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Par le Feu, Apuntes de Idioma Francés

Asignatura: frances, Profesor: Laurence Rouanne, Carrera: Lenguas Modernas y sus Literaturas, Universidad: UCM

Tipo: Apuntes

2012/2013

Subido el 23/09/2013

borjawe
borjawe 🇪🇸

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TAHAR BEN JELLOUN de l'Académie Goncourt PAR LE FEU récit uf GALLIMARD O Tahar Ben Jelloun et les Editions Gallimard, 2011. En rentrant du cimetiere ou il venait d'en- terrer son pere, Mohamed sentit que le far- deau qu'il portait s'était alourdi. Il était courbé, vieilli, marchait lentement. Il venait tout juste d'avoir trente ans. Jamais il n'avait feté son anniversaire. Les années passalent et se res- semblaient. La pauvreté, le manque, une rési- enation vague assuraient a sa vie une tristesse devenue avec le temps naturelle. Comme son pere, il ne se plaignait jamais. Il n'étalt pas fataliste ni méme religieux. La disparition du pere bouleversait ses plans. Il était l'aíné et donc désormais le responsable de la famille. Trois freres et deux soeurs. Une meére diabétique mais encore valide. Sa der- niere recherche d'emploi n'avait rien donné, 9 paperasse le découragea aussitót. Il commen- caita regretter d'avoir mis le feu á ses diplómes. Mohamed avait gagné un voyage á La Mecque a la tombola de la faculté des lettres ou il avait étudié. Pour une fois qu'il avait eu de la chance, il ne pouvait pas en profiter. Qu'allaitail faire d'un billet d'avion? D'abord il n'avait aucune envie d'aller faire le pele- rinage a La Mecque, ensuite il n'avait pas Vargent nécessaire pour accomplir le rite; il auralt bien aimé que la compagnie d'aviation lui rembourse ce billet, mais elle ne voulait rien entendre. Il ne lui resta plus qu'á trouver un pelerin a qui le revendre. Il réussit á en pere le lui avait souvent dit. Il prétendit aus- sitót que le pere avait laissé des dettes chez lui, et que les deux derniéres factures étalent impayées. Comment le vérifier? ll fallait s'ar- ranger avec ce type, car il était le seul qui fas- sait crédit — imposant une majoration de 10 a 15 pour cent. Mohamed ne discuta pas, lui donna une avance pour deux caisses d'oranges et une caisse de pommes; il emporta aussi quelques barquettes de fraises. Bouchaib le prit á part et lui demanda a voix basse des nouvelles de sa petite saeur. Mohamed lui répondit qu'elle se portait bien et qu'elle préparait son bac. — Tu sais, ton pere me l'avait promise. Je veux me marier, fonder une famille, on pour- rait méme devenir associés. Tu ne vas pas t'en tirer le tiers du prix mais dut encore graisser la patte de l'employé de Pagence pour qu'il accepte de changer le nom figurant sur le billet. Muni de son petit pécule, il fit réparer sortir avec la charrette. Il y a de la concurrence la e et se mit enfin a vendre des oranges et puis, pour avoir un bon emplacement, il et , . les pommes. faut étre en bons termes avec la police. Mohamed le regarda, baissa la téte et sen alla sans rien dire. Il ne savait pas vrailment ou se poster. Cer- e. tains se déplacaient, d'autres s'étalent trouvé leur emplacement stratégique, en général a cóté d'un feu rouge ou d'un rond-point. Il Mohamed savait que Bouchaib était un s'apercut vite que les meilleures places étaient homme grossier et surtout malhonnéte; son 12 18 déja prises. Il choisit donc de pousser sa char- rette tout en s'arrétant de temps en temps. Il criatt en vantant ses oranges et ses pommes. Mais avec le bruit des klaxons, c'était inutile. Personne ne P'entendait. Comme il faisait une pause un instant a cóté de la boutique d'un épicier, celui-ci le chassa aussitót en l'insul- tant : « Ca va pas? Et moi qui paye patentes et taxes, comment je vais m'en sortir si tu te mets Juste devant moi? Allez, dégage! » Cette premiere journée, il la passa donc tout entiére a circuler de rue en rue. Il parvint tout de méme a écouler plus de la moitié de sa marchandise. Il comprit qu'il devrait se lever tres tót le lendemain s'il voulait une bonne place avant que tous les autres n'arrivent. Pendant le díner il regarda sa jeune soeur et l'imagina dans les bras de Bouchaib. Il eut honte. Une jeune fille innocente entre les mains d'une brute. Jamais. Apres le díner il apprit á sa mére que Bou- chaib lui réclamait de l'argent. 