple comiquement qu’on attribue toujours aux couleurs les mêmes symboliques, en se référant à un livre unique. Qui vous dit que le blanc symbolise la foi et le bleu la fermeté ? Un livre, dites-vous, un livre minable intitulé Le Blason des couleurs, qui est vendu par les charlatans et les colporteurs ? Autre exemple, quand Gargantua enfant donne des chevaux de bois aux invités de son père en leur faisant croire que ce sont de vrais chevaux. L’épisode se termine par une forte charge satirique, qui remet en cause l’autorité de l’Église : — Tu nous as bien bernés, mon mignon. Je te verrais bien pape un jour ou l'autre. 2. Le cas du rire satirique Par exemple, quand Alcofribas regrette que le texte original soit brouté par des insectes nuisibles, on devine que derrière cette image, il parle de la censure. L’humour permet souvent de dissimuler les messages les plus subversifs... III. Un rire philosophique et spirituel 1. Farce et mystère Pour
Typology: High school final essays
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Quand on découvre Gargantua, on peut se trouver déconcertés par ces géants qui boivent trop, qui répandent leurs fluides corporels. Mais on va voir que tous ces débordements ont en fait un sens caché… Vous connaissez l’Ogre des contes de fée. Personnage effrayant, destructeur : il dévore les enfants ; du côté de la négativité, c’est une figure mortifère. Hé bien Gargantua est exactement l’inverse : son gigantisme est un prodige… Tout est générosité chez lui — sa gorge est déployée pour boire, comme Dionysos, dieu des excès et du vin…. Mais aussi pour rire : il ne mange pas les enfants, non! Comme un livre, il les élève et les fait grandir : c’est un géant de papier. Et ainsi, ce qu’il avale et ce qu’il répand, c’est de l’intelligence (qui nourrit), du langage (qui est mâché), de la connaissance (qui est digérée) et tout cela donne une écriture romanesque débordante, parfois considérée comme fondatrice du roman moderne.
Alcofribas Nasier, c’est l’anagramme que François Rabelais utilise pour se protéger de la censure, car nous allons voir que ses écrits portent une certaine charge satirique et subversive… C’est aussi un narrateur malicieux, qui met en avant le pouvoir du rire :
On sait aujourd’hui que certains animaux peuvent rire… Mais cela n’altère en rien cet aphorisme : pour Rabelais, le rire est une marque d’intelligence et de sociabilité, il nous dispose au savoir, ainsi qu’à la spiritualité : valeurs chères aux humanistes! Le rire comme moyen privilégié de transmission d’une sagesse profonde? J’explore cette question sous forme de petite dissertation, en vidéo et PDF, sur mon site, www.mediaclasse.fr
Dès le prologue, Alcofribas compare son livre aux Silènes : ces petites boites des apothicaires, d’apparence grotesque, mais qui renferment des produits précieux. Une forme bouffonne peut cacher des messages élevés. C’est le cas Socrate, le grand philosophe que Platon met en scène dans ses Dialogues ou son Banquet :
Et de la même manière, un os contient lui aussi une substance délicieuse, la moëlle, convoitée par le chien.
Pour déchiffrer les images de ce prologue, je vous en propose une analyse, en vidéo et en PDF, en accès libre sur mon site.
Alcofribas nous invite à lire son précédent roman, sur Pantagruel, le fils de Gargantua, où il a traduit toute la généalogie du géant :
On retrouve dans les noms de ces géants toute l’inventivité littéraire de Rabelais : pantagruéliser, gargantuesque, c’est une paronomase (les noms propres entrent dans le langage courant)… Alcofribas précise alors que cette archive était accompagnée d’un poème mystérieux abîmé par les insectes et autres nuisibles (et on devine qu’il parle ici de la censure).
Les fêtards parlent du vin en termes étranges : les larmes du Christ réchauffent l’âme et le corps… C’est un message caché : Rabelais incite ses contemporains à lire la bible sans intermédiaire ecclesiastique, ce qui est alors interdit par l’Église.. Cette idée est notamment portée par le mouvement évangélique qui se développe avec les premières traductions et impressions de la Bible en langue vulgaire. C’est un événement fondateur.
