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ET L'AFFAIRE DES BACCHANALES '. PARIS. ERNEST LEROUX, ÉDITEUR ... Ce fut une « affaire des poisons », la première dont on eût conservé le souvenir et qui ...

Typologie: Exercices

2021/2022

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REVUE
MEMBRES DE L INSTITUT
SALOMON REINACH
UNE ORDALIE PAR LE POISON A ROME
ET L'AFFAIRE DES BACCHANALES '
PARIS
ERNEST LEROUX, ÉDITEUR
28, RUE BONAPARTE (VI
e
)
1908
T««s droit· réurrés.
PUBLIÉE SOUS LA. DIRECTION
DE MU.
G. PERROT ET S. REINAGH
ARCHEOLOGIQUE
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REVUE

M E M B R E S D E L I N S T I T U T

S ALOMON R E I N A C H

UNE ORDALIE P A R LE P O I S O N A ROME

E T L ' A F F A I R E D E S B A C C H A N A L E S '

PARIS

E R N E S T L E R O U X , É D I T E U R

2 8 , R U E B O N A P A R T E (VI e^ )

1908 T««s droit· réurrés.

P U B L I É E S O U S L A. D I R E C T I O N

DE MU.

G. P E R R O T ET S. R E I N A G H

ARCHEOLOGIQUE

[1908, ], p. ^36-253.]

UNE ORDALIE PAR LE POISON A ROME

ET L'AFFAIRE DES BACCHANALES

L'an 331 av. notre ère, 423 de la fondation de la Ville, il se produisit à Rome une série d'événements tragiques dont Tite Live, seul parmi les historiens anciens, nous a laissé le récit 1. Ce fut une « affaire des poisons », la première dont on eût conservé le souvenir et qui effraya la population au point qu'il fallut nommer un dictateur pour accomplir la cérémonie du fichement du clou. Tite Live semble presque s'excuser de lui donner une place dans son ouvrage. 11 le fait pour ne point omettre de témoignage, pour ne point refuser créance à quel- qu'un de ses auteurs (ne cui auctorum fidem abnegaverim)', il nous avertit, d'ailleurs, que les annalistes ne sont point d'accord et ajoute qu'il voudrait qu'on se fût trompé en attribuant à la malice humaine ce qui était dû peut-être à l'inclémence du ciel. La preuve que Tite Live a consulté ici plusieurs sources ne ressort pas seulement de la mention qu'il fait de leur désaccord (/wc omnes nuclores sunt), mais de l'incertitude touchant le sur- nom du deuxième consul de cette année — Flaccus suivant les uns, Potitus suivant les autres; l'historien dit qu'il trouve ce surnom donné diversement dans les annales ( varie in anna- libus... invenio), mais qu'il attache à cela peu d'importance. Il n'est guère croyable que la même source annalistique ait varié sur le surnom d'un consul. Je présente ces observations avant d'entrer dans le vif du sujet, car elles me paraissent autoriser d'avance la conclusion que j'appuierai d'autres arguments : à savoir, que le récit de Tite

1. Tite L i v e , Hist. Rom., VIII, 18.

UNE ORDALIE PAR LE POISON A ROME 3

Live est un arrangement et qu'en combinant des témoignages dont le caractère rude et primitif lui échappait, il les a non seulement affaiblis, mais dénaturés. Voici l'histoire.

