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Dans ce document, l'auteur examine la nature de l'aventure chevalesque dans les romans de Chrétien de Troyes en explorant les niveaux narratif, temporel et spatial. Il souligne l'importance des obstacles anthropomorphes, particulièrement ceux présentant une nature masculine, et distingue deux catégories d'obstacles : ceux qui sont intérieurs au héros et ceux qui sont extérieurs. L'auteur met en évidence comment le triomphe du héros met fin à la souffrance des innocents et révèle sa caractère messianique et libérateur. Enfin, il souligne deux traits fondamentaux de l'aventure chevalesque chez Chrétien : la répétition d'un même temps et l'originalité de son écriture.
Tipo: Ejercicios
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Mª Esclavitud Rey Pereira, U.C.M.
I - Introduction
M. Stanesco, à la suite de P. Zumthor, affirmait que pour la conscience romanesque du Moyen Âge l’action dans le roman adoptait la forme de l’aventure:
« […] ce qui ad-vient –c’est-à-dire l’irruption de l’inconnu, de l’inouï, de l’estrange… » 1
Ce qui semble particulièrement vrai dans les romans de Ch. de Troyes, dans lesquels cette action-aventure informe (dans le sens de « façonner », « donner une forme ») les différents niveaux du texte :
En définitive, et pour employer la distinction si chère aux clercs du Moyen Âge (entre la matière et le sens d’un texte), on pourrait en conclure qu’une analyse de l’aventure ou aventures qui construisent un roman de chevalerie mettrait en évidence comment l’aventure chevaleresque...
Notre contribution, forcement limitée, d’un côté par l’espace dont nous disposons, et, de l’autre, par le champ d’application choisi, les romans de Chrétien de Troyes, va donc approfondir, encore que partiellement, ces trois niveaux ou modes de fonctionnement de l’aventure chevaleresque dans le corpus textuel délimité; surtout les deux premiers niveaux, que d’ailleurs nous présenterons de manière indistincte, tout en suivant le mouvement naturel de lecture qui perçoit la matière romanesque comme de la « matière informée », alors que, par rapport au troisième niveau, nous nous limiterons à souligner ici quelques aspects généraux sur le sens de l’aventure dans ces romans, car toute considération plus précise relèverait d’une étude particulière de chaque roman que nous ne pourrons entreprendre dans ces pages.
(^1) Vid. M. Stanesco, «Les lieux de l’aventure dans le roman français du Moyen Âge flamboyant», in Études Françaises, 32, 1, pp. 21-34, p. 21.
C’est ainsi que cet exposé commencera sur une révision des caractéristiques de l’aventure chevaleresque chez Chrétien de Troyes, de sa valeur et de ses implications, en corrélation toujours avec l’instance narrative qui lui est inséparable, le chevalier. Nous allons ensuite y ajouter quelques considérations à l’égard des deux autres composantes du récit romanesque qui complètent et précisent nécessairement le cadre de l’aventure dans le roman, c’est-à-dire, ses coordonnées temporelle et spatiale. Pour nous référer, dans un troisième moment, à la voix narrative du roman, car celle-ci, en raison même de la manière de raconter qui lui est propre, contribue à construire, avec les autres composantes textuelles déjà mentionnées, l’effet de sens que le texte nous transmet. Ces trois moments de notre analyse seront fréquemment traversés d’allusions et de courtes réflexions concernant les effets de sens que ces textes créent et transmettent, ce qui les rend responsables, en dernière instance, de l’intentionnalité et la portée de l’oeuvre romanesque christanienne. Finalement, notre conclusion au présent travail essaiera de mettre en relief, au moyen d’une courte synthèse, les aspects fondamentaux traités dans ces pages.
Mais avant d’aborder l’analyse de l’aventure chevaleresque dans les romans de Chrétien de Troyes, présentons, très schématiquement, l’écrivain et son œuvre.
