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Le temps de l innocence livre au programme de prepa
Typology: Transcriptions
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Présentation de l'éditeur
Dans la bonne société new-yorkaise de la fin du XIXe^ siècle, où les conventions sociales sont sacro-saintes et où règne la quête permanente du « bon ton », le jeune Newland Archer s’apprête à épouser la respectable May Welland. Mais l’arrivée de la comtesse Ellen Olenska, séparée de son époux dans des circonstances jugées scandaleuses, ébranle les certitudes de Newland, attiré par cette femme en décalage avec son milieu. Plus qu’une énième histoire d’amour impossible, Le Temps de l’innocence (1920) est le récit d’une libération manquée, entravée par les lois du clan. Avec une modernité déconcertante pour son époque, Edith Wharton peint la violence des passions refoulées, mises en lumière par le personnage d’Ellen, qui bouleverse les mœurs figées du « vieux New York ».
DOSSIER La satire d’une communauté La communauté en péril Tout change, rien ne change
d’ubiquité, Edith Wharton le possédait à un point rare. C’est ainsi que dans ce roman elle se trouve à deux points opposés de la courbe : elle est revenue au temps de la vieille New York, mais elle n’y est revenue que par la pensée ; car son regard a depuis observé d’autres mœurs, d’autres milieux, et ce regard sait juger le poids étouffant de ce qui, sur le moment, pouvait paraître une coquille protectrice. C’est donc avec des sentiments mitigés qu’elle se penche sur ces années 1870, mais avec cette vision tout en nuances qu’elle a des choses, Edith Wharton n’en est-elle pas le peintre magistral? Dans le vieux débat entre l’ignorance du mal, et son expérience, ce roman s’inscrit avec éclat, car si, en apparence, il oppose l’évidente innocence de la jeune May Welland – fiancée-femme idéale – à la romanesque et troublante Mme Olenska, il ne sera pas si facile de déterminer si May Welland est blanche comme neige ou si Mme Olenska porte uniquement les couleurs vives de la passion. Pour le savoir, il faut le temps d’une vie qui se confond avec le temps du roman, et son dévoilement progressif. Mme Olenska, étrangère au clan, séparée de son époux, d’autant plus livrée aux racontars qu’elle vit seule et songe au divorce, n’est pas une femme qui fait le mal (comme tant de femmes tyranniques chez Henry James), mais une femme qui le subit. Une femme qui préfère la solitude de la vérité aux manigances sociales, aux facilités d’un faux retour auprès d’un époux riche et volage dont elle ne serait que la fausse maîtresse entretenue. Pourtant la comtesse Olenska est celle par qui le scandale arrive. Adoptée par le clan des vieilles familles puritaines, pour qui un époux est un époux, elle ne joue toutefois pas le jeu de ses mensonges. Le Temps de l’innocence restitue à merveille l’atmosphère à la fois frivole et cruelle de ces Américains aisés au milieu desquels d’autres, moins fortunés ou roués, disparaissent comme dans un gouffre. Le grand sujet de la romancière n’est-il pas de montrer à quel point le carcan social provoque la déchéance spirituelle des êtres? Dès 1905, Chez les heureux du monde analysait en effet le processus de la dégradation d’une femme qui, sans avoir une force suffisante, refuse cependant de se fondre au groupe et finit par se perdre. Aucun personnage ne vivra ici la déchéance cruelle et complète de Lily Bart, mais certains devront, d’une façon secrète, parcourir les étapes d’un enfer intime : celui du renoncement. Marié à la pure May Welland, Archer est loin de savoir où le mène ce brillant mariage et qu’une main de fer se dissimule sous le gant de satin blanc. Virginité du corps et du cœur sont ici comme des armes aux mains d’un clan avisé, préoccupé de sa survie. L’aventure de Newland Archer est l’une des plus tristes que l’on puisse traverser puisqu’elle consiste en la volatilisation d’une âme, la perte d’une personnalité qui aurait pu s’affirmer. Si, avec Portrait de femme (1881), Henry James nous donne l’admirable analyse du caractère d’Isabel Archer mariée à Osmond, liée à ce mari