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AR RÉCITS, NOUVELLES moins seul, ll me restait 4 souhaiter qw'il y alt beaucou de speltateurs le jour de mon exécution et quils m'ac- cueillent avec des cris de haine. > LA PESTE A33 Il est aussi raisonnable de représenter une espece d'emprisonne- ; ment par une autre que de représenter nimporte quelle chose qui existe réellement par quelque chose qui n'existe pas, t >, a DawreL De For, : H i y Es! curieux événements qui font le sujet de cette chro- nique se sont produits en 194., 4% Oran. De Pavis général, ¡ls n'y étaient pas 4 leur place, sortant un peu de Pordinaire. A premiére vue, Oran est, en eff'er, une ville ordinaire et rien de plus qu'une préfeéture frangaise de la cóte algérienne. La cité elle-méme, on doit Pavouers, est laide. D'aspeét tranquille, il faut quelque temps pour apercevoir ce qui la rend différente de tant d'autres villes commer- gantes, sous toutes les latitudes. Comment faire imaginer, par exemple, une ville sans pigeons, sans arbres et sans jardias, od Von ne rencontre ni battements dailes mi froissements de feuilles, un lieu neutre pour tout dire? Le changement des saisons ne s'y lit que dans le ciel. Le printemps s'annonce seulernent par la qualité de air ou par les corbeilles de leurs que dest petits vendeurs raménent des banlicues; c'e$t un printemps qu'on vend sur les marchés. Pendant Vété, le soleil incendie les mai- sons trop séches et couvre les murs d'une cendre grise; on ne peut plus vivre alors que dans llombre des volets clos. En automne, c'est, au contraire, un déluge de boues. Les beaux jours viennent seulement en hiver. Une" manitre commode de faire la connaissance d'une ville est de chercher comment on y travaille, comment on y aime et comment on y meurt. Dans notre petite ville, est-ce Peffet du climat, tout cela se fait ensemble, du méme air frénétique et absent, C'est-á-dire qu'on s”y en- nuie et qu'on” sy applique á prendre des habitudes. Nos concitoyens travaillent beaucoup, mais toujours pour s'entichir. Ys s'intéressent surtout au commerce et ils s'occupent d'abord, selon leur expression, de faire des POÓAÁ O 1220 RÉCITS, NOUVELLES affaires. Naturcllement, ils ont du goút aussi pour les jojes simples, dst alment les fernmes, le cinéma ct les bains de mer. Mais, trés raisonnablement, ils réservent ces plai- sirs pour le samedi soir et le dimanche, essayant, les autres jours de la :semaine, de gagner beaucoup VPargent. Le soir, lorsquils quittent leúrs bureaux, dls se réunissent á heure fixe dans les" cafés, ¡ls se proménent sur le méme boulevard ou bien ¿ls se mettent 4 leurs balcons. Les désirs des plus jeunes sont violents et brefs, tandis que les vices des plus ágés ne dépassent pas les associations de boulomanes, les banquets des amicales et les cercles ou Pon jove gros jeu sur le hasard des cartes, On dira sans doute que cela n'est pas particulier A notte ville et qu'en sómme tous nos contemporains sontt aínsi. Sans doute, rien n'est plus naturel, aujourdhui, que de voir des gens travailler du matin au soir et choisir ensuite de perdre aux cartes, au café, et en bavardages, le temps qui leur reste pour vivre. Mais il est des villes et des pays ou les gens ont, de temps en temps, le soup- gon d'autre chose, En général, cela ne change pas leur vic. Seulement, il y a eu le soupgon ct c'est toujours cela de gagné. Oran, au contrate, est apparermment une ville sans soupgons, c'est-á-dire une ville! tout 4 falt moderne. l west pas nécessaire, en conséquence, de préciser la fagon dont on s'aime chez nous, Les homenes et les femmes, ou bien se dévorent rapidement dans ce qu'on appelle Vaéte d'amour, ou bien sengagent dans une longue habitude 4 deux. Entre ces extrémes, il y a pas souvent de milieu. Cela non plus n'est pas original. A Oran comme ailleurs, faute de temps et de réflexion, on est bien obligé de s'aimer sans le savoir. Ce qui est plus original? dans notre ville est la diffi- culté qu'on peut y trouver 4 mourir. Difficulte, Vailleurs, n'est pas le* bon mot et il serait plus juste de parler d'in- confort. Ce n'est jamais agréable d'étre malade, mais il y a des villes et des pays qui vous soutiennent dams la maladie, ot Pon peut, en quelque sorte, se laisser aller”, Un malade a besoin de douceuz, il aime A s'appuyer sur quelque chose, c'est bien naturel. Mais 4 Oran, les excés duclimat, 'importance des affaires qu'on y traite, Pinsigni- fiance du décor, la rapidité du crépuscule et la qualité des plaisirs, tout demande la bonne santé. Un malade sy trouve* bien seul, Qu'on pense alors á celui qui ya mourir, LA PÉSTE, I 1221 pris au piége derriére des centaines de murs crépitants de chalcur, pendant qu'i la méme minute, toute une population, au téléphone ou dans les cafés, parle de trai- tes, de connaissements et d'escompte. On comprendra ce! quil peut y avoir d'inconfortable dans la mort, méme moderne, lorsqu'elle survient ainsi dans un lieu sec, Ces quelques indications donnent peut-étre une idée suffisante de notre cité. Au demeurant, on ne doit rien exagérer. Ce qu'il fallait souligner, c'est Paspeét banal de la ville et de la vie. Mais on? passe ses journées sans difficultés aussitót qu'on a des habitudes. Du moment que notre ville favorise les habitudes, on peut dire que tout est pour le mieux. Sous cet angle, sans doute, la vie n'est pas trés passionmante. Du molas, on ne con- nait pas chez nous le désordre. Et notre population franche. sympathique et aétive, a toujours provoqué chez le voyageur une estime raisonmable, Cettes cité saris pitto- resque, sans végétation et sans áme finit par sembler reposante, on sy endort enfin. Mais il est juste d'ajouter Welle s'est grefíée sur un paysage sans égal, au milien Lun plateau nu, entouré de collines lumineuses, devant une baie au dessin parfait. On peut seulement regretter qu'elle se soit construite en tournant le dos 4 cette baie et que, partant, 1l soit impossible d'apercevoir la mer qu'il faut toujours aller chercher. . . Arrivé! lá, on admettra sans peine que rien ne pouvait faire espérer á nos concitoyens les incidents qui se pro- duisirent au printemps de