On peut dire sans doute de Chrétien de Troyes qu’il est le premier grand romancier de la littérature française. Il est né en 1135 et meurt vers 1190. Il a vécu une grande partie de sa vie dans la cour fastueuse de Marie de Champagne, puis il a passé ses dernières années au service de Philippe d’Alsace, dans la cour de Flandre, où il est mort. Le peu de choses que nous savons de lui, c’est son oeuvre qui nous l’a livré. Aussi, dans les prologues de certains de ses romans le même auteur nous parle-t-il de ses bienfaiteurs, de son oeuvre, ses sources et ses influences, de ses intentions et encore de son travail d’écriture. De plus, une analyse du contenu de ses romans met en évidence les quatre grandes sources d’inspiration qui informent son oeuvre :
Outre ses cinq romans chevaleresques, qui constituent l’objet de notre étude : Érec et Énide (écrit vers 1165), Cligès (qui date de 1176), Le chevalier de la Charrette et Le chevalier au Lion (écrits tous les deux entre 1177 et 1181) et Le conte du Graal (écrit avant l’année 1190), il est encore l’auteur de plusieurs chansons lyriques, écrites en français, et de
Une mission, certes, où aventure chevaleresque et charité chrétienne finissent pas s’apparenter. Or il faudra signaler que l’œuvre romanesque de Chrétien de Troyes montre une certaine évolution à cet égard, car, en effet, ses deux premiers romans, Érec et Énide et Cligès échappent à cette généralité en présentant des conflits qui manifestent une portée individuelle et dont la résolution n’implique que le couple protagoniste : la conciliation de la vie chevaleresque et la vie conjugale, dans le cas d’ Érec et Énide, et la récupération du trône grec et le mariage avec la femme aimée, dans celui de Cligès ; à la limite, le seul avantage pour la communauté qui pourrait dériver du triomphe des héros consisterait en ce que celui-ci nous permet d’espérer un exercice du pouvoir juste et exemplaire, aussi bien chez Érec, comme roi de Nantes, que chez Cligès, en tant qu’empereur de Constantinople. Par contre, dans les trois autres romans le triomphe des héros ne revêt pas la gloire mondaine de celui de ses prédécesseurs : les destins de Lancelot et de Perceval restent ouverts… pour ne pas parler de celui de Gauvain dans Le conte du Graal! Et quant à Yvain, le héros de Le chevalier au Lion , si bien il est vrai que son triomphe est complet car il finit par récupérer non seulement l’amour de sa femme mais aussi le domaine magique de « La Fontaine », il ne l’est pas moins que cette gloire demeure à l’arrière-plan, pour mieux mettre en relief l’irrécusable mission de défense du pays et de protection de ses sujets qu’il va, dorénavant, assumer.
Une telle conception de l’aventure comporte d’autres traits qu’il convient de signaler ici :
« [...] Tout cela implique le cheminement d’un lieu à un autre, moins dans le sens d’un parcours objectif d’une distance entre les choses que du franchissement par le héros de ses propres limites. »^5
… Et pour parvenir, parallèlement, à la connaissance de la réalité extérieure, ainsi qu’à la découverte de sa mission dans le monde. Évidemment, les romans de Chrétien de Troyes vont mettre l’accent beaucoup plus sur le processus même de l’aventure que sur un, toujours différé, point d’arrivée.
(^5) M. Stanesco, o.c. p. 22.
Au sujet des différentes morphologies de l’obstacle dans les romans de Chrétien de Troyes, soulignons que des exemples concrets de chacune d’entre elles abondent dans ces ouvrages ; mais je ne vais m’attarder ici, ne serait-ce qu’un moment, que sur les obstacles anthropomorphes de ces romans, et plus particulièrement sur ceux qui présentent une nature masculine, car il faudrait mettre en relief plusieurs de leurs aspects, très importants pour l’évolution postérieure de l’aventure ou pour la compréhension de sa portée et sa transcendance.