malfaisant par un obscur attrait du mal dont elle est la victime, Edith Wharton, avec Newland Archer, nous trace le portrait non moins aigu d’un être conventionnel, faible et bon, jouet d’un milieu qui le tient comme le marionnettiste dirige son pantin. Edith Wharton aurait-elle gardé en mémoire, par admiration de son ami Henry, ce nom de Archer qui revient ici comme un écho, accolé cette fois à un prénom masculin (Newland : « terre nouvelle », nom ironique, s’il en est), mais placé dans une situation psychologique qui n’est pas sans affinités avec celle d’Isabel Archer dans Portrait de femme? Newland Archer est lui aussi un être piégé, manœuvré, intimement sollicité par le halo obscur qui entoure Mme Olenska (son mari polonais, volage, vicieux peut-être), et l’autre vie de plaisir menée avec lui, tout comme Isabel était fascinée par Osmond : de plus, ni l’un ni l’autre de ces personnages ne sauront transformer leurs velléités en volonté. Non que cette allusion à son illustre ami prétende réduire Edith Wharton au seul rôle de disciple. Les deux écrivains ont en commun nombre de thèmes : celui de la frustration, par
exemple, et celui du « trop tard ». Cependant Edith Wharton s’aventure, bien naturellement, plus profondément dans les domaines féminins : la maternité, la procréation, la sensualité féminine ; elle n’hésite pas à affronter le concret – la pauvreté, par exemple – dans Ethan Frome. Les joutes de l’esprit le cèdent ici aux joutes de l’être avec la société ou avec les traquenards de la vie. Elle n’a pas son pareil pour habiller ses personnages de vêtements qui conviennent à la teneur de leur nature : ainsi, les splendides toilettes de Mme Olenska sont toujours vivantes : douceur du velours, animalité des fourrures ; tandis que May, vestale du foyer, prêtresse de l’ordre établi, porte des vêtements blancs qui évoquent à la fois la jeune fille sportive qu’elle est et la déesse que son orgueil lui dicte d’imiter. Si le corps est très présent (avec tout ce qui le concerne, depuis le vêtement jusqu’au geste, timide, mais brûlant), Edith Wharton demeure l’admirable interprète des passions contrariées – refoulées dans Ethan Frome , lentement assassinées dans Le Temps de l’innocence. Il ne s’agit pas ici de sublimation, ni d’un renoncement qui ferait progresser l’être dans la lumière des vérités humaines, mais plutôt du tâtonnement aveugle d’un homme qui préfère tuer un sentiment que de déranger le plan préétabli dont il devient le pion. De l’« innocence » incarnée par May et qui pare le couple d’une bonne conscience et de l’illusion de « bien » agir (mais aussi de robes satinées et d’hermines, de diamants et de silences feutrés), Edith Wharton montre le dangereux attrait pour la virilité de l’homme qui se croit en sécurité, tandis qu’il s’émascule. Conscient de la fadeur sévère, de la monotonie qui l’attend, du caractère prédateur de la perfection conjugale, Newland Archer sait que plus rien chez sa femme ne viendra le surprendre ni le combler. Très vite, il se sent un mort-vivant. De ce mariage avec l’innocence naîtront des enfants qui continueront à épouser les autres enfants de la caste dont ils sont issus, et s’il y a un espoir de changement, ce n’est pas grâce à leur volonté ni à leur originalité qu’il aura lieu, mais bien grâce au Temps, ce grand maître de la danse, et parce que tout finit toujours par changer – malgré la médiocrité des êtres. À toute cette société opaque, mais organisée, s’oppose la belle Mme Olenska, amie des artistes et des écrivains (comme l’était Edith Wharton), hésitant à divorcer (comme elle hésita à le faire), décidée à ne pas retrouver son mari quand la vie qu’il lui propose paraît impossible à reprendre parce qu’elle a soudain rencontré un amour véritable. L’ironie cruelle du livre est que ce sentiment fort, qui pourrait marquer la renaissance de cette femme remarquable, est éprouvé pour un homme qui, par faiblesse, et parce qu’il est trop tard, refuse de sacrifier sa situation sociale à la passion imprévisible. Personne n’est à blâmer dans ce trio qui se rencontre quand les jeux sont faits, mais chacun est à plaindre, immolé