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cned sequence 1 partie 1: la conscience (cours)

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CNED TERMINALE PHILOSOPHIE 1
SÉQUENCE 1
PARTIE 1 : LA CONSCIENCE DÉFINIT-ELLE L’HOMME ?
Étape 1 : S’étonner (entrée dans le cours/introduction)
Nous rencontrons la notion de « conscience » dans un grand nombre de mots de la langue française.
Nous disons que nous avons « bonne conscience » lorsque nous avons le sentiment de n’avoir rien à nous
reprocher, ou au contraire « mauvaise conscience » quand nous nous sentons coupable de quelque chose
(nous avons alors un poids « sur la conscience »). Nous agissons « consciencieusement », c’est-à-dire
d’une manière appliquée, ou « par acquit de conscience », afin d’avoir l’esprit tranquille. On parle, en
particulier au sein des États de droit républicains, de « liberté de conscience », du droit de croire ou de ne
pas croire, de choisir telle ou telle religion. Dans un autre registre, nous disons « avoir conscience » ou
« prendre conscience de nos actes » pour exprimer le fait que nous agissons en connaissance de cause,
en nous rendant compte de ce que nous faisons. Au contraire, nous « perdons conscience » lorsque le
contact avec les choses est rompu, par exemple quand nous nous évanouissons.
Nous le pressentons : les premières formules réfèrent à la conscience entendue comme une capacité de
jugement moral et les dernières à la conscience entendue comme une capacité de connaissance. Aussi
parle-t-on de « conscience morale » et de « conscience psychologique ». (On notera que là où le français
n’a qu’un mot, « conscience », pour qualifier cette dualité, l’anglais et l’allemand en possèdent deux : la
conscience psychologique renvoie à l’anglais consciousness et à l’allemand Bewusstsein, et la conscience
morale à l’anglais conscience et à l’allemand Gewissen.) La notion de « conscience » nous reconduit par
conséquent à la connaissance et à la morale, c’est-à-dire aux deux dimensions, théorique et pratique, de
l’existence humaine. Tout se passe donc bien comme si la conscience définissait ou caractérisait
l’humanité.
« Naître », « venir au monde », c’est non seulement sortir de l’organisme
maternel, mais encore devenir conscient du monde.
PublicDomainPictures / Pixabay
Un peu de vocabulaire
Moral : un jugement est « moral » lorsqu’il attribue une valeur (bonne, mauvaise, droite, transgressive, conve-
nable, déplacée…) à une conduite humaine. L’adjectif « moral » est formé sur le latin mos, moris, qui signifie
« conduite » et « règle de conduite » : telle conduite est-elle conforme à la règle ?
Psychologique : l’adjectif « psychologique » renvoie au grec ancien psukhê, « l’âme ». Au sens moderne,
la psychologie est l’étude de l’esprit. Par conséquent, la conscience « psychologique » baptise le versant
« psychique » de la conscience, l’aptitude de notre esprit à la connaissance.
Théorique : le terme « théorique » vient du verbe grec ancien theorein qui signifie « voir ». Une théorie est une
manière de « voir » les choses, c’est-à-dire de les expliquer, qui repose sur une « vision » intellectuelle, c’est-
à-dire sur l’esprit humain. En tant qu’adjectif, « théorique » désigne le domaine de la connaissance.
Pratique : le terme « pratique » vient du verbe grec ancien prattein, « agir ». En tant qu’adjectif, il renvoie
notamment au domaine de l’action humaine en sa dimension morale et il se distingue de l’adjectif « poétique »,
construit sur le grec ancien poiein, « faire », qui qualifie le registre de la production (technique et artistique) et
de l’adjectif « théorique » qui a partie liée à l’ordre de la connaissance.
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SÉQUENCE 1

PARTIE 1 : LA CONSCIENCE DÉFINIT-ELLE L’HOMME?

Étape 1 : S’étonner (entrée dans le cours/introduction)

Nous rencontrons la notion de « conscience » dans un grand nombre de mots de la langue française. Nous disons que nous avons « bonne conscience » lorsque nous avons le sentiment de n’avoir rien à nous reprocher, ou au contraire « mauvaise conscience » quand nous nous sentons coupable de quelque chose (nous avons alors un poids « sur la conscience »). Nous agissons « consciencieusement », c’est-à-dire d’une manière appliquée, ou « par acquit de conscience », afin d’avoir l’esprit tranquille. On parle, en particulier au sein des États de droit républicains, de « liberté de conscience », du droit de croire ou de ne pas croire, de choisir telle ou telle religion. Dans un autre registre, nous disons « avoir conscience » ou « prendre conscience de nos actes » pour exprimer le fait que nous agissons en connaissance de cause, en nous rendant compte de ce que nous faisons. Au contraire, nous « perdons conscience » lorsque le contact avec les choses est rompu, par exemple quand nous nous évanouissons.