I Une grande mortalité se déclara parmi les premiers citoyens de Rome ( p r i m o r e s ) ; ils mouraient de maladies semblables et presque tous avec les mêmes symptômes. L'expression de Tite Live et la suite du récit impliquent que les victimes de cette épidémie étaient des magistrats ou d'anciens magistrats, dont le nombre ne pouvait être bien considérable ; les femmes étaient épargnées par le fléau, qui se faisait remarquer par la qualité plutôt que par la quantité des victimes. Une servante (ancillà) vint trouver Q. Fabius Maximus, édile curule, et lui promit de révéler la cause du mal si on lui promettait qu'elle ne serait pas poursuivie; c'est donc qu'elle était ou se prétendait complice du crime. Là dessus, Fabius en réfère aux consuls, qui portent l'affaire devant le Sénat; toute garantie est assurée à l'esclave. Elle déclara alors — sans doute devant une commission du Sénat — que la ville était victime de la perfidie des femmes (muliebri fraude), que des matrones préparaient les poisons qui l'infectaient ( e a venena coquere) et qu'on en aurait la preuve si on la suivait sans retard. On la suivit, en effet, et l'on trouva des femmes qui préparaient certaines drogues; on découvrit aussi des poisons cachés ( r e c o n d i l a letalia). Drogues et poisons furent apportés sur le forum et une vingtaine de matrones, chez qui ces substances avaient été saisies, y furent amenées par le viateur. Deux d'entre elles, l'une et l'autre patriciennes, Cornélia et Sergia, affirmèrent que c'étaient des médicaments salutaires, sur quoi la dénonciatrice les mit en demeure d'en boire si elles voulaient la convaincre d'imposture. Les deux patriciennes demandent un instant pour s'entretenir avec leurs compagnes; le peuple s'écarte et leur permet d'échanger quelques paroles à la vue de tous. Sur quoi les autres femmes acceptent

UNE ORDALIE PAR LE POISON A ROME 5

blables, comment la calomnie a pris naissance et quels événe- ments réels peuvent se dissimuler sous la tradition.

II

A première lecture, la version de Tite Live semble cohérente et l'invraisemblance du fond est assez bien dissimulée par la succession à la fois romanesque et logique des épisodes. Mais c'est là un effet de l'arrangement dont j'ai déjà parlé; regardé de près, le récit est absurde et, comme on dit, ne tient pas debout. Les dames romaines accusées ne sont pas des cabaretières, pouvant offrir à boire à tout venant; ce sont des matrones, quelques-unes des patriciennes. Les seuls hommes qu'elles aient pu empoisonner, suivant un plan arrêté entre elles, sont leurs pères, leurs frères, leurs maris. Or, l'histoire n'indique aucun lien de parenté entre les victimes et les prétendues empoison- neuses; elle ne dit même pas que les drogues ( venena, medica- menta, letalia) aient été préparées par les femmes pour servir de boissons aux hommes. L'accusation porte sur la préparation de poisons, non sur l'usage qui en aurait été fait. Si Tite Live n'a rien trouvé là dessus dans ses sources, c'est qu'elles n'en pouvaient rien dire, parce que les accusées n'étaient pas les proches des primores défunts et que la tradition avait conservé le souvenir d'une épidémie mystérieuse, non d'une série de crimes familiaux. Il est absurde de supposer qu'on ait porté les drogues saisies sur le forum et qu'on ait conduit auprès d'elles les femmes soupçonnées; même chez des sauvages, on eût commencé par essayer l'effet des drogues sur un esclave ou sur un animal. Mais voici qui est plus invraisemblable encore. Si les femmes savaient que les liquides confisqués étaient de violents poisons — et, d'après l'accusation, elles devaient bien le savoir — elles eussent agi comme des insensées en les buvant pour obéir au défi d'une servante ; elles devaient dire, non pas que c'étaient des

