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Asignatura: Francés 3, Profesor: , Carrera: Lenguas Modernas y sus Literaturas, Universidad: UCM
Tipo: Apuntes
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Jeanne, dix ans, et son frère Thomas, quatorze ans, habitent l’Europe, chez leur mère. Régulièrement, pour aller passer des vacances avec leur père, ils traversent l’Atlantique en paquebot. Cette année-là, une tempête les surprend. Si terrible qu’ils font naufrage. Ils se retrouvent sur une île. Une île étrange. Une île dont les habitants principaux sont les mots. En leur compagnie joyeuse et chantante, la vie serait belle s’il ne fallait lutter contre deux personnages néfastes, ennemis du bonheur : Nécrole, le dictateur, et l’inspectrice Jargonos, son adjointe.
Rien, aucune créature au monde n’est plus ridicule, et déplaisante, qu’une fille amoureuse : du matin jusqu’au soir, elle sourit vaguement, prunelles clignotantes et bouche entrouverte. De temps à autre, l’amoureuse rougit (sans doute pense-t-elle, la pauvre chérie, à des caresses jugées par elle scandaleuses). Ou alors elle grimace : ce doit être la jalousie qui vient lui mordiller le cœur… Hélas, ces accès de fragilité ne durent pas. Le visage de l’amoureuse reprend au plus vite cet insupportable air de reine : surtout, ne me dérangez pas, n’osez même pas me parler, je suis d’une autre race, supérieure à toutes les autres puisque j’aime et suis aimée. Amoureuse. Telle, du jour au lendemain, était devenue mon ennemie, Mme Jargonos, vous vous souvenez ?, la redoutable inspectrice qui terrorisait les jeunes enseignantes. Comment cette vieille aiguille de pin, sèche, et pointue, et cassante, s’était-elle soudain métamorphosée en loukoum, cette confiserie écœurante qui s’amollit jusqu’à fondre au soleil? Mystère, chimie secrète de l’amour, n’attendez pas que je vous explique. Je ne suis que Jeanne. Je n’ai que douze ans. Je ne peux que raconter. Raconter le plus honnêtement, le plus précisément qu’il est possible, cette incroyable histoire qui m’a conduite, après quels détours et quels périls !, au cœur de l’île ô combien mystérieuse du Subjonctif.
Alors Dario lui sourit. Un sourire comme je ne croyais pas qu’il en existât : un sourire débarrassé de toute moquerie. Un sourire qui veut simplement dire « bonjour ». Un sourire de bienvenue. Bienvenue dans la nuit, bienvenue dans la musique. Un sourire de compréhension, de complicité : la vie serait plus simple, n’est-ce pas madame ?, sans ces maudits cailloux. Bien sûr, ce miracle ne dura pas. L’orchestre avait fini par remarquer ce drôle de dialogue muet entre le batteur et l’inspectrice. Les musiciens ricanèrent, s’esclaffèrent, toujours le même, notre Dario, tout lui est bon pour draguer, un vrai don Juan ne porte pas de tongs, Dario, on peut la voir ta nouvelle, oh la la, tu deviens fou, un squelette pareil, tu vas t’écorcher, Dario… À leur tour, ils se déchaussèrent et agitèrent qui sa Nike qui sa santiag, mais c’était pour dire adieu, laissez-nous, madame, allez chercher ailleurs, ne faites pas de mal à notre Dario. Trop tard, le bien était fait. Mme Jargonos s’était fait un bouclier du fameux sourire. Aucune méchanceté ne pouvait plus l’atteindre. Armée de ce sourire, elle ne craignait rien. Le sourire de Dario était devenu sa force intérieure, sa liberté et aussi son bouclier. Non seulement elle ne se laissa pas blesser par les moqueries, les grossièretés de l’orchestre, mais elle leur répondit de la manière la plus inattendue. En accueillant dans son corps leur musique. Oui, l’inspectrice, mon ennemie, la raideur même, s’était mise à danser. Oh, pas de grands déhanchements ni de gesticulations. Rien. Presque rien. Un imperceptible mouvement de ses jambes. Un frémissement cadencé de ses bras. Elle avait gardé son air sévère. J’imagine que, pour elle, frémir ainsi, se laisser aller à frémir était l’impudeur même, comme se dénuder devant une foule.