Nous le pressentons : les premières formules réfèrent à la conscience entendue comme une capacité de jugement moral et les dernières à la conscience entendue comme une capacité de connaissance. Aussi parle-t-on de « conscience morale » et de « conscience psychologique ». (On notera que là où le français n’a qu’un mot, « conscience », pour qualifier cette dualité, l’anglais et l’allemand en possèdent deux : la conscience psychologique renvoie à l’anglais consciousness et à l’allemand Bewusstsein , et la conscience morale à l’anglais conscience et à l’allemand Gewissen .) La notion de « conscience » nous reconduit par conséquent à la connaissance et à la morale, c’est-à-dire aux deux dimensions, théorique et pratique, de l’existence humaine. Tout se passe donc bien comme si la conscience définissait ou caractérisait l’humanité.

« Naître », « venir au monde », c’est non seulement sortir de l’organisme maternel, mais encore devenir conscient du monde.

PublicDomainPictures / Pixabay

Un peu de vocabulaire Moral : un jugement est « moral » lorsqu’il attribue une valeur (bonne, mauvaise, droite, transgressive, conve- nable, déplacée…) à une conduite humaine. L’adjectif « moral » est formé sur le latin mos, moris , qui signifie « conduite » et « règle de conduite » : telle conduite est-elle conforme à la règle? Psychologique : l’adjectif « psychologique » renvoie au grec ancien psukhê , « l’âme ». Au sens moderne, la psychologie est l’étude de l’esprit. Par conséquent, la conscience « psychologique » baptise le versant « psychique » de la conscience, l’aptitude de notre esprit à la connaissance. Théorique : le terme « théorique » vient du verbe grec ancien theorein qui signifie « voir ». Une théorie est une manière de « voir » les choses, c’est-à-dire de les expliquer, qui repose sur une « vision » intellectuelle, c’est- à-dire sur l’esprit humain. En tant qu’adjectif, « théorique » désigne le domaine de la connaissance. Pratique : le terme « pratique » vient du verbe grec ancien prattein , « agir ». En tant qu’adjectif, il renvoie notamment au domaine de l’action humaine en sa dimension morale et il se distingue de l’adjectif « poétique », construit sur le grec ancien poiein , « faire », qui qualifie le registre de la production (technique et artistique) et de l’adjectif « théorique » qui a partie liée à l’ordre de la connaissance.

Toutefois, la question se pose de savoir si la conscience est véritablement capable de déterminer précisément et justement l’être humain. En effet, l’homme n’est-il pas aussi, et peut-être d’abord, un être composé de matière, de molécules et d’atomes, un organisme fait de chair et de sang situé au sein du monde et au milieu des choses? Il semble que résumer l’homme à sa conscience conduise à promouvoir abusivement l’une de ses dimensions au détriment des autres. En outre, il paraît discutable de faire de la conscience l’apanage ou le privilège exclusif de l’homme. Si l’homme est conscient, ce n’est peut-être pas d’abord parce qu’il est un être humain, mais parce qu’il est un être vivant qui avant de connaître le monde et de faire le bien doit survivre et trouver les moyens de sa subsistance. En ce sens, la conscience n’apparaît plus comme le propre de l’homme, mais le propre du vivant en général. Finalement, il n’est plus si évident que la conscience caractérise l’homme, par distinction avec le reste de ce qui existe.

La conscience définit-elle l’homme? C’est de deux choses l’une. Ou bien la conscience caractérise l’homme en son double versant psychologique et moral. Ou bien la conscience ne suffit pas à définir l’homme puisque l’homme ne se réduit pas à sa conscience d’une part et d’autre part puisqu’il n’est pas légitime de rabattre toute conscience sur la conscience humaine.

Mise en activité

Au brouillon, vous vous demanderez si la conscience constitue la juste définition de l’humanité. Vous essayerez en particulier de formuler vos idées et vos intuitions sur le sujet. Peut-être que certaines d’entre elles se révéleront être par la suite des préjugés ou des idées reçues. Par ailleurs, l’introduction a été l’occasion d’interroger, du moins d’approcher, la notion de « conscience ». Mais qu’en est-il du verbe « définir »? A-t-on épuisé les significations de la définition en la reformulant en termes de « caractérisation »? Vous confronterez ce travail préparatoire aux éléments du cours qui va suivre.

