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1o Á9 OUVRAGES DE SAMUEL. BECKETT Fm Romans et nouvelles Murphy Watt Premier amour Mercier et Camier Molloy Malone meurt L'innommable Nouvelles (L'expulsé, Le calmant, La fin) et textes pour rien Comment c'est Tétes-mortes (D'un ouvrage abandonné, Assez, Ima- gination morte imaginez, Bing, Sans) Théátre, télévision et radio En attendant Godot Fin de partie Tous ceux qui tombent La derniére bande, suivi de Cendres OL les beaux jours Comédie et actes divers (Va et vient, Cascando, Paroles et musique, Dis Joe, Ácte sans paroles I et IL, Film, Souffle) En édition reliée Molloy. Malone meurt. L'Innommable. Théátre 1 (En attendant Godot, Fin de partie, Actes sans parole I et 1D. ag. g9 SAMUEL BECKETT En attendant Godot LES EDITIONS DE MINUIT 6+ En attendant Godot a été créée le 5 janvier 1953 au théátre Rabylone, dans une mise en scéne de Roger Blin et avec la distribution suivante : Estragon Pierre LATOUR. Vladimir Lucien RAIMBOURG. Lucky ..ov.oomoo.ocoooo.o.. Jean MARTIN. POZZO .oncoocoocooo o o. +. Roger BLiM. Un jeune Baron ......... Serge LECOINTE. O 1952 by Les Ebrrions DE MINUJIT 7, rue Bernard-Palissy — Paris-VF Tous droits réservés pour tous pays Ácte premier 10 EN ATTENDANT GODOT VLADIMIR. — Que faire pour féter cette réu- nion ? (11 réfléchit.) Léve-toi que je tembrasse. (Ul tend la main da Estragon.) ESTRAGON (avec irritation). — Tout á Vheure, tout a Pheure. Silence. VLADIMIR (froissé, froidement). — Peut-on savoir od monsieur a passé la nuit ? ESTRAGOM. —— Dans un fossé. VLADIMIR (épaté). — Un fossé! Ot qa ? ESTRAGON (sans geste). — Par lá. VLADIMIR. — Et on ne U'a pas battu ? ESTRAGON. — Si... Pas trop. VLADIMIR. -— Toujours les mémes ? ESTRAGON. -—— Les mémes ? Je ne sais pas. Silence. VLADIMIR. -— Quand Py pense... depuis le temps... je me demande... ce que tu serais deve- nu... sans moi... (Avec décision.) Tu ne serais plus qw'un petit tas d'ossements á lheure qwil est, pas VPerreur. ESTRAGON (piqué au vif). -— Et aprés ? VLADIMIR (accablé). — Cest trop pour un seul homme. (Un temps. Avec vivacité.) D'un autre cóté, á quoi bon se décourager á présent, voilá ce que je me dis. 11 fallait y penser il y a une éternité, vers 1900. ESTRAGON. -— Assez. Aide-moi á enlever cette saloperie. EN ATTENDANT GODOT 11 VLADIMIR. — La main dans la main on se serait jeté en bas de la tour Eiffel, parmi les premiers. On portait beau alors. Maintenant il est trop tard. On ne nous laisseralt méme pas monter. (Estragon sacharne sur sa chaussure.) Quest-ce que tu fais ? ESTRAGON. — Je me déchausse. Ca ne Pest jamais arrivé, á toi? VLADIMIR. -— Depuis le temps que je te dis qu'il faut les enlever tous les jours. Tu ferais mieux de m'écouter. ESTRAGON (faiblement). — Aide-moi ! VLADIMIR. — Tu as mal? ESTRAGON. —— Mal! Il me demande si Pai mal! VLADIMIR (avec emportement). — 1 wWy a jamais que toi qui souffres! Moi je ne compte pas. Je voudrais pourtant te voir á ma place. "Tu nen dirais des nouvelles. ESTRAGON. — Tu as eu mal? VLADIMIR. — Mal! 11 me demande si j'ai eu mal! ESTRAGON (pointant PVindex). -— Ce west pas une raison pour ne pas te boutonner. VLADIMIR (se penchant). — Cest vrai. (11 se boutonne.) Pas de laisser-aller dans les petites choses. ESTRAGOM. -—— Qwest-ce que tu veux que je te dise, tu attends toujours le dernier moment. 