comme il l’est à ce clan qui, lentement, les broie un par un, tous les trois. Malgré d’inoubliables scènes de passion, où des lèvres effleurent la paume laissée nue sous le gant, on sait que le milieu a tellement coulé ses victimes dans un moule que, si elles parviennent à prendre conscience de leurs brûlantes ardeurs, c’est déjà là une action d’éclat. Une autre dimension de ce roman est de montrer l’inconsciente mauvaise foi d’Archer. Fiancé, ayant rencontré Ellen Olenska, femme mûrie par l’expérience, il ne comprend plus « le produit redoutable du système social dont il faisait partie et auquel il croyait : la jeune fille qui, ignorant tout, espérait tout » et qui lui apparaît maintenant « comme une étrangère ». En fait, il a peur. Ce qu’il lui faut, c’est un appui social, non pas un être qui doit se faire à son côté. Quand il s’exclame, au sujet de Mme Olenska, la cousine de sa fiancée, « Les femmes doivent être libres, aussi libres que nous », il se fourvoie doublement dans l’ambiguïté : d’abord parce qu’il dissimule son désir de voir Ellen vivre seule, sans homme, et donc dépendante de son amour,
derrière le livre écrit, il y en a toujours un autre prêt à l’être). Toute une vie stoïque, sans illusions, muette : la vie de May Welland, aux aguets, mais aussi, souvent, aux abois. Ce renversement dans l’esprit du lecteur, habitué à taxer l’épouse des malheurs arrivés aux protagonistes si romantiques du récit, cette pitié et cette admiration que l’on nous demande soudain pour elle sont bien une preuve du talent de la romancière. Et si nous nous étions trompés? Ne serait-ce pas May, finalement, l’héroïne, et non la sémillante comtesse toujours occupée à séduire, à charmer? Mme Olenska ne serait-elle pas un peu une « allumeuse », et May une force capable de se sacrifier jusqu’à la sainteté? Elle meurt, d’ailleurs, avant les autres, pour mieux se faire regretter.
Oui, décidément, peu de livres montrent mieux que celui-ci l’ambiguïté de l’innocence. Chacun en est doté, mais de façon singulière : Ellen Olenska qui croit à une renaissance grâce au mari d’une jeune amie avec lequel elle consomme, délicieusement, un adultère « moral » ; Newland Archer qui, à force de se laisser mener, conduit sa barque à travers les tempêtes vers le havre du conformisme de la réussite ; May, qui concentre sa volonté sur l’édifice familial, ce qui la justifie à ses propres yeux ; le jeune Archer qui, fiancé à une fille du clan, accuse ses parents de n’avoir pas su communiquer tandis que, dans sa franchise affichée, percent un soupçon de vulgarité et un zeste de cynisme à la mode. Mais qui a jamais prétendu que l’innocence existait à l’état pur? Certes pas Edith Wharton, dont le plaisir pris à dénoncer les mœurs étouffantes d’antan se teinte de mélancolie à leur chatoyante évocation.
Diane DE MARGERIE
Un soir de janvier 187., Christine Nilsson chantait la Marguerite de Faust à l’Académie de musique de New York. Il était déjà question de construire – bien au loin dans la ville, plus haut même que la Quarantième Rue – un nouvel Opéra, rival en richesses et en splendeur de ceux des grandes capitales européennes. Cependant, le monde élégant se plaisait encore à se rassembler, chaque hiver, dans les loges rouge et or quelque peu défraîchies de l’accueillante et vieille Académie. Les sentimentaux y restaient attachés à cause des souvenirs du passé, les musiciens à cause de son excellente acoustique – une réussite toujours hasardeuse –, et les traditionalistes y tenaient parce que, petite et incommode, elle éloignait, de ce fait même, les nouveaux riches dont New York commençait à sentir à la fois l’attraction et le danger. La rentrée de Mme Nilsson avait réuni ce que la presse quotidienne désignait déjà comme un brillant auditoire. Par les rues glissantes de verglas, les uns gagnaient l’Opéra dans leur coupé, les autres dans le spacieux landau familial, d’autres enfin dans les coupés « Brown », plus modestes, mais plus commodes. Venir à l’Opéra dans un coupé « Brown » était presque aussi honorable que d’y arriver dans sa voiture privée ; et au départ on y gagnait de pouvoir grimper