Que vais-je faire de ma vie? Tenter de répondre à cette question est mon jeu favori. Je pense à toutes sortes de métiers, toutes sortes de maris, toutes sortes de lieux d’habitation. Je combine. Et j’essaie d’imaginer l’existence qui correspond…
Je passe ainsi des heures à envisager l’avenir. Avez-vous jamais remarqué la beauté de ce verbe : « envisager »? J’en-visage. Je regarde le visage de l’avenir. Devant tous ces schémas et tous mes enthousiasmes pour les mots, mon frère Thomas ricane : — Pourquoi fais-tu semblant? Les filles, on les connaît. Le métier, elles s’en moquent. Seul l’amour les intéresse. Forcément, je proteste. M’énerve. L’insulte. Contre-attaque : — Et toi, on peut savoir tes projets, à part tes bricolages? Depuis quelques mois, il délaissait sa guitare adorée, il ne sortait plus, il s’était changé en savant fou, il passait ses jours et ses nuits dans un hangar au milieu d’une jungle de fils électriques. — Je ne te dirai rien. Il est dans la nature des filles de répéter les secrets. — S’il te plaît, oh s’il te plaît! Mets-moi au moins sur la voie… — Bientôt, je serai tout. — Tout! Rien que ça? Il n’y a que les enfants qui veulent « être tout ». — Alors je serai un enfant éternel. Ne t’inquiète pas pour moi. Je ne suis pas loin de trouver la clef d’un nouveau monde où l’on n’aura plus besoin de choisir. Comment, sœur méprisante, pouvais-je prévoir qu’il allait réussir?
Amoureux. Le petit rondouillard, la longue et sèche. Assis l’un contre l’autre, face à la mer, toujours au même endroit. Ils avaient leurs habitudes. Mme Jargonos arrivait la première, dès dix-sept heures, chaque fois une robe nouvelle, chaque jour plus colorée. Elle disait bonjour et prenait place au milieu de quatre vieilles planches que seul le patron du Cargo avait le culot de baptiser « fauteuil ». Elle n’attendait jamais longtemps. De loin, Dario ressemblait à un gros ballon, un gros ballon blanc et bleu qui roule. Ses courtes jambes n’apparaissaient que plus tard, quand il longeait l’ancien chantier naval. On s’apercevait alors qu’il courait presque. — Bonsoir. — Bonsoir. Dario présentait ses excuses pour son retard. Et, soufflant, se laissait tomber dans l’autre « fauteuil ». Par on ne sait quel miracle, tout le monde avait dû se donner le mot, depuis que les deux s’aimaient, ces sièges demeuraient vides. Même les mouettes ne s’y posaient jamais. Et puis plus rien. Pourtant, nous tous, les spectateurs, nous nous blessions les tympans à force d’écouter car il semblait bien qu’ils se parlaient, même qu’ils n’arrêtaient pas de se parler. Dès leur premier regard avait commencé entre eux une conversation qui, depuis, ne cessait pas. Mais c’était une conversation particulière. Une conversation sans paroles. Mme Jargonos est amoureuse! La nouvelle de ce miracle avait vite fait le tour de l’île et ces rencontres quotidiennes attiraient la foule. Une foule émue et respectueuse. Personne ne voulait troubler le miracle. Nous nous tenions à bonne distance. Certains, même, avaient emporté des jumelles pour mieux suivre les rares, très rares, événements de cet amour muet et le plus souvent immobile. De temps en temps, on voyait la main droite de Dario s’avancer doucement vers le dos nu de sa fiancée. Sans doute voulait-il lui prendre l’épaule, comme fait l’homme avec sa femme, pour qu’elle se sente protégée? Mais son bras était trop court. La grosse main velue demeurait immobile quelque part entre les deux bretelles de la robe et rebroussait chemin. Et de nouveau, rien. Aucun mot, aucun mouvement. Nous, les spectateurs, nous ennuyions ferme : — C’est ça, l’amour? — Aucun intérêt. Mon frère Thomas était le plus impatient. — Décidément, les sentiments sont ridicules. Je préfère l’électronique. — Ne dis pas de bêtises. Tout cela cache un mystère. Je vais continuer mon investigation.