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breuvages salutaires, comme le veut Tite Live, mais qu'elles les avaient préparés sans intention nocive, par exemple pour les soins de leur toilette, ou pour détruire des animaux malfaisants. Ainsi le récit de Tite Live est une suite d'impossibilités psycho- logiques, comme on en souffrirait à peine au théâtre et comme la vie réelle n'en présente jamais. La trame brisée, il reste les éléments qui la constituent, et ces éléments ne sont pas méprisables, puisqu'ils devaient, en partie du moins, être consignés dans de très anciens textes, peut- être contemporains des événements. Essayons de les dégager, sans faire à l'hypothèse une trop grande part. 1° Un certain nombre de Romains, occupant ou ayant occupé de hautes situations dans l'État, meurent presque simultanément et par l'effet d'une même maladie. Il s'agit d'une épidémie à laquelle les femmes pouvaient échapper par suite de leur genre de vie et de leur régime, fort différents, dans la Rome du iv e^ siècle, de ceux des hommes. Les Romains, passant leur vie au dehors, devaient boire de l'eau de certaines sources impures dont les Romaines, renfermées dans leurs maisons, ne se ser- vaient point; 2° Le fait que l'épidémie frappe seulement les mâles fait travailler les imaginations ignorantes; une dénonciation se produit; ou accuse les femmes d'être les auteurs du mal. L'his- toire des épidémies, jusqu'à nos jours, est pleine d'accusations semblables, lancées contre des collectivités par le seul fait qu'elles sont ou paraissent indemnes du fléau régnant; c'est ainsi que les Juifs, relativement préservés de la peste par leurs ablutions rituelles et leurs interdictions alimentaires, ont été accusés, pendant tout le moyen âge, d'empoisonner les puits, chaque fois qu'une épidémie de peste se déclarait. A Rome, en 311, la collectivité épargnée était la population féminine, toujours suspecte à la population mâle qui sait que le poison est l'arme des faibles, qui considère la magie et la sorcellerie comme le privilège presque exclusif des femmes. Ce n'est pas seulement au moyen âge et à la Renaissance qu'il y avait,

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seulement parler de philtres, de décoctiens magiques ou d'on- guents. Un parallèle très instructif est fourni par une affaire qui se passa en 1630 à Milan et dont tous les documents ont été publiés en 1839 C'était une opinion généralement admise que des épi- mies pouvaient être déchaînées par des sorcières qui frottaient avec de certains onguents les murs et les pavés d'une ville. En 1630, les autorités espagnoles de Milan reçurent avis que des gens suspects de sorcellerie avaient récemment quitté Madrid avec le dessein de se rendre dans le nord de l'Italie; du haut des chaires, les Milanais en furent informés et exhortés à la vigilance. Un matin, une vieille femme, regardant par sa fenêtre, vit un homme essuyer ses doigts contre un mur, proba- blement parce qu'ils étaient tachés de boue. Aussitôt elle donna l'alarme ; un attroupement se forma etl'homme fut jeté en prison. Soumis à une torture atroce, il avoua tout ce qu'on voulut lui suggérer et finit par dénoncer, comme ses complices, tous les Milanais dont il connaissait les noms. Torturés à leur tour, ils en dénoncèrent d'autres, parmi lesquels un pharmacien. Celui- ci, sous l'influence du même traitement, confessa qu'il avait composé la mixture et fut mis à mort avec des raffinements de cruauté. Sa maison fut rasée jusqu'au sol et à la place on éleva une colonne dite Colonne d'Infamie, qui resta debout jusqu'à la fin du x v i i i^0 siècle. Nous avons là un exemple parfai- tement avéré de la croyance populaire et, par suite, extrêmement ancienne et générale, qu'une épidémie peut être produite par la manipulation de drogues que les victimes n'ont pas l'occasion d'ingurgiter ; 3° Revenons à nos Romaines. Après la saisie des drogues magiques, ou de n'importe quelles préparations inofïensives qu'on voulut qualifier ainsi, comment établir le crime des accusées? Tite Live ou son auteur, qui croit à la saisie de

1. Cf. A. D. W h i t e , Warfare of Science with Theology (Londres, 1897), t. II, p. 7 5 et suiv.

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potions empoisonnées, letalia, trouve d'emblée la solution du problème : il faut essayer les poisons sur les accusées. Nous avons montré que toute cette partie de l'histoire est non seule- ment invraisemblable, mais absurde; il en reste pourtant quelque chose, le fait brutal de l'épreuve, qui s'est passé devant le peuple, en plein forum. En quoi donc a consisté cette épreuve? Je n'hésite pas à répondre : en une ordali.e par le poison. L'idée de cette ordalie a été suggérée par la nature de la cause, puis- qu'il s'agissait d'empoisonnement; là dessus, la tradition est sans doute conforme à la vérité ; là où elle s'égare et devient romanesque, c'est dans l'hypothèse que les poisons servant à l'ordalie avaient été saisis chez les dames romaines. Le progrès des mœurs, oubliant l'ordalie, n'a laissé subsister que le talion 1.

