Le Chevalier au lion, Cheat Sheet of French Language

le chevalier au lion travail de recherche

Typology: Cheat Sheet

2025/2026

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DIACHRONIE DE LA
MORPHOSYNTAXE: TRAVAIL DE
RECHERCHE
Chrétien de Troyes – Le chevalier au lion
Fiorenza Evangelista
2025-2026
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DIACHRONIE DE LA

MORPHOSYNTAXE: TRAVAIL DE

RECHERCHE

Chrétien de Troyes – Le chevalier au lion

Fiorenza Evangelista

0. Introduction

Le texte étudié dans ce travail est l’incipit d’ Yvain ou Le Chevalier au lion de Chrétien

de Troyes, composé vers 1177 à la cour de Champagne. Il s’agit d’un roman courtois en octosyllabes à rimes plates. La scène se situe à la cour du roi Arthur, à Cardoeil en Galles, lors de la fête de la Pentecôte. Le fragment retenu correspond aux vers d’ouverture (v. 1-52), qui décrivent la louange du « boin rois Artus », l’évocation de la cour idéale et la plainte sur la décadence de l’amour « preu et courtois ». Le roman est connu par plusieurs manuscrits, conservés notamment à la Bibliothèque nationale de France. Le fragment utilisé dans cette recherche se lit dans le manuscrit

Paris, BnF, fr. 1433^1 , copié dans le Nord de la France vers 1325 et qui réunit L’Âtre

périlleux et Le Chevalier au lion. La langue du fragment reflète ainsi une scripta

septentrionale du début du XIVᵉ siècle plutôt que la langue parlée par Chrétien lui- même en Champagne.

La fortune du texte est considérable : Yvain a été très largement copié au Moyen Âge

et a donné lieu à des adaptations dans d’autres langues, en particulier l’ Iwein de

Hartmann von Aue en moyen haut allemand, ainsi qu’à des remaniements en prose et à des traductions nordiques. Après un certain effacement avec le déclin de la chevalerie, le roman est redécouvert et réévalué à partir du XIXᵉ siècle et fait aujourd’hui partie du canon de la littérature médiévale française.

1. Le lexique

1.1 Molt/Moult

Le premier mot, molt / mout, apparaît cinq fois dans l’extrait, une fois sous la

forme molt (v.18) et quatre fois sous la forme mout (v.20, 42, 44, 45). Dans tous les

emplois du passage, il s’agit d’un adverbe de quantité ou d’intensité qui renforce un adjectif, un participe ou un verbe : « molt poi » signifie « très peu », comme notre « bien peu » moderne, tandis que « mout abaissie » ou « mout pesa » équivalent à « très abaissée », « cela lui pesa beaucoup ». On ne constate aucune différence de sens (^1) Pour ce travail, la référence principale est l’édition critique de David F. Hult, qui repose sur le manuscrit Paris, BnF, fr. 1433 et conserve une graphie proche de celle du témoin.

Parallèlement, le mot prend très tôt un sens spécialisé de « jeune vierge ». Sur le plan diachronique, le sens général « jeune fille » s’efface progressivement à partir du XVIᵉ siècle, c’est le sens spécialisé de « vierge » qui se maintient.

En français moderne, pucelle n’est plus guère vivant que dans des contextes

historiques ou littéraires, comme l’expression la Pucelle d’Orléans^6 pour désigner

Jeanne d’Arc, ou dans des emplois ironiques et connotés liés à l’idée de virginité. Le

mot survit encore dans des dérivés comme pucelage.

1.3 Preus/Preu

Le troisième vocable, preus / preu, apparaît deux fois dans l’extrait, une fois au vers 3

et une fois au vers 23. Dans les deux cas, il fonctionne comme adjectif qualificatif appliqué à des personnages humains et désigne une qualité morale dominante. La

récurrence du couplage avec courtois met en lumière la valeur idéologique du terme :

l’auteur oppose les « preus et courtois » d’autrefois aux faux amoureux contemporains, qui « se vantent » sans droit.

Étymologiquement, preu vient du latin prode, un substantif ou adverbe issu du

verbe prodesse « être utile », qui signifie d’abord « profit, avantage ». En ancien

français, le mot est polycatégoriel 7 : substantif, il renvoie à l’« utilité », au « profit », à l’« avantage »; adjectif, il est toujours laudatif. Attribué à un inanimé, il signifie « utile » ou « bon » ; attribué à un être humain, il renvoie à un individu au sommet de la hiérarchie des valeurs morales, d’abord dans le domaine guerrier (au XIIᵉ siècle, le « preu chevalier » est surtout un chevalier vaillant) puis, plus tard, dans un registre plus large où s’ajoutent des connotations esthétiques ou morales de noblesse, de beauté,

de politesse. Enfin, en tant qu’adverbe, preu signifie « beaucoup » ou « bien », selon

qu’il renvoie à une quantité ou à une valeur.

