exercices cent sur le temps (philo), Exercises of Philosophy

Cned sequence 1 partie 3: le temps (cours)

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CNED TERMINALE PHILOSOPHIE 1
SÉQUENCE 1
PARTIE 3 : FAUT-IL SE DÉSOLER DE VIVRE DANS LE TEMPS ?
Étape 1 : S’étonner (entrée dans le cours/introduction)
L’expérience du temps est, en apparence, des
plus banales. Certes, il peut nous arriver de
penser que nous avons « tout notre temps »
pour accomplir telle ou telle tâche, mais
nous nous faisons sans doute plus souvent la
remarque que « le temps file », qu’il « passe à
toute vitesse » ou encore que « nous manquons
de temps ». Nous pourrions multiplier les
exemples d’expressions qui rendent compte
de cette relation difficile que nous entretenons
avec le temps. Si nous nous penchons sur elles,
nous nous apercevons que le temps est avant
tout conçu comme quelque chose d’extérieur à
nous, qui nous maîtriserait davantage que nous
ne le maîtrisons. Plus précisément, le temps
apparaît comme quelque chose qui n’est pas toujours disponible, et même souvent qui nous file entre les
doigts, qui nous échappe. Il n’est pas étonnant que le vocabulaire décrivant le temps en fasse quelque
chose de liquide : le « flux » du temps, l’« écoulement » du temps, etc. Il nous arrive assez souvent d’avoir
l’impression de nager à contre-courant, de lutter contre cette force qui nous entraîne malgré nous.
Mais le plus désolant, sans doute, pour l’homme, est de savoir que cet écoulement du temps produit des
effets sur lui : comme tout être vivant, l’homme doit se développer, passer du stade de l’enfance à l’âge
adulte, vieillir et enfin mourir. À la différence des autres êtres vivants, des animaux notamment, l’homme
sait qu’il est destiné à une telle fin. Il connaît ce que l’on peut appeler sa propre finitude : loin d’être
immortel ou éternel, l’homme sait que le temps a une prise irrémédiable sur lui, ce que semblent ignorer
les autres animaux. À ce titre, l’homme est conscient d’exister et non simplement de vivre.
L’homme semble donc avoir toutes les raisons de se désoler de sa condition d’être mortel. Toutefois,
n’avons-nous pas aussi l’impression que nous avons des moyens de maîtriser le temps qui passe ?
Échapper au temps relève sans doute plus du mythe ou du rêve, mais ne pouvons-nous pas domestiquer
cette force qui paraît d’abord fuir toute maîtrise ? Le temps est-il synonyme de malédiction pour l’homme
ou peut-il devenir en quelque sorte une bénédiction ?
Horloge dans une spirale infinite
Un peu de vocabulaire
Vivre : Le fait de vivre renvoie d’abord à une réalité biologique, que l’homme partage avec les autres êtres
vivants : être vivant suppose de posséder un organisme dont les différentes parties (les organes) sont dépen-
dantes les unes des autres et assurent le bon fonctionnement de l’ensemble.
Exister : En un premier sens, exister est synonyme d’être et vaut pour toute chose qui a une réalité. L’existence
s’oppose alors au néant, c’est-à-dire ce qui n’est pas. Mais en un second sens, le fait d’exister appartient en
propre à l’être humain : elle suppose la conscience de vivre mais aussi la conscience que l’existence est limitée
dans le temps.
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SÉQUENCE 1

PARTIE 3 : FAUT-IL SE DÉSOLER DE VIVRE DANS LE TEMPS?

Étape 1 : S’étonner (entrée dans le cours/introduction)

L’expérience du temps est, en apparence, des plus banales. Certes, il peut nous arriver de penser que nous avons « tout notre temps » pour accomplir telle ou telle tâche, mais nous nous faisons sans doute plus souvent la remarque que « le temps file », qu’il « passe à toute vitesse » ou encore que « nous manquons de temps ». Nous pourrions multiplier les exemples d’expressions qui rendent compte de cette relation difficile que nous entretenons avec le temps. Si nous nous penchons sur elles, nous nous apercevons que le temps est avant tout conçu comme quelque chose d’extérieur à nous, qui nous maîtriserait davantage que nous ne le maîtrisons. Plus précisément, le temps apparaît comme quelque chose qui n’est pas toujours disponible, et même souvent qui nous file entre les doigts, qui nous échappe. Il n’est pas étonnant que le vocabulaire décrivant le temps en fasse quelque chose de liquide : le « flux » du temps, l’« écoulement » du temps, etc. Il nous arrive assez souvent d’avoir l’impression de nager à contre-courant, de lutter contre cette force qui nous entraîne malgré nous.