Commençons tout d’abord par remarquer que cet ensemble d’antagonistes ou opposants des héros christaniens n’est pas tout à fait homogène, puisque d’importantes différences concernant les valeurs représentées par les membres du groupe nous permettront d’y distinguer deux catégories différentes :
Il s’agit là d’un procédé que Chrétien affecte particulièrement car il lui permet d’établir dans ses textes toute sorte de parallélismes, de gradations et de contrastes... bref, des comparaisons, plus ou moins explicites, des comportements des héros, visant la définition ou le renforcement, non seulement de leurs valeurs positives comme individus, mais aussi de leurs positions relatives à l’intérieur du groupe humain auquel ils appartiennent.
révélateurs qui se produisent à son passage et que ses forces le lui permettront... les compétences demandées pour l’accomplissement d’ une telle entreprise étant alors de l’ordre du « savoir » et du « pouvoir », la célèbre double catégorie médiévale.
Jusqu’ici les principales caractéristiques de l’aventure chevaleresque dans l’œuvre de Chrétien.
b) L’aventure chevaleresque dans l’espace et dans le temps.
L’espace et le temps constituent nécessairement le cadre dans lequel se développe l’aventure. Évidemment, ce n’est pas le moment de faire une analyse détaillée de ces deux structures, je vais simplement donner quelques indications sur la construction du temps et de l’espace en relation avec la naissance de l’aventure dans les romans de Chrétien. Notre auteur fait presque toujours usage de la même structure spatio-temporelle comme point de départ de l’aventure – normalement à plusieurs reprises dans le même roman -. Il s’agit de la répétition d’un même temps : un jour saint, de grande fête religieuse (notamment le dimanche de Pâques, le jeudi de l’Ascension ou le jour de la Pentecôte), où la Cour du roi Arthur se trouve réunie autour du roi et de la reine : même espace, alors, et mêmes personnages : le roi, la reine et les chevaliers de la Table Ronde. Voilà la séquence, si chère à Chrétien où se produit la « conjoincture », c’est le mot employé par l’auteur, de tous les éléments nécessaires à l’irruption de l’aventure… normalement sous la forme d’un possible danger qui menace la Cour du roi, que ce soit la Cour tout entière ou bien l’un ou plusieurs de ses membres : le roi (p. ex. l’épisode de la coupe volée par le chevalier Vermeil de Le c onte du Graal) , la reine (p. ex. son enlèvement par Méléagant dans Le chevalier de la Charrette ) ou l’un ou plusieurs chevaliers (p. ex. les défis lancés à Gauvain et à Perceval par la hideuse demoiselle de la mule, dans Le Conte du Graal )... Un danger qui va forcer la sortie du château d’un ou plusieurs chevaliers d’Arthur afin d’en écarter la menace et de rétablir, soit l’équilibre perdu, soit sa/leur renommée, son/ leur honneur. Ces chevaliers vont suivre chacun, comme on l’a déjà indiqué, son aventure particulière dans l’errance. Notons ici que c’est Chrétien qui a créé le type du chevalier errant. C’est alors que commencent le temps et l’espace de l’aventure. Normalement, le narrateur des romans de Chrétien fait une présentation chronologique du temps. Quant à la construction spatiale, celle-ci semble obéir aux trois oppositions, partout présentes chez Chrétien, dont les pôles seraient : espace naturel / espace construit, espace masculin / espace féminin et espace naturel / espace magique. Notons ici, enfin, à la suite de P. Zumthor et M. Stanesco 9 , que dans l’écriture christanienne l’errance du chevalier contribue non seulement à créer la spatialité propre à l’aventure mais aussi sa temporalité, au point que la non progression dans l’espace comporte aussi une importante indéfinition temporelle : p. ex. la durée indéterminée des périodes de maladie des héros, ou encore leurs périodes de guérison ou de repos, auxquelles notre écrivain accorde, de manière récurrente, des durées symboliques de sept, dix, quinze ou quarante jours :
« Les expériences modernes nous pousseraient aujourd’hui à définir le genre romanesque par référence à son rapport au temps. Dans le roman médiéval prime le rapport à l’espace. Confiné dans un nombre restreint de schèmes narratifs, mais disséminé parmi la multitude de ses personnages, le discours romanesque, aux XIIIe^ , XIV e^ et XVe^ siècles,
(^9) Cfr. M. Stanesco, o.c.