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Versione integrale 50 brani antologici, Schemi e mappe concettuali di Letteratura Francese

Versione integrale dei 50 brani antologici.

Tipologia: Schemi e mappe concettuali

2022/2023

In vendita dal 23/02/2024

martina-atanasio
martina-atanasio 🇮🇹

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1. Arthur Rimbaud - «Ornières»,
Illuminations
À droite l'aube d'été éveille les feuilles et les vapeurs et les bruits de ce coin du parc, et les talus de
gauche tiennent dans leur ombre violette les mille rapides ornières de la route humide. Défilé de
féeries. En effet : des chars chargés d'animaux de bois doré, de mâts et de toiles bariolées, au grand
galop de vingt chevaux de cirque tachetés, et les enfants, et les hommes, sur leurs bêtes les plus
étonnantes ; - vingt véhicules, bossés, pavoisés et fleuris comme des carrosses anciens ou de contes,
pleins d'enfants attifés pour une pastorale suburbaine. - Même des cercueils sous leur dais de nuit
dressant les panaches d'ébène, filant au trot des grandes juments bleues et noires.
Cercueils: carro funebre
Juments: femmine del cavallo
Panaches: pennacchi
Attifés: vestiti in tenuta da festa
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1. Arthur Rimbaud - « Ornières »,

Illuminations

À droite l'aube d'été éveille les feuilles et les vapeurs et les bruits de ce coin du parc, et les talus de

gauche tiennent dans leur ombre violette les mille rapides ornières de la route humide. Défilé de

féeries. En effet : des chars chargés d'animaux de bois doré, de mâts et de toiles bariolées, au grand

galop de vingt chevaux de cirque tachetés, et les enfants, et les hommes, sur leurs bêtes les plus

étonnantes ; - vingt véhicules, bossés, pavoisés et fleuris comme des carrosses anciens ou de contes,

pleins d'enfants attifés pour une pastorale suburbaine. - Même des cercueils sous leur dais de nuit

dressant les panaches d'ébène, filant au trot des grandes juments bleues et noires.

Cercueils: carro funebre

Juments: femmine del cavallo

Panaches: pennacchi

Attifés: vestiti in tenuta da festa

2. Alfred de Musset, Nuit de May, 1835

[...]

Le Poète

Pourquoi mon cœur bat-il si vite?

Qu'ai-je donc en moi qui s'agite,

Dont je me sens épouvanté?

Ne frappe-t-on pas à ma porte?

Pourquoi ma lampe à demi morte

M'éblouit-elle de clarté?

Dieu puissant! tout mon corps frissonne.

Qui vient? qui m'appelle? - Personne.

Je suis seul; c'est l'heure qui sonne;

O solitude! Ô pauvreté!

La Muse

Poète, prends ton luth; le vin de la jeunesse

Fermente cette nuit dans les veines de Dieu.

Mon sein est inquiet; la volupté l'oppresse,

Et les vents altérés m'ont mis la lèvre en feu.

O paresseux enfant, regarde, je suis belle.

Notre premier baiser, ne t'en souviens-tu pas,

Quand je te vis si pâle au toucher de mon aile,

Et que, les yeux en pleurs, tu tombas dans mes bras?

Ah! je t'ai consolé d'une amère souffrance!

Hélas! bien jeune encor, tu te mourais d'amour.

Console-moi ce soir, je me meurs d'espérance;

J'ai besoin de prier pour vivre jusqu'au jour.

Le Poète

Est-ce toi dont la voix m'appelle,

O ma pauvre Muse, est-ce toi?

O ma fleur! ô mon immortelle!

Seul être pudique et fidèle

Où vive encor l'amour de moi!

Oui, te voilà, c'est toi, ma blonde,

C'est toi, ma maîtresse et ma sœur!

Et je sens dans la nuit profonde,

De ta robe d'or qui m'inonde,

Les rayons glisser dans mon cœur.

