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Corpus de textes
Légendes fantastiques
Table des matières
La légende fantastique.................................................................................................................... 2
Les trois diables Paul Stevens..................................................................................................... 2
L’étranger (Rose Latulippe) Philippe-Ignace-François Aubert de Gaspé................................... 13
La chasse-galerie Honoré Beaugrand........................................................................................ 20
La Corriveau Philippe Aubert de Gaspé, père........................................................................... 31
Le loup-garou Louis Fréchette................................................................................................... 38
La légende fantastique Les trois diables Paul Stevens Tout est bien qui finit bien. Il y avait une fois un cordonnier qui s’appelait Richard, quoiqu’il ne fût pas riche, tant s’en faut. Il est probable que s’il eût eu à se baptiser lui-même, il se serait donné un autre nom ; mais, comme vous le savez, chers lecteurs, on n’est pas plus maître de son nom que de l’avenir. Pour peu que l’on soit sage, on les accepte tous deux comme ils tombent, et l’on vit content. Il n’en est pas moins vrai, soit dit en passant, que le nom et la personne ne s’accordent pas toujours. Je me rappelle avoir connu dans le temps un monsieur qui répondait au nom de Beaufils et qui, sans contredit, était bien le plus affreux petit bonhomme que la terre eût jamais porté ; et je vois passer presque tous les jours un autre monsieur nommé Courtbras qui possède cependant une paire de bras qui remplaceraient très avantageusement les ailes d’un moulin à vent. Mais revenons à Richard. Si c’était absolument nécessaire, je vous tracerais bien son portrait, mais comme ça pourrait traîner mon histoire en longueur, je me contenterai de vous dire qu’il n’était ni trop grand, ni trop petit de taille ; ni gras, ni maigre, entre les deux ; ni beau, ni laid. C’était, en un mot, un homme comme il y en a beaucoup. Son âge, il ne le savait pas au juste, cependant il aurait pu vous le dire à dix ans près, et, au moment où commence notre récit, le brave Richard tirait sur cinquante. Il n’y avait pas, à dix lieues à la ronde, un ouvrier qui travaillait plus rudement et qui fit de meilleur ouvrage que le bonhomme Richard : levé au petit jour et battant la semelle ou tirant ses points jusqu’au coucher du soleil, à peine se donnait-il le temps de prendre ses repas ; malgré cela, il demeurait pauvre, et pauvre comme Job. Ça vous étonne, n’est-ce pas? lecteurs ; un peu de patience, s’il vous plaît, ça ne vous étonnera plus tout à l’heure. Il faut savoir que le bonhomme Richard avait une femme. Il n’y a là rien de bien extraordinaire, allez-vous dire, sans doute. Un cordonnier qui tire sur cinquante a très
- À la bonne heure, voilà qui est bien parler! reprit le diable en ricanant et en tirant de sa poche une bourse pleine d’or ; tenez, brave femme, prenez et buvez comme il faut, et du meilleur... mais rappelez-vous que, dans un an et un jour, vous m’appartenez ; bonsoir !... Et le diable disparut.
Deux jours après que l’ivrognesse s’était vendue de la sorte, corps et âme, un pauvre vint à passer devant la porte de Richard et s’arrêta demandant la charité. Assis sur son banc et martelant des empeignes à coups redoublés, le père Richard ne remarquait pas sa présence.
- La charité, s’il vous plaît, mon petit frère !... répéta le mendiant.
- Je n’ai rien à vous donner, pauvre homme, et je vous assure que ça me fait bien de la peine de ne pouvoir vous soulager, dit Richard en essuyant une larme avec le coin de son tablier de cuir. Le bon Dieu m’est témoin que je ne demanderais pas mieux que de pouvoir venir au secours des pauvres, mais par malheur je n’ai jamais un sou par devers moi, ma femme boit tout mon gagne. Voilà trente ans que ce commerce- là dure, et le diable seul sait quand ça finira, car je crois bien qu’elle a été ensorcelée. À ces mots, il s’opéra quelque chose d’étrange dans le maintien du pauvre qui se transfigura pour ainsi dire.
