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Analyse de l'aventure chevalesque dans les romans de Chrétien de Troyes : approche narrati, Ejercicios de Idiomas

Dans ce document, l'auteur examine la nature de l'aventure chevalesque dans les romans de Chrétien de Troyes en explorant les niveaux narratif, temporel et spatial. Il souligne l'importance des obstacles anthropomorphes, particulièrement ceux présentant une nature masculine, et distingue deux catégories d'obstacles : ceux qui sont intérieurs au héros et ceux qui sont extérieurs. L'auteur met en évidence comment le triomphe du héros met fin à la souffrance des innocents et révèle sa caractère messianique et libérateur. Enfin, il souligne deux traits fondamentaux de l'aventure chevalesque chez Chrétien : la répétition d'un même temps et l'originalité de son écriture.

Tipo: Ejercicios

2017/2018

Subido el 24/05/2018

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L’aventure chevaleresque dans les romans de Chrétien de Troyes
Mª Esclavitud Rey Pereira, U.C.M.
I - Introduction
M. Stanesco, à la suite de P. Zumthor, affirmait que pour la conscience romanesque du
Moyen Âge l’action dans le roman adoptait la forme de l’aventure:
« […] ce qui ad-vient –c’est-à-dire l’irruption de l’inconnu, de l’inouï, de l’estrange… » 1
Ce qui semble particulièrement vrai dans les romans de Ch. de Troyes, dans lesquels cette
action-aventure informe (dans le sens de « façonner », « donner une forme ») les différents
niveaux du texte :
Son niveau narratif, évidemment, à commencer par l’anecdote, c’est-à-dire l’ensemble
d’événements et de faits, de situations et de circonstances qui constituent la matière même du
récit, et à continuer par la structure narrative qui le soutient, une structure qui relève aussi
bien de l’aventure à raconter que du savoir-faire de l’écrivain, car celui-ci a bien dû explorer
les ressources que la poétique du genre mettait à sa disposition, pour construire son récit de
la manière la plus efficace possible.
Et, à côté de ce niveau narratif, celui du sens du roman, de sa portée, de son
intentionnalité, c’est-à-dire, de l’ensemble d’idées, d’opinions et de valeurs que son auteur a
voulu transmettre en l’écrivant.
En définitive, et pour employer la distinction si chère aux clercs du Moyen Âge (entre la
matière et le sens d’un texte), on pourrait en conclure qu’une analyse de l’aventure ou
aventures qui construisent un roman de chevalerie mettrait en évidence comment l’aventure
chevaleresque...
1. constitue la matière même du roman
2. détermine sa forme narrative, et
3. finit par en expliquer le sens.
Notre contribution, forcement limitée, d’un côté par l’espace dont nous disposons, et, de
l’autre, par le champ d’application choisi, les romans de Chrétien de Troyes, va donc
approfondir, encore que partiellement, ces trois niveaux ou modes de fonctionnement de
l’aventure chevaleresque dans le corpus textuel délimité; surtout les deux premiers niveaux,
que d’ailleurs nous présenterons de manière indistincte, tout en suivant le mouvement naturel
de lecture qui perçoit la matière romanesque comme de la « matière informée », alors que,
par rapport au troisième niveau, nous nous limiterons à souligner ici quelques aspects
généraux sur le sens de l’aventure dans ces romans, car toute considération plus précise
relèverait d’une étude particulière de chaque roman que nous ne pourrons entreprendre dans
ces pages.
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1 Vid. M. Stanesco, «Les lieux de l’aventure dans le roman français du Moyen Âge
flamboyant», in Études Françaises, 32, 1, pp. 21-34, p. 21.
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L’aventure chevaleresque dans les romans de Chrétien de Troyes

Mª Esclavitud Rey Pereira, U.C.M.