Mais le plus désolant, sans doute, pour l’homme, est de savoir que cet écoulement du temps produit des effets sur lui : comme tout être vivant, l’homme doit se développer, passer du stade de l’enfance à l’âge adulte, vieillir et enfin mourir. À la différence des autres êtres vivants, des animaux notamment, l’homme sait qu’il est destiné à une telle fin. Il connaît ce que l’on peut appeler sa propre finitude : loin d’être immortel ou éternel, l’homme sait que le temps a une prise irrémédiable sur lui, ce que semblent ignorer les autres animaux. À ce titre, l’homme est conscient d’ exister et non simplement de vivre.

L’homme semble donc avoir toutes les raisons de se désoler de sa condition d’être mortel. Toutefois, n’avons-nous pas aussi l’impression que nous avons des moyens de maîtriser le temps qui passe? Échapper au temps relève sans doute plus du mythe ou du rêve, mais ne pouvons-nous pas domestiquer cette force qui paraît d’abord fuir toute maîtrise? Le temps est-il synonyme de malédiction pour l’homme ou peut-il devenir en quelque sorte une bénédiction?

Horloge dans une spirale infinite

Un peu de vocabulaire

Vivre : Le fait de vivre renvoie d’abord à une réalité biologique, que l’homme partage avec les autres êtres vivants : être vivant suppose de posséder un organisme dont les différentes parties (les organes) sont dépen- dantes les unes des autres et assurent le bon fonctionnement de l’ensemble. Exister : En un premier sens, exister est synonyme d’être et vaut pour toute chose qui a une réalité. L’existence s’oppose alors au néant, c’est-à-dire ce qui n’est pas. Mais en un second sens, le fait d’exister appartient en propre à l’être humain : elle suppose la conscience de vivre mais aussi la conscience que l’existence est limitée dans le temps.

Allons un peu plus loin : la question que nous nous posons est de savoir s’il faut se désoler de vivre « dans » le temps (exister). Mais avons-nous raison de penser le temps comme un élément dans lequel nous « baignons », tantôt hostile tantôt favorable? L’homme n’est-il pas essentiellement et intimement constitué par le temps? Auquel cas, est-il raisonnable de se désoler de vivre dans le temps si c’est là l’essence profonde de l’homme, et peut-être la condition de toutes les autres caractéristiques de ce qui fait le propre de l’homme : la liberté, l’histoire, la culture?

Mise en activité

À partir des problèmes que nous venons de poser, réfléchissez aux différentes attitudes que l’homme entretient avec le temps. S’agit-il toujours de déplorer le temps qui passe? Ou bien pouvons-nous parfois avoir l’impression de maîtriser le temps? Pour vous aider dans ce travail de réflexion, vous pouvez rechercher d’autres expressions ou proverbes que nous utilisons couramment à propos du temps. Vous confronterez ensuite vos résultats aux éléments du cours.

avec toute matière tangible : certes elle est extérieure à nous, mais notre travail peut la transformer et en faire quelque chose qui nous est propre. Le temps est au contraire ce qui demeure hors de toute transformation et de toute maîtrise humaines possibles. Il est l’altérité même , ce qui ne pourra jamais être assimilé. Bien plus, le temps est ce qui nous maîtrisera toujours, nous devons reconnaître notre soumission à sa puissance.

Toutefois, le temps se présente à nous de manière paradoxale : cette force sauvage est tout sauf palpable, contrairement à la matière brute que nous pouvons transformer. Autant une telle matière résiste (le sculpteur sait que la pierre va opposer une certaine résistance à sa tentative de la façonner et que va s’engager une certaine lutte entre la matière et lui). Mais la résistance n’est que le revers d’une maîtrise possible. L’impossibilité de maîtriser le temps vient précisément de son caractère « irrésistant » comme l’écrit Jankélévitch : nous n’avons aucune prise sur lui. Il est la parfaite fluidité, ce qui nous échappe en permanence, jusqu’à nous apparaître comme quelque chose sans consistance, vide. La plus grande douceur (le temps ne s’impose à nous sans aucune violence physique) est ce qui fait son aspect impitoyable : on ne peut faire ployer le temps, notre volonté est impuissante face à lui.