14 — Ton pére ne supportait pas d'avoir des dettes; 1l les payait le plus tót qu'il pouvait. Bouchaib est un salaud. li n'a pas de preuves. Laisse tomber. As-tu pensé a m'acheter mon médicament? Il ne me reste plus qu'un com- primé. Mohamed sortit un carton plein de livres et les étala devant la maison pour les vendre. Des livres d "histoire, des romans en collection de poche et puis Moby Dick en version originale, relié cuir; c'était le prix qu'il avait recu en qua- triéme année du secondaire pour étre arrivé premier en anglais. Il vendit trois livres, juste de quoi acheter le médicament. Il garda Moby Dick dont personne n'avait voulu. La nuit, il en relut quelques pages et se rendit compte qu'il perdait un peu son anglais. Avant de s'endormir, il pensa a la belle Zineb, celle qu'il anmait depuis deux ans; mais sans argent, sans travail, sans logement, impossible de se marier. 1l était malheureux, que pouvaitil lui promettre, lui qui n'avait rien a lui offrir? Il pensa qu'il y avait des priorités, qu'il réussirait s'il faisait les choses les unes apres les autres et que Zineb lP'attendrait. 15 — C'est la charrette du vieux; oú est-l? — Mort. — Et toi tu prends le relais comme si de rien n'était? — C'est quoi le probleme? Ce n'est pas interdit d'essayer de gagner honnétement sa vie ? — Insolent avec ca! Tes papiers... Mohamed lui donna tous les documents qu'il avait sur lui. - — Manque l'assurance. Tu imagines, tu écrases un enfant, qui paye? Toi? — Depuis quand il faut une assurance pour une charrette de fruits? C'est nouveau. L'agent sortit un carnet et se mit á écrire tout en regardant de biais Mohamed. Á un moment il lui dit : — Tu fais l'idiot, celui qui ne veut pas com- prendre. — Je ne fais rien du tout; c'est toi qui fais tout pour m'empécher d'aller travailler. -— Allez, c'est bon, mais pense a l'assurance, c'est pour ton bien que je te dis ca. A deux mains, il se servit d'oranges et de pommes; en croqua une, et dit, la bouche pleine : — Allez, circule, va... 18 Mohamed trouva un bon emplacement, il était encore assez tót. Il arréta la charrette et attendit. Une premiere voiture s'arréta, le conducteur baissa la vitre et commanda : « Un kilo de chaque et choisis-les bien. » Les clients suivants étaient moins pressés; ils descen- daient de la voiture, palpaient les fruits, de- mandaient le prix, marchandaient et finis- saient par acheter quelques oranges. Une heure plus tard arriva un autre mar- chand avec une charrette décorée, plus allé- chante et bien mieux approvisionnée, notam- ment avec des fruits exotiques, chers et rares. Il avait une clientéle d'habitués. D'un regard et d'un léger signe de la téte, il fit savoir a Mohamed qu'il devait quitter les lieux. Il obéit sans protester. Le voilá de nouveau a errer. 1l pensa qu'il avait tout de méme fait une bonne matinée et que la prochaine fois il proposeratt davantage de choix. A la fin de la journée il avait tout vendu. Il se rendit chez Bouchaib pour renouveler son stock. Le soir, malgré la fatigue, il passa voir Zineb chez ses parents qui lP'aimaient bien. Il lui 19 raconta sa journée, ils mangerent des crépes et se séparerent. Pendant ce temps, la mere de Mohamed recevatt la visite d'un agent de police en civil. 11 lui posa des questions sur Mohamed et lui de- manda pourquoi il ne fréquentait plus le groupe des « diplómés chómeurs ». La pauvre répondit avec ses mots, pleine d'hésitation et d'inquiétude. L'agent lui remit une convoca- tion a laquelle son fils devait se rendre le soir méme. Elle se mit aussitót á pleurer, sachant que la police n'apportait jamais de bonnes nou- velles. Elle crut bon de lui dire : « Mon fils ne fait pas de politique. » Il ne réagit pas et s'en alla. Quand elle remit le papier 4 Mohamed, il le regarda puis le fourra dans sa poche. — J'irai tout a l'heure. On doit me poser des questions. Si je n”y vais pas, ils viendront me chercher