Qui parmi les habitants de l’île avait connu le grand amour? D’innombrables vantards se proposèrent pour me renseigner : « Moi, je sais tout de la passion », « Moi, j’ai vécu trois folies », « Mon mari et moi, nous nous adorons depuis cinquante ans… ». Je ne leur prêtais pas attention, j’avais mon idée. M. Henri, le vieux musicien. Dans sa longue vie, il avait forcément tout vécu. Je devinais que sa gaieté perpétuelle lui servait de paravent. Derrière son gros rire il devait cacher tout son bric-à-brac de souvenirs, les joies et les peines. Et ses amours. M. Henri ne quittait plus guère sa maison. Ses doigts se promenaient pour lui. Leurs voyages permanents sur les cordes de la guitare valaient tous les chemins. Longtemps, cachée derrière la porte, je l’écoutai improviser. Et la nuit finit par tomber. Maintenant qu’avait disparu ce gros œil brûlant et menaçant, le soleil, je sentais mon courage revenir. Je frappai. — Tiens, notre Jeanne! Sois la bienvenue. J’avais pris mon élan. Sans attendre, je me lançai. — Monsieur Henri, dites-moi, s’il vous plaît : qu’est-ce que l’amour? — Oh la la, comme tu y vas! Une question si grave par une soirée si douce… Quelle cruauté, Jeanne! Tu veux tout gâcher? Sa voix ne riait plus, sa musique se faisait de plus en plus lente. — Attends que je me souvienne, il y a tant et tant d’années… Il avait fermé les yeux. Ses doigts ne pinçaient plus les cordes, ils ne les effleuraient plus qu’à peine, du bout de la pulpe. Elles protestaient, les cordes, elles grinçaient, elles regrettaient la musique. — Jeanne, approche-toi. Je bondis, m’assis par terre, tout contre lui, et posai mes mains sur les siennes. — À toi je ne peux pas mentir. J’ai un secret. Mon cœur se mit à accélérer. À ces moments-là, il me semble qu’il m’échappe, que jamais je ne pourrai le rattraper. — Jeanne, je croyais que j’étais mort. Quoi de plus normal à mon âge? Et puis voilà… Il se redressa. — Jeanne, je vais me remarier. Elle s’appelle… Du doigt, il me fit signe d’avancer mon oreille. Dans laquelle il déposa un prénom. –… un vrai trésor, un cadeau, tu n’as pas idée. Une lumière s’était allumée quelque part derrière ses yeux. Une lumière venue de l’intérieur. Une lumière qui ne lui éclairait pas seulement les yeux mais l’ensemble du visage. Il se tut. J’attendis. Patiemment. Comment aurais-je osé interrompre ce rêve éveillé? Mais j’avais mon enquête à poursuivre. Je voulais comprendre. Je finis par reposer ma question. À voix très basse. Pour qu’elle se glisse en lui sans le blesser. — Alors, monsieur Henri, personne mieux que vous… forcément… l’amour… qu’est-ce que c’est? De nouveau, il se tut. Longtemps. Et puis soudain, sans se tourner vers moi : — L’amour est une conversation…
un bâton, allez, rigole un peu, un, deux, trois, souris des lèvres, souris du corps, ce que tu es raide! À la lumière d’un lampadaire, deux fillettes, la mine sévère, donnaient des leçons de salsa à Mme Jargonos. Laquelle grimaçait, serrait les poings, faisait tous les efforts du monde sans beaucoup de résultats gracieux. Emilio, le patron du Cargo , et moi faisions mine de regarder ailleurs pour ne pas accroître sa honte. C’est alors que surgirent des robes noires. D’abord deux, puis trois autres, des papiers à la main et d’étranges livres rouges, petits de taille mais très épais. Les robes noires n’hésitèrent pas une seconde, filèrent droit vers l’apprentie danseuse. — Malédiction, murmura Emilio. — Que se passe-t-il? — Tu le vois bien, elles sont revenues. Les robes noires encerclaient l’inspectrice. — Madame Jargonos Amandine, n’est-ce pas? — Qui vous a dit mon nom? — Vous n’avez plus rien à craindre. — Nous sommes là. — Pour vous aider dans votre terrible épreuve. Les deux professeurs de danse commençaient à s’impatienter. — On continue, madame? — La souplesse ne te viendra pas toute seule. — Qui c’est ceux-là, d’abord? Les robes noires firent la révérence. — Cabinet Vilvorde, pour vous servir. — Moi, je suis maître Remords, affaires matrimoniales. — Et moi, maître Couture, cessions et successions. Les unes après les autres, les robes noires déclinaient leur identité et spécialités. Mais je ne comprenais toujours pas quelle était cette meute et ce qu’elle voulait vraiment. À voix basse, le patron du Cargo éclaira ma lanterne. — Ce sont des avocats, Jeanne. Autrefois, ils exerçaient le métier le plus utile du monde : les avocats défendent les plus faibles, les attaqués. Maintenant, comme Nécrole a fermé les tribunaux, ils n’ont plus rien à faire et donc plus rien à manger. Alors ils inventent des menaces, pour garder de la clientèle. Écoute-les. — Notre cabinet et moi-même vous présentons nos félicitations pour votre courage! — Quel courage?