12 EN ATTENDANT GODOT VLADIMIR (réveusement), — Le dernier mo- ment... (11 médite.) C'est long, mais ce sera bon. Qui disait ea ? ESTRAGON. -— Tu ne veux pas m'aider ? VLADIMIR. -— Des fois je me dis que ca vient quand méme. Alors je me sens tout dróle. (17 óte son chapeau, regarde dedans, y proméne sa main, le secoue, le remet.) Comment dire ? Sou- lagé et en méme temps... (il cherche) ...épou- vanté. (Avec emphase.) E-PoU-VAN-TÉ. (l Óte a nouveau son chapeau, regarde dedans) Ca alors ! (11 tape dessus comme pour en faire tom- ber quelque chose, regarde á nouveáu dedans, le remet.) Enfin... (Estragon, au prix d'un supréme effort, parvient á enlever sa chaussure. 1l regarde dedans, y proméne sa main, la retourne, la secoue, cherche par terre sil men est pas tombé quelque chose, ne trouve rien, passe sa main á nouveau dans sa chaussure, les yeux vagues.) — Alors ? ESTRAGON. — Rien. VLADIMIR. — Fais voir. ESTRAGON. — 1 wWy a rien á voir. VLADIMIR, — Essaie de la remettre. ESTRAGON (ayani examiné son pied). — Js vais le laisser respirer un peu. VLADIMIR. — Voilá homme tout entier, sen prenant á sa chaussure alors que c'est son pied le coupable. (71 enléve encore une fois son cha- peau, regarde dedans, y passe la main, le secoue, EN ATTENDANT GODOT 13 tape dessus, soujfle dedans, le remet.) Ca devient inquiétant. (Silence. Estragon agite son pied, en faisant jouer les orteils, afin que Vair y circule mieux.) Un des larrous fut sauvé. (Un temps). C'est un pourcentage honnéte. (Un temps.) Gogo... ESTRAGON. — Quoi ? VLADIMIR. — Si on se repentait ? ESTRAGON, -—— De quoi ? VLADIMIR. — Eh bien... (11 cherche.) On n'au- rait pas besoin dV'entrer dans les détails. ESTRAGON. —— TYétre né ? Vladimir part d'un bon rire qu'il réprime aus- sitót, en portant sa main au pubis, le visage crispé. VLapimir. — On nose méme plus rire. ESTRAGON. -— Tu parles d'une privation. “VLADIMIR. — Seulement sourire. (Son visage se fend dens un souriíre maximum qui se fige, dure un bon moment, puis subitement s'éteint.) Ce r'est pas la méme chose. Enfin... (Un temps.) Gogo... ESTRAGON (agacé). — Quest-ce quil y a? VLADIMIR. -— Tu as lu la Bible ? EsTRAGON. -— La Bible... (11 réfléchit) J'ai dú y jeter un coup d'ceil VLADIMIR (étonné). —— A Vécole sans Dieu ? ESTRAGON. -—— Sais pas si elle était sans ou avec. 16 EN ATYTENDANT GODOT ESTRAGON. --- Eh bien ? Tis ne sont pas d'ac- cord, un point c'est tout. VLADIMIR. — Us étaient lá tous les quatre. Et un seul parle Vun larron de sauvé. Pourquoi le croire plutót que les autres ? ESTRAGON. — Qui le croit ? VLADIMIR. — Mais tout le monde. On ne connaít que cette version-lá. ESTRAGON. — Les gens sont des cons. ll se leve péniblement, va en boitillant vers la coulisse gauche, sy arréte, regarde au loin, la main en écran devant les yeux, se retourne, va vers la coulisse droite, regarde au loin. Vladimir le suit des yeux, puis va ramasser la chaussure, regarde dedans, la láche précipitamment. VLADIMIR. — Pah! (11 crache par terre.) Estragon revient au centre de la scene, regarde vers le fond. ESTRAGON. — Endroit délicieux. (1 se re- tourne, avance jusquía la rampe, regarde vers le public) Aspects riants. (11 se tourne vers Vladimir.) Adons-nous-en. VLADIMIR. — On ne peut pas. ESTRAGON. — Pourquoi ? VLADIMIR. — On attend Godot. ESTRAGON. C'est vrai. (Un temps.) Tu es súr que c'est ici? VLADIMIR. — Quol? ESTRAGON. — Qu'il faut attendre. EN ATTENDANT GODOT 17 VLADIMIR. —- UD a dit devant VParbre. (lis regardent Parbre.) Tu en vois VPautres ? ESTRAGON. —— Qwest-ce que c'est ? VLADIMIR. — On dirait un