En français moderne, le substantif preu a aussi disparu ; l’adjectif a survécu sous la

forme preux, cantonné à des expressions comme « un preux chevalier^8 » ; l’ancien

adverbe n’est plus reconnaissable que dans la locution figée peu ou prou, qui

conserve la valeur quantitative originelle de « peu ou beaucoup ».

2. La graphie Dans l’ensemble, la graphie reste surtout phonogrammique : elle cherche à noter les sons de la langue telle qu’elle est prononcée. Les voyelles et diphtongues sont, par (^6) Le Robert, Dictionnaire de la langue française, consultation en ligne. (^7) Algirdas Julien Greimas, Dictionnaire de l’ancien français, Paris, Larousse, 1979, p. 476. (^8) Le Robert, Dictionnaire de la langue française, consultation en ligne.

exemple, notées de manière assez transparente pour un lecteur d’ancien français : le

groupe oi/oy dans roys (v. 1, 7) et roÿne (v. 50) correspond à une diphtongue qui

aboutira au oi de roi, reine en français moderne. Les trémas marquent le hiatus et

confirment cette tendance phonétique : Dïent (v. 26), quë (v. 46), roÿne (v.

50), ramenteü (v. 39). Du côté des consonnes, les finales en -s et -t sont régulièrement

écrites et correspondent encore à des consonnes audibles : boins (v. 1), Bretons (v.

37), nons (v. 38), mais aussi grant (v. 15, 45), avint (v. 49), retint (v. 50), mentent (v.

26), durent (v. 30), virent (v. 46). Sur ce plan, la comparaison avec l’orthographe

actuelle montre le passage d’une notation étroitement liée à la prononciation (et au système casuel) à une orthographe plus unifiée et moins phonétique. Plusieurs traits graphiques renvoient à une scripta septentrionale. La série

systématique des démonstratifs en ch-( chele, chou, chix, chill), au lieu de ce, cela,

ceux, est typique des scriptae du nord de l’aire d’oïl^9 , tout comme la fréquence

de li cas sujet et la conservation graphique de nombreuses finales en -s. Le fragment

reflète donc une variété écrite régionale du Nord, encore peu normalisée, où coexistent des formes largement partagées et des particularismes graphiques locaux, que la norme parisienne effacera en grande partie dans l’orthographe moderne.

3. L’emploi du système casuel 10 Dans ce fragment, le système casuel n’est plus vraiment productif, mais quelques traces subsistent encore, surtout pour certains masculins singuliers. On se situe clairement dans une phase avancée de disparition du bicasuel : la fonction syntaxique est de moins en moins marquée par la flexion du nom ou de l’adjectif, et de plus en plus par le déterminant et par l’ordre des mots. Pour les noms, la seule opposition nette entre cas sujet et cas régime est observable

dans le fragment concernant le mot roi. On trouve en effet la forme en -s dans des

fonctions de sujet : Li boins roys (v. 1), Li rois (v. 7), où roys/rois correspondent au cas

sujet. En revanche, dans des fonctions obliques, le même lexème apparaît sans -s : Du

roy qui fu de tel tesmoing (v. 35), Del roi, qui d’entr’euz se leva (v. 43). Pour la plupart

des autres noms, aucune opposition formelle n’est visible : chevalier apparaît toujours

sans -s quelle que soit la fonction ( Li chevalier s’atropelerent, v. 9 ; Li boin chevalier

esleü, v. 40).

(^9) David Trotter, Coup d’oeil sur les scriptae médiévales et les textes qui les représentent dans Maria Iliescu & Eugeen Roegiest, Manuel des anthologies, corpus et textes romans, 2015, ch.19, p. 358-360. (^10) P. Lauwers et M. Van Acker, Diachronie de la morphosyntaxe et analyse de textes, syllabus de cours, 2025-2026, p. 15-18.

L’article indéfini est beaucoup plus rare. On relève un courtois mors c’uns vilains

vis (v. 32), où un/uns ont à la fois valeur de « un seul » et de déterminant indéfini^14 ,

dans une tournure proverbiale. Dans la plupart des contextes où le français moderne

attendrait un article indéfini, le nom apparaît sans déterminant : dames, damoiseles,

pucheles (v. 10–11), angousses, douleurs (v. 14), biens (v. 15), Bretons (v. 37), etc.