- Vous avez bon cœur, dit-il au père Richard, en jetant sur le cordonnier un regard de profonde commisération ; eh bien! je veux vous récompenser de vos excellentes intentions à mon égard. Que puis-je faire pour vous? Que voulez-vous ?... Que souhaitez-vous ?... parlez, ce que vous demanderez vous sera accordé, je vous le promets. Le père Richard, étonné de ce langage, regardait son interlocuteur avec une sorte de stupéfaction mêlée de respect et ne savait que penser.
- Voyons, parlez, brave homme ; tenez, pour vous mettre plus à l’aise, je vous accorde d’avance trois souhaits, vous n’avez que l’embarras du choix.
Cependant le cordonnier continuait à garder le silence et semblait n’accepter qu’avec défiance cette étonnante proposition. Évidemment il croyait voir devant lui quelque jeteur de sorts, comme il en passe de temps à autre dans les campagnes.
- Ce que vous me dites là est-il bien sûr, dit enfin le père Richard en accentuant chaque syllabe et en regardant fixement le mendiant, comme s’il eût voulu lire jusqu’au fond de son cœur.
- Aussi sûr qu’il y a un Dieu dans le ciel et que vous êtes là sur votre banc, père Richard.
- Eh bien! reprit le bonhomme d’un ton décidé, puisque vous voulez être si bon pour moi, – quoique je ne vous aie jamais vu ni connu, – je souhaite d’avoir un banc sur lequel tous ceux qui viendront s’asseoir ne pourront se lever que par ma volonté.
- Et d’un, dit le mendiant, voici le banc.
- Je voudrais aussi un violon, et tant que je jouerais sur ce violon, tous ceux qui l’entendraient, danseraient bon gré, mal gré.
- Et de deux, fit le mendiant ; voici le violon, père Richard, avec son archet et des cordes de rechange.
- Je voudrais encore un sac, et tout ce qui entrerait dans ce sac n’en sortirait que par mon bon plaisir.– Et de trois, dit le mendiant, voici le sac. Maintenant que le bon Dieu vous bénisse, et au revoir, père Richard.
Il n’y a rien au monde dont on semble faire moins de cas que du temps, et cependant rien ne s’écoule plus vite. Au bout d’un an et un jour, le diable qui n’avait point oublié la femme du cordonnier, s’en vint tout droit chez Richard. Tiens, pensa le bonhomme en le voyant, voilà un visage nouveau.
- Qui es-tu ?... demanda-t-il d’un ton un peu brusque au visiteur qui arpentait, sans façon, la chambre de long en large, comme s’il fût devenu tout d’un coup maître de la maison.
- Je suis le diable, répondit celui-ci, sans cesser sa promenade.
- Et que viens-tu faire ?...
- Je viens quérir ta femme.
- Oh! tu viens quérir ma femme ; prends-la... tu me rends un fameux service, va !... Elle est couchée pour le moment ; elle n’en peut plus, la malheureuse !... Depuis un
- Ce que j’ai fait... répondit piteusement le diable, depuis que je suis parti, j’ai demeuré assis sur un banc, et il se mit à raconter, de point en point, sa pitoyable tournée.
- Ce n’est rien, petit frère, dit alors l’un des deux diables, va te faire soigner. Il ne manque pas de médecins chez nous. La prochaine fois, ce sera moi qui irai chercher la Richard, et foi de bon diable! je te garantis bien qu’elle ne m’échappera pas.
Au bout d’un an et un jour, voilà donc le diable qui avait ainsi parlé qui se présente chez le cordonnier. Notez bien, lecteurs, que sa femme buvait de plus belle, car, comme dit le proverbe : « Qui a bu, boira. » Il y aurait eu, d’ailleurs, grandement à s’étonner qu’elle fût devenue tempérante. Est-ce qu’on peut pratiquer la tempérance quand on a le diable dans le corps?
- Tiens, voilà encore un visage nouveau, dit Richard en voyant le diable qui se tenait debout d’un air de défiance.
- Qui es-tu? demanda le cordonnier.
- Je suis le diable.
- Que veux-tu?