—— Éléments de réponse

1) La distinction entre « être » et « être-pour-soi », opérée dans les premières lignes du texte, permet à Hegel de distinguer les « choses naturelles » de l’homme. Par « chose naturelle », Hegel entend les êtres qui sont soumis aux lois dites de la nature (la loi de la chute des corps par exemple), c’est-à-dire les êtres composés de matière par distinction avec les choses immatérielles comme les idées dans notre esprit. Parce qu’il est constitué de matière, l’homme est aussi soumis aux lois de la nature, et c’est pourquoi il « est » : il est présent dans le monde, contrairement par exemple à une licorne ou un satyre qui sont des êtres inventés présents seulement dans notre imagination. En outre, l’homme est une chose naturelle et un « esprit », et c’est la raison pour laquelle il est également « pour lui-même » : il est capable de prendre connaissance de lui-même.

2) La formule « être-pour-soi » qualifie la spécificité humaine, c’est-à-dire la conscience de soi. Traditionnellement, on distingue la conscience morale de la conscience psychologique et, au sein de la conscience psychologique, on distingue la conscience « immédiate » de la conscience « réfléchie ». La conscience immédiate est la capacité à prendre connaissance des choses dans le monde et de nos idées dans notre esprit (par exemple, je perçois un arbre, je conçois un triangle rectangle) et la conscience réfléchie consiste en l’aptitude à revenir sur ce qu’on pense ou fait (je sais que je suis en train de percevoir un arbre, je sais que je suis en train de concevoir un triangle rectangle). La conscience réfléchie renvoie à l’étymologie du mot « conscience », lequel provient du latin cum scientia qui signifie « avec science », « accompagné de savoir ». Pour Hegel, la distinction pertinente n’est pas tant celle de la conscience immédiate et de la conscience réfléchie (ce qu’il appelle la « manière théorique » de prendre conscience de soi) que celle de la connaissance des choses naturelles et de la connaissance de notre esprit. La « réflexivité » signifie, non pas revenir sur ce qu’on pense ou fait, mais prendre connaissance de l’esprit qu’on est, par différence avec les choses naturelles.

3) La thèse de Hegel dans ce texte est que l’homme est dominé par une quête de lui-même, il ne cesse de chercher ce qu’il est. Le « pour-soi » ou la conscience de soi est ce pouvoir de l’esprit qui lui permet de revenir sur lui-même pour se connaître. Il existe deux façons pour l’esprit de faire retour sur lui, deux modes de conscience : la « manière théorique » (ou intérieure), c’est-à-dire la conscience réfléchie, l’aptitude à revenir sur ce qu’on pense et fait ; et la « manière pratique » (ou extérieure), c’est-à-dire la capacité à transformer la nature visible et à pouvoir se rapporter, à partir de cette transformation, à l’esprit transformateur jusque-là invisible et inaperçu.

4) Le texte est tiré de l’introduction des Cours d’esthétique donnés entre 1818 et 1829. Il s’inscrit donc dans une réflexion sur « l’esthétique », c’est-à-dire sur l’art et la beauté. Pour Hegel, il faut resituer cette interrogation dans un questionnement plus vaste sur la nature de l’homme. C’est parce que l’homme cherche à se connaître, notamment en agissant sur la nature, qu’il fait de l’art. Il en va de l’artiste comme de l’enfant qui trouble le cours de l’eau : l’un comme l’autre modifient les choses naturelles afin de saisir et « d’admirer » dans leur modification l’esprit capable de modifier la nature.

Le secret de l’art tient dans un ricochet

Andreya©iStock/Getty Images Plus

b. La conscience déploie pleinement ses pouvoirs avec l’homme

Si la conscience définit l’homme, c’est en raison du fait que l’homme pousse au plus loin ses pouvoirs de connaissance et de jugement moral. C’est en effet chez l’homme que le savoir et la science trouvent leur degré de réalisation le plus abouti. L’être humain est l’être connaissant par excellence. D’une part, il connaît le monde (conscience immédiate), non seulement grâce à sa perception et à ses sens, mais également au moyen de théories, d’instruments, de démonstrations et d’expérimentations scientifiques. Sa curiosité le conduit même à s’interroger sur des objets inobservables, invisibles, impalpables, tels que l’être, Dieu, l’âme ou le monde, lesquels constituent les domaines de la métaphysique et de la religion, de la philosophie et de la spiritualité. D’autre part, l’homme se connaît (conscience réfléchie). Il sait qu’il existe ; il prend connaissance de ses pensées, de ses perceptions et de ses actions ; il se questionne sur son identité, sur qui il est individuellement ; il se demande ce qu’il est, car il est capable de poser la question : « La conscience définit-elle l’homme? »