III

Les accusées ont protesté de leur innocence : on les a mises en demeure de l'établir en se soumettant à l'épreuve du poison ; elles y ont consenti, ce qui, pour tout homme de bon sens, prouve leur innocence; mais l'action du poison a été plus forte que celle de la déesse dont elles attendaient le secours — et elles ont succombé. Là dessus, on peut se figurer une enquête du genre de celle qui eut lieu à Milan en 1630, tortures d'esclaves, dénonciations, exécutions en masse. Non seulement nous retrou- vons ainsi, sous le témoignage arrangé de Tite Live, une page authentique de la vieille histoire de Rome, mais un exemple

1. Lors de la lecture de ce mémoire à l'Académie des I n s c r i p t i o n s , j'ai v u , par la question d'un confrère, que je n'avais pas d o n n é à ma p e n s é e t o u t e la netteté sutfisante. Je la résume donc une fois de plus : 1 ΰ^ Epidémie naturelle, attribuée par l'ignorance à des e m p o i s o n n e u s e s ; 2° Comme il n ' y a pas de poi- son à l'œuvre, l'histoire d e s poisons découverts chez les femmes est une i n v e n - tion ; 3° Mais comme les f e m m e s a c c u s é e s meurent e m p o i s o n n é e s en public, c'est qu'on les a s o u m i s e s à l'ordalie du poison en les mettant en p r é s e n c e de drogues létifères (qu'elles n'avaient naturellement pas fabriquées). Il e s t d o n c vrai que l'on vit, sur le forum, d e s f e m m e s et des p o i s o n s ; c e s f e m m e s , qui n'étaient pas des e m p o i s o n n e u s e s , furent e m p o i s o n n é e s et tout ce que Tite Live rapporte de la procédure publique doit être accepté c o m m e vrai.

UNE ORDALIE PAR LE POISON A ROME gothique, et l'expression crustum carminé infectum la rattache nettement au groupe des ordalies par le poison. En Grèce, l'ordalie par le poison se constate à Aegae en Achaïp, où la prêtresse mariée prouve sa fidélité conjugale en buvant du sang de taureau; si elle mentait, elle devait mourir sur place 1. Le serment par l'eau empoisonnée du Styx implique une ordalie du même genre 8. Dans la législation mosaïque, la femme soup- çonnée d'infidélité reçoit de la main du sacrificateur une coupe d'eau amère, c'est-à-dire d'eau sacrée dans laquelle on a dilué une certaine poudre; si la femme est innocente, ce breuvage ne lui fera aucun mal ; si elle est coupable, son ventre enflera et il se produira d'autres phénomènes alarmants 3. Dans l'Afrique occidentale, l'ordalie par le poison est un usage très répandu; elle se pratique ordinairement avec une sorte de fève, dont le poison peut causer rapidement la para- lysie et la mort. D'autres fois, on fait boire à l'accusé une décoc- tion d'une certaine écorce, qui peut agir soit comme laxatif — auquel cas l'accusé est déclaré coupable — soit comme émétique, ce qui est un signe d'innocence 4. Les nègres accusés de sorcel- lerie demandent souvent que cette ordalie leur soit appliquée, dans la conviction que le fétiche entre dans le corps avec le poi- son, examine le cœur et, s'il le trouve sans malice, ressort par la bouche avec la drogue ingérée. A Madagascar, l'ordalie du poison était pratiquée avec une décoction de la noix, tanghinia venenifera^5_._ En Inde, le poison dit sringa, produit par un arbre de l'Hima- laya, est administré à l'accusé sous la forme de sept grains mêlés à du beurre; si, jusqu'à la fin du jour, il ne produit aucun effet, le juge acquitte. On employait de même l'arsenic à petite