Pendant les festivités, Gargamelle va accoucher. Comme elle a trop mangé, la sage-femme lui donne un antidiarrhéique qui la contracte tellement que l’enfant remonte jusqu’à l’oreille, rappelant les naissances exceptionnelles d’Athena (issue du crâne de Zeus) et de Dionysos (de sa cuisse) :
Devant la bouche grande ouverte de son fils qui réclame à boire, Grandgousier s’exclame « Quel grand tu as » ; ce sera le nom de cet enfant : Gargantua. Alcofribas décrit les quantités astronomiques de lait qu’il faut pour le nourrir. Avec méthode, il confronte les témoignages, pour trouver les plus fiables :
Gargantua est déjà sensible à ce carillonnement de clochette, qui évoque le vin, mais peut-être aussi, et surtout, le divin…
Dans ce chapitre, Alcofribas précise les quantités de tissus, de matériaux précieux qui composent les vêtements de Gargantua. Le lecteur de l’époque reconnaît bien les énumérations qu’on trouvait à l’époque dans les ouvrages commandités par des mécènes : de riches seigneurs qui souhaitaient montrer leur puissance (ainsi que leur piété). Notre narrateur critique l’auteur d’un certain livre « le Blason des couleurs ». Mais derrière cette colère amusante, est menée une véritable réflexion : pourquoi adopter le symbolisme décrété par un inconnu? Il défend alors l’interprétation que Grandgousier fait de ces deux couleurs : le blanc pour la joie de vivre, le bleu pour les choses célestes : on reconnaît bien sûr les ingrédients qui composent son propre livre. L’humour transmet et annonce des vérités profondes.
Durant son enfance, Gargantua fait tout de travers.
Toutes ces expressions très corporelles, drôles dans leur sens littéral, cachent un sens figuré : utiliser les mauvais outils, mettre les conséquences avant les causes, chercher des problèmes inexistants, confondre des notions différentes, passer d’un sujet à l’autre sans transition, etc. Autant de points d’appuis pour une future bonne éducation humaniste!
Gargantua enfant fabrique des chevaux avec des brouettes, des morceaux de bois, et il les fait galoper, ruer, etc. Tout au long du roman, le cheval est un symbole très positif, d’action et d’efficacité.
Grandgousier constate que Gargantua devient rêveur et assoti, c’est-à-dire qu’il ne réfléchit pas par lui-même. Son ami Dom Philippe des Marais lui présente alors son jeune page Eudémon, formé par un certain Ponocrates…
Cicéron est un grand orateur romain qui s’est fait connaître dès l’âge de 25 ans, comme un excellent avocat… Grandgousier chasse le dernier précepteur de Gargantua et le remplace par Ponocrates, qui décide d’aller avec son élève à Paris pour avoir une expérience directe du monde. On le devine, chaque personnage vient contribuer au système de valeurs de Rabelais. Je vous propose donc une étude spécialement sur les personnages, en vidéo et en PDF, sur mon site.
Grandgousier reçoit d’un roi africain une jument extraordinaire : grande comme six éléphants, elle sera parfaite pour porter Gargantua jusqu’à Paris. En chemin, ils traversent une région infestée de frelons, que la jument chasse avec sa queue, déracinant tous les arbres.
Gargantua arrive enfin à Paris. Il suscite alors tant de curiosité des parisiens qu’il doit se réfugier au sommet de Notre-Dame. Alors, en souriant, il détacha sa belle braguette et [...] les compissa si roulement qu'il en noya 260 418, sans compter les femmes et les petits enfants. L’air de rien, Alcofribas donne la clé de cette étrange inondation d’urine : Gargantua fait cela « pour rire » ; en Moyen Français « par ris » : Paris! Ce qui donne son nom à la ville. Et donc, l’idée centrale, c’est qu’il les baptise. Les 260 418 parisiens sont bénis par le rire, c’est-à-dire, initiées à un nouveau message spirituel. Et la suite va dans le même sens : quand Gargantua quitte Notre-Dame, il prend les cloches et les met au cou de sa jument. Symboliquement : les évangiles ne doivent pas rester au sommet des cathédrales, mais carillonner et galoper le long des chemins. C’est le fameux message des évangélistes partagé par Rabelais. Chapitres 18 et 19 Comment Janotus de Bragmardo fut envoyé auprès de Gargantua la harangue qu’il fit et le procès qui s’ensuivit. Les membres de la Sorbonne, dont Rabelais adore se moquer, désignent le plus vieux d’entre eux, Maître Janotus de Bragmardo, pour aller plaider leur cause et récupérer les cloches. S’il réussit, ils lui donneront une paire de chaussures pour ses vieux jours. Le discours de Janotus de Bragmardo renverse tous les bons principes de clarté : arguments décousus, exemples inappropriés, association d’idées sans cohérence, etc. Le passage le plus célèbre est un enchaînement jubilatoire de polyptotes : un même mot décliné sous des formes différentes. — Voici ma thèse : Toute cloche clochable clochant [...] fait clocher [...] ceux qui clochent clochablement. [...] Par conséquent CQFD. Pour remercier Janotus de les avoir tant fait rire, Gargantua et ses précepteurs le font boire et le renvoient avec de quoi se confectionner une bonne paire de chausses. Quand ses collègues lui font remarquer que Gargantua lui a déjà donné sa récompense, commence alors un procès dont l’arrêt est remis aux calendes grecques, c’est-à-dire, à jamais.