et lá ce sera grave. — Mon fils, cette visite a fait monter le sucre 20 dans le sang. Je le sens, j'ai la bouche séche et je ne me sens pas bien. — Ces gens-lá sont payés pour nous créer des problemes; si tu cherches un peu, tu décou- vriras que le flic est issu d'une famille aussi pauvre que la nótre. Mais, comme tu sais, les pauvres ne s'armment pas entre eux... Au commissariat, Mohamed attendit long- temps sur un banc. De temps en temps il se levait, tentait de trouver quelqu'un qui pourrait lui dire pourquoi il avait été convo- qué. Tout le monde l'ignorait. Il pensa que c'était de lP'intimidation. On lui avait déja fait le coup au début de la manifestation des diplómés sans travail. A cóté de lui, un vieil homme, visiblement tres marqué par la misére, ne disait pas un mot et somnolait. Que pouvait-on reprocher a cet homme qui toussait et crachait, et qui aurait été mieux dans une chambre d'hópital. Mohamed s'élo1- ena de lui. Il avait peur d'attraper la tubercu- lose. 21 med les laissa a l'entrée et partit vendre sa marchandise. Il s'apercut que l'entrée de l'hó- pital était un excellent emplacement. Les visi- teurs achetalent des fruits pour les offrir aux malades. Au bout d'une heure, deux agents de police dont une femme se présentérent devant lui : — Papiers. ll leur donna les papiers. — Ue n'est pas ton quartier. Qu'est-ce que tu es venu faire ici? — J'al amené ma mére consulter; elle a du sucre dans le sang. — Enfant béni! C'est bien, mais tu seras encore mieux béni si tu dégages d'ici. Cette fois-ci on ne te fera pas payer la contraven- tion. Tu es prévenu. Plus jamais ici. C'est com- pris ? — Mais c'est mon gagne-pain. — La terre de Dieu est vaste. 11 aurait voulu leur répondre que Dieu visi- blement n'aimait pas les pauvres et que la terre était vaste mais seulement pour ceux qui avalent les moyens. Il se dit : « Pas la peine d'aggraver mon cas; ils sont capables de m'ar- réter pour athéisme. » Il n'était peutétre pas athée, mais, depuis 24 que des islamistes intervenaient un peu par: tout, il avait pris ses distances avec la religion. Son pere avait l'habitude de lui dire : « ER croyant est disposé au malheur; Dieu le met a lépreuve; alors patience, mon fils! » 11. Au moment oú Mohamed s'apprétait a partir, une voiture s'arréta á son niveau. L'homme, qui avait l'air pressé, lui demanda de peser la marchandise et de la mettre AA un grand couffin qu'il lui tendit. « Je t'achete tout. C'est la féte aujourd'hui, mon fils a réussl son bac, tu te rends compte, je vais l'envoyer faire des études en Amérique, oul monsieur, en Amérique, parce que ici tu étudies jour et nuit et puis il n'y a pas de boulot, mais quand tu débarques avec un diplóme américain, 1ls te prennent tout de suite; je suis content; c'est mon seul fils, les filles je ne les compte pas, Je n'arrive pas a les marier, personne n'en veut... Bon, dépéche-toi, vite, vite. Ga fait combien ? Calcule vite, si tu veux je vais t'aider. » Il sortit son téléphone portable et se mit a calculer 25 sous la dictée de Mohamed. « Bon, le tout ca nous fait 253 rials. Tiens : trois billets de 100 Tu les mérites. Tu es un bon gars, ca se voit. , Mohamed poussa sa charrette, direction le marché en gros. Il n'irait plus chez Bouchaib Il payerait comptant. | singes, d'autres de perroquets; d'autres encore proposaient des DVD de films piratés — il y en avalt pour tous les goúts, des films indiens, américains récents, des films classiques, égyp- tiens, francais; il y avait aussi des conteurs avec un micro au revers de la veste... Il ne man- quait que les charmeurs de serpents, les voyantes, les sorciers et autres charlatans. 19. ] Puis brusquement ce fut la panique. Tous les petits vendeurs se mirent á courir pour , . O échapper aux agents de la sécurité qui les En fin d apres-midi, il rangea sa charrette et pp s E part attendre Zineb a la sortie de son travail evant lui il dé ] | lui il découvrait une population jeune, poursuivaient. Ils en attraperent deux, violem- ment, le dresseur de perroquets et le vendeur de DVD. Des coups, des insultes. Le perroquet nombreuse, active. Il étaj Sfaj tatt assez stupéfait par hurlait. Les DVD étaient écrasés par terre. 