En outre, l’homme est l’être moral par excellence. Il est capable de s’imposer des limites, de respecter des règles, de subordonner son action à des principes moraux. Il est sans cesse troublé par l’opposition de ses désirs et de ses devoirs. Il est confronté à des « cas de conscience », des dilemmes qui engagent ses multiples convictions, notamment morales ou religieuses, et qui en révèlent souvent l’incompatibilité. Ainsi dans la pièce de Sophocle, Antigone doit-elle choisir entre enterrer son frère Polynice et braver l’interdit de son oncle le roi Créon ou respecter la loi et laisser son frère sans funérailles. C’est dans la tragédie que se dévoile le prestige moral de l’homme, et dans l’homme la réalisation de la conscience morale.

c. L’homme est une conscience

Si la conscience définit l’homme, si l’être humain est par conséquent l’être conscient par excellence, c’est en raison du fait qu’il est une conscience. Il faut en effet franchir un pas de plus et considérer la conscience, non plus comme ce qu’on a, mais comme ce qu’on est, non plus comme un pouvoir de connaître et de juger, mais comme la nature de l’homme. Contrairement aux apparences, l’homme ne serait pas fondamentalement un être vivant, le produit tardif d’une évolution biologique buissonnante et hasardeuse, ni un fragment de matière pourvu d’une âme, mais une chose qui pense, un esprit ou une conscience.

C’est ce qu’affirme Descartes. Dans ses Méditations métaphysiques (1641), il cherche à établir des connaissances « indubitables », c’est-à-dire qui résistent au doute. Pour ce faire, il va commencer dans la première des six méditations par vider son esprit de toutes ses anciennes croyances, notamment sa croyance en l’existence du monde extérieur et des corps et sa croyance dans la vérité des propositions mathématiques. La deuxième méditation s’ouvre sur la première certitude : aussi longtemps que je doute, j’existe, car pour douter, il est nécessaire d’exister. Alors qu’il vient juste d’établir qu’il est certain « que je suis », Descartes se demande aussitôt « ce que je suis ». Il va alors reprendre ses anciennes opinions sur le sujet pour ne conserver que la seule réponse qui échappe au doute : je suis une conscience.

Un peu de vocabulaire

Métaphysique : le mot vient du grec ancien et signifie « après » ( meta -) la « physique ». Il permettait à l’origine de qualifier les écrits et notes de cours du philosophe Aristote venant après les textes sur la « nature » ( physis ). Il a fini par désigner la partie de la philosophie se donnant pour objet des choses existant au-delà du monde physique, l’être, Dieu, l’âme et le monde. Identité : dans ce contexte, la notion « d’identité » (construite sur le latin idem , « le même ») renvoie à l’identité personnelle, à ce qui fait de notre personne d’aujourd’hui la « même » personne que celle de notre naissance, en dépit d’indéniables changements psychiques et corporels.

pour laquelle il prend le soin à la fin du texte d’appeler ce principe de la pensée « un esprit, un entendement ou une raison » et non l’âme. Lorsqu’il invoque la notion « d’âme », Descartes fait implicitement référence à la conception du philosophe Aristote qui considérait que l’âme était un principe commun à tous les vivants, aux plantes, aux animaux et aux hommes, principe qui leur permet de réaliser les différentes fonctions assurant la survie : la nutrition, la reproduction, la perception, le déplacement dans l’espace, la pensée. Dans ce cadre, les plantes possèdent une âme dite « végétative », elles se nourrissent et se reproduisent. Les animaux possèdent une âme « sensitive », qui intègre l’âme végétative : ils se nourrissent, se reproduisent et perçoivent. Les animaux qui peuvent se déplacer dans l’espace possèdent une âme « motrice », qui intègre l’âme sensitive. Les hommes enfin possèdent une âme « intellective », qui intègre l’âme motrice : ils se nourrissent, se reproduisent, perçoivent, se déplacent dans l’espace et pensent. L’esprit n’est donc, du point de vue de la pensée d’Aristote, qu’une partie de l’âme intellective de l’homme. Pour Descartes, il est l’homme même.