— L’amour est l’entreprise la plus périlleuse, de nos jours. Et, d’après nos informations, vous vous y êtes lancée avec une audace admirable. D’ailleurs, vous avez bien raison, ah, ah, on n’a qu’une vie, n’est-ce pas? Il faut bien que le corps exulte! Continuez d’aimer sans souci, madame, nous prendrons soin de vous. Hélas… — Pardon? — Ne vous y trompez pas, chère madame… — Je ne suis pas votre chère madame. — Nous vous souhaitons tout le bonheur possible. Hélas, les statistiques sont cruelles : la moitié des mariages s’achèvent par un divorce. — Hors de ma vue, allez, plus vite que ça! — Quant aux amours de plage… ceux qui durent se comptent sur les doigts d’une main. — Fichez le camp! Ou il va vous en cuire! — Je comprends votre réaction, madame. Qui admet de gaieté de cœur la fin d’un amour? Sachez seulement que, le moment de la rupture venu, nous serons prêts pour le procès. — Et si votre Dario.,. — Puisque Dario il y a. Vous voyez, nous sommes bien informés… — Et si votre Dario, à Dieu ne plaise mais il faut tout prévoir… — S’il se met à vous tromper… — S’il… quelle horreur, mais tout arrive, s’il vous frappe! Les robes noires tournoyaient autour de Mme Jargonos et piquaient, l’une après l’autre, comme des guêpes. — S’il se permet… un musicien est un saltimbanque, il peut envier votre salaire régulier… — S’il va jusqu’à… — Oui, vous voler? — Alors ce Dario-là devra payer, croyez-nous, payer cher. — Faites-nous confiance. Nous connaissons notre métier. Nous avons déjà des photos, des témoignages. — Voilà! Vous n’avez qu’à signer au bas de ce contrat. Aucun versement d’avance. C’en était trop. « Amour de plage », sa première passion, unique et éternelle? Un bandit, ce batteur si doux? Mme Jargonos gifla la robe noire la plus proche. Le vent emporta les trois feuillets du maudit contrat. Et, tandis que la meute disparaissait, furieuse, dans la nuit (on ne va pas en rester là… on va vous assigner… coups et blessures), Mme Jargonos reprit son entraînement. Pied droit, pied gauche, pied droit, repos. Pied droit, pied gauche, pied droit… En secret de Dario, elle apprenait la salsa. Elle voulait lui faire la surprise. S’avancer un beau soir sur la piste et le séduire par son sens du rythme et sa grâce. Touchante Jargonos, on ne la changerait jamais! En toutes choses, y compris dans l’amour, elle mettrait du travail. Et encore du travail.
C’est cette nuit-là, en rentrant tard chez moi, que, pour la première fois, je vis, peinte sur un mur, cette bande dessinée minuscule qui allait déclencher tant de violences.
Que venaient faire sur notre île ces images égyptiennes?
Une fois de plus, je m’étais rendue au Cargo pour mon enquête. Une fois de plus, après m’être bien essuyé les doigts (rien de meilleur que les tapas, mais rien de plus graisseux), j’avais sorti mon carnet bleu, mon cher allié, mon confident. Je m’exhortais en moi-même, pour résister au sommeil : « Qu’est-ce que l’amour? Ma petite Jeanne, c’est peut-être la nuit ou jamais. Ne les perds pas des yeux. Tu vas enfin découvrir le grand secret. »
— Pardonnez-moi, mademoiselle, mais vous n’arriverez à rien. Qui me parlait? Qui me parlait de si bas? À qui appartenait cette voix d’adulte qui me venait par en dessous? — J’ai essayé, moi aussi, des dizaines de fois. Et je suis petit : d’habitude, je me faufile partout. Mais avec les amoureux, rien à faire : leur monde est im-pé-né-tra-ble. Qui me tenait donc ce discours, tellement voisin de celui de M. Henri? Cette fois, je baissai franchement les yeux et finis par l’apercevoir. Un gamin. Un vieux gamin ridé. Sûrement pas plus d’un mètre cinquante et sûrement plus de quarante ans. Une barbichette lui donnait l’air du diable. Un diable miniature. Vêtu d’un tricot rayé et d’un bermuda rouge. — Mais qui êtes-vous? — Le cartographe de l’archipel. — Vous pouvez répéter? — Je dessine la terre vue de haut. — Vous vous moquez de moi? Je l’avoue, jamais je n’aurais dû me montrer si vive, à la limite de l’impolitesse. Mais comment imaginer qu’un quasi-nain puisse surplomber quoi que ce soit? — Si mon métier vous intéresse, je passe vous chercher demain. — Pourquoi tant de gentillesse? — Parce que, d’après ce que je vois, nous souffrons, vous et moi, de la même maladie grave : la curiosité. Vous savez que le mot « curieux » vient du latin cura : le soin? Soyons fiers de notre défaut : être curieux, c’est prendre soin. Soin du monde et de ses habitants. Je serai demain matin chez vous. Le temps d’ouvrir la bouche pour le remercier, il avait disparu.