- Je viens quérir ta femme...
- Je t’en serai bien reconnaissant, ce sera un bon débarras... mais assieds-toi donc un peu, tu m’as l’air fatigué.
- M’asseoir !... Hé! Hé !... pas si fou, mon frère n’est pas encore guéri...
- Tu ne veux pas t’asseoir, tant pis... reste debout comme un cheval. En disant ces mots, le père Richard alla décrocher son violon, se l’ajusta délicatement sous le menton et prit son archet de la main droite. Le diable le regardait faire sans souffler mot, immobile et raide comme un piquet. Allons, pensait le cordonnier, en examinant son étrange vis-à-vis sous cape, tu ne veux pas t’asseoir, tu ne veux pas marcher,... Eh bien! tu danseras, maudit! et je te promets que tu sauteras comme tu n’as pas encore sauté de ta vie. Et Richard hasarda une note sur son violon. Aussitôt le diable leva la jambe, la pointe de son pied gauche tournée en dedans.
Puis vint une seconde note, et le diable fit un pas en cadence. Puis le cordonnier attaqua résolument un air animé, et le diable se mit à danser, à tourner, et à voltiger, se livrant à une polka désordonnée, furieuse, – car il est bon de noter, en passant, que la polka est une des danses favorites du diable. Richard le fit sauter de la sorte pendant douze jours. Le douzième jour, sur le soir, comme le soleil allait se coucher, le pauvre diable était tellement échauffé qu’il en avait le poil rouge. Les yeux lui sortaient de la tête, et sa langue était sèche comme un charbon.
- Arrête, Richard! s’écriait-il de temps à autre, d’une voix étouffée, arrête !... Je suis éreinté... Mais Richard jouait de plus belle, et le diable valsait malgré lui. À la fin, n’en pouvant plus, le diable dit à Richard :
- Si tu veux ne plus jouer, je te laisserai encore ta femme un an et un jour.
- C’est bien, dit le cordonnier, et il raccrocha son violon, tandis que le diable, hors d’haleine, s’essuyait les babines. Quand il s’en revint vers ses frères, du plus loin que ceux-ci l’aperçurent, celui qui avait mal aux fesses se mit à crier de toutes ses forces :
- Je gage que tu t’es assis, hein ?...
- Pas du tout...
- Mais qu’as-tu fait alors pendant douze jours? dit l’aîné.
- Ne m’en parlez pas ; voilà douze jours que je danse! Ce Richard-là est un diable d’homme.
- Ouaiche !... vous êtes deux poules mouillées, s’écria alors le plus vieux en faisant un geste de mépris ; la prochaine fois ce sera moi qui irai quérir la Richard, et nous verrons si un méchant cordonnier me fera la loi.
Au bout d’un an et un jour, l’aîné des diables arrive à son tour chez le cordonnier.
- Tiens... encore un visage nouveau, fit Richard ; qui es-tu?
- Je suis le diable.
Les deux hommes martelèrent de la sorte pendant quinze jours. Sur la fin du quinzième jour, à la nuit tombante, le diable qui avait tous les os rompus dit à Richard :
- Si tu veux me lâcher, je t’abandonne tous mes droits sur ta femme. Si elle est damnée, nous l’aurons toujours ; si elle fait son salut, tant mieux pour elle.
- Ça me va, répondit Richard en ouvrant le sac, et le diable disparut comme un feu follet.
Quelque temps après, il arriva que la femme de Richard mourut. Comme elle avait vécu en ivrognesse et qu’elle arriva à la porte du paradis, elle dut faire demi-tour et tomba en enfer où les diables la chauffèrent comme il faut. Quand Richard mourut à son tour, il alla cogner à la porte du paradis. Saint Pierre, voyant arriver le cordonnier, lui dit :
- N’es-tu pas Richard?
- Oui.
- N’est-ce pas toi qui avais une femme qui buvait tout ton gagne?
- Oui.
- Te rappelles-tu ce mendiant qui t’accorda trois souhaits à ton choix?
- Je m’en souviens comme si c’était arrivé hier, quoiqu’il ait coulé bien de l’eau dans le Saint-Laurent depuis ce temps-là.