1l y ] / o le nombre de petits métiers que des jeunes inventalent pour vivre : il y avait des vendeurs de cigarettes américaines au détail: des la - | ] veurs ultrarapides de voitures: bl avait notamment le film Spartacus joué par Kirk Douglas. Ne subsistait du film que la pochette. Les deux types furent embarqués des accompa- dans une fourgonnette « Súreté Nationale ». gnateurs de personnes ágées ayant du mal a se deplacer; des vendeurs de cartes postales qu'ils avaient eux-méme dessinées; des fabri- Mohamed eut envie de crier, mais il pensa a sa mére, á toute la famille. Il ravala sa colere et se dit : « Il faut que je vole Zineb. » cants de jouets en canettes de limonade: des vendeurs de carte géographique du pays, de photos de Michael Jackson et de Ben Harper; des acrobates habillés en rouge qui fhisalen: des tours de passe-passe; des dresseurs de 26 ll était content de la retrouver. Il lu1 raconta sa journée et évita de parler de l'agression de la police contre les petits vendeurs; 1l lui proposa d'aller manger du poisson au restau- rant populaire du port. Ils riaient comme des 27 marl travaille tellement, il faut que je le force a prendre quelques instants de repos; Dieu mercl, le pays marche bien, les citoyens sont reconnaissants; ils nous expriment tous les Jours leur soutien, car ils se rendent compte que le pays avance et que la prospérité est la! » Le Président fit un signe de la main comme s 11 saluait un enfant. Ces images étaient accompagnées d'une musique sirupeuse qui énervait Mohamed. Sa mére somnolait. Ses fréres et soeurs se prépa- ralent pour aller dormir. Yassine lui montra son bulletin scolaire, partout la méme chose : « Enfant intelligent, éleve doué, mais fainéant, peut mieux faire... » Il rigola puis dit : « Je m'ennuie en classe; de toute facon, a quoi ca sert les études, t'as vu toi, t'as bossé comme un fou et aprés : pas de boulot, tu reprends la charrette de papa. » Mohamed essaya de lui redonner un peu d'espoir mais c'était difficile. Il y avait trop d injustices dans le pays, trop d'inégalités et d'humiliations. Yassine lui raconta qu'en revenant de l'école ll avait vu un homme battu par des policiers. ll hurlait, les gens s'arrétaient, mais personne 30 n'intervenait. « Je l'ai reconnu, c'est le con- cierge de l'immeuble en verre, tu vois, celui a autre bout de notre quartier, celui qu'ils ont renvoyé, on ne sait pas trop pourquoi1; la, 1l avait volé une poule, c'était bizarre, la poule criait comme lui car il ne voulait pas la láacher. Il en a recu des coups... » 15. Tót le matin Mohamed partit faire ses achats. ll prit un choix plus large de fruits. En sortant du marché, il rencontra un ancien camarade de lutte. Il avait été embauché a la malirie. — Ala mairie, je ne fais rien. Je suis dans un bureau avec quatre autres fonctiomnaires. Cer- taims ont des dossiers, moi pas. Je m'ennuie. Je n'ai pas encore été payé, ca fait six mois. Je ls á crédit. Je crois qu'on a nommé des diplómeés juste pour nous faire taire, mais au fond ils n'ont pas de postes pour nous. Et tol ca va? — Comme tu vols. lls se dirent au revoir. Dix minutes plus tard, alors que Mohamed attendait a un feu 31 rouge, deux hommes en civil lui demanderent de se mettre sur le cóté. — Qu'est-ce que vous vous disiez, ton copain et to1? — Rien. Une premiére gifle le surprit. Mohamed hurla, et recut un coup de poing dans le ventre. — Ta gueule. Allez, comment s'appelle ton copain ? — J'ai oublié son nom. Nouvelle gifle. Des passants s'arréterent. L'un des deux flics les chassa en les menacant : — Dégagez! C“est un voleur, on fait qa pour vous protéger, alors laissez-nous faire notre boulot. Mohamed criait : « Ce n'est pas vra1! Je ne suis pas un voleur! » Voyant les gens s'avancer, l'un des flics ren- versa la charrette et abandonna Mohamed avec son chargement par terre. Les gens le consolerent; l'aiderent a ramasser ses fruits; les fraises étaient foutues; les gens parlaient : — C'est dégueulasse! Quelle honte! S'en prendre a un malheureux