I - Introduction

M. Stanesco, à la suite de P. Zumthor, affirmait que pour la conscience romanesque du Moyen Âge l’action dans le roman adoptait la forme de l’aventure:

« […] ce qui ad-vient –c’est-à-dire l’irruption de l’inconnu, de l’inouï, de l’estrange… » 1

Ce qui semble particulièrement vrai dans les romans de Ch. de Troyes, dans lesquels cette action-aventure informe (dans le sens de « façonner », « donner une forme ») les différents niveaux du texte :

  • Son niveau narratif, évidemment, à commencer par l’anecdote, c’est-à-dire l’ensemble d’événements et de faits, de situations et de circonstances qui constituent la matière même du récit, et à continuer par la structure narrative qui le soutient, une structure qui relève aussi bien de l’aventure à raconter que du savoir-faire de l’écrivain, car celui-ci a bien dû explorer les ressources que la poétique du genre mettait à sa disposition, pour construire son récit de la manière la plus efficace possible.
  • Et, à côté de ce niveau narratif, celui du sens du roman, de sa portée, de son intentionnalité, c’est-à-dire, de l’ensemble d’idées, d’opinions et de valeurs que son auteur a voulu transmettre en l’écrivant.

En définitive, et pour employer la distinction si chère aux clercs du Moyen Âge (entre la matière et le sens d’un texte), on pourrait en conclure qu’une analyse de l’aventure ou aventures qui construisent un roman de chevalerie mettrait en évidence comment l’aventure chevaleresque...

  1. constitue la matière même du roman
  2. détermine sa forme narrative, et
  3. finit par en expliquer le sens.

Notre contribution, forcement limitée, d’un côté par l’espace dont nous disposons, et, de l’autre, par le champ d’application choisi, les romans de Chrétien de Troyes, va donc approfondir, encore que partiellement, ces trois niveaux ou modes de fonctionnement de l’aventure chevaleresque dans le corpus textuel délimité; surtout les deux premiers niveaux, que d’ailleurs nous présenterons de manière indistincte, tout en suivant le mouvement naturel de lecture qui perçoit la matière romanesque comme de la « matière informée », alors que, par rapport au troisième niveau, nous nous limiterons à souligner ici quelques aspects généraux sur le sens de l’aventure dans ces romans, car toute considération plus précise relèverait d’une étude particulière de chaque roman que nous ne pourrons entreprendre dans ces pages.

(^1) Vid. M. Stanesco, «Les lieux de l’aventure dans le roman français du Moyen Âge flamboyant», in Études Françaises, 32, 1, pp. 21-34, p. 21.

C’est ainsi que cet exposé commencera sur une révision des caractéristiques de l’aventure chevaleresque chez Chrétien de Troyes, de sa valeur et de ses implications, en corrélation toujours avec l’instance narrative qui lui est inséparable, le chevalier. Nous allons ensuite y ajouter quelques considérations à l’égard des deux autres composantes du récit romanesque qui complètent et précisent nécessairement le cadre de l’aventure dans le roman, c’est-à-dire, ses coordonnées temporelle et spatiale. Pour nous référer, dans un troisième moment, à la voix narrative du roman, car celle-ci, en raison même de la manière de raconter qui lui est propre, contribue à construire, avec les autres composantes textuelles déjà mentionnées, l’effet de sens que le texte nous transmet. Ces trois moments de notre analyse seront fréquemment traversés d’allusions et de courtes réflexions concernant les effets de sens que ces textes créent et transmettent, ce qui les rend responsables, en dernière instance, de l’intentionnalité et la portée de l’oeuvre romanesque christanienne. Finalement, notre conclusion au présent travail essaiera de mettre en relief, au moyen d’une courte synthèse, les aspects fondamentaux traités dans ces pages.

Mais avant d’aborder l’analyse de l’aventure chevaleresque dans les romans de Chrétien de Troyes, présentons, très schématiquement, l’écrivain et son œuvre.