- Eh bien! continua saint Pierre, ce mendiant c’était moi, et puisque tu n’as pas eu le bon esprit de souhaiter le paradis, va te promener en enfer.
- Comme il vous plaira, dit le cordonnier en tirant sa révérence. Arrivé à la porte de l’enfer, Richard cogna.
- Qui est là ?...
- C’est Richard.
- Richard le cordonnier !... exclamèrent les diables qui faisaient chauffer sa femme à blanc.
- Oui... Richard le cordonnier...
- As-tu ton banc? demanda le premier diable.
- As-tu ton violon ?... As-tu ton sac ?... demandèrent les deux autres.
- Oui, j’ai mon sac, mon violon et mon banc, répondit Richard d’une grosse voix.
- Va-t-en alors, maudit! va-t-en !... hurlèrent les trois diables, et Richard reprit la route du paradis. Mais saint Pierre qui voulait apparemment éprouver le cordonnier ne le reçut pas davantage, et Richard s’en retourna cogner à la porte de l’enfer.
- Qui cogne là? demandèrent les diables.
- C’est Richard.
- On ne te veut pas... va-t-en !...
- Que vous me vouliez ou que vous ne me vouliez pas, cria Richard, vous allez toujours m’ouvrir la porte. Croyez-vous que j’aie l’envie de passer l’éternité dans le chemin? Ouvrez !... vous dis-je, et tout de suite, ou j’enfonce la boutique, et je mets l’un de vous sur mon banc, je fais danser l’autre, et je martèle le troisième dans mon sac jusqu’à la fin des siècles. Les trois diables qui connaissaient Richard ouvrirent alors le guichet et se mirent à parlementer.
- Que veux-tu pour nous laisser tranquilles! dirent-ils ensemble au cordonnier.
- Je veux l’âme de ma femme, répondit Richard.
- L’âme de ta femme ?... Tu ne l’auras pas ; elle est morte ivrognesse ; toute sa vie elle nous a appartenu et elle nous appartiendra de toute éternité. Il n’y a pas plus de pardon au Ciel qu’en Enfer pour les ivrognes. Nous allons te donner en échange cent âmes. Ouvre ton sac : tiens, voici les âmes d’une douzaine de marchands qui ont vendu à faux poids.
- Merci, fit Richard en secouant son sac pour faire descendre jusqu’au fond ces douze âmes.
- Voici maintenant les âmes de deux douzaines d’avocats et de médecins qui ont tué leurs malades et mangé les veuves et les orphelins par-dessus le marché. Voici une brassée d’âmes qui ont appartenu à des usuriers et à des gens morts sans payer leurs dettes, combien y en a-t-il?
- Trente, dit Richard. Ça m’en fait soixante-cinq. Donnez-en encore.
- Attrape celle-ci, firent les diables en jetant dans le sac une autre douzaine. Ce sont les âmes de douze aubergistes licenciés. Combien t’en manque-t-il pour un cent?
- Vingt-trois, reprit Richard.