Le texte montre ainsi toute la cruauté que le temps témoigne à notre égard : nous sommes des jouets entre ses mains. Héraclite, philosophe présocratique du VIe siècle avant J.-C., écrit dans le même sens que « Le Temps est un enfant qui joue en déplaçant des pions : royauté d›un enfant ». Évidemment, nous autres, humains, sommes ces pions soumis au vouloir arbitraire d’un roi enfant. D’ailleurs, l’expérience que nous faisons de l’attente ou du délai qui nous sépare de ce que nous désirons, expérience symétrique à celle de l’irréversibilité de ce qui est passé, ne confirme-t-elle pas le fait que nous dépendons du bon vouloir du temps?

b. Le temps nous dévore et nous mène à la mort

Jankélévitch parle de la douceur du temps, de son caractère impalpable. Les effets qu’il produit sur toutes choses sont pour autant bien réels et constatables : les montagnes subissent l’érosion, les végétaux et les animaux connaissent un cycle de croissance puis de dépérissement, le métal rouille, etc. Si le temps affecte toute réalité matérielle, ce sont les êtres vivants qui sont directement concernés par les effets du temps, destinés qu’ils sont à vieillir et mourir. Parmi eux, l’homme est l’être qui a conscience d’être dévoré par le temps, comme l’illustre parfaitement ce tableau du peintre Francisco de Goya (1746-1828) : Bien sûr, le dieu grec représenté est Cronos, le père de Zeus et des autres dieux olympiens qu’il dévorait afin d’éviter que ne se réalise la prédiction de l’oracle : qu’il serait tué par l’un de ses fils. Cronos n’est pas Chronos, le dieu du temps en grec, mais le rapprochement entre les deux noms divins, identiques à une lettre près, fut rapidement fait et l’on finit par assimiler le dieu Cronos dévorant ses enfants au temps (Chronos)…dévorant ses enfants, c’est-à-dire nous.

Francisco de Goya, Sans titre, dit « Saturne dévorant l’un de ses enfants »

Mise en activité

Réfléchissez aux différents effets que le temps peut avoir sur l’homme. Quels sont-ils? Comparez votre travail avec la réponse ci-dessous.

—— Eléments de réponse

Hormis les changements physiques qui nous affectent, on constate que les actes et les paroles disparaissent de notre conscience. Même si la mémoire en conserve une partie, ils sont pour la plupart consumés par l’oubli. Il n’apparaît ainsi aucune permanence dans le temps, que ce soit du point du corps ou du point de vue de l’esprit.

Si le temps livre à la mort tous les êtres vivants, seul l’homme semble avoir le privilège d’en avoir conscience. L’homme est l’être mortel dans le sens précis où il se sait destiné à la mort. La finitude de son existence peut être pour l’homme l’origine d’une angoisse : il lui est en effet difficile de songer à ce destin sans éprouver un certain malaise. Blaise Pascal, philosophe du 17e^ siècle (1623-1662), montre dans ses Pensées comment l’homme cherche, au moyen de n’importe quelle activité (les loisirs, le jeu, la conversation et même le travail) à se détourner de cette pensée. Le divertissement (qu’il faut entendre en son sens étymologique de « ce qui nous détourne » de quelque chose) est ainsi une manière d’éviter de penser à la fuite du temps et à ses effets sur notre existence.

c. L’homme désire accéder à l’éternité

Face à cette angoisse, une autre solution peut consister dans le fait de rêver d’éternité et même d’immortalité. Il n’est pas étonnant que de nombreux mythes fassent de l’immortalité l’un de leurs objets centraux, même si c’est souvent pour constater qu’elle demeure hors de la portée de la majorité des hommes. Ainsi les Grecs opposent les « mortels » aux dieux qui vivent éternellement grâce à la consommation du nectar et de l’ambroisie.