saule. ESTRAGON. — Ot sont les feuilles ? VLADIMIR. — 11 doit étre mort. ESTRAGON. —— Finis les pleurs. VLADIMIR. -—— Á moins que ce ne soit pas la saison, EstTracom. — Ce ne serait pas plutót un arbrisseau ? VLADIMIR, — Un arbuste. ESTRAGOM. -— Un arbrisseau. Vrabimiz. — Un — (11 se reprend). Ov'est-ce que tu veux insinuer ? Quon sS'est trompé d'en- droit ? ESTRAGON. -— UH devrait étre la. VLapimMirR. — 1 ya pas dit ferme qu vien- drait. ESTRAGON. — Et s'il ne vient pas ? VLADIMIR. —- Nous reviendrons demain. ESTRAGON. — Et puis apres-demain. VLADIMIR. -— Peut-étre. ESTRAGON. -— Et ainsi de suite. VLADIMIR. — C'est-á-dire... ESTRAGON. — Jusqw'á ce quil vienne. VLADIMIR. — Tu es impitoyable, ESTRAGON. -— Nous sommes déjá venus hier. VLADIMIR. -— Ah non, lá tu te goures. 18 EN ATTENDANT GODOF ESTRAGON. — Qu'est-ce que nous avons fait hier ? VLADIMIR. — Ce que nous avons fait hier ? ESTRAGON. -— Qui. VLADIMIR. — Ma foi... (Se fáchant.) Pour jeter le doute, á toi le pompon. ESTRAGON, -—— Pour moi, nous étions ici. VLADIMIR (regard circulaire). — Tiendroit te semble familier ? ESTRAGON. -—— Je ne dis pas ca. VLADIMIR. -— Alors ? ESTRAGON. -— Ca n'empéche pas. VLADIMIR. — Tout de méme... cet arbre... (se tournant vers le public) ...cette tourbitre, ESTRAGON. -— Tu es súr que c'était ce soir ? VLADIMIR. -— Quoi ? ESTRAGON, — Quil fallait attendre ? VLADIMIR. — ll a dit samedi. (Un temps.) me semble, ESTRAGON. — Aprés le turbin. VLADIMIR. — J'ai dí le noter. (1! fouílle dans ses poches, archibondées de saletés de toutes sortes.) ESTRAGON. — Mais quel samedi ? Et sommes- nous samedi? Ne serait-on pas plutót diman- che ? Ou lundi ? Ou vendredi ? VLADIMIR (regardant avec affolement auútour de lui, comme si la date était inscrite dans le paysage). — Ce west pas possible, ESTRAGON. — Ou jeudi, EN ATTENDANT GODOT 19 VLADIMIR. -— Comment faire ? . ESTRAGON. — Sil sSest dérangé pour rien hier soir, tu penses bien qu'il ne viendra pas aujourd'hui. VLADIMIR. -— Mais tu dis que nous sommes venus hier soir. ESTRAGON. — Je peux me tromper. (Un temps.) 'Taisons-nous un peu, tu veux ? VLADIMIR (faiblement). -— Je veux bien. (Estragon se rassied. Vladimir arpente la scéne avec agitation, s'arréte de temps en temps pour scruter Phorizon. Estragon sendort. Vladimir Sarréte devant Estragon) Gogo... (Silence.) Gogo... (Silence.) GoGo ! Estragon se réveille en sursaut. ESTRAGON (rendu ú toute Uhorreur de sa situation). — Je dormais. (Avec reproche.) Pour- quoi tu ne me laisses jamais dormir ? VLADIMIR. — Je me sentais seul. ESTRAGON. — J'ai fait un réve. VLADIMIR. —- No le raconte pas! ESTRAGON. —- Je révais que... VLADIMIR. —— NE LE RACONTE PAS ! . ESTRAGON (geste vers Punivers) — Celui-ci te sutfit? (Silence.) Tu Wes pas gentil, Didi. A quí veux-tu que je raconte mes cauchemars privés, sinon á toi? . VLADIMIR. —- Owils restent privés. Tu sais bien que je ne supporte pas ga, 22 EN ATTENDANT GODOT ESTRAGON. — Aprés toi, VLADIMIR. — Mais non, toi d'abord. ESTRAGON. — Pourquoi ? VLADIMIR. — Tu péses moins lourd que moi, ESTRAGON. — Justement. VLADIMIR. — Je ne comprends pas: ESTRAGON. — Mais réfléchis un peu, voyons. Vladimir réjlechit. VLADIMIR Uinalement). — Je ne comprends pas. ESTRAGON. -— Je vais Pexpliquer. (11 réflé. chit.) La branche... la branche... (Avec colére.) Mais essaie done de comprendre ! VLADIMIR. — Je ne compte plus que sur toi. ESTRAGON (avec ejfort). — Gogo léger — branche pas casser -— Gogo mort. Didi