La Muse

Poète, prends ton luth, c'est moi, ton immortelle,

Qui t'ai vu cette nuit triste et silencieux;

Et qui, comme un oiseau que sa couvée appelle,

Pour pleurer avec toi, descends du haut des cieux.

Viens, tu souffres, ami. Quelque ennui solitaire

Te ronge; quelque chose a gémi dans ton cœur;

Quelque amour t'est venu, comme on en voit sur terre,

Une ombre de plaisir, un semblant de bonheur.

Viens! chantons devant Dieu; chantons dans tes pensées,

Dans tes plaisirs perdus, dans tes peines passées,

Partons, dans un baiser, pour un monde inconnu.

Éveillons au hasard les échos de ta vie,

Parlons-nous de bonheur, de gloire, et de folie,

Leurs déclamations sont comme des épées;

Elles tracent dans l'air un cercle éblouissant;

Mais il y pend toujours quelque goutte de sang.

Le Poète

O muse, spectre insatiable,

Ne m'en demande pas si long.

L'homme n'écrit rien sur le sable

A l'heure où passe l'aquilon.

J'ai vu le temps où ma jeunesse

Sur mes lèvres était sans cesse

Prête à chanter comme un oiseau.

Mais j'ai souffert un dur martyre

Et le moins que j'en pourrais dire,

Si je l'essayais sur ma lyre,

La briserait comme un roseau.

3. Alfred de Musset - Tristesse

J'ai perdu ma force et ma vie,

Et mes amis et ma gaieté;

J'ai perdu jusqu'à la fierté

Qui faisait croire à mon génie.

Quand j'ai connu la Vérité,

J'ai cru que c'était une amie ;

Quand je l'ai comprise et sentie,

J'en étais déjà dégoûté.

Et pourtant elle est éternelle,

Et ceux qui se sont passés d'elle

Ici-bas ont tout ignoré.

Dieu parle, il faut qu'on lui réponde.

Le seul bien qui me reste au monde

Est d'avoir quelquefois pleuré.

5. Alfred de Vigny - La mort du loup, 1838

I Les nuages couraient sur la lune enflammée Comme sur l'incendie on voit fuir la fumée, Et les bois étaient noirs jusques à l'horizon. Nous marchions sans parler, dans l'humide gazon, Dans la bruyère épaisse et dans les hautes brandes, Lorsque, sous des sapins pareils à ceux des Landes, Nous avons aperçu les grands ongles marqués Par les loups voyageurs que nous avions traqués. Nous avons écouté, retenant notre haleine Et le pas suspendu. -- Ni le bois, ni la plaine Ne poussait un soupir dans les airs ; Seulement La girouette en deuil criait au firmament ; Car le vent élevé bien au dessus des terres, N'effleurait de ses pieds que les tours solitaires, Et les chênes d'en-bas, contre les rocs penchés, Sur leurs coudes semblaient endormis et couchés. Rien ne bruissait donc, lorsque baissant la tête, Le plus vieux des chasseurs qui s'étaient mis en quête A regardé le sable en s'y couchant ; Bientôt, Lui que jamais ici on ne vit en défaut, A déclaré tout bas que ces marques récentes Annonçaient la démarche et les griffes puissantes De deux grands loups-cerviers et de deux louveteaux. Nous avons tous alors préparé nos couteaux, Et, cachant nos fusils et leurs lueurs trop blanches, Nous allions pas à pas en écartant les branches. Trois s'arrêtent, et moi, cherchant ce qu'ils voyaient, J'aperçois tout à coup deux yeux qui flamboyaient, Et je vois au delà quatre formes légères Qui dansaient sous la lune au milieu des bruyères, Comme font chaque jour, à grand bruit sous nos yeux, Quand le maître revient, les lévriers joyeux. Leur forme était semblable et semblable la danse ; Mais les enfants du loup se jouaient en silence, Sachant bien qu'à deux pas, ne dormant qu'à demi, Se couche dans ses murs l'homme, leur ennemi. Le père était debout, et plus loin, contre un arbre, Sa louve reposait comme celle de marbre Qu'adoraient les romains, et dont les flancs velus Couvaient les demi-dieux Rémus et Romulus. Le Loup vient et s'assied, les deux jambes dressées Par leurs ongles crochus dans le sable enfoncées. Il s'est jugé perdu, puisqu'il était surpris, Sa retraite coupée et tous ses chemins pris ;