- Eh bien! voici ton compte, grommelèrent les diables en amenant une nouvelle
L’étranger (Rose Latulippe) Philippe-Ignace-François Aubert de Gaspé C’était le mardi gras de l’année 17--. Je revenais à Montréal, après cinq ans de séjour dans le Nord-Ouest. Il tombait une neige collante, et, quoique le temps fut très calme, je songeai à camper de bonne heure ; j’avais un bois d’une lieue à passer, sans habitation ; et je connaissais trop bien le climat pour m’y engager à l’entrée de la nuit. Ce fut donc avec une vraie satisfaction que j’aperçus, au bord de ce bois, une petite maison où j’entrai demander à couvert. Il n’y avait que trois personnes dans ce logis lorsque j’y arrivai : un vieillard d’une soixantaine d’années, sa femme et une jeune et jolie fille de dix-sept à dix-huit ans, qui chaussait un bas de laine bleue dans un coin de la chambre, le dos tourné à nous, bien entendu ; en un mot, elle achevait sa toilette. « Tu ferais mieux de ne pas y aller, Marguerite », avait dit le père, comme je franchissais le seuil de la porte. Il s’arrêta tout court en me voyant, et, me présentant un siège, il me dit avec politesse :
- Donnez-vous la peine de vous asseoir, monsieur ; vous paraissez fatigué. Femme, rince un verre ; monsieur prendra un coup, ça le délassera. Les habitants n’étaient pas aussi cossus dans ce temps-là qu’ils le sont aujourd’hui ; oh! non. La bonne femme prit un petit verre sans pied, qui servait à deux fins, savoir : à boucher la bouteille et ensuite à abreuver le monde ; puis, le passant deux à trois fois dans le seau à boire suspendu à un crochet de bois derrière la porte, le bonhomme me le présenta encore tout brillant des perles de l’ancienne liqueur, que l’eau n’avait pas entièrement détachée, et me dit :
- Prenez, monsieur, c’est de la franche eau-de-vie, et de la vergeuse ; on n’en boit guère de semblable depuis que l’anglais a pris le pays. Pendant que le bonhomme me faisait des politesses, la jeune fille ajustait une fontange autour de sa coiffe de mousseline en se mirant dans le même seau qui avait servi à rincer mon verre ; car les miroirs n’étaient pas communs alors chez les habitants. Sa mère la regardait en-dessous, avec complaisance, tandis que le bonhomme paraissait peu content.
- Encore une fois, dit-il en se relevant de devant la porte du poêle et en assujettissant sur sa pipe un charbon ardent d’érable, avec son couteau plombé, tu ferais mieux de ne pas y aller, Marguerite.
- Ah! voilà comme vous êtes toujours, papa ; avec vous on ne pourrait jamais s’amuser.
- Mais aussi, mon vieux, dit la femme, il n’y a pas de mal, et puis José va venir la chercher, tu ne voudrais pas qu’elle lui fit un tel affront? Le nom de José sembla radoucir le bonhomme.
- C’est vrai, c’est vrai, dit-il entre ses dents : mais promets-moi toujours de ne pas danser sur le mercredi des cendres : tu sais ce qui est arrivé à Rose Latulipe...
- Non, non, mon père, ne craignez pas : tenez, voilà José. Et en effet, on avait entendu une voiture ; un gaillard, assez bien découplé, entra en sautant et en se frappant les deux pieds l’un contre l’autre ; ce qui couvrit l’entrée de la chambre d’une couche de neige d’un demi-pouce d’épaisseur. José fit le galant ; et vous auriez bien ri, vous autres qui êtes si bien nippés, de le voir dans son accoutrement des dimanches : d’abord un bonnet gris lui couvrait la tête, un capot d’étoffe noire dont la taille lui descendait six pouces plus bas que les reins, avec une ceinture de laine de plusieurs couleurs qui lui battait sur les talons ; et enfin une paire de culottes vertes à mitasses, bordées en tavelle rouge, complétait cette bizarre toilette.
- Je crois, dit le bonhomme, que nous allons avoir un furieux temps ; vous feriez mieux d’enterrer le Mardi-Gras avec nous.
- Que craignez-vous, père, dit José en se tournant tout-à-coup et faisant claquer un beau fouet à manche rouge, et dont la mise était de peau d’anguille, croyez-vous que ma guevale ne soit pas capable de nous traîner? Il est vrai qu’elle a déjà sorti trente cordes d’érable, du bois ; mais ça n’a fait que la mettre en appétit. Le bonhomme fut réduit enfin au silence ; le galant fit embarquer sa belle dans sa carriole, sans autre chose sur la tête qu’une coiffe de mousseline, par le temps qu’il faisait ; l’enveloppa dans une couverte; car il n’y avait que les gros qui eussent des robes de peaux dans ce temps-là ; donna un vigoureux coup de fouet à Charmante, qui partit au petit galop, et dans un instant ils disparurent gens et bête dans la poudrerie.
- Il faut espérer qu’il ne leur arrivera rien de fâcheux, dit le vieillard en chargeant de nouveau sa pipe.