lourd -— branche casser — Didi seul. (Un temps.) Tandis que... (11 cherche Pexpression juste.) VLADIMIR. — Je navais pas pensé'á ca. ESTRAGON (ayant trouvé). — Qui peut le plus peut le moins. VLADIMIR. -— Mai lourd que toi ? ESTRAGON. — C'est toi quí le dis. Moi je Wen sais rien. 11 y a une chance sur deux. Ou presque. s est-ce que je pise plus VLADIMIR. — Alors, quoi faire ? ESTRAGON. — Ne faisons rien. Cest plus prudent, EN ATTENDANT GODOT 23 VLADIMIR. — Attendons voir ce qwil va nous dire. o ESTRAGON. — Qui ? VLADIMIR. — DN ESFTRAGON. —- Voila. ' o, VLADIMIR. — Attendons d'étre fixés Vabord. ESTRAGON. — D'un autre cóté, on _Jerait peut-étre mieux de battre le fer avant quwil soit lacé. . . . $ VLADIMIR. — Je suis curieux de savoir ce qwil va nous dire. Ca ne nous engage á den ESTRAGON. — Ovwest-ce qu'on dui a demandé au justo ? o 182 VLaDbiMIrR. — Pu n'étais pas la ? . ESTRAGON. — Je Wai pas fait attention, VLADIMIR. -— Eb bien... Rien de bien précis. ESTRAGON. -— Une sorte de priére. VLADIMIR. — Voila. ] ESTRAGON. -— Une vague supplique. VLADIMIR. — Si tu veux. » EsTrRaGoN. —— Et qu'a-t-1 répondu ? VLADIMIR. — Quil verrait. o ESTRAGON. — Qu'iil ne pouvait rien pro- mettre. . . as VLADIMIR. — Qwil lui fallait réfléchir. ESTRAGON. — Á téte reposée. VLADIMIR. — Consulter sa famille. ESTRAGON. —— Ses amis. VLADIMIR. — Ses agents. ESTRAGON. — Ses correspondants. 24 EN ATTENDANT GODOT VLADIMIR. — Ses registres. ESTRAGON. —— Son compte en banque. VLADIMIR. — Avant de se prononcer. ESTRAGON. — C'est normal. VLADIMIR. —— Nest-ce pas ? EsTraGOoN. —- 1 me semble. VLADIMIR. — A mai aussi. Repos. ESTRAGON (imquief). — Et nous ? VLanbimirR. — Plait-il ? ESTRAGON. — Je dis, Et nous ? VLADIMIR. — Je ne comprends pas. ESTRAGON. — Quel est notre róle la-dedans ? VLADIMIR. — Notre róle ? ESTRAGON. -—— Prends ton temps. VLADIMIR. — Notre róle ? Celui du suppliant. ESTRAGON. — A ce point-la ? VLADIMIR. — Monsieur a des exigences á faire valoir ? ESTRAGON. — On r'a plus de droits ? Rire de Vladimir, auquel il coupe court comme au précédent. Méme jeu, moins le sourire. VLADIMIR. — Tu me ferais rire, si cela nétait perrmis. ESTRAGON. -—— Nous les avons perdus ? VLADIMIR (avec nmetteté). — Nous les avons bazardés, Silence. Ys demeurent immobiles, bras bal- lants, téte sur la poitrine, cassés aux genoux. EN ATTENDANT GODOT 25 ESTRAGON (faiblement). — On West pas liés ? (Un temps) MHein ? VLADIMIR (levani la main). — Econute ! lis écoutent, grotesquement figés. ESTRAGON. — Je mMentends rien. VLADIMIR. — Hsst! (ls écoutent. Estragon perd Péquilibre, manque de tomber. 11 sagrippe, au bras de Vladimir qui chancelle. ls écoutent, tassés Un contre Pautre, les yeux dans les yeux.) Moi non plus. Soupirs de soulagement. Détente. ls s'éloignent Pun de autre. ESTRAGON. — Tu nas fait peur. VLADIMIR. — Pai cru que c'était lui. ESTRAGON. — Qui? VLADIMIR, — Godot. ESTRAGON, — Pah! Le vent dans les roseaux. VLADIMIR. -— J'aurais juré des cris. ESTRAGON. — Et pourquoi crierait-11 ? VLADIMIR, — Aprés son cheval. Silence. ESTRAGON. — Allons-nous-en. VLADIMIR. — 04? (Un temps.) Ce soir on couchera peut-étre chez lui, au chaud, au sec, le ventre plein, sur la paille, Ca vaut la peine quon attende. Non ? EsTRAaGoN. — Pas toute la nuit. VLADIMIR. -—— UN fait encore jour. Silence. 