cette année-la et qui furent, nous le comprimes ensuite, comme les premiers signes de la série des graves événements dont on s'est proposé de faire ici la chronique. Ces faits paraítront bien naturels 4 certains et, 4% d'autres, invraisemblables au contraire, Mais, aprés tout, un chroniqueur ne peut tenir compte de ces contradiétions. Sa táche est seulement de dire : « Ceci est arrivé », lorsqw'il sait que ceci est, en efet, artivé, que ceci a intéressé la vie de tout un peuple, et qw'il y a donc des milliers de témoios qui estimeront dans leur corur la vérité de ce qu'il dir. ' . . Du reste, Te narrateur, qu'on connaítra* toujours A temps, vaurajt guére de títre 4 faire valoir dans une entre- prise de ce genre si le hasard ne Pavait mis 4 méme de recuejllir un certain nombre de dépositions et si la force des choses ne Pavait mélé 4 tout ce qu'il prétend relater, 1224 RÉCITS, NOUVELTES « Je me sens trés bien», disait-elle. Le doéteur regardait le visage tourné vers lui dans la lamiére del la lampe de chevet. Pour Rieux, á trente ans ct malgré les marques de la maladie, ce visage était tou- jours celui de la jeunesse, á cause peut-étre de ce sourire quí emportait tout le reste «Dors si tu peux, dit-iL La garde viendra á onze heures et je vous ménerai* au train de midi. » 1 embrassa un front légérement moite. Le sourire Vaccompagna jusqu'A la porte, Le lendemain 17 avril, 4 huit heures, le concierge arrétat le docteur au passage et accusa des mauvais plaj- sants d'avoir déposé trois rats morts au milieu du couloir. On avait dú les prendre avec de gros Piéges, car ¡ls étaient pleins de sang. Le conciergo était resté quelque temps sur le pas de la porte, tenant les rats par les pattes, et attendant que les coupables voulussent bien se trahir par quelque sarcasme. Mais rien n'était venu, «Ah! ceux-lá, disait M. Michel, je finirai par les avolr. » Intrigné, Rieux décida des commencer sa tournée par les quartiers extérieurs od habitaient les plus pauvres de ses clients. La colleéte des ordures s'y faisait beaucoup plus tard et Pauto qui roulait le long des voies droites et poussiéreuses de ce quartier frólait les loites de détri- tus, laissées au bord du trottoir. Dans une rue quí longeait ainsi, le dofteur compta une douzaine de rats jetés? sur les débris de légumes et les chiffons sales. Íl trouva son premier malade au Jit”, dans une piéce donnant sur la rúe et qui servait á la fois de chambre 4 coucher et de salle á manger, C'était un vieil Espagnol au visago dur et raviné. 1 avait devant lui, sur las couver- turc, deux marmites remplies de pois. Au moment oh le doéteur entrait, le malade, á demi dressé dans? son lit, se renversait en arriére pour tenter de retrouver son souffle caillouteux de vieil asthmatique. Sa femme apporta une cuvette, « Hein, doéteur, dit-il pendant la pigúre, ils sortent, vous avez vu? — Oui, dit la femme, le voisin en a remassé trois » Le vieux se frottait les mains. «ls sortent, on en voit dans toutes les poubelles, c'est la faim! » LA PESTE, 1 1225 Ricux n'eut pas de peine 4 conftater ensuite que tout le quartier parlait des rats. Ses visites terminées, il revint chez lui ! li «il y a un télégramme pour vous, lá-haut», dit M. Michel. . . Le dotteur lui demanda s'il avait vu de nouveaux rats. . . . . « Ahl non, dit le cóncierge, je fais le guet, vous com- prenez. Et ces cochons-lá m'osent pas.» Le télégramme avertissalt Rieux de Parrivée de sa . A mére pour le lendemain. Elle venait s"occuper de la mai- son de son fils, en Pabsence de la malade:, Quand le doéteur entra chez lui, la garde était déja lá. Rieux vit sa femme debout, en tajlleur, avec les couleurs du fard. Il lui sourit: o « Cest bien, dit-il, trés bien.» Ml . Un moment aprés, á la gare, il Pinstallait dans le wagon-lit. Elle regardait le compartiment, «C'est trop cher pour nous, n'est-ce pas? -— 1 le faut, dit Rieux. o , — Quest-ce que c'est que cette histoire de rats? — Je ne sais pas. C'est bizarre, mais cela passera?. » Puis il lui dit trés vite qwil lui demandait pardon, il aurait dí veiller sur elle et il Pavait beaucoup négligée. Elle secouait la téte, comme pour lui signifier? de se taire, Mais il ajouta : . « Tout ira mieux quand tu reviendras. Nous recora- mencerons. o — Oui, dit-elle, les yeux brillants, nous recommen- Cerons. » . . A Un moment aprés, elle lui tournait le dos et* regardait A travers la vitre. Sur le quai, les gens se pressaient et se heurtaient, Le chuintement de la locomotive arrivait jus- qu'a eux, Il appela? sa femme par son prénom et, quand élle se retourna, il vit que son visage était couvert de larmes. — « Non », dit-il doucermnent. . dené. EN Sous les larmes, le sourite revint, un peu crispé. e respira profondément : « Va-den, tout! ira bien. » l . Il la serra contre lui, et sur le quai maintenant, de Pautre cóté de la vitre, il ne voyait plus que son sourire, « Je Yen price, dit-il, vejlle sur tol. » 1226 RÉCITS, NOUVELLES Mais elle ne pouvait pas Pentendre. Prés de la sortie, sur le quai de la gare, Rieux heutrta M. Othon, le juge d'instruétion, quí tenait son petit gargon par la main. Le doéteur lui demanda s'il partait en voyage. M. Othon, long et noir, et qui ressemblait moitié A ce qu'on appelait autrefois un horime du monde, moitié 4 un croque-mort, répondit d'une voix aimable, mais bréve : « Pattends Mme Othon qui est allée présenter ses respeéts 4 ma famille. » La locomotive sifila, « Les rats... », dit le juge. Rieux eut un mouvement dans? la direction du traia, mais se retourna vers la sortie, « Oui, dit-il, ce est rien. » Tout ce qu'il retint de ce moment fut le passage d'un hornme d'équipe qui portait sous le bras une caisse pleine de rats morts. L'aprés-midi du méme jour, au début de sa consul- tation, Rieux regut un jeune homme dont on lui dit qu'il était journaliste et qu'il était déja venu le matin, 11 sap- pelait Raymond Rambert. Court de taille, les épaules €paisses, le visage décidé, les yeux clairs et intelligents, Rambert portait des habits de conpe sportive et semblait á Paise dans la vie. 1l alla droit au but. 11 enquétait pour en grand joumal de Paris sur les conditions de vie