3) Dans la première méditation, Descartes a mis en doute l’existence du monde extérieur, et donc de son corps, en exagérant la portée des illusions des sens et de nos rêves : peut-être que nos sens nous donnent uniquement accès à des apparences illusoires, peut-être que notre vie est un long rêve. Au début de la deuxième méditation, au moment donc où il se pose la question de savoir ce qu’il est, il ne peut faire entrer dans la définition de l’homme la possession d’un corps. Seule subsiste la condition du doute, à savoir la pensée : pour douter de tout, non seulement il faut exister, mais encore il faut penser, puisque le doute est un acte de la pensée. Je suis donc une chose qui pense.

4) Au début de la deuxième méditation, Descartes passe immédiatement de la certitude « que je suis » à la question de savoir « ce que je suis ». Or il semble précipité de se poser la question de l’essence de l’homme à un moment où l’existence du monde extérieur, et donc des corps, est mise en doute. L’existence du monde extérieur ne sera rétablie que dans la sixième méditation, après un long détour par la démonstration de l’existence de Dieu (troisième et cinquième méditations), la démonstration de la bonté divine (quatrième méditation) et la démonstration de la vérité des mathématiques (cinquième méditation). Descartes devrait attendre la fin des Méditations métaphysiques pour se questionner sur l’essence de l’homme : or il fait passer la définition provisoire de l’homme (« une chose qui pense ») pour la définition définitive.

Résumons-nous et allons plus loin

La conscience semble bien définir l’être humain. Non seulement l’homme a conscience du monde et de lui-même, non seulement il « a » une conscience, mais plus encore il « est » une conscience. On peut donc dire que la conscience constitue l’essence de l’homme. Ainsi, en affirmant que l’homme est une conscience, on ramène du côté des accidents le fait qu’il est un organisme vivant ou qu’il possède un corps.

TRANSITION

À l’issue de cette réflexion, tout porte à croire que la conscience s’impose comme la définition adéquate de l’homme. La conscience apparaît comme le fondement de la grandeur et de la supériorité de l’espèce humaine. Cependant, cette reconduction de l’humanité à la conscience pose deux types de problèmes. Le premier est que faire de la conscience l’essence de l’homme semble revenir à prendre la partie pour le tout. Outre la conscience, n’existe-t-il pas d’autres traits constitutifs de l’homme, à commencer par le fait qu’il possède un corps? Si la conscience n’est pas le centre de l’homme, en est-elle par ailleurs le propre? C’est là le second type de problèmes : faut-il attendre l’humanité pour voir émerger la conscience ou bien la conscience précède-t-elle et excède-t-elle l’espèce humaine? Si la conscience n’est pas proprement humaine, on comprend qu’elle ne peut plus suffire à caractériser l’humanité.

2 - La conscience ne suffit pas à caractériser l’homme

a. L’homme est irréductible à une conscience

Certes, la conscience définit l’homme, mais elle ne définit pas tout l’homme. En effet, ce n’est pas parce que l’être humain est conscient qu’il est une conscience. Il est aussi un être vivant pourvu d’un corps et situé parmi les choses. C’est l’une des objections qu’émet Hobbes à l’encontre de Descartes :

—— Interprétons cette citation

La critique que formule Hobbes consiste principalement à mettre au jour chez Descartes une erreur de raisonnement, une faute logique. La démonstration de Descartes touchant mon existence est bien fondée : je pense donc j’existe, car pour penser il est nécessaire d’exister ; ce qui n’existe pas ne peut pas penser. En revanche, la démonstration touchant mon essence relève du « sophisme », c’est-à-dire du raisonnement mal construit : je pense donc je suis un esprit, car pour penser il est nécessaire de n’être qu’un esprit ou qu’une conscience, c’est-à-dire quelque chose d’immatériel ou d’incorporel. Autant le rapport entre le fait de penser et le fait d’exister paraît nécessaire, autant la relation entre être conscient et être une conscience semble arbitraire. Car qu’est-ce qui m’assure que le fait d’être conscient ne repose pas sur « quelque chose de corporel »? Contrairement à Descartes, Hobbes a les faits et les observations de son côté : tous les êtres conscients dont nous avons connaissance sont incarnés, doués d’un corps, et il existe une corrélation établie scientifiquement entre la conscience et le cerveau. Il semble donc que le fait d’être conscient implique nécessairement le fait d’être quelque chose de corporel. Par conséquent, il est aussi absurde de conclure que l’homme est une conscience du fait qu’il est conscient que de déduire que je suis une promenade du fait que je me promène. À partir de l’acte ou du pouvoir, ici la capacité d’être conscient de ou de penser à (« l’intellection »), on ne peut rien déduire et on ne doit rien conclure de définitif quant à l’essence de « la chose intelligente » qui réalise cet acte ou possède ce pouvoir.