L’absence d’article reste en effet très fréquente, notamment pour les pluriels génériques et pour les noms abstraits ou de fonction^15. Le recours à l’article sert donc surtout à marquer des référents identifiés et ancrés dans la situation, tandis que les groupes nominaux génériques ou de valeur proverbiale restent souvent nus. L’état de l’article dans ce fragment correspond ainsi à une phase avancée de mise en place du système moderne, avec un article défini masculin encore casuel, un féminin déjà uniformisé, un indéfini peu développé, et une forte concurrence de l’absence d’article.

5. L’emploi des démonstratifs Dans cet extrait, le système démonstratif est très présent et presque entièrement représenté par des formes en ch-, typiques d’une scripta septentrionale (voir chapitre

2). Sur une cinquantaine de vers, on relève une série fournie : chele (v. 5), chel (v. 42,

49), les pronoms chou (v. 25), che (v. 31, v. 33), chix (v. 29, 30), chill (v. 25, 27)

et tix (v. 44). La fréquence de ces formes fait du démonstratif un élément structurant

du passage. Le démonstratif apparaît à la fois comme déterminant et comme pronom^16.

Déterminant, il introduit un nom déjà identifié : chele feste renvoie à la Pentecôte

mentionnée au vers précédent, chel jour au jour singulier où se produit l’épisode

arthurien. Pronom, il fonctionne surtout au masculin pluriel : chix et chill sont sujets

de relatives ou de verbes principaux, tandis que de tix qui mout pesa illustre l’emploi

en régime, après une préposition.

Les formes chou et che ont une valeur plus neutre : en tête de groupe prépositionnel,

elles servent de support à une subordonnée causale ou consécutive, et dans che m’est

a vis elles jouent le rôle de sujet apparent (« il me semble que »).

6. L’emploi des pronoms sujets (^14) Philippe Ménard, Manuel du français du moyen âge, Syntaxe de l’ancien français, Bordeaux, Sobodi 1976. p. 29. (^15) Ibid., p. 26. (^16) Geneviève Joly, Précis d’ancien français. Morphologie et syntaxe, Paris, Armand Colin, 2018, chap. 11 « Les mots démonstratifs », p. 73-79.

Dans ce fragment, la fonction de sujet est le plus souvent assurée par des groupes nominaux lexicaux, et non pas par des pronoms personnels. Les pronoms sujets n’apparaissent donc qu’à certains endroits précis, ce qui correspond à un état de langue où le sujet pronominal n’est pas encore obligatoire, contrairement au français moderne.

La première personne sujet n’est représentée que par nous au vers 3 : « Que nous

soions preus et courtois ». Ce nous inclusif 17 , qui englobe le narrateur et les

destinataires, sert à formuler l’exhortation morale centrale du passage. Ailleurs, la

première personne est exprimée par des tournures comme che m’est a vis, Pour che

me plaist (v. 31, 33), où le locuteur apparaît à travers le clitique me, mais sans

recourir au pronom sujet je, qui est encore absent du fragment.

La troisième personne sujet est assurée par il. Au vers 26, « Dïent qu’il ayment, mes il

mentent », le pronom sujet il fonctionne comme un pluriel, sans marque graphique

distincte par rapport au singulier. En fin de passage, « Qu’il s’oublia et endormi » (v.

52), il renvoie au roi Arthur comme sujet singulier. Le système graphique ne distingue

donc pas encore entre il et ils, mais l’accord verbal et le contexte suffisent à

interpréter le nombre.^18

Enfin, le fragment présente l’indéfini on^19 en position de sujet dans les vers 6 et 36.

Ce on a une valeur générale (« l’on, les gens ») très proche de l’usage moderne. Son

emploi, aux côtés de sujets nominaux génériques, témoigne d’un état où le pronom sujet indéfini est déjà bien installé, sans que le recours au pronom sujet soit encore systématique dans toutes les phrases. L’ensemble du fragment montre ainsi un système où les pronoms personnels sujets existent et sont fonctionnels, mais coexistent avec de nombreux sujets nominaux et avec des phrases sans pronom exprimé. Le pronom sujet n’est donc pas encore l’élément obligatoire et omniprésent qu’il deviendra en français moderne^20.

7. L’ordre des mots Dans les propositions verbales transitives du fragment, l’ordre neutre est clairement postverbal pour l’objet direct nominal. Quand le sujet est exprimé, on (^17) Philippe Ménard, Manuel du français du moyen âge, Syntaxe de l’ancien français, Bordeaux, Sobodi 1976. p. 76. (^18) Guy Raynaud de Lage, Manuel pratique d’ancien français, Editions A.& J. Picard, Paris,

  1. p.7 et p. 46. (^19) Philippe Ménard, Manuel du français du moyen âge, Syntaxe de l’ancien français, Bordeaux, Sobodi 1976. p. 45. (^20) Ibid., p. 71.

commenter et justifier ce qui est énoncé de manière plus simple dans les phrases principales^22. Les conjonctions et mots structurants jouent un rôle essentiel dans l’articulation du

discours. Les marqueurs adversatifs mais et or organisent d’abord la progression du

commentaire : mais introduit un renversement ou une restriction par rapport à ce qui

précède (v. 18, 29, 42), tandis que or ouvre une nouvelle étape du raisonnement, en

particulier le passage du passé idéalisé au présent dégradé ( Mais or y a molt poi des

siens, v. 18 ; Or est Amours tournee a fable, v. 24).