des Arabes et voulait des renseignements sur leur état sani- taire. Rieux lui dit que cet état était pas bon. Mais il voulait savoir, avant d'aller plus loin, si le journaliste pouvait dire la vérité. « Certes, dit Pautre. — Je veux dite : pouvez-vous porter condamnation totale > — Torale, non, il faut bien le dire. Mais je suppose que cette condamnation serait sans fondement. » Doucement, Ricux dit qu'en efíet une pareille condam- nation serait sans fondement, mais qu'ent posant cette question, il cherchait seulement 4 savoir si le témoignage de Rambert pouvait ou non étre sans réserves. « Je n'admets que les témoignages sans réserves. Je ne soutiendrai donc pas le vótre de mes renseignements. — C'est le langage de Saint-Just », dit le journaliste en souriant, LA PESTE, 1 1227 Rieux dit sans élever le ton qu'il men savait rien, mais que c'était le langage d'un homme lassé du monde oú il vivait, ayant pourtant le goút de ses semblables et décidé 4 refuser, pour sa part, l'injustice et les conces- sions. Rambetrt, le cou dans les épaules, regardait le doéteur:. « Je crois que je vous comprends», dit-il enfin en se levant. Le doéteur l'accompagnait vers la porte : « Je vous remercie de prendre les choses ainsi. » Rambert parut impatienté : « Qui, dit-il, je comprends, pardonnez-moi ce déran- gement. » Le doéteur lui serra la main et lui dit qwil y aurait un curieux reportage á faire sur la quantité de rats morts qu'on trouvait dans la ville en ce moment. « Ah! exclama Rambert, cela m'intéresse. » A dix-sept heures, comme il sortait pour de nouvelles visites, le doéreur croisa dans Pescalier un honrame encore jeune, 4 la silhouctte lourde, au visage massif et creusé, barré d'épais sourcils, 11 Pavait rencontré, quelquefois, chez les danseurs espagnols qui habitaient le dernier étage de son immeuble. jean Tarrou fumait une cigatette avec application en contemplant les derniéres convulsions dun rat qui crevait sur une marche, á ses pieds. Il leya sur le doéteur le regard calme et un peu appuyé de ses yeux gris, lui dit bonjour et ajouta que cette? apparition des rats était une curieuse chose. « Oui, die Rieux, mais qui finit par étre agacante, — Dans un sens, dotteur, dans un sens seulement. Nous ravons jamais rient vu de semblable, voila tout. Mais je trouve cela intéressant, oui, positiyement intéressant. » Tarrou passa la maño. sur ses cheveux pour les rejeter en arriére, regarda de nouveau le rat, maintenant immo- bile, puis sourit 4 Rieux : « Mais, en somme, doéteur, c'est surtout Paffaire du concierge. » Justement, le doéteur trouva le concierge devant la maison, adossé au mur pres de l'entrée, une expression de lassitude sur son visage d'ordinaire congestionnés, « Oui, je sais, dit le vieux Michel 4 Rieux qui lui signalait la nouvelle découverte. C'e$t par deux ou trois 1230 RÉCITS, NOUVELLES quille jusque-lá, et bouleversée en quelques jours, com- me un homme bien portant dont le sang épais se mettrait tout an coup en révolution! Les choses allérentl si loin que Pagence Ransdoc (renseignements, documentation, tous les renseignements sur mimpotte quel sujet) annonga, dans son émission radiophonique d'informations gratuites, six mille deux cent trente et un rats collectés et brúlés dans la seule joumée du 25. Ce chiffre, qui donpait un sens clair au speétacle quotidien que la ville avait sous les yeux, accrut le désarrol. Jusqu'alors, on s'était seulement plaint d'un accident un peu répugnant. On s'apercevait maintenant que ce phénoméne dont on ne pouvait encore ni préciser Pampleur ni déceler Porigine avait quelque chose de menagant. Seul le vieil Espagnol? asthmatique continuait de se frotter les mains et répétait : « ls sortent, ils sor- tent », avec une joie sénile. Le 28 avril, cependant, Ransdoc annongait une col- leGie de huit mille rats environ et lanxiété était 4 son comble dans la ville. On demandait des mesures radicales, on accusait les autorités, et certains qui avaient des mai- sons au bord de la mer parlaient déjá de s'y retirer. Mais, le lendemain, lagence annonga que le phénoméne avait cessé brutalement et que le service de dératisation n'avait colleété qu'une quantité négligeable de rats morts. La ville respira. Cest pourtant le méme jour, 4 midi, que le doéteur Rieux, arrétant sa voiture” devant son immeuble, aper- gut au bout de la tue le* concierge qui avangait pénible- ment, la téte penchée, bras et jambes écartés, dans une attitude de pantin. Le* vieil homme tenait le bras d'un prétre que le docteur reconnut, C'était le pére Paneloux, un jésuite érudit et militant qu'il avait rencontré quelquefois et qui était trés eStimé dans notre ville, méme parmi ceux ul sonti indifférents en matiére de religion. ll les atten- it. Le vieux Michel avait les yeux brillants et la respira- tion sifflante. 1l ne s'était pas senti bien et avait voulu prendre air. Mais des douleurs vives au cou, aux aisselles et aux aines l'avaient forcé 4? revenir et á demander Vaide du pére Paneloux. «Ce sont des effort. » Le bras hors de la portiére, le doéteur promena .son grosseurs, dit-il. J'ai dú faire un LA PESTE, I 1231 doigt á la base du cou que Michel lui tendait; une sorte de novud de bois sy était formé. z « Couchez-vous, prenez votre température, je vien- drai vous voir cet aprés-midi. » Le concierge parti, Ricux demanda au pere Paneloux ce qu'il pensalt de cette histoire de rats : «Ok! dit le pére, ce doit étre une épidémie », et seg! yeux sourirent derriére les lunetres rondes. Aprés le déjeuner, Rieux relisait le télégramme de la maison de santé qui lui annongait Parrivée de sa fernme quand le téléphone se fit entendre. C'était un de ses anciens clients, employé de mairie?, qui l'appelait. 