Thomas Hobbes

« Je suis une chose qui pense. C’est fort bien dit ; car de ce que je pense, ou de ce que j’ai une idée, soit en veillant, soit en dormant, l’on infère que je suis pensant : car ces deux choses, Je pense et Je suis pensant , signifient la même chose. De ce que je suis pensant, il s’ensuit que je suis, parce que ce qui pense n’est pas un rien. Mais où notre auteur ajoute : c ’est-à- dire un esprit, une âme, un entendement, une raison , de là naît un doute. Car ce raisonnement ne me semble pas bien déduit, de dire : je suis pensant , donc je suis une pensée ; ou bien je suis intelligent donc je suis un entendement. Car de la même façon je pourrais dire : j e suis promenant , donc je suis une promenade. Monsieur Descartes, donc prend la chose intelligente et l’intellection, qui en est l’acte, pour une même chose ; ou du moins il dit que c’est le même que la chose qui entend et l’entendement, qui est une puissance ou faculté d’une chose intelligente. Néanmoins, tous les philosophes distinguent le sujet de ses facultés et de ses actes, c’est-à-dire de ses propriétés et de ses essences, car c’est autre chose que la chose même qui est , et autre chose que son essence. Il se peut donc faire qu’une chose qui pense soit le sujet de l’esprit, de la raison ou de l’entendement, et partant, que ce soit quelque chose de corporel, dont le contraire est pris, ou avancé et n’est pas prouvé. » Hobbes, Troisièmes objections aux Méditations métaphysiques , trad. C. Clerselier de 1647

Résumons-nous et allons plus loin

L’interrogation sur la relation entre l’homme et la conscience est l’occasion de contester la fausse évidence selon laquelle l’être humain serait le seul détenteur de la conscience, psychologique autant que morale. La conscience définit aussi bien la plante et l’animal, en somme le vivant dans son ensemble. C’est bien ce que révèle paradoxalement la langue française en sa pauvreté lexicale : là où l’allemand par exemple possède deux verbes distincts ( Leben et Erleben ), le français en compte un seul, « vivre », pour dire à la fois et indissolublement « être en vie » et « faire l’expérience de quelque chose ». Un être vivant est non seulement un organisme, mais aussi un être conscient qui fait l’épreuve du monde qui l’entoure.

TRANSITION

La conscience ne suffit pas à caractériser l’homme à la fois dans son intégralité, car l’être humain est davantage qu’une conscience, et dans sa spécificité, car la conscience n’est pas l’apanage de l’homme. Si la conscience peut « définir » l’homme, c’est en un autre sens de la définition. En effet, jusqu’à présent, nous avons réduit la signification de la définition à celle de la caractérisation. Or le verbe « définir », construit sur le latin fini, « limite », signifie également « fixer des limites, borner, clôturer ». En ce nouveau sens, si la conscience définit l’homme, ce n’est plus en tant qu’elle le caractérise, mais en tant qu’elle le « limite » dans les connaissances qu’il a du monde et de lui-même et « l’enferme » dans des illusions. Loin d’être le lieu de la grandeur de l’homme, la conscience apparaît davantage comme celui de sa finitude.

3 - La conscience limite l’homme dans sa connaissance de lui-même

a. La conscience limite l’homme dans la connaissance de ses

déterminations

Mise en activité

Lisez très attentivement le texte de Spinoza qui suit et répondez au brouillon aux questions posées ensuite. Vous comparerez vos réponses aux éléments de correction proposés.

« Les hommes se trompent en ce qu’ils se pensent libres, opinion qui consiste seulement en ceci, qu’ils sont conscients de leurs actions, et ignorant des causes qui les déterminent. Donc cette idée qu’ils ont de leur liberté vient de ce qu’ils ne connaissent aucune cause de leurs actions. Car ce qu’ils disent, que les actions humaines dépendent de la volonté, ce sont des mots dont ils n’ont aucune idée. Ce qu’est la volonté, en effet, et de quelle manière elle meut le corps, tous l’ignorent, qui brandissent autre chose et inventent à l’âme des sièges et des demeures, soulevant d’ordinaire le rire ou la nausée. » Spinoza, Éthique , II, scolie de la proposition 35, trad. B. Pautrat