Les liens logiques sont ensuite pris en charge par les conjonctions causales et

consécutives. Car introduit l’explication ( Car chil qui soloient amer…), Pour chou

que marque la cause au sens de « parce que » (v. 25), et Pour che sert à tirer une

conclusion ou à amorcer le récit exemplaire ( Pour che me plaist a reconter / Chose qui

faiche a escouter, v. 33–34). Enfin, si assure la reprise et la continuité de

l’argumentation, avec une valeur proche de la conséquence ou de la transition ( S’en

est Amours mout abaissie, v. 20 ; Si m’acort de tant ad Bretons, v. 37).

L’ensemble de ces éléments fait apparaître un texte où des phrases simples, juxtaposées, sont fortement reliées entre elles par un réseau serré de subordonnées et de conjonctions. (^22) Ibid., p.188-191.

Annexe Extrait du corpus^23 (^23) David F. Hult, Le chevalier au lion, 1994, Paris, LGF, p. 50-52.

32.Un courtois mors c’uns vilains vis. Traduction^24 Le bon roi Arthur de Bretagne, dont la prouesse nous enseigne à être vaillants et courtois, tenait cour si riche comme un roi, à cette fête qui coûte tant, qu’on doit nommer la Pentecôte. Le roi fut à Carduel en Galles. Après le repas, à travers les salles, les chevaliers s’assemblèrent là où les dames, demoiselles ou jeunes filles les appelèrent. Les uns racontaient des nouvelles, les autres parlaient d’Amour, des angoisses et des douleurs, et des grands biens qu’on y trouve souvent, les disciples de son couvent, qui alors était riche et bon ; mais maintenant il y a très peu des siens, car presque tous l’ont laissée, si bien qu’Amour s’en est beaucoup abaissée. Car ceux qui avaient coutume d’aimer se faisaient appeler courtois, et vaillants, et généreux, et honorables ; maintenant l’Amour est tournée en fable, parce que ceux qui n’en sentent rien disent qu’ils aiment, mais ils mentent ; et ils en font fable et mensonge, ceux qui s’en vantent sans y avoir droit. Mais, pour parler de ceux qui furent, laissons ceux qui durent en vie, car vaut mieux, à mon avis, un courtois mort qu’un vilain vivant. C’est pourquoi il me plaît de raconter une chose qui convienne à écouter, du roi qui fut d’un tel témoignage qu’on en parle près et loin ; et je m’accorde avec les Bretons sur ceci : que son nom durera toujours ; et par lui sont rappelés les bons chevaliers élus qui se travaillèrent en amour. Mais ce jour-là, ils s’émerveillèrent beaucoup du roi, qui se leva d’au milieu d’eux ; et il y en eut à qui cela pesa beaucoup, et qui en firent grand discours, parce qu’ils n’avaient jamais vu, en si grande fête, entrer en chambre pour dormir ni pour se reposer. Mais ce jour-là il advint ainsi que la reine le retint, si bien qu’il demeura tant auprès d’elle qu’il s’oublia et s’endormit. (^24) Cette traduction est basée sur ma propre version, car je trouve que celle de Hult s’éloigne trop du texte original.

Bibliographie

GREIMAS, Algirdas Julien, Dictionnaire de l’ancien français, Paris, Larousse, 1979.

HULT, David F., Le Chevalier au lion ou Le Roman d’Yvain, Paris, Librairie Générale

Française, coll. « Lettres gothiques », 1994.

JOLY, Geneviève, Précis d’ancien français. Morphologie et syntaxe, Paris, Armand

Colin, 2018.

LAUWERS, Peter & Marieke VAN ACKER, Diachronie de la morphosyntaxe et

analyse de textes, syllabus de cours, année académique 2025-2026.

LE ROBERT, Dictionnaire de la langue française, consultation en ligne.

MARCHELLO-NIZIA, Claude, « Grammaticalisation et évolution des systèmes

grammaticaux », Langue française, no 130, 2001.

MÉNARD, Philippe, Manuel du français du Moyen Âge. Syntaxe de l’ancien français,

Bordeaux, Sobodi, 1976.

RAYNAUD DE LAGE, Guy, Manuel pratique d’ancien français, Paris, A. & J. Picard,