1) avait long- temps soufiert d'un rétrécissement de Paorte, et, comme il était pauvre, Rieux l'avait soigné gratuitement. « Oul, disait-il, vous vous souvenez de moi. Mais il s'agit d'un autre. Venez vite, il est arrivé quelque chose chez mon voisin, » Sa voix s'essouffiait, Rieux pensa au concierge et décida qwil le verrait ensuite. Quelques minutes plus tard, il franchissait* la porte d'une maison basse de la rue Faidherbe, dans un quartier extérieur. Aut milieu de Pes-- calier frajs et puant, il rencontra Joseph Grand, Pemployé, qui descendait á sa rencontre. C'était un homme dPune cinquantaine d'années, 4 la moustache jaune, long et voíité, les épaules étroites ct les membres maigres, « Cela va mieux, dit-il en arrívant vers Ricux, mais Pai cru qu'il y passait. » ll se mouchait?. Au deuxiéme et dernier étage, sur la porte de gauche, Rieux lut, tracé 4 la craie rouge : « Entrez, je suis pendu. » Tls entrérent. La corde pendait de la suspension au- dessus d'une chaise renversée, la table poussée dans un coin. Mais elle pendait dans le vide. « Je Pai décroché á temps, disait Grand qui semblait toujours chercher ses mots, bien qw'il parlát le langage le plus simple. Je sortais, justement, et j'ai entendu Su bruit. Quand fai yu Pinscription, comment vous expli- quer, al cru A une farce. Mais il a poussé un gémis- sement dróle, et méme sinistre, on peut le dire. » Tl se grattaie la téte «A mon avis, Popération doit étre douloureuse. Naturellement, je suis entré. » Tis avaient poussé une porte et se trouvaient sur le 1232 RECITS, NOUVELLES seuil Pune chambre claire, mais meublée pauvrement, Un petit homme rond était couché sur le! lit de cnivre. 11 respirait fortement et les regardait avec des yeux con- gestionnés. Le doéteur s'arréta. Dans les intervalles de la respiration, il lui? sermblait entendre des petits cris de rats. Mais rien ne bougeait dans les coins. Rieux alla vers le lit. L' homme vétait pas tombé d'assez haut, ni trop brusquement, les vertébres avaient tenu. Bien enten- du, un peu d'asphyxie. 1 faudrait avoir une radiographie. Le dotteur fit une pigúre d'huile camphrée et dit que tout s'arrangoralt en anciques jouzxs. « Merci, doéteur», dit homme dPune voix étouffée, Rieux demanda á Grand sl avait préveno le commis- sariat et Vemployé prit? un air déconAt : «Non, dit-il, oh! non. J'ai pensé que le plus pressé... — Bien súr, coupa Rienx, je le ferai donc. » Mais, á ce moment, le malade s'agita et se dressa dans le lit en protestant qw'il allait bien et que ce n'était pas la peine. « Calmez-vous, dit Rieux. Ce n'est pas une affaire, croyez-moi, et il faut que je fasse ma déclaration, — Oh!» fit Pautre. Et il se rejeta en arriére pour pleurer á petits coups?!. Grand, qui tripotait sa mouStache depuis un moment, s'approcha de lui. « Allons, monsieur Cottard, dit-il. Essayez de com- prendre, On peut dire que le dofteur est responsable, Si, par exernple, il yous prenait 'envie de recommmencer...» Mais Cottard* dit, au milieu de ses larmes, qw'il ne recommencerait pas, que c'étajr seulement un morment Vaffolement et qu'il désirait seulement quéon lui laissát la paix. Rieux rédigeait une ordonnance. « C'est entendu, dit-il. Laissons cela, je reviendrai dans deux ou trois jours. Mais ne faites pas de bétises. » Sur le paljex, il dit A Grand qwil était obligé de faire sa déclaration, mais qu'il demanderait au commtissaire de ne faire son enquéte que deux jours aprés. «1 faut le surveiller cette nuit. A-t-il de la famille? — Je ne la connais pas. Mais je peux veillers moi- méme. » U hochait la téte. «Lui non plus, remarquez-le, je ne peux pas dire que je le connaisse”. Mais il faut bien s'entraider. » LA PESTE, 1 1233 Dans les* couloirs de la maison, Rieux regarda machi- nalemment vers les recoins et demanda á Grand si les rats avaient totalement disparu de son quartier, 1*employé men savait rien, On lui avait parlé en effet de cette his- toire, mais il ne prétait pas beaucoup attention aux bruits du quartier. « J'ai d'autres soucis», dit-il3, Rieux lui serrait déja la main. Il étajt pressé de voir le concierge avant d'écrire á sa femme. Les crieurs des? journaux du soir annongaient que Vinvasion des rats était Stoppée. Mais Rieux trouva son malade á demi versé hors du lit, une main sur le ventre et Pautre autour du cou, vomissant avec de grands arra- chements une bile rosátre dans un bidon d'ordures. Aprés de longs efforts, hors d'halcine, le concierge se recoucha. La température était 4 trente-neuf cing, les genglions du cou et lest membres avaient gonflé, deux taches noirátres s'¿largissaient á son flanc, li se plaignait maintenant d'une douleur intérieure. « Ca brále, disait-il, ce cochon-lá me brúle. » Sa bouche fuligineuse lui faisait mácher les mots et il tournait vers le dofteur des yeux globuleux oú le mal de téte mettait des larmes. Sa fermne regardalt avec anxiété Rieux qui demeurait muet. « Doéteur, disait-elle, qu'est-ce que Cesto — Ca peut étre n'importe quoi. Mais il My a encore tien de súr. Jusqu'á ce soir, diéte et dépuratif. Quw'il boive beaucoup. » Justement, le concierge était dévoré par la soif£. Rentré chez lui, Rieux téléphonait 4 son confrére Richard, un des médecios les plus importants de la ville, <« Non, disait Richard, je Mai rien vu Vextraordinaire, — Pas de ficyre avec inflammations locales ? — Ah! si, pourtant, deux cas avec des? ganglions trés enflarnmés. — Anormalement ? — Heu, dit Richard, le normal, vous savez... » Le soir, dans tous les cas, le concierge délitait et, 2 quarante degrés, se plaignait des rats. Rieux tenta un abcés de fixation. Sous la brúlure de la térébenthine, le concierge hurla : « Ah! les cochons! » Les ganglions avajent encore grossi, durs et ligneux au toucher. La femme du concierge s'affolait : 1236 RÉCITS, NOUVELLES En fait, la seule habitude qu'on lui connút était la fré- quentation assidue des danseurs et des musiciens espa- gnols, assez nombreux dans notre ville, . Ses carnets, en tout cas, constituent eux aussi une sorte de chronique de cette période difficile. Mais il s"agit une chronique trés particuliére qui semble obéir 4 un parti pris d'insignifiance. Á premiére vue, on pourrait croire que Tarrou s'est ingénié 4 considérer les choses et les étres par le gros bout de la lorgnette, Dans le désarroi général, 1l s'appliquait, en somme, á se faire l'historien de ce qui Wa pas d'histoire, On peut déplorer sans doute ce parti pris et y soupgonner la sécheresse du coeur. Mais il nen reste pas moins que ces carnets peuvent fournir, pour une chronique de cette période, une foule de