28 EN ATTENDANT GODOT ESTRAGON, — De caraclére. VLADIMIR. -—— On my peut rien. ESTRAGON. — On a beau se démener. VLADIMIR. — On reste ce qu'on est. ESTRAGON. —— On a beau se tortiller, VLADIMIR. —- Le fond ne change pas. EsTRAGON. — Rien á faire. (11 tend le restant de carotte á Vladimir.) Veuxaiu la finir ? Un cri terrible retentit, tout proche. Estragon láche la carotte. ls se figent, puis se précipitent vers la coulisse. Estragon s'arréte dá mi-chemin, Fetourne Sur ses pas, ramasse la carotte, la fourre dans sa poche, sélance vers Vladimir qui Pat- tend, sSarréte 4 nouveau, retouwne Sur ses pas, ramasse sa chaussure, puis court rejoindre Vla- dimir. Enlacés, la téte dans les épaules, se détomr- nant de la menace, ils attendent. Entrent Pozzo et Lucky. Celui-la dirige celui- ci au moyen d'une corde passéec tour du cout, de sorte quéon ne voit d'abord que Lucky suivi de la corde, ussez longue pour quiil puisse arri- ver au milien du plateau avant que Pozzo débou- che de la coulisse. Lucky porte une lourde valise, un siége pliant, un panier a provisions el un manteau (sur le bras); Pozzo un fouet. Pozzo (en coulisse). — Plus vite! (Bruit de fouet. Pozzo parait. lis traversent la scéne. Lucky passe devant Vladimir et Estragon et sort. Pozzo, ayant vu Vladimir et Estragon, s'arréte, La corde se tend. Pozzo tire violemment dessus.) EN ATTENDANT GODOT 29 Arriére ! (Bruit de chute. C'est Lucky qui tombe avec tout son chargement. Vladimir et Estragon le regardent, partagés entre Penvie d'aller á son secours et la peur de se méler de ce qui ne les regarde pas. Vladimir fait un pas vers Lucky, Estragon le retient par la manche.) VLADIMIR. — Láche-moi ! ESTRAGON. — Reste tranquille. Pozzo. — Attention! ll est méchant. (Estra- gon et Vladimir le regardent.) Avec les étran- gers. ESTRAGON (bas). — C'est lui ? VLADIMIR. — Qui ? ESTRAGON. -— Voyons... VLADIMIR, — Godot ? ESTRAGON. -— Voila. Pozzo. — Je me présente : Pozzo. VLADIMIR. -— Mais non. ESTRAGON. — ll a dit Godot, VLADIMIR. — Mais non. ESTRAGON (á Pozzo) — Vous wWétes pas monsicur Godot, monsicur ? Pozzo (Vune voix terrible). — Je suis Pozzo ! (Silence) Ce nom ne vous dil rien? (Silence.) Je vous demande si ce nom ne vous dit rien ? Vladimir et Estragon s'interrogent du regard. ESTRAGON (faisant semblant de chercher). — Bozzo... Bozzo... VLADIMIR (de méme). — Pozzo... Pozzo. — PPPOZzZZO! 30 EN ATITENDANT GODOT ESTRAGON, — Ah! Pozzo... voyons... Pozzo... VLADIMIR. ——- C'est Pozzo ou Bozzo ? ESTRAGON. — Pozzo... non, je ne vois pas. VLADIMIR (conciliant). — Jai connu une famille Gozzo. La mére brodait au tambour. Pozzo avance, menacant, ESTRAGON (vivement). —— Nous ne sommes pas d'ici, monsieur. Pozzo (s'arrétant). — Vous étes bien des étres humains cependant. (Ji met ses lunettes.) Á ce que je vois. (11 enléve ses lunettes.) De la méme espéce que moi. (11 éclate Fun rire énorme.) De la méme espéce que Pozzo ! D'origine divine ! VLADIMIR. — Cest-á-dire... Pozzo (GUranchant). — Qui est Godot ? ESTRAGON. -— Godot? Pozzo. — Vous m'avez pris pour Godot. VLADIMIR. -— Oh non, monsieur, pas un seul instant, monsieur. Pozzo. — Qui est-ce ? VLADIMIR. — Eh bien, C'est un... Cest une comnaissance. ESTRAGON. — Mais non, voyons, on le con- nalt A peine. VLADIMIR. -—— Evidemment... on ne le con- naít pas tres bien... mais tout de méme... ESTRAGON. -— Pour ma part je ne le recon- naitrais méme pas, Pozzo. — Vous m'avez pris pour lui. EstraGON. — C'est-á-dire... Vobscurité... la EN ATTENDANT GODOT 31 fatigue... la faiblesse... VPattente... j'avoue... j'ai cru... un instant... VLADIMIR. — Ne Vécoutez pas, monsieur, ne