Alors il a saisi, dans sa gueule brûlante, Du chien le plus hardi la gorge pantelante Et n'a pas desserré ses mâchoires de fer, Malgré nos coups de feu qui traversaient sa chair Et nos couteaux aigus qui, comme des tenailles, Se croisaient en plongeant dans ses larges entrailles, Jusqu'au dernier moment où le chien étranglé, Mort longtemps avant lui, sous ses pieds a roulé. Le Loup le quitte alors et puis il nous regarde. Les couteaux lui restaient au flanc jusqu'à la garde, Le clouaient au gazon tout baigné dans son sang ; Nos fusils l'entouraient en sinistre croissant. Il nous regarde encore, ensuite il se recouche, Tout en léchant le sang répandu sur sa bouche, Et, sans daigner savoir comment il a péri, Refermant ses grands yeux, meurt sans jeter un cri. II J'ai reposé mon front sur mon fusil sans poudre, Me prenant à penser, et n'ai pu me résoudre A poursuivre sa Louve et ses fils qui, tous trois, Avaient voulu l'attendre, et, comme je le crois, Sans ses deux louveteaux la belle et sombre veuve Ne l'eût pas laissé seul subir la grande épreuve ; Mais son devoir était de les sauver, afin De pouvoir leur apprendre à bien souffrir la faim, A ne jamais entrer dans le pacte des villes Que l'homme a fait avec les animaux serviles Qui chassent devant lui, pour avoir le coucher, Les premiers possesseurs du bois et du rocher. Hélas! ai-je pensé, malgré ce grand nom d'Hommes, Que j'ai honte de nous, débiles que nous sommes! Comment on doit quitter la vie et tous ses maux, C'est vous qui le savez, sublimes animaux! A voir ce que l'on fut sur terre et ce qu'on laisse Seul le silence est grand ; tout le reste est faiblesse.

  • Ah! je t'ai bien compris, sauvage voyageur, Et ton dernier regard m'est allé jusqu'au coeur!

Oh! voilà du joli, Père Ubu, vous estes un fort grand voyou.

PÈRE UBU

Que je ne vous assome, Mère Ubu!

MÈRE UBU

Ce n'est pas moi, Père Ubu, c'est un autre qu'il faudrait assassiner.

PÈRE UBU

De par ma chandelle verte, je ne comprends pas.

MÈRE UBU

Comment, Père Ubu, vous estes content de votre sort?

PÈRE UBU

De par ma chandelle verte, merdre, madame, certes oui, je suis content. On le serait à

moins :

capitaine de dragons, officier de confiance du roi Venceslas, décoré de l'ordre de l'Aigle

Rouge de Pologne et ancien roi d'Aragon, que voulez-vous de mieux?

MÈRE UBU

Comment! après avoir été roi d'Aragon vous vous contentez de mener aux revues une

cinquantaine d'estafiers armés de coupe-choux, quand vous pourriez faire succéder sur

votre

fiole la couronne de Pologne à celle d'Aragon?

PÈRE UBU

Ah! Mère Ubu, je ne comprends rien de ce que tu dis. Le roi Venceslas est encore bien

vivant ; et même en admettant qu'il meure, n'a-t-il pas des légions d'enfants?

MÈRE UBU

Tu es si bête! Qui t'empêche de massacrer toute la famille et de te mettre à leur place?

PÈRE UBU

Ah! Mère Ubu, vous me faites injure et vous allez passer tout à l'heure par la casserole.

MÈRE UBU

Eh! malheureux, si je passais par la casserole, qui te raccommoderait tes fonds de culotte

PÈRE UBU

Eh vraiment! et puis après? N'ai-je pas un cul comme les autres?