détails secondaires qui ont cependant leur importance et dont la bizarrerie méme empéchera qu'on juge trop vite cet intéressant personnage. Les premiéres notes prises par Jcan Tarrou datent de son arrivée á4 Oran. Ellos montrent, des le début, une curieuse satisfaction de se trouver dans une ville aussi laide par elle-méme. On y trouve la description détaillée des deux lions de bronze qui ornent la mairie, des consí- dérations bienveillantes sur l'absence d'arbres, les mai- sons disgracieuses et le plan absurde de la ville. Tazrou y méle encore des dialogues entendus dans les tramways et dans les rues, sans y ajouter de commentaires, sauf, un peu plus tard, pour Pune de ces conversations, concer- ant un nommé Camps. Varrou avait assisté á Pentretien de deux receveurs de tramways : « Tu as bien connu Camps, disait lun. — Camps? Un grand avec une moustache noite ? — Cest qa. Il étaic á Vaiguillage. — Qui, bien súr. -— Eh bien, il est mort. — Ahi! et quand donc? -— Apres Phistoire des rats. — Tiens! Et qu'est-ce qu'il a eu? . — Je ne sais pas, la fiévre, Et puis, il n'était pas fort. 1l a cu des abcés sous le bras. ll n'a pas résisté. — V avait pourtant Pair comme tout le monde. — Non, il avait la poitrine faible, et il faisait de la musique á "'Orphéon. Toujours souffer dans un piston, ga use. LA PESTE, 1 1237 -- Ah! termina le deuxiéme, quand on est malade, il ne faut pas soufler dans un piston. » Apres ces quelques indications, Tarrou se demandait pourquoi Camps était entré 4 POrphéon contre son inté- tér le plus évident et quelles étajent les raisons profondes ui Pavaient conduit á risquer sa vic pour des défilés 'OMUnmcaux. Tarrou semblait ensuite avoir été favorablement im- pressionné par une scéne qui se déroulait souvent au balcon qui faisait face á sa fenétre, Sa chambre donmait en efíet sur une petite rue transversale ou des chats dormaient 4 Pombre des murs. Mais tous les jours, apres déjeuner, aux heures od la ville tout entiére somnolajt dans la chalcur, un petit vieux apparaissait sur un balcon, de Vautre cóté de la rue. Les cheveux blanes et bien pei- gnés, droit et sévere dans ses vétements de coupe mili- taire, il appelait les chats d'un « Minet, minet », á la fois distant et doux. Les chats levaient leurs yeux páles de sommeil, sans encore se déranger, L'autre déchirait des petits bouts de papier au-dessus de la tue et les bétes, attirées par cette pluie de papillons blanes, avangaient au milieu de la chaussée, tendant une patte hésitante vers les derniers morceaux de papier. Le petit vieux crachait alors sur les chats avec force et précision. Si Pun des crachats atteignait son but, il rialt. Enfin, Tarrou paraissait avoir été définitivement séduit par le caraítére commercial de la ville dont l'apparence, Panimation et méme les plaisirs semblaient commandés par les nécessités du négoce. Cette singularité (c'est le terme employé par les carnets) recevait Papprobation de Tarrou et Pune de ses remarques élogieusés se terminait méme par l'exclamation : « Enfin!» Ce sont les seuls endroits on les notes du voyageur, á cette date, semblent prendre un caractére personnel, 11 est difiicile simplement d'en apprécier la signification et le séricux, C'est ainsi qu'aprés avoir relaté que la découyerte Pun rat mort avait poussé le caissier de Phótel 4 commettre une erreur dans sa note, Tarrou avait ajouté, d'une écriture moins nette que d'habitude : « Question : comment faire pour ne pas perdre son temps? Réponse : Péprouver dans toute sa longueur. Moyens : passer des journées dans Panticharabre d'un dentiste, sur une chaise inconfortable; vivre á son balcon le dimanche aprés-midi; écouter des 1238 RÉCITS, NOUVELLES conférences dans une langue qw'on ne comprend pas, choisiz les itinéraires de chemin de fer les plus longs et les moins commodes et voyager debout naturellement; faire la queue aux guichets des speótacles et ne pas pren- dre sa place, etc. » Mais tout de suite aprés ces écarts de langage ou de penscc, les carnets entament une des- cription détailiée des tramways de notre ville, de leur forme de nacelle, leur couleuf indécise, leur saleté habi- tuelle, et terminent ces comsidérations par un « est remarquable » qui explique rien. Voici en tout cas les indications données par Tarrou sur lP'histoire des rats : « Aujourd'hui, le petit vicux Ven face est déconte- nancé. 11 n'y a plus de chats. lls ont en etfet disparu, excités par les rats morts que Pon découvre en grand nombre dans les tues. Á mon avis, il rest pas question que les chats mangent les rats morts. Je me souviens que les miens détestaient ca. 1l rempéche qwils doivent courir dans les caves et que le petit vieux est décontenancé. 11 est moins bien pcigné, moins vigoureux. On le sent inquiet. Au bout dun moment, il est rentré. Mais il avait craché, une fois, dans le vide. » Dans la ville, on a arrété un tram aujourd'hui parce qw'on y avait découvert un rat mort, parvenu lá on ne sait corament, Deux ou trois femmes sont descendues. On a jeté le rat. Le tram est reparti. » Á Phótel, le veilleur de nuit, qui est vn homme digne de foi, ma dit qu'il s'attendait A un malheur avec tous ces rats. « Quand les rats quittent le navire... » Je lui ai répondu que c'était vrai dans le cas des bateaux, mais quon ne lPavait jamais vérifié pour les villes. Cependant, sa conviétion est faite. Je lui ai demandé quel malheur, selon lui, on pouvait attendre. 1 ne savait pas, le malheur étant impossible 4 prévoir. Mais il n'aurait pas été étonné qu'un tremblement de terre fit Paffaire. J'ai reconnu que C'était possible et il m'a demandé si qa ne m'inquié- tait pas. » — La seule chose qui r'intéresse, lui ai-je dit, ciest de trouver la paix intérieure. » 1 na parfaitement compris. » Au restaurant de l'hótel, il y a toute une famille bien intéressante. Le pére est un grand homme maigre, habillé de noir, avec un col dur. Dl a le milieu du cráne LA PESTE, 1 1239 chauve et deux touffes de cheveux gris, á droite et á gauche. Des petits yeux ronds ct durs, un nez mince, une bouche horfzontale, lui donnent Vair VPune chouette bien élevée. 