Vécoutez pas! Pozzo. — L'attente ? Vous Vattendiez donc ? VLADIMIR. — C'est-á-dire... Pozzo. -— 1ci ? Sur mes terres ? VLADIMIR, —- On ne pensait pas á mal. ESTRAGON. — C'était dans une bonne inten- tion. Pozzo. — La route est á tout le monde, VLADIMIR. — C'est ce qu'on se disait. Pozzo. —- C'est une honte, mais c'est ainsi. ESTRAGON. — On y peut rien. Pozzo (d'un geste large). — Ne parlons plus de ca. (1 tire sur la corde.) Debout ! (Un temps.) Chaque fois qwil tombe il sSendort. (11 tire sur la corde.) Debout, charogne! (Bruit de Lucky qui se reléve et ramasse ses affaires. Pozzo tire sur la corde.) Arriére | (Lucky entre á reculons.) Arrét! (Lucky ySarréte.) Tourne! (Lucky se retourne. A Vladimir et Estragon, affablemen:.) Mes amis, je suis heureux de vous avoir ren-- contrés. (Devant leur expression incrédule.) Mais oui, sincórement heureux. (11 tire sur la corde.) Plus pres! (Lucky avance.) Arrét ! (Lucky sar. réte. A Vladimir et Estragon.) Voyez-vous, la route est longue quand on chemine tout seul pendant... (1 regarde sa montre) ... pendant (il calcule) ... six heures, oui, c'est bien ca, six heures 34 EN ATIENDANT GODOT ESTRAGON. — En eftet. VLADIMIR. — A vil. EsTrRaGoN. — C'est la corde. VLADIMIR. — A force de frotter. ESTRAGON. — Ouest-ce que tu veux. VLADIMIR. — C'est le neud. EsTRAGON. — C'est fatal. Us reprennent leur inspection, s'arrétent au VIsage. Viapimiz. — M rest pas mal. ESTRAGON (levant les épaules, faisant la moue). — Tu trouves ? VLADIMIR. — Un peu efféminé. EsTRAGON. —— 1 bave. VLADIMIR. — Cest forcé, ESTRAGON. -— 1 écume. VLADIMIR. —- C'est peut-étre un idiot. EsTrAaGoN. -—— Un crétin. VLADIMIR (avancant la téte). — On dirait un goitre. Ñ ESTRAGON (méme jeu). — Ce West pas súr. VLADIMIR. — 1 haléte. ESTRAGON. — C'est normal. VLADIMIR. — Et ses yeux ! ESTRAGON. — Owest-cs quwiils ont ? VLADIMIR. — lis sortent. ESTRAGON. — Pour moi, il est en train de crever. VLADIMIR. — Ce rest pas súr. (Un temps) Pose-lui une question. EN ATTENDANT GODOT 35 ESTRAGON. — Tu crois ? VLADIMIR. — Owest-ce qu'on risque ? ESTRAGON (timidement). —— Monsieur... VLADIMIR. — Plus fort. ESTRAGON (plus fort). — Monsieur... Pozzo. -— Foutez-lui la paix ! (l/s se tournent vers Pozzo qui, ayant fini de manger, s'essuie la bouche du revers de la main.) Vous ne voyez pas qu'il yeut se reposer ? (11 sort sa pipe et commence á la bourrer. Estragon remarque les os de pouleí par terre, les fixe avec avidité. Pozzo frotte une allumette et commence ú allumer sa pipe.) Panier! (Lucky ne bougeant pas, Pozzo jetie Tallumette avec emportement et tire sur la corde.) Panier! (Lucky manque de tomber, revient Q lui, avance, met la bouteille dans le panier, retourne dá sa place, reprend son attitude. Estragon fixe les os, Pozzo frotte une seconde allumette et allume sa pipe.) Que voulez-vous, ce mest pas son travail. (11 aspire une bouffée, allonge les jambes.) Ah! qa va mieux. ESTRAGON (timidement). —— Monsieur... Pozzo. — Owest-ce que c'est, mon brave ? ESTRAGON. — Heu... vous ne mangez pas... hen... vous Wwavez plus besoin... des os... mon- sieur ? VLADIMIR (outré). — Tu ne pouvais pas attendre ? Pozzo. — Mais non, mais non, c'est tout naturel. Si ai besoin des os? (1! les remue du 36 EN ATTENDANT GODOT bout de ser fonuet,) Non, personnellement je Wen ai plus besoin. (Estragon fall un pas vers les os) Mais... (Estragon sarréte) mais en prin- cipe les os reviennent au porteur. C'est donc á lui qu'il faut