vendeur... — lls se comportent comme dans les films 32 sur la Mafia... Ils veulent leur pourcentage, les salauds! — Ca ne peut plus durer! Un jour ou l'autre, Dieu fera briller la vérité. — Dieu est avec les riches! Disputes. — Mécréant! Infidele! Dieu est avec tout le monde! Dieu est partout. Les gens déciderent de lui acheter ses fruits par solidarité. II leur offrit les barquettes de fraises. Mohamed n'avait plus envie de travailler, il était écoeuré. Il rentra chez lui, rangea sa charrette et décida d'aller profiter de Pabsence de ses fréres pour dormir et récupérer un peu. Il fit un réve. Son pere, tout de blanc vétu, lui faisait signe de le rejoindre. Il parlait mais Mohamed ne l'entendait pas. Il n'avait aucune envie de retrouver le défunt. Soudain sa mére apparut et lui dit : « Ne fais pas attention á ce qu'il te demande; il est chez Dieu, peutétre au paradis. » Le matin il se réveilla contrarié car le réve était d'un réalisme puissant. 17. Alors que Mohamed attendait ses clients dans une rue assez passante, un vendeur de jounaux s'arréta et lui tendit un journal en arabe ou était écrit en premiére page : « Scan- dale : un député de la majorité arnaquait des diplóomés chómeurs en leur faisant remplir des dossiers pour émigrer au Canada; 500 rials le dossier; 252 victimes; le député n'est pas inquiété. » Mohamed était au courant de cette escro- querie dont il avait failli étre victime — mais il a. n'était jamais arrivé a rassembler la somme réclamée pour « frais de dossier ». Le vendeur de journaux lui dit : — Tu vois, on peut tout écrire, tout dénon- cer, mais ca ne sert a rien; le salaud est tou- jours député; il a ramassé un bon magot et la Justice ne fait rien contre lui. — lu sais, ca ne me surprendrait pas qu'un jour l'un des gars escroqués lui tranche la gorge; aprés tout, on peut toujours se faire Justice soi-méme. Mouvement de panique. Mohamed comprit que la police devait faire une rafle; il se mit a pousser énergiquement 36 => re sa charretteet se cacha dans une ruelle. Des chats se disputaient autour d'une poubelle renversée; des enfants jouaient avec des pisto- lets en plastique. | Il respira profondément, s'accroupit, prit sa téte entre les mains; il eut envie de tout balancer et d'en finir, une bonne fois pour toutes. Mais il repensa á sa mere, il revit le visage de Zineb, ses fréres, ses soeurs... 1l se leva et sortit dans la grand-rue. 13. Cela faisait plus d'un mois que Mohamed parvenait a travailler malgré les innombrables embúches qu'il rencontrait. Ce matin, pour- tant, il eut un mauvais pressentiment. En sor- tant sa charrette, une roue s'était détachée. Il ne sut pas si c'était par hasard ou si c"était un sabotage. Car il avait eu des ennuis avec des voisins qui lui reprochaient ses critiques du régime. Un jour, le mari lui avait dit : — Si tu continues ainsi a dire du mal du gouvernement, tu vas nous attirer des emmer- dements; qu'est-ce que t'as a tout dénigrer; tu 37 veux que tout le monde soit riche? Tu es com- muniste, c'est ca? Tu as intérét á te calmer, parce que, dans ce pays, quand la police arréte quelqu'un on ne sait pas dans quel état elle le rend. — Tu vois, toi aussi tu critiques le gouverne- ment. — Non, moi je constate; moi je suis bien, la vie est belle. Et il se mit a crier a tue-téte : « Vive le Prési- dent, vive la Présidente... » Mohamed entreprit de réparer sa roue. Des »] a . enfants l'entourérent. ls voulaient tous l'aider. La charrette fut rapidement remise sur pied et 1l s'en alla. Au premier c ; 0 p arrefour, un agent de police Parréta. — Ou tu vas comme ca? — Je vais travalller. — Permis de travail ? — Tu sais bien que ca n'existe pas. — Oul, je sais, mais ca peut exister sous d'autres formes. Mohamed fit semblant de ne pas com- prendre. L'agent : — Tant pis pour toi, ca risque de te coúter beaucoup plus cher... a plus tard. Mohamed partit sans se retourner. Íl croisa un cortége funéraire. Curieusement, il y avait beaucoup de monde et certaines personnes portaient le drapeau national, Mohamed demanda qui on enterrait : — Un pauvre homme, comme tol et mol. On ne sait