Certains mythes, au contraire, semblent donner cette capacité à l’homme : pensons ainsi à la fontaine de jouvence qui se retrouve dans plusieurs traditions (notamment grecque et chrétienne) : tout homme buvant de son eau, ou se baignant dedans, serait capable de retrouver sa jeunesse et de résister ainsi au caractère irréversible du temps.

Lucas Cranach, Fontaine de Jouvence, 1546

Plus récemment, certaines œuvres de science-fiction conçoivent des machines à remonter le temps, renouvelant le mythe en lui ajoutant la dimension de la technique moderne.

2 - L’homme peut s’efforcer de maîtriser le temps

a. Le temps est un « bien » que nous pouvons en partie maîtriser

Le rapport au temps que nous avons décrit semble unilatéral : le temps nous maîtriserait entièrement et nous serions condamnés à espérer y échapper en accédant à une forme d’éternité. Ne peut-on pas développer un rapport plus optimiste au temps? Malgré son caractère irréversible, n’a-t-on aucun moyen de le maîtriser, ne serait-ce qu’en partie, sans chercher pour autant à s’évader hors du temps en atteignant une éternité incertaine?

Sénèque, philosophe romain du Ier siècle ap. J.-C. qui appartient à l’école stoïcienne, invite son disciple Lucilius à penser en d’autres termes sa relation au temps :

Que retenir de ce texte?

Cette lettre de Sénèque à Lucilius défend la thèse selon laquelle le temps est notre propriété la plus intime : « le temps seul est à nous ». Nous mesurons ici à quel point ce texte s’oppose à l’attitude la plus commune, décrite par Jankélévitch, selon lequel le temps est une force qui nous est entièrement extérieure. Loin d’être indomptable, le temps est, aux yeux de Sénèque, parfaitement maîtrisable.

Le temps est un bien fragile qui peut rapidement nous échapper, faute d’une maîtrise suffisante. D’une certaine manière, l’inquiétude que nous avons décrite dans la partie précédente semble ici remplacée par

Sénèque

Fais-le, mon cher Lucilius : affirme ta propriété sur toi-même, et le temps que jusqu’ici, on t’enle- vait, on te soutirait ou qui t’échappait, recueille-le et préserve-le. Persuade-toi qu’il en va comme je l’écris : certains moments nous sont retirés, certains dérobés, certains filent. La perte la plus honteuse, pourtant, est celle que l’on fait par négligence. Veux-tu y prêter attention : une grande partie de la vie s’écoule à mal faire, la plus grande à ne rien faire, la vie tout entière à faire autre chose. Quel homme me citeras-tu qui mette un prix au temps, qui estime la valeur du jour, qui comprenne qu’il meurt chaque jour? C’est là notre erreur, en effet, que de regarder la mort devant nous : en grande partie, elle est déjà passée ; toute l’existence qui est derrière nous, la mort la tient. Fais donc, mon cher Lucilius, ce que tu écris que tu fais, embrasse toutes les heures ; de la sorte, tu dépendras moins du lendemain quand tu auras mis la main sur l’aujourd’hui. Pendant qu’on la diffère, la vie passe en courant. Toute chose, Lucilius, est à autrui, le temps seul est à nous ; c’est l’unique bien, fugace et glissant, dont la nature nous a confié la possession : nous en chasse qui veut. Et si grande est la sottise des mortels que les objets les plus petits et les plus vils, du moins remplaçables, ils supportent de se les voir imputés quand ils les ont obtenus, que nul ne se juge redevable en quoi que ce soit pour avoir reçu du temps, alors que c’est le seul bien que, même reconnaissant, l’on ne peut rendre. Sénèque, Lettres à Lucilius , Lettre I, traduction M.-A. Jourdan-Gueyer, GF Flammarion

une certaine insouciance à l’égard de ce temps que nous possédons : puisque la mort semble être devant nous, qu’elle appartient au futur, elle nous laisse du temps disponible, que nous pouvons perdre. L’inversion que Sénèque propose par rapport à la conception la plus commune, en inscrivant la mort derrière nous et non devant nous, vise à nous rappeler que le temps presse : chaque moment perdu l’est définitivement, mais cette perte est parfaitement évitable. Il y a urgence à accorder à chaque instant la valeur qui lui revient et à ne pas le perdre de manière injustifiée.