- Mais, dites-moi donc, père, ce que vous avez à craindre pour votre fille ; elle va
- J’espère, ma belle demoiselle, que vous serez à moi ce soir et que nous danserons toujours ensemble.
- Certainement, dit Rose à demi-voix, et en jetant un coup d’œil timide sur le pauvre Lepard, qui se mordit les lèvres à en faire sortir le sang. L’inconnu n’abandonna pas Rose du reste de la soirée, en sorte que le pauvre Gabriel, renfrogné dans un coin, ne paraissait pas manger son avoine de trop bon appétit. Dans un petit cabinet qui donnait sur la chambre de bal, était une vieille et sainte femme qui, assise sur un coffre, au pied d’un lit, priait avec ferveur ; d’une main elle tenait un chapelet, et de l’autre se frappait fréquemment la poitrine. Elle s’arrêta tout-à-coup, et fit signe à Rose qu’elle voulait lui parler.
- Écoute, ma fille, lui dit-elle ; c’est bien mal à toi d’abandonner le bon Gabriel, ton fiancé, pour ce monsieur. Il y a quelque chose qui ne va pas bien ; car chaque fois que je prononce les saints noms de Jésus et de Marie, il jette sur moi des regards de fureur. Vois comme il vient de nous regarder avec des yeux enflammés de colère.
- Allons tante, dit Rose, roulez votre chapelet, et laissez les gens du monde s’amuser.
- Que vous a dit cette vieille radoteuse, dit l’étranger?
- Bah, dit Rose, vous savez que les anciennes prêchent toujours les jeunes. Minuit sonna et le maître du logis voulut alors faire cesser la danse, observant qu’il était peu convenable de danser sur le mercredi des cendres.
- Encore une petite danse, dit l’étranger.
- Oh! oui, mon cher père, dit Rose ; et la danse continua.
- Vous m’avez promis, belle Rose, dit l’inconnu, d’être à moi toute la veillée : pourquoi ne seriez-vous pas à moi pour toujours?
- Finissez-donc, monsieur, ce n’est pas bien à vous de vous moquer d’une pauvre fille d’habitant comme moi, répliqua Rose.
- Je vous jure, dit l’étranger, que rien n’est plus sérieux que ce que je vous propose ; dites : Oui... seulement, et rien ne pourra nous séparer à l’avenir.
- Mais, monsieur !... et elle jeta un coup d’œil sur le malheureux Lepard.
- J’entends, dit l’étranger d’un air hautain, vous aimez ce Gabriel? ainsi n’en parlons plus.
- Oh! oui... je l’aime... je l’ai aimé... mais tenez, vous autres gros messieurs, vous êtes si enjôleurs de filles que je ne puis m’y fier.
- Quoi! belle Rose, vous me croiriez capable de vous tromper, s’écria l’inconnu, je vous jure par ce que j’ai de plus sacré... par...
- Oh! non, ne jurez pas ; je vous crois, dit la pauvre fille ; mais mon père n’y consentira peut-être pas?
- Votre père, dit l’étranger avec un sourire amer ; dites que vous êtes à moi et je me charge du reste.
- Eh bien! Oui, répondit-elle.