MÈRE UBU

À ta place, je voudrais l'installer sur un trône. Tu pourrais augmenter indéfiniment tes

richesses, manger fort souvent de l'andouille et rouler carrosse par les rues.

PÈRE UBU

Ah! je cède à la tentation. Bougre de merdre, merdre de bougre, si jamais je le rencontre

au

coin d'un bois, il passera un mauvais quart d'heure.

MÈRE UBU

Ah! bien, Père Ubu, te voilà devenu un véritable homme.

PÈRE UBU

Oh non! moi, capitaine de dragons, massacrer le roi de Pologne! plutôt mourir! Il s'en va

MÈRE UBU, seule.

Vrout, merdre, il a été dur à la détente, mais je crois pourtant l'avoir ébranlé. Grâce à Dieu

et à moi-même, peut-être dans huit jours serai-je reine de Pologne.

7. André Gide - Les Faux-monnayeurs

Il m’importe de me prouver que je suis un homme de parole, quelqu’un sur qui je peux compter.

  • Je vois surtout là de l’orgueil.
  • Appelez cela du nom qu’il vous plaira : orgueil, présomption, suffisance… Le sentiment qui m’anime, vous ne le discréditerez pas à mes yeux. Mais, à présent, voici ce que je voudrais savoir : pour se diriger dans la vie, est-il nécessaire de fixer les yeux sur un but?
  • Expliquez-vous.
  • J’ai débattu cela toute la nuit. A quoi faire servir cette force que je sens en moi? Comment tirer le meilleur parti de moi-même? Est-ce en me dirigeant vers un but? Mais ce but, comment le choisir? Comment le connaître, aussi longtemps qu’il n’est pas atteint?
  • Vivre sans but, c’est laisser disposer de soi l’aventure.

Il pleut des voix de femmes comme si elles étaient mortes même dans le souvenir

c’est vous aussi qu’il pleut, merveilleuses rencontres de ma vie. ô gouttelettes!

et ces nuages cabrés se prennent à hennir tout un univers de villes auriculaires

écoute s’il pleut tandis que le regret et le dédain pleurent une ancienne musique

écoute tomber les liens qui te retiennent en haut et en bas.

9. Apollinaire – Les femmes

Dans la maison du vigneron les femmes cousent Lenchen remplis le poêle et mets l'eau du café Dessus - Le chat s 'étire après s 'être chauffé

- Gertrude et son voisin Martin enfin s s’épousent Le rossignol aveugle essaya de chanter Mais l'effraie ululant il trembla dans sa cage _Ce cyprès là-bas a l'air du pape en voyage Sous la neige - Le facteur vient de s 'arrêter Pour causer avec le nouveau maître d'école

  • Cet hiver est très froid le vin sera très bon
  • Le sacristain sourd et boiteux est moribond
  • La fille du vieux bourgmestre brode une étole Pour la fête du curé_ La forêt là-bas Grâce au vent chantait à voix grave de grand orgue Le songe Herr Traum survint avec Sa soeur Frau Sorge _Kaethi tu n 'as pas bien raccommodé ces bas
  • Apporte le café le beurre et les tartines La marmelade le saindoux un pot de lait
  • Encore un peu de café Lenchen s'il te plaît
  • On dirait que le vent dit des phrases latines
  • Encore un peu de café Lenchen s'il te plaît
  • Lotte es-tu trille O petit coeur - Je crois qu'elle aime
  • Dieu garde - Pour ma part je n 'aime que moi-même
  • Chut A présent grand-mère dit son chapelet
  • Il me faut du sucre candi Leni je tousse
  • Pierre mène son furet chasser les lapins_ Le vent faisait danser en rond tous les sapins Lotte l'amour rend triste - Ilse la vie est douce La nuit tombait Les vignobles aux ceps tordus Devenaient dans l'obscurité des ossuaires En neige repliés et gisaient là des suaires Et des chiens aboyaient aux passants morfondus Il est mort écoutez La cloche de l'église Sonnait tout doucement la mort du sacristain Lise il faut attiser le poêle qui s'éteint Les femmes se signaient dans la nuit indécise Septembre 1901-Mai 1902