dans le premier « Brown » de la file – avec une plaisante allusion à ses principes démocratiques –, sans attendre de voir luire sous le portique le nez rougi de froid de son cocher. Ç’avait été le coup de génie de Brown, le fameux loueur de voitures, d’avoir compris que les Américains sont encore plus pressés de quitter leurs divertissements que de s’y rendre. Quand Newland Archer ouvrit la porte de la loge réservée à son cercle, le rideau venait de se lever sur la scène du jardin. Le jeune homme aurait pu arriver plus tôt, car il avait dîné à sept heures, seul avec sa mère et sa sœur, et avait lentement fumé son cigare dans la bibliothèque aux meubles gothiques, la seule pièce où Mrs. Archer permettait qu’on fumât. Il s’était attardé, d’abord parce que New York n’était pas une de ces villes de second rang où l’on arrive à l’heure à l’Opéra – et ce « qui se fait » ou « ne se fait pas » jouait un rôle aussi important dans la vie de Newland Archer que les terreurs superstitieuses dans les destinées de ses aïeux, des milliers d’années auparavant. Le second motif de son retard était tout personnel. Il avait flâné en fumant parce que, étant au fond un dilettante, savourer d’avance un plaisir lui donnait souvent une satisfaction plus subtile que le plaisir même. Cela était vrai surtout quand il s’agissait d’un plaisir délicat – comme l’étaient du reste la plupart des siens –, et, dans cette occasion, le moment qu’il escomptait était d’une qualité si rare et si exquise que, s’il avait pu fixer avec le régisseur la minute précise de son arrivée, il n’aurait pu choisir un moment plus propice que celui où la prima donna chantait : « Il m’aime – il ne m’aime pas – il m’aime », en laissant tomber, avec les pétales d’une marguerite, des notes limpides comme des gouttes de rosée.
Naturellement, elle chantait « m’ama », et non « il m’aime », puisqu’une loi immuable et incontestée du monde musical voulait que le texte allemand d’un opéra français, chanté par des artistes suédois, fût traduit en italien, afin d’être plus facilement compris d’un public de langue anglaise. Cela semblait aussi naturel à Newland Archer que toutes les autres conventions sur lesquelles sa vie était fondée : telles que le devoir de se servir de deux brosses à dos d’argent, chiffrées d’émail bleu, pour faire sa raie, et de ne jamais paraître dans le monde sans une fleur à la boutonnière, de préférence un gardénia. « M’ama – non m’ama », chantait la prima donna , et « M’ama! » dans une explosion finale d’amour triomphant. Pressant sur ses lèvres la marguerite effeuillée, elle levait ses grands yeux sur le visage astucieux du petit ténor, Faust-Capoul, qui, sanglé dans un pourpoint de velours violet, coiffé d’une toque emplumée, essayait vainement de paraître aussi sincère que sa candide victime. Newland Archer détourna les yeux de la scène pour les plonger dans la loge d’en face. C’était celle de la vieille Mrs. Manson Mingott, qu’une monstrueuse obésité empêchait depuis longtemps de se rendre à l’Opéra, mais qui s’y faisait toujours représenter, les jours de première, par quelques personnes de sa famille. Ce soir-là, le devant de la loge était occupé par sa belle- fille, Mrs. Lovell Mingott, et par sa nièce, Mrs. Welland ; et un peu en arrière des matrones embrocardées était assise une jeune fille en toilette blanche, dont les yeux extasiés ne quittaient pas les amants sur la scène. Comme le « m’ama » de Mme Nilsson vibrait dans la salle silencieuse – les loges se taisaient toujours pendant l’air de la marguerite –, un incarnat plus vif monta aux joues de la jeune fille, embrasant son front jusqu’aux racines de ses tresses cendrées et envahissant le contour de sa jeune poitrine, où une modeste guimpe de tulle était attachée par un seul gardénia. Elle abaissa les yeux sur l’énorme bouquet de muguets posé sur ses genoux, et Newland Archer la vit caresser doucement les fleurs du bout de ses doigts gantés de blanc. Il poussa un soupir satisfait, et se retourna vers la scène. Aucune dépense n’avait été épargnée pour les décors, dont la beauté satisfaisait même les familiers des Opéras de Paris et