demander. (Estragon se tourne vers Lucky, hésite.) Mais demandez-lui, demandez-lui, Wayez pas peur, il vous le dira. Estragon va vers Lucky, sarréte devant lui. EsTrRacGon. — Monsieur... pardon, monsieuzr... Lucky ne réagit pas. Pozzo fait claquer son jouet. Lucky reléve la téte. Pozzo. — On te parle, porc. Réponds. (4 Estragon) Allez-y. EsTRAPON. — Pardon, monsieur, les Os, vous les voulez ? Lucky regarde Estragon [longuement. Pozzo (aux anges) — Monsieur! (Lucky baisse la téte). Réponds ! "Fu les veux ou tu ne les veux pas? (Silence de Lucky. A Estragon.) Ts sont á vous, (Estragon se jette sur les os, les ramasse et commence á les ronger-) Cest pour- tant bizarre. Cest bien la premiére fois qu'il me refuse un os. (l regarde Lucky avec inquiétude.) Jespere quíil ne va pas me faire la blague de tomber malade. (1! tire sur sa pipe.) VLADIMIR (éclatanó). — C'est une honte ! Silence. Estragon, stupéfait, s'arréte de ron- ger, regarde Vladimir et Pozzo tour á tour. Pozzo trés calme. Vladimir de plus en plus géné. EN ATIENDANT GODOY 37 Pozzo (á Vladimir). — Faites-vous allusion á quelque chose de particulier ? VLADIMIR (résolu et bafouillant). — Traiter un homme (geste vers Lucky) de cette fagon... je trouve ga... un étre humain... non... c'est une honte ! ESTRAGON (ne voulant pas étre en reste) — Un scandale! (1 se remet dá ronger.) Pozzo. — Vous étes séveres. (4 Vladimir). Quel áge avez-vous, sans indiscrétion ? (Silence.) Soixante ?... Soixante-dix ?... (4 Estragon.) Quel áge peut-il bien avoir ? ESTRAGON. — Demandez-lui. Pozzo. — Je suis indiscret. (UU vide sa pipe en la tapant contre son fouet, se léve.) Je vais vous quitter. Merci de nYavoir tenu compagnie. (Ul réfléchit.) A moins que je ne fume encore une pipe avec vous. Qwen dites-vous ? (His men disent rien.) Oh, je ne suis qu'un petit fumeur, un tout petit fumeur, il n'est pas dans mes habi- tudes de fumer deux pipes coup sur coup, ga (il porte sa main au coeur) fait battre mon coeur. (Un temps) C'est la nicotine, on en absorbe, malgré ses précautions. (1 soupire.) Que voulez- vous, (Silence.) Mais peut-étre que vous n'étes pas des fumeurs. Si ? Non ? Enfin, c'est un détail. (Silence) Mais comment me rasseoir maintenant avec naturel, maintenant que je me suis mis debout ? Sans avoir Pair de — comment dire — de fléchir ? (4 Vladimir.) Vous dites ? (Silence.) 40 EN ATTENDANT GODOT VLADIMIR (4 Estragon) — Je crois quil Pécoute. ESTRAGON (qui sest remis dá tourner autour de Lucky). — Quoi ? VLADIMIR. — Tu peux lui demander mainte- nant. ll est alerté. ESTRAGON. -—— Lui demander quoi ? VLADIMIR. --- Pourquoi il nc dépose pas ses bagages. ESTRAGON. — Je me le demande, ViaADIMIiR. — Mais demande-lui, voyons. Pozzo (quí a suivi ses échanges avec une attention anxieuse, craignant que la question ne se perde). — Vous me demandez pourquoi il ne dépose pas ses bagages, comme vous dites ? VLADIMIR. —- Voilá. Pozzo (4 Estragon). —— Vous étes bien d'ac- cord ? ESTRAGON (continuant 4 toumer autour de Lucky). —— Yi souffle comme un phoque. Pozzo. — Je vais vous répondre. (4 Estra- gon.) Mais restez tranquille, je vous en supplie, vous me rendez nerveux. VLADIMIR. — Viens ici. ESTRAGON. — Quw'est-ce qu'il y a? VLADIMIR. — 1l va parler. lIimmobiles, Pun contre Vautre, ils artendent. Pozzo. — C'est parfait. Tout le monde y est ? Tout le monde me regarde ? (l regarde Lucky, tire sur la corde. Lucky leve la téte.) Regarde- EN ATTENDANT GODOT 41 moi, porc! (Lucky le