— Un bateau est forcément un ennemi des dictateurs qui détestent les libertés, toutes les libertés. — Pour les bateaux, vous avez raison, Nécrole est logique. Mais l’altitude, interdire l’altitude…? — D’après toi, quel cadeau peut nous offrir l’altitude, l’altitude d’un avion ou celle d’une montagne? — Je ne sais pas moi, la vue, une meilleure vue, une vue plus large, plus générale… — Bravo! Eh bien ce genre de vision, les dictateurs ne le supportent pas. Le point de vue peut entraîner la critique. Et, pour eux, aucune critique n’est acceptable. — Je comprends maintenant pourquoi les soldats interdisent la route des collines, vous savez, celle qui mène au Doigt et aux Deux-Mamelles! — Tout juste! Les amoureux y venaient pour rêver. Et certains, entre deux baisers, ne pouvaient s’empêcher de voir ce qu’on ne voit jamais : les taudis, les terrains d’entraînement des policiers, les trop nombreuses prisons. Quelques-uns de ces certains-là se montrèrent assez impolis pour s’indigner. On ne les a plus revus. — Alors c’est fichu. Je suis cataloguée comme rebelle. Jamais je n’aurai mon PA. — Ne t’inquiète pas. Je connais quelqu’un à la direction des Autorisations. Un géographe amateur, comme moi. Entre passionnés, on s’aide. Je vais arranger l’affaire. Il avait dit vrai. Une heure plus tard, j’avais dans ma poche le précieux document.
Il avait du mal à marcher. À cause de son trop grand carton. Le vent de face l’empêchait d’avancer. Dans les rafales, il se mettait de profil. Sans se départir de son sourire. — Ça souffle, hein? Tu veux bien m’aider, Jeanne? Je sentis ses doigts prendre les miens. Sa petite main se perdait dans la mienne. J’étais tout émue. J’empêchais un adulte de s’envoler. — Vous avez toujours été cartographe? — J’ai commencé jockey, comme tous les petits hommes. Rien d’original. C’est toujours ce qu’on nous propose. — Le métier ne vous a pas plu? — Je n’avais pas le don. Ou pas de chance avec mes montures. En tout cas, j’étais toujours derrière. À force, on se lasse de n’avoir pour horizon que le cul d’un peloton. Sans parler du parfum. On n’a pas idée comme ça pète, dix chevaux dans l’effort. — Alors comment l’idée des cartes vous est-elle venue? — Un jour, par hasard, à la maison. J’étais monté tout en haut d’une échelle pour changer une ampoule. J’ai regardé en bas. Il m’a semblé voir pour la première fois mon meilleur ami, ce cher et vieux et crasseux et si râpé tapis rouge. Sur lui, depuis l’enfance, j’avais tant bavé, rampé, couru, dormi, joué aux billes ou aux soldats. Je le savais pas cœur, millimètre carré par millimètre carré, la moindre tache, la plus infime boule de chewing-gum collée là vers le
coin nord, depuis des siècles, entre deux brins de laine, l’un rouge et l’autre bleu. Mais soudain il s’offrait à moi dans son ensemble. Je l’entendais me dire : « Eh bien, tu en as mis du temps pour me connaître! Alors, que penses-tu de mon dessin? » Je dégringolai, me précipitai dans ma chambre, revins avec du papier, un crayon. Et passai le reste du jour arc- bouté sur mon échelle branlante, le dos coincé contre le plafond, et pourtant de plus en plus heureux, à tenter de reproduire ce que je voyais. ~ Parce que ça donne vraiment du bonheur, dessiner une carte,…? — Tu n’auras qu’à essayer toi-même. Moi, dans ces moments-là, il me semble que j’apprivoise le monde. Il se fait plus doux, plus calme, il rentre ses crocs, ses épines, il ronronne, tout content de s’installer sur ma feuille. — Vous avez raison, j’essaierai. — Et après, tu verras, tu dormiras mieux que jamais. Rien ne berce comme les lignes.