1 arrive toujours le premier 4 la porte du reStaurant, s'efface, lnisse passer sa femme, menue comme une souris noire, et entre alors avec, sur les talons, un petit gargon et une petite fille habillés comme des chieas savants. Arrivé á sa table, il attend que sa fernme ait pris place, s'assied, et les deux caniches peuvent enfin se percher sur leurs chaises. 1 dit « vous » 4 sa femme et á ses enfants, débite des méchancetés polies á la premiére et des paroles définitives aux héritiers : » — Nicole, vous yous montrez souverainement anti- pathique! » Et la petite fille est préte 4 pleurer. C?est ce qu'il faut. » Ce martin, le petit garcon était tout excité par Phis- toire des rats. l 2 voulu dire un mot á table : » — On ne parle pas de rats á table, Philippe. Je vous interdis a Pavenir de prononcer ce mot, » -— Votre pére a raison, a dir la souris noire. » Les deux caniches ont piqué le nez dans leur pátée et la chouette a remercié d'un signe de téte qui en disait pas long. » Malgré ce bel exemple, on parle beaucoup en ville de cette histoire de rats. Le journal s'en est mélé. La chronique locale, qui d'habitude est trás variés, est main- tenant occupée tout entiére par unc campagoe contre la municipalitó : « Nos édiles se sont-ils avisés du danger que pouvaient présenter les cadavres putréfiés de ces rongeurs?» Le direfteur de Phótel ne peut plus parler dPautre chose. Mais C'est aussi qwil est vexé, Découvrir des rats dans Pascenseur d'un hótel honorable lui paraít inconcevable. Pour le consoler, je lui ai dit : « Mais tout » le monde en est 14. » » — Justement, n'a-c-il répondo, nous sormmes main- tenant comme tout le monde, » Pest lui qui m'a parlé des premiers cas de cette fiévre surprenante dont on commerce A s'inquiéter. Une de ses femmes de chambre en est attelate, » — Mais súrement, ce mest pas contagieux, a-t-il precise Avec ermpressement. » Je lui ai dit que cela r"était égal. 1242 RÉCITS, NOUVELLES plateau, 4 peine ouverte vers la mer, une torpeur motne régnait. Au milieu de ses longs murs crépis, parmi les rues aux vitrines poudreuses, dans les tramways d'un jaune sale, on se sentalt un peu prisonnier du ciel. Seul, le vieux malade de Rieux triomphait de son asthrmne pour se réjouir de ce temps. « re cuit, disait-il, c'est bon pour les broaches. » Ga cuisait en effet, mais ni plus ni moins qu'une fiévre. Toute la ville avait la févre, "était du moins "impression quí poursuivait le dofteur Rieux, le matin od il se rendait rue Faidherbe, afin VPassifter á Penquéte sur la tentative de suicide de Cottard. Mais cette impression lui paraissait déraisonnable. 11 lattribuait 4 Pénervement et aux préoc- cupations dont il était assailli et il admit qu'il était urgent de mettre un peu d'ordre dans ses idées. Quand il arriva, le commissaire 1était pas encore lá, Grand attendait sur le palier et ¡ls déciderent d'entrer VPabord chez luí en laissant la porte ouverte, L'employé de mairie habitait deux piéces, meublées trés somenaire- ment. On remarquait seulement un rayon de bois blanc garni de deux ou trois diétionmaires, et un tableau noir sur lequel on pouvait lire encore, á demi effacés, les mots « allécs fleuries ». Selon Grand, Cottard avait passé une bonne nuit. Mais il s'était réveillée, le matin, souffrant de la téte et incapable d'aucune réaction. Grand parais- sait fatigué et nerveux, se promenant de long en large, ouvrant et refermant sur la table un gros dossier rempli de feuilles manuscrites. 1l raconta cependant au doéteur qu'il connaissait mal Cottard, mais qw'il lui supposait un petit avoir. Cottard étaie un homme bizarre. Longtemps, leurs relations s'étaient bornées á quelques saluts dans lescalier. « Je Wai eu que deux conversatioms avec lui, ll y a quelques jours, j'ai renversé sur le palier une boite de crales que je ramenais chez moi. 1 y avait des craies rouges et des craies bleues. Á ce moment, Cottard est sotti sur le palier et m'a aidé á les ramasser. 11 m'a deman- dé 4 quoi servaient ces craies de différentes couleurs. » Grand lui avait alors expliqué qu'il essayait de refaire un peu de latin. Depuis le lycée, ses cornaissances s'étaient estompées. « Oui, dicil au doéteur, on na assuré que c'était utile pour mieux connaitre le sens des mots frangais. » LA PEST lI 1243 Il écrivait done des mots latins sur son tableau. ll recopiait 4 la craie bleue la partie des mots quí chan- geaic suivant les déclinaisons et les conjugaisons, et, á la craie rouge, celle qui ne changesit jamais. « Je ne sais pas si Cottard a bien compris, mais il a patu intéressé et ra demandé une craje rouge. J'ai été un peu surpris, mais aprés tout... Je ne pouvals pas deviner, bien súr, que cela servirait son projet. » Rieux demanda quel était le sujet de la deuxiéme conversation. Mais, accompagné de son secrétaire, le commissaire arrivait qui voulait d'abord entendre les déclarations de Grand. Le dotteur remarqua que Grand, parlant de Cottard, Pappelait toujours « le désespéré ». ll employa méme 4 un moment Pexpression « résolution fatale ». 1ls discutérent sur le motif du suicide er Grand se montra tatillon sur le choix des termes. On sS'arréta enfin sur les mots « chagrios intimes ». Le comuenissaire demanda si rien dans Pattitude de Cottard ne laissait prévoir cc qwil appelait « sa dérermination ». «Il a frappé hier 4 ma porte, dit Grand, pour me demander des allumettes. Je lui ai donné ma boíte. ll s"est excusé en me disant qu'entre voisias... Puis il m'a assuré qwil me rendrait ma boite. Je lui ai dit de la garder. » Le commissaire demanda 4 Pemployé si Cottard ne lui avait pas paru bizarre. «Ce qui na paru bizarre, C'est qu'il avait Pair de vouloir engager conversation, Mais moi j'étais en train de travailler. » Grand se tourna vers Rieux et ajouta, d'un air embar- rassé : « Un travail personnel. » Le cormmmissaire voulait voir cependant le rmalade. Mais Rieux pensait qu'il valajt mieux préparer d'abord Cottard A cette visite. Quand il entra dans la chambre, ce dernier, vétu seulement d'une flanelle grisátre, était dressé dans son lit et tourné vers la porte avec une expression dV'anxiété. « C'est la police, hein2 — Qui, dit Rieux, et ne vous? agitez pas. Deux ou