10. Apollinaire - Nuit rhénane

qui ramassent des croûtes de pain à la porte des cabarets. "Si au moins vos soupirs exprimaient le remords, ils vous feraient quelque honneur; mais ils ne traduisent que la satiété du bien-être et l'accablement du repos. Et puis, vous ne cessez de vous répandre en paroles inutiles: " Aimez-moi bien! j'en ai tant besoin! Consolez-moi par-ci, caressez-moi par-là! " Tenez, je veux essayer de vous guérir; nous en trouverons peut-être le moyen, pour deux sols, au milieu d'une fête, et sans aller bien loin. "Considérons bien, je vous prie, cette solide cage de fer derrière laquelle s'agite, hurlant comme un damné, secouant les barreaux comme un orang-outang exaspéré par l'exil, imitant, dans la perfection, tantôt les bonds circulaires du tigre, tantôt les dandinements stupides de l'ours blanc, ce monstre poilu dont la forme imite assez vaguement la vôtre. "Ce monstre est un de ces animaux qu'on appelle généralement " mon ange! " c'est-à-dire une femme. L'autre monstre, celui qui crie à tue-tête, un bâton à la main, est un mari. Il a enchaîné sa femme légitime comme une bête, et il la montre dans les faubourgs, les jours de foire, avec permission des magistrats, cela va sans dire. "Faites bien attention! Voyez avec quelle voracité (non simulée peut-être!) elle déchire des lapins vivants et des volailles pialliantes que lui jette son cornac. " Allons, dit-il, il ne faut pas manger tout son bien en un jour ", et, sur cette sage parole, il lui arrache cruellement la proie, dont les boyaux dévidés restent un instant accrochés aux dents de la bête féroce, de la femme, veux-je dire. "Allons! un bon coup de bâton pour la calmer! car elle darde des yeux terribles de convoitise sur la nourriture enlevée. Grand Dieu! le bâton n'est pas un bâton de comédie, avez-vous entendu résonner la chair, malgré le poil postiche? Aussi les yeux lui sortent maintenant de la tête, elle hurle plus naturellement. Dans sa rage, elle étincelle tout entière, comme le fer qu'on bat. "Telles sont les moeurs conjugales de ces deux descendants d'Eve et d'Adam, ces oeuvres de vos mains, ô mon Dieu! Cette femme est incontestablement malheureuse, quoique après tout, peut-être, les jouissances titillantes de la gloire ne lui soient pas inconnues. Il y a des malheurs plus irrémédiables, et sans compensation. Mais dans le monde où elle a été jetée, elle n'a jamais pu croire que la femme méritât une autre destinée. "Maintenant, à nous deux, chère précieuse! A voir les enfers dont le monde est peuplé, que voulez-vous que je pense de votre joli enfer, vous qui ne reposez que sur des étoffes aussi douces que votre peau, qui ne mangez que de la viande cuite, et pour qui un domestique habile prend soin de découper les morceaux? "Et que peuvent signifier pour moi tous ces petits soupirs qui gonflent votre poitrine parfumée, robuste coquette? Et toutes ces affectations apprises dans les livres, et cette infatigable mélancolie, faite pour inspirer au spectateur un tout autre sentiment que la pitié? En vérité, il me prend quelquefois envie de vous apprendre ce que c'est que le vrai malheur. "A vous voir ainsi, ma belle délicate, les pieds dans la fange et les yeux tournés vaporeusement vers le ciel, comme pour lui demander un roi, on dirait vraisemblablement une jeune grenouille qui invoquerait l'idéal. Si vous méprisez le soliveau (ce que je suis maintenant, comme vous savez bien), gare la grue qui vous croquera, vous gobera et vous tuera à son plaisir! "Tant poète que je sois, je ne suis pas aussi dupe que vous voudriez le croire, et si vous me fatiguez trop souvent de vos précieuses pleurnicheries, je vous traiterai en femme sauvage, ou je vous jetterai par la fenêtre, comme une bouteille vide." Charles Baudelaire - Le Spleen de Paris