Le temps n’est donc pas la force indomptable qu’elle nous paraissait être au début de notre réflexion. Au contraire, c’est sa fragilité qui est ici soulignée en même temps que la possibilité de sa maîtrise. Comment pouvons-nous alors avoir prise sur ce bien qui nous appartient alors même qu’il semble toujours nous échapper?

b. L’homme peut maîtriser le temps en le mesurant

Maîtriser une chose qui, comme le temps, échappe à toute perception, suppose que l’on puisse malgré tout s’en faire une représentation. La représentation permet de faire du temps quelque chose d’objectif. L’une des manières de représenter le temps est de l’assimiler à un espace continu, homogène (c’est-à-dire d’une qualité toujours identique) et divisible. C’est ce que nous faisons lorsque nous fabriquons une horloge sur laquelle les heures et les minutes représentent des segments réguliers, ou encore lorsque nous traçons une frise chronologique où les années voire les siècles sont figurés par des longueurs identiques. Le temps ainsi représenté n’est pas différent du temps auquel s’intéresse le physicien.

L’homme s’est ainsi doté d’instruments permettant de mesurer le temps et, ce faisant, de le mesurer : calendriers, sabliers, cadrans solaires, horloges, chronomètres, etc. Le temps peut dès lors être divisé et les segments de temps répartis en fonction des différentes activités humaines.

Le temps devient un bien commun puisque sa mesure se fait à partir de références partagées par tous (la date, l’heure, etc.) : le temps vécu se transforme en un temps social, objectif. C’est sur fond de l’existence d’un tel temps social que l’on peut discuter du partage du temps (l’« emploi du

Encadré : le temps vécu et le temps physique Le physicien s’intéresse lui aussi au temps. Mais ce n’est pas le temps tel que nous le vivons, qui passe trop rapidement et parfois trop lentement à notre goût, qui retient son attention. Par exemple, dans la formule de la vitesse : v = d / t, où t est le temps pendant lequel la distance d a été parcourue et qui nous donne un résultat en mètres par seconde, ou en kilomètres par heure, on remarque que le temps est compris à partir d’une certaine unité de mesure (ici la seconde ou l’heure). L’homme maîtrise le temps en le mesurant et en créant de telles unités nécessaires à sa mesure. Qu’est-ce qui caractérise un tel temps? On s’aperçoit que pour pouvoir le mesurer et définir certaines unités, il faut que le temps soit homogène, c’est-à-dire soit toujours « le même ». Peu importe la manière dont une heure est remplie (ou une minute, une année, un siècle, etc.), que ce soit en regardant un film ou en lisant un cours de philosophie, peu importe donc la manière dont nous vivons cette heure. Une heure reste définie comme la succession de soixante minutes. On ne retient donc du temps que son aspect quantitatif (le fait que nous pouvons le voir comme une somme d’unités de temps prédéfinies) et mesurable (par un chronomètre, un sablier, une horloge, etc.). Décrit ainsi, le temps ne présente pas beaucoup de différence avec l’espace qui lui aussi est mesurable parce qu’on peut le concevoir comme homogène : un kilomètre vaut mille mètres, peu importe que ces mille mètres correspondent à une portion de l’océan, à la hauteur d’une montagne ou encore à la distance que doit parcourir un coureur sur une piste d’athlétisme.

TRANSITION

Si l’homme peut ainsi maîtriser le temps malgré son aspect irréversible, n’est-ce pas parce que l’homme est constitué par le temps? Loin de lui être étranger, ou d’être le milieu « dans » lequel vit l’homme, le temps n’est-il pas ce qui fait de l’homme un homme? Y a-t-il dès lors un sens à se désoler du fait que le temps nous constitue de part en part?

3 - Le temps est ce qui nous constitue

a. L’homme est temps, il n’est pas dans le temps

Si l’homme est capable d’avoir une certaine prise sur le passé par la mémoire ainsi que sur l’avenir par son projet, n’est-ce pas parce que l’homme est intimement constitué par le temps? Il ne s’agit plus de dire que le temps est notre bien propre, comme chez Sénèque – bien qui peut nous être facilement ôté – mais qu’il définit notre nature même d’être humain. L’homme serait défini comme l’être temporel par excellence. Encore faut-il définir ce qu’est le temps qui constitue ainsi notre essence. C’est ce que se propose de faire Bergson, philosophe français de la fin du XIXe^ siècle et du début du XXe^ siècle (1859-1941) dans le texte suivant, extrait de L’Evolution créatrice.