de Vienne. Le devant de la scène, jusqu’à la rampe, était recouvert d’un drap vert émeraude. Au second plan, dans des parterres symétriques, en laine verte moussue, et bordés d’arceaux de croquet étaient plantés des arbustes en forme d’orangers, mais fleuris de roses variées. Sous ces rosiers, dans la mousse, poussaient des pensées gigantesques, toutes pareilles à ces essuie-plumes que les vieilles filles brodent pour leur pasteur. Çà et là une marguerite s’épanouissait sur une branche de rosier, présageant déjà les futurs prodiges du célèbre horticulteur Luther Burbank. Au centre de ce jardin enchanté, Mme Nilsson écoutait les déclarations passionnées de M. Capoul. Elle était vêtue d’une robe de cachemire blanc, ornée de crevés de satin bleu ciel. Une aumônière pendait de sa ceinture bleue, et ses épaisses nattes jaunes étaient soigneusement disposées de chaque côté de sa chemisette de mousseline. Elle affectait une ignorance ingénue lorsque, de la parole et du regard, l’amoureux lui indiquait la fenêtre du rez-de-chaussée du pimpant chalet de briques qui sortait de biais de la coulisse droite. « L’adorable enfant, pensa Newland Archer, son regard revenant vers la jeune fille aux muguets, elle ne se doute même pas de ce que cela veut dire. » Et il contempla le joli visage pensif avec un frémissement où l’orgueil de son initiation masculine se mêlait à un tendre respect pour la pureté profonde de la jeune fille. « Nous lirons Faust ensemble au bord des lacs italiens », se dit-il, les scènes de sa future lune de miel se confondant vaguement dans sa pensée avec les chefs-d’œuvre de la littérature que son privilège d’époux lui réservait de révéler à sa
voulait lui céder à droite de la loge ; puis, avec un léger sourire, elle se soumit et s’y installa à côté de Mrs. Lovell Mingott. Mr. Sillerton Jackson avait rendu les jumelles à Lawrence Lefferts. Tous les messieurs de la loge se retournèrent pour écouter ce qu’allait dire Mr. Jackson, car son autorité sur le chapitre de la « famille » était aussi incontestée que celle de Lawrence Lefferts sur le chapitre du « bon ton ». Il connaissait toutes les ramifications des cousinages de New York, et pouvait non seulement élucider les parentés compliquées des Mingott (par les Thorley) avec les Dallas de la Caroline du Sud, et celles des Thorley de Philadelphie – branche aînée – avec les Chivers d’Albany (en aucun cas ne confondre avec les Chivers d’University Place), mais il pouvait aussi énumérer les caractéristiques de chaque famille : comme, par exemple, la fabuleuse avarice de la branche cadette des Lefferts – ceux de Long Island –, ou encore la propension des Rushworth à faire des mariages insensés, ou encore la folie périodique de chaque seconde génération chez les Chivers d’Albany, avec lesquels leurs cousins de New York avaient toujours refusé de s’entre- allier, à la désastreuse exception de la pauvre Medora Manson, – mais aussi, sa mère était une Rushworth! Outre cette forêt d’arbres généalogiques, Mr. Sillerton Jackson portait, entre ses tempes étroites et creuses, et sous le chaume de ses cheveux argentés, un registre de la plupart des scandales et mystères qui avaient couvé sous la surface paisible de New York depuis un demi- siècle. Ses informations s’étendaient, en effet, si loin, et sa mémoire était si fidèle qu’on le croyait seul à pouvoir dire qui était réellement Julius Beaufort, le banquier, et quel avait été le sort de l’élégant Bob Spicer, le père de la vieille Mrs. Mingott. Celui-ci, quelques mois après son mariage, avait disparu mystérieusement, emportant une grosse somme d’argent qui lui avait été confiée, le jour même où une séduisante danseuse espagnole, qui faisait les délices de New York, s’était embarquée pour Cuba. Mais ces secrets, et beaucoup d’autres, étaient soigneusement gardés sous clef dans le for intérieur de Mr. Jackson. Non seulement son sévère sentiment de l’honneur lui imposait de ne pas répéter ce qui lui avait été confié, mais il se rendait compte que sa réputation de discrétion augmenterait encore les occasions d’apprendre ce qu’il voulait savoir. Ces messieurs attendaient donc avec un visible intérêt l’oracle qu’allait rendre Mr. Sillerton Jackson. De ses yeux bleus troubles, ombragés de vieilles paupières sillonnées de veines, il scruta en silence la loge de Mrs. Mingott ; puis, relevant sa moustache d’un air songeur, il dit simplement : « Je n’aurais jamais cru que les Mingott oseraient cela. »