On peut dire sans doute de Chrétien de Troyes qu’il est le premier grand romancier de la littérature française. Il est né en 1135 et meurt vers 1190. Il a vécu une grande partie de sa vie dans la cour fastueuse de Marie de Champagne, puis il a passé ses dernières années au service de Philippe d’Alsace, dans la cour de Flandre, où il est mort. Le peu de choses que nous savons de lui, c’est son oeuvre qui nous l’a livré. Aussi, dans les prologues de certains de ses romans le même auteur nous parle-t-il de ses bienfaiteurs, de son oeuvre, ses sources et ses influences, de ses intentions et encore de son travail d’écriture. De plus, une analyse du contenu de ses romans met en évidence les quatre grandes sources d’inspiration qui informent son oeuvre :

  • (^) L’inspiration classique , surtout d’Ovide, dont il se sert surtout pour décrire le sentiment amoureux.
  • L’inspiration bretonne , qui se manifeste dans le choix de ses personnages : le roi Arthur, la reine Guenièvre et l’ensemble des chevaliers de la Table Ronde... Ainsi que dans leur cadre de vie : notamment l’Angleterre arthurienne et l’Armorique française.
  • L’inspiration provençale , avec sa doctrine de l’amour courtois, dont Le chevalier de la Charrette , troisième roman de notre auteur, semble l’exemple romanesque le mieux achevé.
  • Et l’inspiration mystique , enfin, lorsque vers la fin de sa vie, déjà au service du comte de Flandre, il entre en contact avec la tradition du Graal.

Outre ses cinq romans chevaleresques, qui constituent l’objet de notre étude : Érec et Énide (écrit vers 1165), Cligès (qui date de 1176), Le chevalier de la Charrette et Le chevalier au Lion (écrits tous les deux entre 1177 et 1181) et Le conte du Graal (écrit avant l’année 1190), il est encore l’auteur de plusieurs chansons lyriques, écrites en français, et de

Une mission, certes, où aventure chevaleresque et charité chrétienne finissent pas s’apparenter. Or il faudra signaler que l’œuvre romanesque de Chrétien de Troyes montre une certaine évolution à cet égard, car, en effet, ses deux premiers romans, Érec et Énide et Cligès échappent à cette généralité en présentant des conflits qui manifestent une portée individuelle et dont la résolution n’implique que le couple protagoniste : la conciliation de la vie chevaleresque et la vie conjugale, dans le cas d’ Érec et Énide, et la récupération du trône grec et le mariage avec la femme aimée, dans celui de Cligès ; à la limite, le seul avantage pour la communauté qui pourrait dériver du triomphe des héros consisterait en ce que celui-ci nous permet d’espérer un exercice du pouvoir juste et exemplaire, aussi bien chez Érec, comme roi de Nantes, que chez Cligès, en tant qu’empereur de Constantinople. Par contre, dans les trois autres romans le triomphe des héros ne revêt pas la gloire mondaine de celui de ses prédécesseurs : les destins de Lancelot et de Perceval restent ouverts… pour ne pas parler de celui de Gauvain dans Le conte du Graal! Et quant à Yvain, le héros de Le chevalier au Lion , si bien il est vrai que son triomphe est complet car il finit par récupérer non seulement l’amour de sa femme mais aussi le domaine magique de « La Fontaine », il ne l’est pas moins que cette gloire demeure à l’arrière-plan, pour mieux mettre en relief l’irrécusable mission de défense du pays et de protection de ses sujets qu’il va, dorénavant, assumer.

Une telle conception de l’aventure comporte d’autres traits qu’il convient de signaler ici :

  • L’aventure chevaleresque nécessite du chevalier dans la même mesure où celui-ci nécessite d’elle car, dans ce contexte, l’aventure devient, non seulement la raison d’être du chevalier, mais aussi et surtout le seul moyen qui lui permette d’atteindre, au-delà de la connaissance de soi-même, un certain dépassement de ses propres limites pour parvenir jusqu’au plein développement de toutes ses facultés :

« [...] Tout cela implique le cheminement d’un lieu à un autre, moins dans le sens d’un parcours objectif d’une distance entre les choses que du franchissement par le héros de ses propres limites. »^5

… Et pour parvenir, parallèlement, à la connaissance de la réalité extérieure, ainsi qu’à la découverte de sa mission dans le monde. Évidemment, les romans de Chrétien de Troyes vont mettre l’accent beaucoup plus sur le processus même de l’aventure que sur un, toujours différé, point d’arrivée.