Mise en activité

Lisez très attentivement le texte de Bergson qui suit et répondez au brouillon aux questions posées ensuite. Vous comparerez vos réponses aux éléments de correction proposés.

Point méthode Comme dans une dissertation, nous avons étudié deux thèses opposées répondant directement à la question posée : 1°) le temps semble nous dominer par son caractère irréversible ; 2°) nous pouvons néanmoins chercher à le maîtriser. Ce troisième et dernier temps revient sur le sujet et en interroge le présupposé (l’affir- mation implicite qu’il contient) que nous n’avons pas remis en question jusque-là : nous ne vivons sans doute pas « dans » le temps, comme le suggère le sujet, nous sommes essentiellement constitués par le temps. La première expression (celle du sujet) semble supposer que le temps est une force extérieure, la seconde fait du temps notre réalité la plus intérieure. Vous pouvez utiliser cette méthode dans vos propres dissertations, si le sujet contient bien sûr un tel présup- posé. Ce n’est pas toujours le cas. Attention : vous ne pouvez revenir sur le présupposé du sujet pour le questionner que si vous avez répondu à la question posée dans les parties précédentes.

Bergon

Bergson photographié par Henri Manuel, vers 1930 Bergson

Questions

1) Quelle différence Bergson fait-il entre durée et instant?

2) Pourquoi la durée constitue-t-elle l’« étoffe » de notre vie psychologique?

—— Eléments de réponse

1) La durée exprime l’idée d’une extension dans le temps tandis que l’instant renvoie à un moment ponctuel, isolé, de la durée. L’opinion commune considère que la durée est ainsi une somme d’instants, une succession de moments ponctuels qui, pris ensemble, forment un certain continuum. Cette manière de penser est erronée aux yeux de Bergson : elle manque ce qui fait l’essence du temps. En effet, si l’on additionne les instants isolés les uns après les autres, on ne saurait retrouver la continuité qui caractérise la durée. Nous n’obtenons que des instants identiques les uns aux autres mais qui n’entretiennent entre eux aucune relation. La véritable durée est au contraire celle qui intègre pleinement le passé au présent et à l’avenir : notre expérience de la durée est celle d’une totalité de laquelle on ne saurait isoler des instants abstraits. Mieux : chaque instant cumule en lui la mémoire du passé et l’attente de l’avenir. Pour comprendre cela, Bergson prend parfois l’exemple d’une mélodie que nous écoutons : chaque note ne vient pas remplacer la précédente en la faisant oublier. Une note n’est pas entendue de manière isolée, elle l’est en fonction des notes précédentes : c’est le mouvement continu des notes prises ensemble qui forme une mélodie. De même, une mélodie crée un effet d’anticipation tel que nous nous attendons à entendre un certain enchaînement. C’est pourquoi Bergson considère que la durée ne doit pas être confondue avec la représentation spatiale du temps, ce qui arrive dès lors que l’on cherche à le mesurer, ce dont nous avons parlé dans notre partie II b. En effet, diviser le temps en années, jours, heures, minutes, secondes, c’est le répartir en segments égaux, en instants homogènes et identiques, ce qui s’est montré très pratique pour disposer d’un temps social commun, ou pour penser le temps en physique. Mais la durée vécue suppose une continuité qui est étrangère à une telle représentation spatiale.