Un peu de vocabulaire

Finitude : le terme de « finitude », formé comme celui de définition sur le latin finis, « limite », permet de nommer la faiblesse humaine, en particulier en comparaison avec la perfection (ou « infinitude ») divine. L’homme n’est pas immortel, mais voué à mourir. L’homme n’est pas omniscient, il ne connaît pas tout, il fait preuve au contraire d’une vaste ignorance. L’homme n’est pas tout-puissant, il ne fait pas tout ce qu’il veut librement, il est soumis à des résistances, des contraintes et des déterminismes. L’homme n’est pas suprême- ment bon, il ne fait pas que le bien, il lui arrive régulièrement de commettre de mauvaises actions.

Questions

1) Quelle est la thèse de Spinoza dans ce texte?

2) Quelle est la limite de la position spinoziste?

—— Éléments de réponse

1) Selon Spinoza, la conscience est une source d’illusions autant que de connaissances. L’une de ces illusions consiste à penser que nous sommes l’auteur de nos actes, que nous nous déterminons à l’action ou que nous choisissons notre conduite, bref que nous sommes libres. Or une telle croyance provient des limites que notre conscience nous impose. Parce que nous sommes conscients de nos actions, nous croyons naturellement en être l’auteur : nous les rapportons à notre « volonté », nous faisons de nos actions le résultat de décisions conscientes. En réalité, nous n’avons pas conscience des facteurs et des causes extérieures qui nous conduisent véritablement à agir de telle ou telle façon. Le déterminisme, c’est-à-dire l’inscription de notre être dans l’ordre physique des causes et des effets, constitue le point aveugle de la conscience.

2) Pour pouvoir affirmer, comme le fait Spinoza, que nous sommes soumis à la causalité et que nous ignorons les causes véritables qui nous déterminent à agir, il faut bien d’une manière ou d’une autre avoir conscience et connaissance de ces causes, sans quoi nous ne pourrions rien en dire. Et en effet ces causes cachées à notre conscience sont bien connues de notre conscience puisqu’il s’agit des causes matérielles étudiées par la science physique. Tout le problème de la position spinoziste vient donc du fait qu’elle réduit l’être humain à un être matériel soumis exclusivement à cette causalité matérielle avancée par la science physique. Contrairement à Descartes, implicitement visé à la fin du texte, Spinoza refuse de faire d’une réalité non matérielle comme « l’âme » ou la conscience (et sa volonté) une cause produisant des effets sur les corps. Dès lors, faute de pouvoir décider de notre action, notre conscience ne peut que se leurrer et prendre un acte subi pour un acte choisi.

b. La conscience limite l’homme dans la connaissance de ses désirs

S’il est une chose que nous pensons bien connaître de nous-même, ce sont nos désirs. Nous redoublons d’inventivité pour masquer aux autres et bien dissimuler dans l’intérieur de notre conscience nos aspirations profondes. Ainsi de l’homme politique qui fait passer son désir de pouvoir pour une vocation philanthrope et désintéressée ; ainsi de l’amant qui donne à sa concupiscence les traits nobles de la bienveillance ; ainsi du chef d’entreprise qui, mû par l’accumulation des richesses, donne à sa société les atours respectables d’une entreprise soucieuse des questions sociales ou écologiques.

Or ce que nous apprennent la psychanalyse et son fondateur Sigmund Freud est que la conscience qui dupe est elle-même dupée et que l’homme méconnaît la plupart de ses désirs (cf. la leçon à venir sur l’inconscient). Notre esprit est irréductible à notre conscience : bien au contraire, il est principalement constitué d’un large territoire, angle mort de notre conscience, que Freud nomme « l’inconscient » ou le « ça ». En ce lieu résident nos pulsions refoulées, c’est-à-dire les désirs qui s’opposent à la morale de la société dans laquelle nous vivons (ce que vient recueillir le terme technique de « surmoi »). Puisque leur satisfaction est interdite ou condamnée, ces pulsions se voient comme exilées hors de notre conscience ou de notre « moi ». De là une nouvelle illusion de la conscience : nous croyons que nos désirs se limitent à ceux dont nous avons conscience, mais en réalité ceux-ci ne représentent que la face émergée de l’iceberg libidinal. Loin d’ouvrir complètement l’homme à ses désirs, la conscience ne porte à sa connaissance que ses désirs socialement et moralement acceptés.