13. Charles Baudelaire - L'albatros

Souvent, pour s'amuser, les hommes d'équipage^1 Prennent des albatros, vastes oiseaux des mers,

Qui suivent, indolents^2 compagnons de voyage, Le navire glissant sur les gouffres amers. A peine les ont-ils déposés sur les planches, Que ces rois de l'azur^3 , maladroits et honteux, Laissent piteusement leurs grandes ailes blanches Comme des avirons traîner à côté d'eux. Ce voyageur ailé, comme il est gauche et veule^4! Lui, naguère^5 si beau, qu'il est comique et laid! L'un agace son bec avec un brûle-gueule, L'autre mime, en boitant, l'infirme qui volait! Le Poète est semblable au prince des nuées Qui hante la tempête et se rit de l'archer ; Exilé sur le sol au milieu des huées, Ses ailes de géant l'empêchent de marcher. Charles Baudelaire Les Fleurs du mal

14. Chateaubriand, Les Mémoires d'Outre-Tombe

Préface Je me suis souvent dit : « Je n'écrirai point les mémoires de ma vie; je ne veux point imiter ces hommes qui, conduits par la vanité et le plaisir qu'on trouve naturellement à parler de soi, révèlent

J'embrassai ce projet avec l'ardeur que je mets à tous mes desseins ; je partis précipitamment pour m'ensevelir dans une chaumière, comme j'étais parti autrefois pour faire le tour du monde. On m'accuse d'avoir des goûts inconstants, de ne pouvoir jouir longtemps de la même chimère, d'être la proie d'une imagination qui se hâte d'arriver au fond de mes plaisirs, comme si elle était accablée de leur durée ; on m'accuse de passer toujours le but que je puis atteindre : hélas! je cherche seulement un bien inconnu, dont l'instinct me poursuit. Est-ce ma faute, si je trouve partout des bornes, si ce qui est fini n'a pour moi aucune valeur? Cependant je sens que j'aime la monotonie des sentiments de la vie, et si j'avais encore la folie de croire au bonheur, je le chercherais dans l'habitude. La solitude absolue, le spectacle de la nature, me plongèrent bientôt dans un état presque impossible à décrire. Sans parents, sans amis, pour ainsi dire seul sur la terre, n'ayant point encore aimé, j'étais accablé d'une surabondance de vie. Quelquefois je rougissais subitement, et je sentais couler dans mon coeur comme des ruisseaux d'une lave ardente ; quelquefois je poussais des cris involontaires, et la nuit était également troublée de mes songes et de mes veilles. II me manquait quelque chose pour remplir l'abîme de mon existence : je descendais dans la vallée, je m'élevais sur la montagne, appelant de toute la force de mes désirs l'idéal objet d'une flamme future ; je l'embrassais dans les vents ; je croyais l'entendre dans les gémissements du fleuve ; tout était ce fantôme imaginaire, et les astres dans les cieux, et le principe même de vie dans l'univers. Extrait de René - de Chateaubriand

16. Colette - Les Vrilles de la vigne

Autrefois, le rossignol ne chantait pas la nuit. Il avait un gentil filet de voix et s’en servait avec

adresse du matin au soir, le printemps venu. Il se levait avec des camarades, dans l’aube

grise et bleue, et leur éveil effarouché secouait les hannetons endormis à l’envers des feuilles

de lilas.

Il se couchait sur le coup de sept heures, sept heures et demie, n’importe où, souvent dans

les vignes en fleur qui sentent le réséda, et ne faisait qu’un somme jusqu’au lendemain.

Une nuit de printemps, le rossignol dormait debout sur un jeune sarment, le jabot en boule et

la tête inclinée, comme avec un gracieux torticolis. Pendant son sommeil, les cornes de la

vigne, ces vrilles cassantes et tenaces, dont l’acidité d’oseille fraîche irrite et désaltère, les

vrilles de la vigne poussèrent si drues, cette nuit là, que le rossignol s’éveilla ligoté, les pattes

empêtrées de liens fourchus, les ailes impuissantes.