  • Dans ce contexte, l’aventure chevaleresque mènera le chevalier à affronter toute sorte d’obstacles dont la morphologie : anthropomorphe, naturelle, factice ou surnaturelle, semble avoir été l’objet d’une recherche particulière de la part de l’écrivain champenois, car c’est sur la nouveauté de ces obstacles, sur leur difficulté croissante et souvent extrême et/ou leur caractère extraordinaire, voire mystérieux ou énigmatique, qu’il fonde avec maîtrise l’espace de l’intrigue et l’horizon d’expectatives de toutes ses créations. Mais il sait aussi créer de savantes gradations, des parallélismes ou des oppositions entre les différents épisodes qui composent l’aventure d’un tel chevalier dans un seul roman, ou bien l’on observera comment, d’un roman à l’autre, d’un chevalier à l’autre, les épisodes qui construisent leurs aventures se répondent, se complètent, se croisent ou se prolongent de manière à composer globalement un vaste tableau de comportements, plus ou moins héroïques, plus ou moins lâches, exemplaires ou fautifs, répondant à tout type de situations difficiles ou dangereuses.

(^5) M. Stanesco, o.c. p. 22.

Au sujet des différentes morphologies de l’obstacle dans les romans de Chrétien de Troyes, soulignons que des exemples concrets de chacune d’entre elles abondent dans ces ouvrages ; mais je ne vais m’attarder ici, ne serait-ce qu’un moment, que sur les obstacles anthropomorphes de ces romans, et plus particulièrement sur ceux qui présentent une nature masculine, car il faudrait mettre en relief plusieurs de leurs aspects, très importants pour l’évolution postérieure de l’aventure ou pour la compréhension de sa portée et sa transcendance.

Commençons tout d’abord par remarquer que cet ensemble d’antagonistes ou opposants des héros christaniens n’est pas tout à fait homogène, puisque d’importantes différences concernant les valeurs représentées par les membres du groupe nous permettront d’y distinguer deux catégories différentes :

  • Celle de l’identité, lorsque l’obstacle est constitué par le héros lui-même, lequel freine ou interrompt à un moment déterminé sa propre dynamique, pour des raisons différentes dans chaque roman, qu’il faudrait commencer à analyser individuellement, dans le contexte de la matière narrative travaillée par l’écrivain dans l’ouvrage et le sens qu’il a voulu lui attribuer : p. ex. l’oubli des devoirs du chevalier dans le cas d’Érec, l’oubli de la promesse faite à sa femme, dans celui d’Yvain ou bien la présence du péché ou d’une faute originelle chez Perceval.
  • Et la catégorie de l’altérité, lorsque l’obstacle est représenté par un antagoniste différent du héros, à l’intérieur de laquelle il nous faudra encore établir trois sous-ensembles :
  1. Le sous-ensemble des « compétiteurs ou concurrents » du héros, intégré par les opposants les moins dangereux pour le système de valeurs représenté par les héros, car, en fait, ils en partagent les mêmes, aussi bien les uns que les autres. Ils luttent, certes, les uns contre les autres, mais dans l’espoir de remporter tous le même prix, tout en respectant soigneusement les règles du combat et dans des situations purement circonstancielles où les positions du héros et de son concurrent pourraient être parfaitement interchangeables. Tout possible détournement du code chevaleresque reste inconcevable pour les intégrants du couple combattant. Ce groupe naît des joutes et des tournois auxquels participent nos héros : Érec, Cligès, Lancelot, Gauvain, Yvain... Ou bien, cas un peu plus sérieux, lors des combats judiciaires qui s’associent à l’administration de la justice féodale : p. ex. Yvain contre Gauvain dans l’épisode des soeurs de la Noire Épine de Le c hevalier au Lion.
  2. Le sous-ensemble des « adversaires », lesquels, tout en partageant avec les héros le même système de valeurs et menant le même type de vie, se retrouvent placés dans des camps contraires –le destin l’a voulu ainsi- et obligés à combattre, quitte à devenir amis, ou compagnons d’armes, une fois surmontée la différence qui les opposait ou convaincus les adversaires de leur erreur. Ici, non plus, il n’existe pas de détournement du code chevaleresque, encore que certaines de ses failles ou incohérences soient mises en évidence, au plus grand profit du développement romanesque. C’est le cas, p. ex., d’Aguingueron ou de Clamadieu dans Le conte du Graal , ou, encore, du malheureux chevalier de la Fontaine, le premier mari de Laudine mis à mort par Yvain dans Le chevalier au Lion.
  3. Le sous-ensemble, enfin, des « ennemis », c’est-à-dire des personnages parfois difformes, des géants, des nains..., ou de nature hybride, tels les fils du Diable, nés d’une mortelle et d’un démon, dans Le chevalier au Lion , leur défaut ou circonstance particulière symbolisant également le dérèglement de leur conduite, qui combattent nos héros pour imposer un