trois formalités et vous aurez la paix. » Mais Cottard répondit que cela ne servait á rien et qwil naimait pas la police. Rieux marqua de VPimpa- tience, Camus : Théátre, Récits - 41 41 1244 RÉCITS, NOUVELLES « Je ne Padore pas non plus. ll s'agit de répondre vite et correétenent á leurs questions, pour en finir une bonne fois. » Cottard se tut et le doéteur retourna vers la porte, Mais le petit homme Pappelait déja et lui prit les mains quand il fut pres du lit : « On ne peut pas toucher á un malade, á un horme qui est pende, n'est-ce pas, doéteur? » Ricux le considéra un moment et Passura enfin qu'il n'avait jamais été question de rien de cc genre et qu'aussi bien, il était lá pour protéger son malade. Celui-ci parut se détendre et Rieux fit entrer le comumissaire!, On lut 4 Cottard le témoignage de Grand et on lui demanda s'il pouvait préciser les motifs de son aíte. 1 tépondit seulement et sans regarder le cornmissaire que « Chagrins intimes, c'était tres bien ». Le cormmissaire le pressa de dire s'il avait envie de recommencer, Cottard, sS'animant, répondit que non et qu'il désirait seulement qwon lui laissát la paix. « Je vous feraí remarquer, dit le commissaire sur un ton irrité, que, pour le moment, c'est vons qui trou- blez celle des autres. » Mais sur un signe de Rieux, on en resta la. « Vous pensez, soupira le commissaire en sortant, nous avons d'autres chats á fouetter, depuis qu'on parle de cette fidvte... » Tl demanda au doéteur si la chose était séricuse et Rieux dit qw'il nen savait rien, « Cest le temps, voilá tout », conclut le coramissaire, Cétait le temps, sans doute. Tout poissajt aux rmains á mesure que la journée avangait ct Ricux sentait son appréhension croltre á chaque visite. Le soir de ce méme jour, dans le faubourg, un voisin du vienx malade se pres- sait sur les aines et vornissait au milieu du délire. Les ganglions étaient bien plus gros que ceux du concierge. L'un deux commengait 4 suppurer et, bientót, il s*ouvrit comme un mauvajs ftuit. Rentré chez lui, Rieux téléphona au dépórt de produits pharmaceutigues du départe- ment. Ses notes professionnelles mentionnent seule- ment á cette date : « Réponse negative ». Et, déja, on Vappelait ailleurs pour des cas semblables. 11 fallai ouvrir les abcés, c'était évident. Deux coups de bistouri - en croix et les ganglions déversaient une purée mélée de LA PESTE, I 1245 sang. Les malades saignaient, écartelés. Mais des taches apparaissaient au ventre et aux jambes, un ganglion cessalt de suppurer, puis se regonflait, La plupart du temps, le malade mouraitt, dans une odeur épouvan- table. La presse”, si bavarde dans Paffaire des rats, ne par- lait plus de rien. C'est que les rats meurent dans la rue et les hommes dans leur chambre. Et les journaux ne s'oceupent que de la rue. Mais la préfeíture et la muni- cipalité commencaient 4 s'interroger. Aussi longtemps que chaque médecin p'avait pas eu conmaissance de plus de deux ou trois cas, personne pavait pensé A bouger. Mais, en sormme, il suffit que quelqu'un songeát á faire Vaddition. L*addition était consternante. En quelques jours 4 peine, les cas mortels se multiplitrent et l devint évident pour ceux qui se préoccupajent de ce mal curieux qu'il s'agissait d'une véritable épidémie. C'est le moment que choisir Castel, un confrere de Rieux, beaucoup plus ágé que lui, pour venir le voir. « Naturellement, lui dit-il, vous savez ce que est, Ricux? — J'attends le résultat des analyses. — Moi, je le sais. Et je mai pas besoin d'analyses. Pai fait une partie de ma carriére en Chine, et fai vu uelques cas A Paris, il y a une vingtaine dV'années. deulement, on Ya pas osé leur donner un nom, sur le moment. L'opinion publique, c'est sacré : pas d'affole- ment, surtout pas d'affolement, Et puis, comme disait un confrére : « C'est impossible, tout le monde sait qu'elle a disparu de POccident, » Oui, tout le monde le savait, sauf les morts. Allons, Rieux, vous savez aussi bien que moi ce que c'est. » Ricux réfléchissait. Par la fenétre de son bureau, il regardait Vépaule de la falaise pierreuse qui se refermait au loin sur la baie. Le ciel, quoique bleu, avaltasréciat terne quí s"adoucissalt á mesure que Papregg% galt. , « Out, Castel, dit-il, ciest 4 peine sermble bien que ce soit la peste. » Castel se leva et se dirigea vers la pa « Vous savez cc qu'on nous répon dotteur : « Elle a disparu des pays temp » années. » 1248 RÉCITS, NOUVELLES voyages et ils avaient des opinions. Corament auraient-ils pensé á la peste quí supprime Pavenir, les déplacements et les discussions? Ils se croyaient libres et personne ne sera jamais libre tant qu'il y aura des fléaux. Méme lorsque le dolteur Rieux cut reconnu devant son ami qu'une poignée de malades dispersés venaient, sans avertissemment, de mourir de la peste, le danger demeurait irréel pour lui Simplement, quand on est médecin, on s'est fait une idée de la douleur et on a un peu plus d'imagination. En regardant par la fenétre sa ville qui r'avait pas changd, ciest á peine si le doéteur sentajlt naitre en lui ce léger écorurement devant Vavenir qu'on appelle inquiétude. ll essayait de rassembler dans son esprit ce qu'il savait de cette maladie. Des chiffres flottalent dans sa mémoire, et il se disalt que la trentaine de grandes pestes que Phistoire a connues avait fait prés de cent millions de morts. Mais qwest-ce que cent millions de morts? Quand on a fait la guerre, c'est á peine si on salt déja ce qu'est un mort. Er puisquiun homme mort a de poids que si on Pa yu mort, cent millions de cadavres semnés á travers Phistoire ne sont qu'une fumée dans Pimagination. Le doéteur se souvenait de la peste de Constantinople qui, selon Procope', avait fait dix mille viétimes en un jour. Dix mille morts font cinq fois le public d'un grand cinéma. Voilá ce qu'il faudrait faire. On rassemble les gens á la sortic de cinq cinémas, on les conduit sur une place de la ville et on les fait mourir en tas pouz y voir un peu clair. Áu moins, on pourrajt mettre alors des visapes conmus sur cet entassement anonyme, Mais, nmaturellement, c'est impossible A réaliser, et puis ui connait dix mille