Pour la psychanalyse, notre esprit est semblable à un iceberg dont la conscience correspondrait seulement à la face hors de l’eau

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—— Interprétons cette fable

Jupiter, qui a créé tous les animaux, s’enquiert auprès de ses créatures pour savoir s’il y a à redire sur sa création. Chaque animal considère son espèce et sa constitution physique et psychique (son « composé ») comme parfaites, et les autres espèces comme imparfaites ou inachevées. En particulier l’animal humain : l’homme est le premier à apercevoir les faiblesses des autres, symboliquement des autres espèces animales et réellement des autres hommes ; il est lucide ou « lynx » en ce sens que le lynx est connu pour son « œil », pour sa puissante vision. Mais en contrepartie, l’homme est le dernier à discerner les faiblesses qui sont les siennes ; il est « taupe » ou aveugle vis-à-vis de lui-même. À la faveur de cette fable, La Fontaine veut exprimer le fait que, au moment même où elle pénètre l’esprit d’autrui, la conscience morale limite l’homme dans la connaissance de lui-même en lui masquant ses propres intentions vicieuses.

Conclusion

Sur le fronton du temple d’Apollon à Delphes était inscrite la formule « Connais-toi toi-même ». Elle devint la devise du premier philosophe Socrate, puis de la philosophie elle-même. La question « La conscience définit-elle l’homme? » permet d’en préciser et d’en enrichir la signification. L’injonction « Connais-toi toi-même » peut renvoyer d’une part à la connaissance de ce qui nous caractérise et de ce qui constitue notre humanité. De ce point de vue, la conscience entendue comme pouvoir de connaissance et de jugement est apparu comme un aspect fondamental mais très insuffisant pour déterminer la nature de l’homme. L’impératif « Connais-toi toi-même » nous exhorte d’autre part à rediriger notre conscience des choses vers elle-même pour s’examiner. Il devient alors manifeste que la conscience « définit » bien l’homme, en ce qu’elle vient limiter la connaissance qu’il a de lui et l’enfermer dans des illusions, dans l’illusion qu’il est libre, qu’il connaît parfaitement ses désirs, qu’il est un saint…

Un point de méthode

La leçon que vous venez de lire et méditer développe trois « thèses », c’est-à-dire trois réponses argumentées à la question posée. Les deux premières thèses s’opposent ou s’excluent mutuellement : en effet, on ne peut pas soutenir en même temps que « la conscience définit l’homme » et que « la conscience ne suffit pas à définir l’homme ». Ces deux thèses ne peuvent s’opposer que parce qu’elles s’accordent sur la signification conférée au verbe « définir » qui veut dire dans les deux cas « caractériser », « déterminer l’essence de ». La troisième thèse se distingue plutôt qu’elle ne s’oppose aux deux premières : elle renouvelle le sens donné au verbe « définir » (qui équivaut maintenant à « limiter », « renfermer », « circonscrire ») et ce faisant elle permet d’aborder le sujet différemment, selon un autre angle.

En philosophie, il faut prêter toute son attention aux mots et à leur « équivocité », c’est-à-dire à leurs multiples significations. C’est le premier travail qu’il faut faire au brouillon pour affronter une question philosophique : entendre le sujet, lui faire rendre plusieurs sons, cela en relevant les différentes occurrences d’un terme ou d’une tournure (ici, « A définit B ») dans la langue courante. On se prémunira de la sorte, non seulement du « hors sujet », mais également d’un traitement trop partiel de la question.

Pour aller plus loin

Outre la lecture des ouvrages dont des extraits vous ont été ici proposés, ainsi que les pistes également suggérées par des éléments de l’OA qui va suivre, vous pourriez aussi explorer les références suivantes :

  • Une vidéo de la chaîne YouTube « Science étonnante », en partenariat avec la chaîne « Monsieur Phi », dans laquelle un chercheur en physique et un professeur de philosophie dialoguent sur la conscience et notamment sur la relation entre cerveau et conscience. https://youtu.be/r-RHHrrdbfM
  • Une conférence de l’École normale supérieure dans laquelle est posée la question : « Que nous apprend la science sur la conscience? » https://youtu.be/1L--w4ez3vQ
  • Un épisode d’une mini-série Arte (« Une espèce à part? ») sur l’intelligence, traditionnellement consi- dérée comme « le propre de l’homme » et situant l’espèce humaine « à part » des autres espèces vivantes. https://www.arte.tv/fr/videos/075786-007-A/une-espece-a-part-intelligences/
  • Une vidéo du média « Brut » (YouTube) sur la plante Mimosa pudica. https://www.youtube.com/ watch?v=ZTYPSmYGJEA