pas exactement dans quelles cir- constances. Il a été arrété la semaine derniere pour une histoire liée a 1' Internet; et puis hier ses parents ont retrouvé son Corps; il avait été déposé devant leur porte. — Tué par la police ? — Évidemment, dit "homme a voix basse, mais on n'a pas de preuves. C“était un type formidable, il travaillait dans un café et puis, le soir, 1l jouait sur l'Internet. Mohamed suivit le cortége en poussant sa charrette. Il remarqua que des policiers en civil prenaient des photos. Apres l'enterrement, 11 partit au marché en gros. E — Et tu penses que le maire va se mettre mal avec la police pour tes beaux yeux? — Pour la justice. — Tu es spécial, toi! D'oú tu sors? Od as-tu vu de la justice dans ce pays? fit le concierge en baissant un peu la voix. Puis il fit le tour du bátiment et revint quelques instants apres armé d'un gourdin. — Dégage! Sinon je te casse ta jolie figure. Mohamed n'insista plus. 2, Le soir il vit Zineb. Elle proposa de l'accom- pagner chez le maire. Elle eut une autre idée : — Et si on allait directement chez le chef de la police ? — Pourquoi pas? lls partirent au commissariat central. .. . Aucun agent n était au courant de son his- tolre. Zineb parla la premiére. — Eh bien, si c'est comme ca on porte plainte pour vol! — Tu portes plainte contre la police? Oú 42 tu te crois, en Suede? fit l'agent, avec un sou- rire mauvais. — Nous voulons juste récupérer notre gagne-pain. — Je vous comprends, donnez-mol vos cartes d'identité, que j'en fasse une photo- copie et je vous contacterai s'il y a du nou- veau. Zineb n'avait pas confiance; elle refusa, tira Mohamed par le bras et ils s'en allerent. lls marchérent longuement dans les rues. lls se tenaient par la main, parfois par la taille. Une voiture s'arréta a leur niveau. Des policiers en civil : — Vos papiers. — Mais vous n'étes pas mariés. C*est illégal de marcher á cette heure-ci dans les rues désertes. Zineb fit la maligne et supplia l'agent de ne pas les dénoncer : — Mon pére est tres violent. S'il vous plaít, laissez-nous, nous allons rentrer, nous ne fal- sions rien de mal. — O.K., circulez, ca ira pour cette fo1s. lls rentrerent chacun chez sol. Mohamed passa une nuit trés agitée; 1l e n'avait pas raconté ce qui s'était passé a sa 43 mére, la contrariété faisait monter le sucre dans le sang, disait son pere. 21. T0t le matin, Mohamed fit sa toilette. Pour la premiere fois depuis la mort de son pere, il décida de prier. Il se changea, s'habilla tout en blanc. Sa mére dormait, il s“approcha d' elle et lui baisa le front sans la réveiller. Il jeta un coup d'ceil sur ses fréres et soeurs. Il sortit en courant. Il emprunta la vieille mobylette de son frere, s'arréta á une station et demanda qu'on remplisse de gasoil une bouteille d'eau en plastique vide. ll placa la bouteille dans une sacoche et partit vers la mairie. La, 1l demanda a voir un responsable. Personne ne voulut le recevoir. Il retourna sur le lieu oú les deux agents lui avalent confisqué sa charrette. Ils étaient la, la charrette dans un coin. Vide. Mohamed se présenta et demanda á récu- pérer son bien. 44. L'agent lui donna une gifle magistrale en l'insultant : — Tiens, espece de rat, fous le camp avant que je t'étripe, allez ouste! Mohamed esquissa un geste pour se dé- fendre. La femme agent le gifla a son tour et lui cracha au visage : — Sale type, tu nous gaches notre petit déjeuner, mal élevé, fils de rien... Mohamed était prostré. Il ne parlait plus, ne bougeait plus, son visage était immobile, ses yeux rouges, ses máchoires crispées, quelque chose allait éclater, il resta dans cette position durant deux ou trois minutes, autant dire une éternité. L*agent homme : — Allez dégage, ta charrette, tu ne la rever- ras plus. C'est fini, tu nous as manqué de cl pect. Et ca, ca se paye dans notre pays bien- almé. Mohamed avait la bouche seche, sa salive devint améere. Il respirait avec difficulté. Il se dit : « Si j'avais une arme, je viderais tout le chargeur sur ces salauds. Je nal pas d'arme, mais j'ai encore mon corps, ma vie, ma foutue vie, c'est ca mon arme... » 45