1 1

1. Paus., VII, 2 5 , 1 3 ; cf. G l o t z , i b i d. , **p. 113.

  1. Glotz,** ibid., p. 1 1 5. 3. Nombres, **V, 1 1 - 2 8.
  2. Lea,** Superstition and Force, p. 2 5 4 , 2 5 5. On trouvera d e s détails d a n s le livre d e Mary H. K i n g s l e y , Travels in West Africa, **p. 3 1 5 e l s u i v.
  3. Lea,** op. laud., p. 2 5 6.

dose, mêlé à trente-trois fois son volume de beurre clarifié; l'accusé recevait cette potion de la main d'un brahmane 1. En somme, l'ordalie par le poison se rencontre, à titre de pratique légale ou de survivance, en Afrique, en Inde, chez les Hébreux et les Grecs ; l'histoire racontée par Tite Live nous autorise à ajouter qu'elle n'était pas inconnue des anciens Romains. Le scandale de l'an 311 apparaît comme une survivance d'un état de civilisation très primitif, où une épidémie est attribuée à des maléfices, où l'on croit à la puissance magique et malfaisante des femmes et où l'on fait appel, pour les convaincre et les punir, à des procédés magiques. Du reste, le caractère religieux de cet épisode n'avait pas été tout à fait effacé par la tradition. Tite Live termine sa narration par deux traits qui ne laissent aucun doute à cet égard, bien que, suivant son usage d'historien élégant et bel esprit, écrivant pour des lecteurs philosophes ou sceptiques, il glisse légèrement sur ce qui relève de la magie. « Cette affaire, dit-il, fut considérée comme un prodige et on l'attribua plutôt à des esprits possédés qu'à une conspiration scélérate » ( captisque m agis mentibus quam corisceleratis similis visa est). Je traduis captae par possédées dans le sens magique; la source suivie par Tite Live opposait ainsi une sorte de folie déchaînée par des maléfices à la vilenie des forfaits accomplis à froid. L'historien poursuit : « En recourant aux annales ( memoria ex annalibus repetita ), on trouva qu'autrefois, lors des séces- sions du peuple, le dictateur avait fiché le clou et que cette céré- monie expiatoire avait rendu à eux-mêmes les esprits égarés par la discorde. Il fut donc décidé que l'on nommerait un dictateur, etc. ». L'idée que la lecture des vieilles annales de Rome aurait suggéré cet expédient en 311 est une combinaison toute ratio- naliste due à Tite Live; d'ailleurs, il se contredit implicitement, car si, dans la phrase précédente, il a admis que les femmes romaines avaient été criminelles sous l'influence de la posses- sion, il semble croire maintenant qu'il s'agissait d'une discorde

1. L e a , op. laud p. 3 7 6.

12 R E V U E ARCHÉOLOGIQUE

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presque toujours, c'est à une femme qu'on s'en prend. Tite Live aurait cependant dû s'aviser que si la peste durait depuis trois ans, elle pouvait bien atteindre un consul et que l'accusation portée contre Hostilia avait d'autant plus de chance d'être frivole que l'enquête sur l'usage des poisons, récemment ordonnée par le sénat, devait échauffer les imaginations et donner carrière aux dénonciations les plus absurdes. Mais que dire de l'opinion exprimée à ce propos par l'historien anglais déjà cité, M. Donald- son 1? Après avoir raconté le drame de 311, il écrit : « Un inci- dent analogue se produisit en 180 av. J.-G. Cette fois, il ne peut guère être douteux qu'il régnât une véritable peste, car elle dura trois ans et décima l'Italie. Mais les femmes étaient enragées contre les hommes à cause des mesures rigoureuses qui avaient été prises contre elles dans Γaffaire des mystères des Bacchanales et elles semblent avoir considéré la peste comme une occasion favo- rable pour se servir de poison ». Parler ainsi, c'est renchérir encore sur la crédulité de Tite Live, qui ne connaît qu'une seule empoisonneuse, la femme du consul. Le cas de l'historien anglais, écrivant en 1907, doit nous rendre indulgent pour le manque de critique dont a fait preuve l'historien romain.