visages ? DPailleurs, des gens comme Procope ne savaient pas compter, la chose est connue, Canton, il y avait soixante-dix ans, quarante mille rats étalent morts de la peste avant que le fléau s'intéressát aux habitants. Mais, en 1871, on mavait pas le moyen de compter les rats, On faisait son calcul approximative- ment, en gros, avec des chances évidentes d'erreur. Pourtant, sí un rat a trente centimétres de long, quarante mille rats mis bout A bout feraient... Mais le doéteur sSimpatientait, ll se laissait aller et il ne le fallait pas. Quelques cas ne font pas une épidémie ct il suffit de prendre des précautions. Il fallait s'en tenir á ce qwon savait, la Stupeur et la prostration, les yeux La PESTE, 1 1249 rouges, la bouche sale, les maux de téte, les bubons, la soif terrible, le délire, les taches sur le corps, lV'écar- telement intérieur, et au bout de tout cela... Áu bout de tout cela, une phrase revenait au doéteur Ricux, une phrase qui terminait justement dans son manuel 'énu mération des symptómes : « Le pouls devient filiforme et la mort survient á Poccasion P'un mouvement insi- gnifiant. » Oui, au bout de tout cela, on était pendu 4 un fil et les trois quarts des gens, c'était le chifire exaét, étalent assez impatients pour faire ce mouvement imper- ceptible qui les précipitait. Le doéteur regardait toujours par la fenétre. Dun cóté de la vitre, le ciel frais du printemps, et de Pautre cóté le mot qui résonnait encore dans la piece : la peste, Le mot ne contenait pas seulement cc que la science voulait bien y mettre, mais une longue suite d'images extraordinaires qui ne s'accordajent pas avec cette ville jaune et grise, modérément animée A cette heure, bour- donnante plutót que bruyante, heureuse en sorame, s'il est possible qu'on puisse étre á la fois heureux et mornc. Et une tranquillité si pacifique et si indifférente niait presque sans effort les vicilles images du fléau, Athénes empestée et désertée par les oiseaux!, les villes chinoises remplies 'agonisants silencienx, les bagnards de Marseille empilant dans des trous les corps dégoulinants, la cons- truétion en Provence du grand mur quí devait arréter le vent furieux de la peste, Jaffa et ses hideux mendiants, les lits humides ct pourris collés 4 la terre battue de Phópital de Constantinople?, les malades tirés avec des crochets, le carnaval des médecins masqués pendant la Peste noires, les accouplements des vivants dans les cimetiéres de Milans, les charrettes de morts dans Londres épouvanté, et les nuits et les jours remplis, partout et toujours, du cri interminable des honmmnes. Non, tout cela n'était pas encore assez fort pour tuer la paíx de cette journée. De Pautre cóté de la vitre, le timbre d'un tram- way invisible résonnait tout d'un coup et réfutait en une seconde la cruauté et la douleur, Seule la mer, au bout du damier terne des maisons, témoignait de ce qu'il y a d'in- quiétarit et de jamais reposé dans le monde, Et le doQeur Rieux, qui regardait le golfe, pensait á ces búchers dont parle Lucrece et que les Athéniens frappés par la maladie élevaient devant la mer. On y portait les morts durant 1250 RÉCITS, NOUVELLES la nuit, mais la place manquait et les vivants se battaient á coups de torches pour y placer ceux qui leur avaient été chers, soutenant des luttes sanglantes plutót que d'abandonner leurs cadavres. On pouvait imaginer les búchers rougeoyants devant Peau tranquille et sombre, les combats de torches dans la nuit crépitante d'étin- celles et d'épaisses vapeurs empoisonnées montant vers le ciel attentif. On pouvait craindte... Mais ce vertige ne tenait pas devant la raison. Il est vrai que le mot de « peste » avait été prononcé, il est vrai qua la minute méme le fléau secouait et jetalt 2 terre une Ou deux viétimes. Mais quoi, cela pouvait s'arréter. Ce quíil fallait faire, c'était reconmaitre clairement ce quí devait étre reconma, chasser enfin les ombres imu- tiles et prendre les mesures qui convenaient, Ensuite, la peste s'arréterait parce que la peste ne s'imaginait pas ou s'imaginait faussement. Si elle s'arrétait, ct c'était le plus probable, tout irait bien. Dans! le cas contraire, on saurait ce qu'elle était et s'il oy avait pas moyen de sen arranger d'abord pour la vaincre ensuite. Le dotteur ouvrit la fenétre et le bruit de la ville s'enfa d'un coup. Dun atelier voisin montait le sifflement bref et répété d'une scie mécanique. Rieux se secoua, La était la certitude, dans le travail de tous les jours. Le reste tenait A des fils et 4 des mouvements insigni- fiants, on ne pouvait s”y arréter. L'essentiel était de bien faire son métier. E docteur Rieux en était lá de ses réflexions quand on L lui annonga Joseph Grand. Employé A la mairic, et bien que ses occupations y fussent trés diverses, on Putili- salt périodiquement au service des statistiques, á létat civil. Il était arnené ainsi 4 faire les additions des décés. Et, de maturel obligeant, il avait consenti 4 apporter lui-méme chez Rieux une copie de ses résultats?. Le doétcur vit entrer Grand avec son volsin Cottard. I'employé brandissait une feuille de papier. « Les chiffres montent, doéteur, annonga-t-il : onze morts en quarante-buit heures. » Rieux salua Cottard et lui demanda comment il se sentajt, Grand expligua que Cottard avait tenu A remer- cier le doéteur et 4 s'excuser des ennuis qu'il lui avait causés. Mais Rieux regardait la feuille de statistiques « Allons, dir Rieux, il faut peut-étre se décider A appeler cette maladie par son nom. Jusqu'áa présent, nous avons piétiné. Mais venez avec moi, je dois aller au laboratoire. — Qui, oui, disait Grand en descendant les escaliers derriére le doéteur. 11 faut appeler les choses par leur nom. Mais quel est ce nom? -— Je ne puis vous le dire, et Pailleurs cela ne vous serait pas utile. -— Vous voyez, sourit Pemployé. Ce v'est pas si fa- cile. » Tis se dirigérent vers la place d'Armes. Cottard se taisait toujours. Les rues commengaient 4 se charger de monde. Le crépuscule fugitif de notre pays reculait déja devant la nuit et les premiéres étoiles apparaissaient dans Phorizon encore net. Quelques secondes plus tard, les