Newland Archer, pendant ce bref incident, s’était senti dans un étrange embarras. Il lui était désagréable que la loge où sa fiancée se trouvait assise entre sa mère et sa tante devînt le point de mire de toute la curiosité masculine de New York. Il ne put d’abord identifier la dame en robe Empire, ni comprendre pourquoi sa présence suscitait un tel émoi parmi les initiés. Puis, subitement, il comprit ; et il eut un sursaut d’indignation. Non, vraiment, personne n’aurait pu supposer que les Mingott oseraient cela. Ils l’avaient osé cependant : ce n’était que trop évident. Les propos échangés, à voix basse, dans la loge derrière lui ne laissaient subsister aucun doute : la jeune femme était la cousine de May, cette cousine dont on parlait toujours dans la famille comme de la « pauvre Ellen Olenska ». Archer savait qu’elle venait d’arriver inopinément d’Europe : même, Miss Welland lui avait dit (et il ne l’en avait pas blâmée) qu’elle était allée voir « la pauvre Ellen », qui était descendue chez la vieille Mrs. Mingott. Archer approuvait entièrement la solidarité de famille, et admirait, chez les Mingott, le courage qu’ils montraient à défendre les quelques brebis galeuses que leur souche irréprochable avait produites. Dans le cœur du jeune homme il n’y avait place pour aucun sentiment mesquin ou malveillant, et il lui plaisait que sa future compagne ne fût pas empêchée par une fausse pruderie de témoigner de la sympathie, dans l’intimité, à sa cousine malheureuse. Mais recevoir la comtesse Olenska en famille était bien autre chose que de la produire en public, et surtout à l’Opéra, à côté de la jeune fille qu’il devait épouser, comme tout New York l’apprendrait le lendemain. – Non, il partageait l’avis du vieux Sillerton Jackson : il n’aurait pas cru que les Mingott oseraient cela. Archer n’ignorait pourtant pas que Mrs. Manson Mingott, la matriarche de la famille, avait l’habitude de pousser son audace jusqu’aux dernières limites. Il avait toujours admiré cette vieille dame hautaine et autoritaire, « qui avait su s’allier au chef de la riche lignée des Mingott, marier ses filles à des étrangers » – un marquis italien et un banquier anglais – et, pour comble de témérité, avait fait construire, dans le quartier lointain de Central Park, une grande maison en pierres de taille blanches, alors que la pierre brune n’était pas moins de rigueur que la redingote l’après-midi. Et cependant, elle n’était que Catherine Spicer, sans fortune ni position sociale suffisante pour faire oublier que son père s’était publiquement déshonoré. Ses filles mariées à l’étranger avaient passé dans la légende. Elles ne revenaient jamais voir leur mère, et celle-ci, devenue, comme beaucoup de personnes d’esprit actif et de volonté impérieuse, corpulente et sédentaire, restait philosophiquement chez elle. Mais la maison en pierres blanches qui prétendait imiter les hôtels de l’aristocratie parisienne était là, signe visible de son courage. Elle y trônait, entourée de meubles du XVIIIe^ siècle et de souvenirs de Louis- Napoléon – car elle avait brillé aux Tuileries dans son été –, elle y trônait avec une placidité complète, comme s’il n’y avait rien d’extraordinaire à vivre au-delà de la Trente-Quatrième Rue et dans une maison où les fenêtres n’étaient pas à guillotine, mais ouvraient comme des portes à la française.
quand il n’était pas avec les femmes, il collectionnait des porcelaines ; voilà le type, et, dans les deux cas, il payait le prix fort. Il y eut un éclat de rire, et le jeune champion insista :
Miss Welland repoussa un peu sa chaise, pour permettre au jeune homme de s’approcher de sa cousine ; immédiatement, et avec un peu d’ostentation, dans l’espoir que toute la salle verrait ce qu’il faisait, Archer s’assit auprès de la comtesse Olenska.