- Donnez-moi votre main, dit-il, comme sceau de votre promesse. L’infortunée Rose lui présenta la main qu’elle retira aussitôt en poussant un petit cri de douleur ; car elle s’était senti piquer ; elle devint pâle comme une morte, et prétendant un mal subit, elle abandonna la danse. Deux jeunes maquignons rentraient dans cet instant, d’un air effaré, et prenant Latulipe à part ils lui dirent :
- Nous venons de dehors examiner le cheval de ce monsieur ; croiriez-vous que toute la neige est fondue autour de lui, et que ses pieds portent sur la terre? Latulipe vérifia ce rapport et parut d’autant plus saisi d’épouvante, qu’ayant remarqué, tout-à-coup, la pâleur de sa fille auparavant, il avait obtenu d’elle un demi aveu de ce qui s’était passé entre elle et l’inconnu. La consternation se répandit bien vite dans le bal, on chuchotait, et les prières seules de Latulipe empêchaient les convives de se retirer. L’étranger, paraissant indifférent à tout ce qui se passait autour de lui, continuait ses galanteries auprès de Rose, et lui disait en riant, et tout en lui présentant un superbe collier en perles et en or : Ôtez votre collier de verre, belle Rose, et acceptez, pour l’amour de moi, ce collier de vraies perles. Or, à ce collier de verre, pendait une petite croix et la pauvre fille refusait de l’ôter. Cependant une autre scène se passait au presbytère de la paroisse, où le vieux curé, agenouillé depuis neuf heures du soir, ne cessait d’invoquer Dieu : le priant de pardonner les péchés que commettaient ses paroissiens dans cette nuit de désordre, le Mardi-Gras. Le saint vieillard s’était endormi, en priant avec ferveur, et était enseveli, depuis une heure, dans un profond sommeil, lorsque s’éveillant tout-à-coup, il courut à son domestique, en lui criant : Ambroise, mon cher Ambroise, lève-toi, et attèle vite ma jument. Au nom de Dieu, attèle vite. Je te ferai présent d’un mois, de deux mois, de six mois de gages.
et si votre vocation est sincère, comme je n’en doute pas après cette terrible épreuve, vous renoncerez à ce monde qui vous a été si funeste. Cinq ans après, la cloche du couvent de... avait annoncé depuis deux jours qu’une religieuse, de trois ans de profession seulement, avait rejoint son époux céleste, et une foule de curieux s’étaient réunis dans l’église, de grand matin, pour assister à ses funérailles. Tandis que chacun assistait à cette cérémonie lugubre avec la légèreté des gens du monde, trois personnes paraissaient navrées de douleur : un vieux prêtre agenouillé dans le sanctuaire qui priait avec ferveur, un vieillard dans la nef qui déplorait en sanglotant la mort d’une fille unique, et un jeune homme, en habit de deuil, qui faisait ses derniers adieux à celle qui fut autrefois sa fiancée : la malheureuse Rose Latulipe.
La chasse-galerie Honoré Beaugrand I Pour lors, je vas vous raconter une rôdeuse d'histoire, dans le fin fil. Mais s'il y a parmi vous autres des lurons qui auraient envie de courir la chasse-galerie ou le loup- garou, je vous avertis qu'ils font mieux d'aller voir dehors si les chats-huants font le sabbat, car je vais commencer mon histoire en faisant un grand signe de croix pour chasser le diable et ses diablotins. J'en ai eu assez de ces maudits-là, dans mon jeune temps. Pas un homme ne fit mine de sortir : au contraire, tous se rapprochèrent de la cambuse où le cook achevait son préambule et se préparait à raconter une histoire de circonstance. Le « bourgeois » avait, selon la coutume, ordonné la distribution du contenu d'un petit baril de rhum parmi les hommes du chantier, et le cuisinier avait terminé de bonne heure les préparatifs du « fricot de pattes » et des « glissantes » pour le repas du lendemain. La mélasse mijotait dans le grand chaudron pour la partie de tire qui devait terminer la soirée. Chacun avait bourré sa pipe de bon tabac canadien, et un nuage épais obscurcissait l'intérieur de la cabane, où un feu pétillant de pin résineux jetait cependant, par intervalles, des lueurs rougeâtres qui tremblotaient en éclairant, par des effets merveilleux de clair-obscur, les mâles figures de ces rudes travailleurs des grands bois. Joe, le cook, était un petit homme assez mal fait, que l'on appelait généralement le bossu, sans qu'il s'en formalisât, et qui « faisait chantier » depuis au moins quarante ans. Il en avait vu de toutes les couleurs dans son existence bigarrée, et il suffisait de lui faire prendre un petit coup de jamaïque pour lui délier la langue et lui faire raconter ses exploits. II Je vous disais donc, continua-t-il, que si j'ai été un peu tough dans ma jeunesse, je n'entends plus risée sur les choses de la religion. Je vas à confesse régulièrement tous les ans, et ce que je veux vous raconter là se passait aux jours de ma jeunesse, quand je ne craignais ni Dieu ni diable.