2) Si la durée est étrangère à la spatialisation du temps, c’est qu’elle est avant tout qualité et non quantité. Nous le percevons bien dans notre expérience quotidienne : une heure consacrée à un divertissement (regarder un film qui nous captive par exemple) passera beaucoup plus vite qu’une heure consacrée à une tâche pénible. Le temps mesuré est le même. Pour autant, la durée n’aura pas la même qualité dans un cas et dans l’autre. Or, c’est bien une telle durée qui constitue notre « vie psychique » profonde , « sous les symboles qui la recouvrent » (entendons par là le langage ainsi que tout ce qui possède une origine sociale). Nous ne faisons pas l’expérience d’instants distincts et en même temps identiques qui se renouvelleraient en permanence : ce serait vivre dans un présent perpétuel. Au contraire, ce que nous avons vécu se cumule avec ce que nous sommes en train de vivre et même oriente notre manière de considérer le futur. Notre présent et notre avenir « prennent la couleur » de notre passé. La mémoire dont nous avons parlé dans le chapitre précédent est plus qu’une faculté qui rendrait disponible certains souvenirs quand nous le souhaitons : elle est l’essence même de notre conscience, son « étoffe ». Le temps dans sa durée « concrète », c’est-à-dire entière, remplie de notre vécu passé et de notre attente de l’avenir, nous constitue pleinement.

Quant à la vie psychologique, telle qu’elle se déroule sous les symboles qui la recouvrent, on s’aper- çoit sans peine que le temps en est l’étoffe même. Il n’y a d’ailleurs pas d’étoffe plus résistante ni plus substantielle. Car notre durée n’est pas un instant qui remplace un instant : il n’y aurait alors jamais que du présent, pas de prolongement du passé dans l’actuel, pas d’évolution, pas de durée concrète. La durée est le progrès continu du passé qui ronge l’avenir et qui gonfle en avançant. Du moment que le passé s’accroît sans cesse, indéfiniment aussi il se conserve. Bergson, L’Evolution créatrice , Chapitre premier

c. Le temps fait de l’homme un être historique

Nous avons considéré jusque-là le rôle du temps dans la constitution de l’individu. Mais l’homme ne vit pas cette temporalité, et la liberté qui en dépend, de manière solitaire. Il appartient à une communauté qui traverse le temps collectivement. L’homme est un être qui cumule et transmet des savoirs et des techniques, qui respectent des traditions (terme qui renvoie à celui de transmission). La vie humaine ne se réduit pas à sa vie biologique ou animale qui, elle, ne connaît aucune progression, ou presque aucune. Au contraire, l’homme est un être qui a une histoire : il hérite des générations passées et a ainsi une mémoire collective, de même qu’une communauté se projette dans l’avenir. On le voit : le rapport de l’individu au temps est analogue à celui de la communauté à l’histoire. Il est impossible de penser l’histoire indépendamment de la question du temps. Mais comment cette conscience historique de l’homme se rapporte-t-elle au temps? C’est à cette question qu’a tenté de répondre Walter Benjamin, philosophe allemand du début du XXe^ siècle (1892-1940) inspiré notamment par la pensée de Karl Marx :

Que retenir de ce texte?

Ce passage des Thèses sur l’histoire écrites en 1940 fait étrangement écho aux textes de Bergson que nous avons examinés précédemment. Le passé historique n’est pas, aux yeux de Benjamin, un passé définitivement révolu et disparu, de même que, pour Bergson, le passé n’était pas remplacé et effacé par le présent dans la conscience de l’individu. Les deux philosophes se rejoignent dans la critique de la représentation du temps comme quelque chose d’« homogène et vide ». Le temps historique n’est pas plus un temps mesurable, constitué d’instants identiques qui se succèdent et qui sont substituables les uns aux autres.

Certains moments du passé peuvent, selon Benjamin, avoir une dimension proprement actuelle, c’est- à-dire devenir une référence qui permet aux individus du présent d’agir en un certain sens. C’est ce que Benjamin nomme l’« à-présent » de tel moment passé. L’exemple donné par le texte est celui de la Révolution française, dont certains de ses acteurs, comme Robespierre, pouvaient mobiliser la référence à la Rome antique. Il n’est pas étonnant, en effet, que des hommes ayant fréquenté les grands textes des historiens romains, se soient souvenus, au moment où ils arrachaient le pouvoir à la monarchie, que la république romaine était née d’une destitution des rois qui régnaient auparavant et se soient identifiés à certains héros de la Rome républicaine, comme Brutus. Il n’y a pas d’action historique qui soit uniquement tournée vers l’avenir : les hommes qui agissent dans l’histoire veulent certes construire un autre futur, mais ils le font les yeux tournés vers le passé. La mode ne fonctionne pas si différemment si l’on suit ici ce que veut montrer Benjamin : l’invention de nouvelles tendances suppose de rechercher dans le passé ce qui pourrait être rendu actuel.