IV

L'enquête sur les Bacchanales avait eu lieu dix ans plus tôt, en 186. Quelques auteurs récents, éclairés par l'étude d'affaires analogues tant dans l'antiquité qu'au moyen âge et aux temps modernes, ont exprimé des doutes sur la réalité des turpitudes que l'enquête aurait révélées au sénat romain 8. Déjà François Lenormant faisait contraster la pureté et l'innocence des rites dionysiaques dans l'Italie méridionale avec les sanglantes obscé- nités des Bacchanales romaines; il attribuait cette perversion à l'influence étrusque et citait, à ce propos, quelques œuvres d'art

1. J. D o n a l d s o n , Woman, **p. 9 1.

  1. Voir n o t a m m e n t M a a s s ,** Orpheus, p. 80, 8 2.

UNE ORDALIE PAR LE POISON A ROME 15

obscènes découvertes en Étrurie*. Aucune de ces œuvres n'a le moindre rapport avec les Bacchanales 1 et tout fait présumer que la relation officielle des événements, complaisamment reproduite par Tite Live, n'est qu'un tissu de mensonges, destinés à couvrir, comme ils l'avaient motivée en apparence, la conduite inique et barbare du sénat romain. C'est un fait constant, un fait d'hier et d'aujourd'hui, que pour discréditer des sectes religieuses, ou même de simples associations religieuses, comme celle des Templiers, on leur attribue des crimes de droit commun et des attentats aux mœurs; partout où cette règle se vérifie, la méfiance de l'his- torien doit être en éveil. Dans l'affaire des Bacchanales, la justice, si l'on peut dire, fut mise en mouvement par la dénon- ciation d'une femme de bas étage, dépitée de la chasteté de son amant, qui était affilié à la société; ce détail doit être exact, car on n'imagine jamais de prêter des scrupules de chasteté à des criminels. Mais, dans le reste du récit, que d'invraisemblances! La courtisane Hispala renseigne le consul Postumius sur ce qu'elle a vu étant toute jeune, alors qu'elle fut initiée avec une dame dont elle était l'esclave; ses souvenirs sont déjà anciens, puisqu'elle est devenue depuis une riche affranchie et une courtisane en renom ( scortum nobile libertina)^3 ; il fallut d'ail- leurs, pour la faire parler, user de menaces. Sa confession ne nous est naturellement connue que par ce que le consul a bien voulu en rapporter; elle fourmille d'absurdités palpables. Ceux et celles qui, une fois initiés, refusaient de se souiller d'hor- ribles débauches, étaient immolés, jetés dans des souterrains. Comment Hispala savait-elle cela? Comment, s'il y avait quelque vérité dans ces propos, les familles privées d'un

1. F. Lenormant, art. Bacchanalia d a n s le Dictionnaire d e S a g l i o. D a n s s o n ouvrage La Grande Grèce **(t. I, p. 422), il accepte la corruption d e s B a c c h a - nales comme un fait a v é r é.

  1. L'une d'elles (Gerhard,** Antike Denkmaler, pl. CXI) est u n e s»cène i n d é - cente entre Pans et Panesses chèvre-pieds! **11 faut toujours vérifier les renvois d e F. Lenormant.
  2. L i v. , X X X I X , 9. 2**