Il crut mourir, se débattit, ne s’évada qu’au prix de mille peines, et de tout le printemps se jura

de ne plus dormir, tant que les vrilles de la vigne pousseraient.

Dès la nuit suivante, il chanta, pour se tenir éveillé :

Tant que la vigne pousse, pousse, pousse,

Je ne dormirai plus!

Tant que la vigne pousse, pousse, pousse…

Il varia son thème, l’enguirlanda de vocalises, s’éprit de sa voix, devint ce chanteur éperdu,

enivré et haletant, qu’on écoute avec le désir insupportable de le voir chanter.

J’ai vu chanter un rossignol sous la lune, un rossignol libre et qui ne se savait pas épié. Il

s’interrompt parfois, le col penché, comme pour écouter en lui le prolongement d’une note

éteinte… Puis il reprend de toute sa force, gonflé, la gorge renversée, avec un air d’amoureux

désespoir. Il chante pour chanter, il chante de si belles choses qu’il ne sait plus ce qu’elles

veulent dire, Mais moi, j’entends encore à travers les notes d’or, les sons de flûte grave, les

trilles tremblés et cristallins, les cris purs et vigoureux, j’entends encore le premier chant naïf

et effrayé du rossignol pris aux vrilles de la vigne :

Tant que la vigne pousse, pousse, pousse…

Cassantes, tenaces, les vrilles d’une vigne amère m’avaient liée, tandis que dans mon

printemps je dormais d’un somme heureux et sans défiance. Mais j’ai rompu, d’un sursaut

effrayé, tous ces fils tors qui déjà tenaient à ma chair, et j’ai fui… Quand la torpeur d’une

nouvelle nuit de miel a pesé sur mes paupières, j’ai craint les vrilles de la vigne et j’ai jeté tout

haut une plainte qui m’a révélé ma voix…

Toute seule éveillée dans la nuit, je regarde à présent monter devant moi l’astre voluptueux et

morose… Pour me défendre de retomber dans l’heureux sommeil, dans le printemps où fleurit

la vigne crochue, j’écoute le son de ma voix… Parfois, je crie fiévreusement ce qu’on a

coutume de taire, ce qui se chuchote très bas, puis ma voix languit jusqu’au murmure parce

que je n’ose poursuivre…

Je voudrais dire, dire, dire tout ce que je sais, tout ce que je pense, tout ce que je devine, tout

ce qui m’enchante et me blesse et m’étonne; mais il y a toujours, vers l’aube de cette nuit

sonore, une sage main fraîche qui se pose sur ma bouche… Et mon cri, qui s’exaltait,

redescend au verbiage modéré, à la volubilité de l’enfant qui parle haut pour se rassurer et

s’étourdir…

Je ne connais plus le somme heureux, mais je ne crains plus les vrilles de la vigne…

17. DE VIGNY – CINQ MARS (extrait de la préface)

[…]

Cette VERITE toute belle, tout intellectuelle, que je sens, que je vois et voudrais définir, dont j’ose ici distinguer le nom de celui du VRAI, pour me mieux faire entendre, est comme l’âme de tous les arts. C’est un choix du signe caractéristique dans toutes les beautés et toutes les grandeurs du VRAI visible ; mais ce n’est pas lui-même, c’est mieux que lui ; c’est un ensemble idéal de ses principales formes, une teinte lumineuse qui comprend ses plus vives couleurs, un baume enivrant de ses parfums les plus purs, un élixir délicieux de ses sucs les meilleurs, une harmonie parfaite de ses sons les plus mélodieux ; enfin c’est une somme complète de toutes ses valeurs. À cette seule VERITE doivent prétendre les œuvres de l’Art qui sont une représentation morale de la vie, les œuvres dramatiques. Pour l’atteindre, il faut sans doute commencer par connaître tout le VRAI de