Il s’agit là d’un procédé que Chrétien affecte particulièrement car il lui permet d’établir dans ses textes toute sorte de parallélismes, de gradations et de contrastes... bref, des comparaisons, plus ou moins explicites, des comportements des héros, visant la définition ou le renforcement, non seulement de leurs valeurs positives comme individus, mais aussi de leurs positions relatives à l’intérieur du groupe humain auquel ils appartiennent.

  • Cette aventure est solitaire, aussi le chevalier, quitte à accepter à certains moments la compagnie d’autres chevaliers ou de quelques demoiselles (Gauvain, Lancelot, Yvain...), que l’on doit interpréter comme autant d’épreuves pour le héros, ou, rarement, d’animaux (Yvain), doit-il la vivre en solitaire, parce que, en définitive, c’est dans l’errance solitaire que le héros se trouve confronté à lui-même. C’est la raison pour laquelle les quêtes chez Chrétien ne sont jamais collectives. Aussi, Gauvain et Lancelot, dans Le chevalier de la Charrette, malgré leur amitié et leur dévouement pour la reine –encore que de nature et degré différents -, devront-ils séparer leurs chemins, le lendemain même du commencement de leur aventure, pour assumer chacun son destin... Le « pont de l’épée » et le « pont sous l’eau » symbolisant l’écart qui va se produire entre les dynamiques des deux héros.
  • L’aventure chevaleresque est unique… Une telle conception de l’aventure nous mène aussi à cette conclusion, ce qui n’est pas incompatible avec la perception qu’on a de l’incessante succession d’aventures, plus restreintes, que chaque texte nous rapporte et qu’il faudrait considérer comme autant d’épisodes qui parsèment le chemin du chevalier, lui permettant de constater qu’il se trouve sur la bonne voie et qu’il ne s’est pas trompé d’aventure, ainsi que de tester son courage et sa valeur tout en les élargissant. Car, en fait, toutes ces aventures deviendront une seule, l’aventure au singulier, plus intérieure qu’extérieure, qui compromet la vie entière du chevalier et qui relève de la connaissance et de l’être. C’est peut-être le personnage de Perceval l’exemple le plus significatif, à cet égard, de l’œuvre du Champenois.
  • Remarquons, encore, que ce processus ascétique (en définitive) que l’aventure impose au chevalier va se manifester textuellement de différentes manières, très originales du point de vue narratif, dont la portée symbolique ne pose aucun doute. Pour n’en citer que les plus frappantes, notons ici la découverte, à un moment donné de l’aventure, du nom du héros ou de l’héroïne (il en est le cas pour Énide, Lancelot ou Perceval), le changement du nom d’Yvain, trop proche encore de son ancienne personnalité mondaine, pour celui du chevalier au Lion, quitte à le récupérer, lavé du moindre soupçon de déshonneur, à la fin de son aventure... ou les différentes armures, revêtues par Cligès lors d’un tournoi d’où il sortira vainqueur, qui symbolisent la progression du héros et dont les couleurs (noire, verte, rouge et blanche) nous font penser aussi aux différentes étapes du grand œuvre alchimique, ou encore, dans le cas du chevalier au Lion, la compagnie de l’animal comme symbole permanent des vertus du nouvel Yvain...
  • Finalement je soulignerai deux derniers traits de cette aventure chevaleresque, qui résultent fondamentaux pour bien saisir sa réalité, à savoir que cette aventure, telle qu’elle a été conçue et développée dans les textes de Chrétien :
  1. « Renvoie » en dernière instance à une intelligence supérieure, transcendant l’homme et le cosmos, et en même temps responsable de l’ordre cosmique et social, et
  2. « Relève » d’une lecture du monde et de l’homme éminemment platonicienne. Il ne pouvait en être autrement dans un clerc du XIIe^ siècle. Dans ce contexte, l’aventure chevaleresque répond à un dessein supérieur que le chevalier se chargera d’exécuter dans la mesure où il sera capable de déchiffrer les signes