UNE ORDALIE PAR LE POISON A ROME

témoignagnes, de fausses signatures, de testaments supposés et d'autres fraudes étaient immédiatement mis à mort; ce fut, dit Tite Live, le sort du plus grand nombre. Les femmes, fondatrices des mystères et auxquelles on attribuait l'origine de tout le mal', étaient exécutées par les magistrats ou remises à leurs parents ou tuteurs, avec ordre à ceux-ci de les faire périr. Des quatre chefs arrêtés dès le début des opérations, un seul, le Gampanien Minius Cerrinius, est mentionné dans la suite du récit ; le sénat le fit emprisonner à Ardée, sous la garde des magis- trats de cette ville, qui devaient le surveiller étroitement pour l'empêcher de se donner la mort. On ignore ce qu'il devint par la suite. Si, comme il est probable, les trois autres chefs avaient été exécutés, Minius Cerrinius fut traité avec une faveur parti- culière ; peut-être l'avait-il méritée par ses délations et l'on mé- nageait sa vie afin de le faire parler encore à l'occasion. Deux ans après, en 184, le préteur L. Postumius, auquel le sort avait assigné Tarente, dispersa une armée de pâtres insur- gés et poursuivit les sectateurs des Bacchanales qui s'étaient cachés dans cette partie de l'Italie'. En 181, le préteur L. Duro- nius, par ordre du sénat, continua l'enquête et les exécutions en Apulie'. Ces témoignages complémentaires jettent une vive lueur sur les événements de l'an 186. Vainqueur de Carthage, qu'il tenait à sa merci, vainqueur des Gaulois qu'il avait presque exterminés en Italie, le sénat romain devait surtout craindre, à cette époque, une coalition du monde hellénique, appuyé sur la Macédoine et la Syrie, qui aurait pu trouver de redoutables auxiliaires dans l'Italie méridionale, en Campanie surtout et à Rome même, où l'hellénisme s'était maintenu ou implanté. Ce n'étaient pas les cultes étrangers qui effrayaient le sénat, puis- qu'il avait lui-même introduit à Rome, peu de temps avant

1. Mulierum magna paru est, et is fons mali huiusce fuit ( L i v. , X X X I X , 15). U n e prêtresse c a m p a n i e n n e avait, disait-on, admis les h o m m e s aux m y s t è r e s , d'abord e x c l u s i v e m e n t réservés aux femmes (ibid., **13).

  1. L i v.. X X X I X , 4 1. 3.** Ibid., XL, 19, 9.

18 REVUE^ ARCHÉOLOGIQUE

l'affaire des Bacchanales, le culte asiatique de la Mère des Dieux; c'était une société secrète qui, sous couleur de religion, échappait à son contrôle et pouvait devenir un État dans l'État, le foyer de dangereuses conspirations. La persécution acharnée dirigée contre les Bacchanales fut purement politique; ce fut une guerre d'extermination faite à des hommes et à des femmes sans défense, en qui l'on redoutait de trouver un jour des enne- mis intérieurs. Toutes les accusations répandues contre la mora- lité des mystères sont des inventions grossières ou ridicules, analogues à celles qui furent propagées à Rome même contre les premiers chrétiens, puis, dans le monde chrétien, contre les Manichéens, les Juifs, les Templiers et beaucoup d'autres. La malignité humaine est peu inventive; en tête des griefs contre les sectaires qu'elle veut perdre, on trouve toujours le meurtre, la sodomie et le viol. Mais que signifient les suppositions de testaments, les fausses signatures, les faux témoignages qui auraient été préparés ou perpétrés dans les Bacchanales? Rien, sinon que le caractère secret du culte prêtait un semblant de vraisemblance aux plus stupides calomnies; sans prendre la peine de choisir parmi elles, on attribuait aux initiés tous les crimes possibles, les crimes en bloc. Aujourd'hui, le récit de Tite Live en main, l'histoire constate qu'il n'y eut pas d'enquête sérieuse, mais une dénonciation unique, peut-être extorquée, à coup sûr mensongère, qui donna prétexte à l'établissement d'un régime de terreur; ce ne fut pas le salut des mœurs romaines, mais la ruine de l'hellénisme en Italie.

V

Nous avons soumis à la critique trois passages de Tite Live où les femmes romaines sont singulièrement malmenées. Dans les deux premiers, elles sont représentées comme des empoi- sonneuses; il a été facile de réfuter ces calomnies et d'en mon- trer l'origine. Dans le troisième, elles sont chargées de tous les crimes, non pas seulement contre la morale personnelle, mais