Walter Benjamin

© wikimedia.org

L’histoire est l’objet d’une construction dont le lieu n’est pas le temps homogène et vide, mais qui forme celui qui est plein “d’à-présent”. Ainsi pour Robespierre, la Rome antique était un passé chargé “d’à-présent” surgi du continu de l’histoire. La Révolution française s’entendait comme une Rome recommencée. Elle citait l’ancienne Rome exactement comme la mode cite un costume d’autrefois. C’est en parcourant la brousse de l’autrefois que la mode flaire le fumet de l’actuel. Elle est le saut du tigre dans le passé. Walter Benjamin, « Sur le concept d’histoire », Thèse XIV, traduction M. de Gandillac revue par P. Rusch, in Œuvres III , Folio, Gallimard

Conclusion

Assurément, il y aurait lieu de se désoler de vivre dans le temps si celui-ci n’était qu’une puissance arbitraire se jouant de nous comme des pions. L’immortalité serait sans doute enviable mais il ne nous est pas possible de nous extraire du temps, sauf peut-être en de très rares occasions, par exemple lorsqu’un artiste sait que son chef-d’œuvre lui survivra. Telle est notre condition. Mais le temps est aussi pour l’homme l’occasion d’affirmer sa maîtrise : la fuite du temps n’est peut-être pas tant le fait du temps lui-même que celui de notre négligence devant sa valeur inestimable. Se désoler de notre condition d’êtres temporels semble être une attitude dérisoire si nous pouvons affirmer, en partie du moins, notre maîtrise du temps.

Mais la question a-t-elle toujours le même sens si nous constatons que le temps n’est pas ce dans quoi nous vivons mais ce qui nous constitue de la manière la plus intime? Ne devons-nous pas nous féliciter d’être les seuls êtres pour lesquels le temps n’est pas la répétition d’un même « maintenant » (ce à quoi pourrait bien ressembler, finalement, une éternité très ennuyeuse !) mais est l’expérience d’une véritable durée dans laquelle s’inscrivent la mémoire du passé et l’attente de l’avenir? N’est-ce pas ce qui nous permet de nous dire libres, aussi bien individuellement que collectivement?

Un point méthode

Il est temps, une fois cette leçon lue de près, et avant de vous évaluer au moyen de l’OA, de revenir sur la structure du propos. Vous y avez retrouvé les différents éléments d’une dissertation : introduction, parties et sous-parties, transitions, des exemples et des références à quelques textes philosophiques. Chaque partie apporte une réponse à la question et la dernière, comme nous l’avons expliqué dans l’encadré au début du III, revient sur le présupposé du sujet.

Plan de la leçon-dissertation

I) La conscience de vivre dans le temps semble être la malédiction de l’homme.

a) L’homme semble soumis à l’irréversibilité du temps. b) Le temps nous dévore et nous mène à la mort. c) L’homme désire accéder à l’éternité.

Transition : il est sans doute plus raisonnable de chercher à maîtriser le temps plutôt que de se désoler d’y être soumis.

II) L’homme peut s’efforcer de maîtriser le temps.

Le temps est un « bien » que nous pouvons en partie maîtriser. L’homme peut maîtriser le temps en le mesurant. L’homme a une prise sur son passé et sur son avenir.

Transition : l’homme est moins dans le temps qu’il est constitué par le temps.

III) Le temps est ce qui nous constitue.

L’homme est temps, il n’est pas dans le temps. Le temps est la source de la liberté humaine. Le temps fait de l’homme un être historique.

Conclusion : Il n’y a pas lieu de se désoler de vivre dans le temps : c’est là notre essence et la source de notre liberté, à la fois individuelle et collective.

Crédits

Page 1 : liseykina © iStock/Getty-Images-Plus

Page 4 : Francisco de Goya, Sans titre, dit « Saturne dévorant l’un de ses enfants », Série des « Peintures noires », 1819-1823 - Huile sur toile, 146 × 83 cm - Espagne, Madrid, musée du Prado

Page 5 : Lucas Cranach l’Ancien, Fontaine de jouvence, 1546 - Huile sur panneau de bois, 120,6 x 186,1 cm

  • Allemagne, Berlin, Gemäldegalerie

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