révélateurs qui se produisent à son passage et que ses forces le lui permettront... les compétences demandées pour l’accomplissement d’ une telle entreprise étant alors de l’ordre du « savoir » et du « pouvoir », la célèbre double catégorie médiévale.

Jusqu’ici les principales caractéristiques de l’aventure chevaleresque dans l’œuvre de Chrétien.

b) L’aventure chevaleresque dans l’espace et dans le temps.

L’espace et le temps constituent nécessairement le cadre dans lequel se développe l’aventure. Évidemment, ce n’est pas le moment de faire une analyse détaillée de ces deux structures, je vais simplement donner quelques indications sur la construction du temps et de l’espace en relation avec la naissance de l’aventure dans les romans de Chrétien. Notre auteur fait presque toujours usage de la même structure spatio-temporelle comme point de départ de l’aventure – normalement à plusieurs reprises dans le même roman -. Il s’agit de la répétition d’un même temps : un jour saint, de grande fête religieuse (notamment le dimanche de Pâques, le jeudi de l’Ascension ou le jour de la Pentecôte), où la Cour du roi Arthur se trouve réunie autour du roi et de la reine : même espace, alors, et mêmes personnages : le roi, la reine et les chevaliers de la Table Ronde. Voilà la séquence, si chère à Chrétien où se produit la « conjoincture », c’est le mot employé par l’auteur, de tous les éléments nécessaires à l’irruption de l’aventure… normalement sous la forme d’un possible danger qui menace la Cour du roi, que ce soit la Cour tout entière ou bien l’un ou plusieurs de ses membres : le roi (p. ex. l’épisode de la coupe volée par le chevalier Vermeil de Le c onte du Graal) , la reine (p. ex. son enlèvement par Méléagant dans Le chevalier de la Charrette ) ou l’un ou plusieurs chevaliers (p. ex. les défis lancés à Gauvain et à Perceval par la hideuse demoiselle de la mule, dans Le Conte du Graal )... Un danger qui va forcer la sortie du château d’un ou plusieurs chevaliers d’Arthur afin d’en écarter la menace et de rétablir, soit l’équilibre perdu, soit sa/leur renommée, son/ leur honneur. Ces chevaliers vont suivre chacun, comme on l’a déjà indiqué, son aventure particulière dans l’errance. Notons ici que c’est Chrétien qui a créé le type du chevalier errant. C’est alors que commencent le temps et l’espace de l’aventure. Normalement, le narrateur des romans de Chrétien fait une présentation chronologique du temps. Quant à la construction spatiale, celle-ci semble obéir aux trois oppositions, partout présentes chez Chrétien, dont les pôles seraient : espace naturel / espace construit, espace masculin / espace féminin et espace naturel / espace magique. Notons ici, enfin, à la suite de P. Zumthor et M. Stanesco 9 , que dans l’écriture christanienne l’errance du chevalier contribue non seulement à créer la spatialité propre à l’aventure mais aussi sa temporalité, au point que la non progression dans l’espace comporte aussi une importante indéfinition temporelle : p. ex. la durée indéterminée des périodes de maladie des héros, ou encore leurs périodes de guérison ou de repos, auxquelles notre écrivain accorde, de manière récurrente, des durées symboliques de sept, dix, quinze ou quarante jours :

« Les expériences modernes nous pousseraient aujourd’hui à définir le genre romanesque par référence à son rapport au temps. Dans le roman médiéval prime le rapport à l’espace. Confiné dans un nombre restreint de schèmes narratifs, mais disséminé parmi la multitude de ses personnages, le discours romanesque, aux XIIIe^ , XIV e^ et XVe^ siècles,

(^9) Cfr. M. Stanesco, o.c.