regarde.) Parfait. (11 met la pipe dans sa poche, sort un petit vaporisateur et se vaporise la: gorge, remet le vaporisateur dans sa poche, se rácle la gorge, crache, ressort le vaporisateur, se revaporise la gorge, remet le vaporisateur dans sa poche.) Je suis prét. "Tout le monde m'écoute ? (11 regarde Lucky, tire sur la corde.) Avance ! (Lucky avance) La! (Lucky sS'arréte.) Tout le monde est prét ? (11 les regarde tous les trois, Lucky en dernier, tire sur la corde.) Alors quoi ? (Lucky leve la téte). Je "aime pas parler dans le vide. Bon. Voyons. (11 réfléchiz.) ESTRAGON. - Je nen vais. Pozzo. -— Qwest-ce que vous m'avez demandé au juste ? VLADIMIR. — Pourquai il... Pozzo (avec colére). — Ne me conpez pas la parole ! (Un temps. Plus calme.) Si nous par- lons tous en méme temps nous men sortirons jamais. (Un temps.) Qwest-ce que je disais ? (Un temps. Plus fort.) Qwest-ce que je disais ? Vladimir mime celui qui porte une lourde charge. Pozzo le regarde sans comprendre. ESTRAGON (avec force). — Bagages ! (11 pointe son doigt vers Lucky.) Pourquoi? Toujours tenir. (1 fait celui qui ploie, en haletant.) Jamais déposer. (11 ouvre les mains, se redresse avec sou- lagement.) Pourquoi ? Pozzo. — Py suis. 1 fallait me le dire plus tót. Pourquoi il ne se met pas á son aise. Essayons 42 EN ATTENDANT GODOT dy voir clair. Nen a-t-il pas le droit ? Si. C'est donc qwil ne veut pas ? Voilá qui est raisonné. Et pourquoi ne veut-il pas ? (Un temps.) Mes- sienrs, je vais vous le dire. VLADIMIR. — Attention ! Pozzo. — C'est pour in'impressionner, pour que je le garde. ESTRAGON. — Comment ? Pozzo. — Je me suis peut-étre mal exprimé. H cherche á 1'apitoyer, pour que je renonce á me séparer de lui. Non, ce rest pas tout á fait $2. VLADIMIR. — Vous voulez vous en débar- rasser ? Pozzo, -— H veut m'avoir, mais il ne m'aura pas. VLADIMIR. -—— Vous voulez vous en débar- rasser ? Pozzo. — 1 sSimagine quen le voyant bon porteur je serai tenté de lemployer á Pavenir dans cette capacité. EstraGoN. — Vous men voulez plus ? Pozzo. — En réalité il porte comme un porc. Ce Mest pas son métier. VLADIMIR. —— Vous voulez vous en débar- rasser ? Pozzo. — 1l se figure qwen le voyant infa- tigable je vais regretter ma décision. Tel est son misérable calcul Comme si j'ótais á court d'hommes de peine! (Tous les trois regardent EN ATTENDANT GODOT 43 Lucky.) Atlas, fils de Jupiter ! (Silence.) Et voilá. Je pense avoir répondu á votre question. En avez- vous Pautres ? (Jeu du vaporisateur.) VLADIMIR. — Vous voulez vous en débar- rasser ? Pozzo. —— Remarquez que j'aurais pu étre á sa place et lui á la mienne. Si le hasard ne s'y était pas opposé. A chacun son dú. VLADIMIR. — Vous voulez yous en débar- Tasser ? Pozzo. — Vous dites ? VLADIMIR. -— Vous voulez vous en débar- rasser ? Pozzo. — En cffet. Mais au lisu de la chas- ser, comme j'aurais pu, je veux dire au licu de le mettre tout simplement á la porte, á coups de pied danos le cul, je leraméne, telle est ma bonté, au marché de Saint-Sauveur, oú je compte bien en tirer quelque chose. Á vrai dire, chasser de tels étres, ce West pas possible, Pour bien faire, il faudrait les tuer. Lucky pleure. ESTRAGON. — 11 pleure. Pozzo. — Les vieux chiens ont plus de dignité. (Il tend son mouchoir d Estragon.) Consolez-le, puisque vous le plaignez. (Estragon hésite.) Pre- nez. (Estragon prend le mouchoir.) Essuyez-lui les yeux. Comme ga il se sentira moins aban- donné. Estragon hésite toujours.