Le narrateur nous emmène maintenant plus loin dans le pays de Grandgousier… C’est le temps des vendanges, les bergers gardent les vignes, et les fouaciers du pays de Lerné, le pays voisin, passent avec leurs charrettes remplies de fouaces. Les fouaces, ce sont des sortes de pains améliorés, qui, selon l’auteur, accompagnent divinement le raisin. Il dit même que c’est un « régal céleste » et qu’elles facilitent la digestion… Rabelais nous fait passer ici un message caché : le pain et le vin, le corps et le sang, le rire et la spiritualité sont ensemble les meilleurs remèdes contre le péché. D’un point de vue moins religieux, plus humaniste : allier le corps à l’esprit, la science et la conscience, voilà ce qui permet d’éviter le mal. Mais les fouaciers insultent les bergers, ce que le narrateur nous rapporte alors, avec une certaine complaisance.
Un certain berger, Frogier, qui s’indigne de ces insultes, est frappé d’un coup de fouet par l’un des fouaciers, nommé Marquet. Frogier l’assomme. Pendant que les fouaciers s’en vont, les bergers prennent des fouaces, en les payant leur prix habituel. Le soir, ils se régalent de fouaces et de vin, soignent les jambes de Frogier, et dansent au son de la musette, sans se rendre compte qu’ils ont créé un incident diplomatique.
Les fouaciers rapportent cet incident à leur roi, Picrochole, dont le nom même signifie : qui a la bile amère… Aussitôt, il nomme son grand écuyer Toucquedillon capitaine et lève une armée.
Rabelais montre que la colère d’un seul homme transforme un malentendu en véritable conflit armé. Une « guerre picrocholine » désigne aujourd’hui un conflit dont le motif est insignifiant. Le lecteur de l’époque reconnaît bien sûr les conflits continuels entre Charles Quint et François Ier. En 1525, le roi de France est fait prisonnier à la bataille de Pavie, c’est un choc qui ébranle tous les équilibres diplomatiques. Il ne sera libéré qu’en 1533.
Les soldats de Picrochole arrivent alors à l'abbaye de Seuillé... Le nom évoque d’ailleurs Seuilly, la ville de naissance de Rabelais, où se trouve une abbaye qu’on peut encore visiter aujourd’hui. Là, les pauvres moines désemparés se contentent de réciter des psaumes contre les embûches de l’ennemi… Mais alors se détache un personnage haut en couleur : Frère Jean des Entommeures, qui les encourage : le service du vin vaut bien que l’on se batte, pas moins que le service divin! Ce discours de Frère Jean révèle les valeurs qui sont chères à Rabelais, et qui font selon lui le vrai moine : franc, honnête, courageux. Et si c’étaient les moines comme lui, les oiseaux rares capables de balayer la saleté du monde? Vous trouverez l’explication linéaire de ce chapitre, en vidéo et PDF, sur mon site. Frère Jean des Entommeures saisit un bâton de croix et fait fuir les assaillant presque à lui tout seul, parodiant les passages les plus épiques des chansons de geste.
La scène d’une rare violence est rendue comique par les termes médicaux, le plaisir dionysiaque des mots semble bien vouloir remplacer celui de la violence concrète.
Pour seule réponse, Picrochole les met au défi d’aller prendre ses fouaces. Quand Ulrich rapporte ces propos à Grandgousier, il décide d’envoyer cinq charrettes pleines, en gage de paix.
Mais Toucquedillon et ses conseillers militaires lui disent que, fort de ses victoires, il devrait envoyer une moitié de son armée conquérir l’Orient, pendant que l’autre prendra l’Occident. On trouve dans ce discours à la fois la parodie d’une grande épopée littéraire, l’orgueil démesuré de Picrochole, la bêtise et la cupidité des conseillers :
Dès que Gargantua reçoit la lettre de son père, il fait harnacher sa jument et envoie son ami Gymnaste en éclaireur… qui tombe sur une troupe de Picrochole menée par le capitaine Tripet. Alors, il se met à faire d’étranges acrobaties, et profite de la surprise de Tripet, pour l’éventrer ; la troupe, persuadée d’avoir affaire à un diable, s’enfuit en courant.
De retour auprès de Gargantua, Gymnaste lui conseille de reprendre le Château du Gué de Vède, qui se trouve juste à côté de la Roche-Clermault. C’est là que la jument de Gargantua vide sa vessie, emportant déjà une partie des envahisseurs.
Puis, ceux qui sont restés dans le château se mettent à tirer au canon sur Gargantua, qui croit d’abord que ce ne sont que des mouches. C’est certainement le passage le plus épique du roman!
Au retour de Gargantua et ses compagnons, Grandgousier organise un banquet extraordinaire, où Ponocrates raconte leurs aventures pendant que Gargantua retire les boulets de canons de sa chevelure. Pendant le repas, des pèlerins endormis dans la salade se retrouvent dans la bouche de Gargantua, qui les retire avec un cure-dent. Ils se réfugient alors près du château de Coudray. Ce séjour dans la bouche de Gargantua, n’est-ce pas la métaphore de notre propre pèlerinage à travers le flot de paroles du roman? Gargantua n’est pas un méchant ogre dévorateur, c’est le bon géant de papier qui nous élève, et sauve notre âme.
Frère Jean des Entommeures est célébré comme un héros… Commence alors un grand débat pour savoir pourquoi les moines sont retirés du monde, Gargantua a une théorie révélatrice :
Ils tombent d’accord pour dire que les mauvais moines doivent rester à l’écart, mais que les meilleurs moines sont ceux dont recherche la compagnie :
Une fois sains et saufs, les pèlerins racontent leurs mésaventures. Grandgousier les réprimande :
par Grandgousier et tué sur ordre de Picrochole. Interrogé par Grandgousier, Toucquedillon raconte que Picrochole veut conquérir l’Orient et l’Occident.
Mais quand Toucquedillon rapporte ces paroles à Picrochole, Hastiveau crie à la traîtrise. Toucquedillon le transperce de son épée, aussitôt exécuté par les archers de Picrochole.
Gargantua part à l’assaut de la Roche-Clermault depuis la position la plus haute : Picrochole les voyant arriver concentre alors toutes ses forces de ce côté. Cela permet au reste de son armée de prendre la place-forte à revers. Dans sa fuite, Picrochole tue son cheval. Une sorcière lui prédit que son royaume lui sera rendu le jour du retour des coquecigrues.
comment les vainqueurs furent récompensés. Dans un long discours, Gargantua raconte qu’il sera magnanime avec les vaincus, mais il ne laissera pas impunis les responsables de la guerre. Picrochole ayant disparu, il charge Ponocrates de l’éducation de son fils, jusqu’à ce qu’il soit en âge de régner. Enfin, Gargantua paye les soldats, fait enterrer les morts, soigner les blessés, réparer les villages détruits. Un puissant château est érigé pour
garantir une meilleure défense de la région et des terres sont attribuées à ses capitaines.
Pour récompenser frère Jean, Gargantua fait bâtir une abbaye à son idée. Elle ne sera pas fermée par des murs, mais construite en hexagone. Pas de cloches ni de contraintes horaires, mais de luxueuses bibliothèques réparties par langue. Le narrateur décrit alors les intérieurs, les vêtements, et les occupations de ceux qui y vivent.
Sur la porte d’entrée, une inscription est gravée :